À l’assaut du ciel rouge
En juillet dernier a paru, aux jeunes éditions nancéiennes des Presses du faubourg, un livre intitulé « À l’assaut du ciel rouge. Une histoire orale de la CFDT-Longwy 1978-1979 » et consacré, comme son nom l’indique, à l’histoire tumultueuse de la section longovicienne de la CFDT. Ce livre est le fruit de la rencontre entre un journaliste et documentariste, Sébastien Bonetti, originaire du bassin de Longwy, et moi-même, qui suis historien. Par-delà un certain nombre d’engagements politiques et associatifs, Sébastien et moi avons en commun un intérêt certain pour l’histoire politique du monde ouvrier du Pays-Haut Lorrain. C’est alors qu’il me guidait dans les méandres de l’histoire du bassin de Longwy, pour que je puisse mener à bien mes recherches, qu’a germé l’idée de raconter ensemble l’histoire de la section locale de la CFDT.
Théo Georget est docteur en histoire contemporaine et membre associé au Centre de recherche universitaire lorrain d’histoire (CRULH). Ses recherches portent sur le monde ouvrier, les mouvements sociaux et le football. Co-auteur du livre, Sébastien Bonetti est journaliste au Républicain Lorrain depuis 2004 et collabore à différents médias indépendants (CQFD, Reporterre, Fakir, A Rivista, Jef Klak, Z, Offensive, etc.). Il a participé à l’écriture de différents livres collectifs (comme Pratiques collectives – pratiques du collectif, Atelier de Création Libertaire, 2019) ou sur la mémoire ouvrière chez Paroles de Lorrains. Il réalise et écrit également des documentaires (A Bure pour l’éternité, Absolutely must go, etc.).
![Prise de parole devant l’usine Senelle, en 1979. [Sylvain Dessi]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/prise-de-parole-devant-lusine-senelle-en-1979.webp)
Une histoire orale de la CFDT Longwy 1978-1979
Entre essai d’histoire et enquête journalistique, ce livre, qui revêt une forme hybride, a comme caractéristique principale de faire la part belle aux témoignages des militants et militantes qui ont lutté au tournant des années 1980. En cela, nous avons inscrit notre travail à la croisée de deux courants historiographiques : l’« histoire par en bas » et l’histoire orale. En tout, ce sont près de trente témoins qui ont été interrogés dans le cadre de l’écriture de ce livre, membres de la CFDT essentiellement, mais pas uniquement. Nous nous devions en effet de brosser un portrait relativement complet de cette âpre lutte qui anima la vie à Longwy une année durant. Notre travail s’inscrit dans une démarche historienne en ce sens où nous avons toujours cherché à croiser nos sources, orales comme écrites, afin d’approcher au plus près des faits tels qu’ils se sont déroulés.
![L’insurgé du crassier, journal de la CFDT Longwy ; numéro 0, septembre 1979. [Coll. CM]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/l-insurge-du-crassier-journal-de-la-cfdt-longwy.webp)
Néanmoins, nous assumons une certaine proximité affective et idéologique avec certain·es des enquêté·es et le fait d’avoir choisi de nous exprimer dans une langue qui s’éloigne parfois des codes universitaires. Pourquoi la CFDT Longwy ? Au début de l’hiver 1978, alors que le gouvernement de Raymond Barre vient d’annoncer la suppression de dizaines de milliers d’emplois dans l’industrie sidérurgique française, la population du bassin de Longwy se jette dehors pour défendre « ses » usines et son travail. Lorsque la crise de l’acier éclate, cela fait en effet plus d’un demi-siècle que le bassin de Longwy est un territoire industriel, parsemé de cités ouvrières et de complexes usiniers, et dont l’activité est suspendue à la production sidérurgique. Au mitan des années 1960, il compte 25 000 ouvriers et ouvrières pour 105 000 habitants et habitantes. Le bassin de Longwy est donc une terre de prolétaires, mais aussi d’immigré·es, puisque le patronat, relayé par l’État, n’a eu de cesse tout au long du siècle d’étendre son aire de recrutement à travers l’Europe et le bassin méditerranéen. Quand le plan de restructuration de la sidérurgie s’abat sur le pays, Longwy est un bastion ouvrier et également une place forte du mouvement ouvrier national. Le PCF et la CGT y sont profondément implantés. Nous aurions pu nous pencher sur l’histoire de ces deux organisations, mais elle a déjà été racontée ailleurs, par d’autres [1]. En outre, l’activité qu’a déployée la section CFDT Longwy au cours de cette période nous a d’emblée intrigués, pour ne pas dire séduits.
![[Les presses du faubourg]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/a-l-assaut-du-ciel-rouge.webp)
À L’ASSAUT DU CIEL ROUGE. UNE HISTOIRE ORALE DE LA CFDT LONGWY 1978-1979
SÉBASTIEN BONETTI – THÉO GEORGET
Hiver 1978. Alors que le gouvernement de Raymond Barre vient d’annoncer un vaste plan de restructuration de l’industrie sidérurgique entraînant une suppression massive d’emplois, des milliers de personnes se jettent dans les rues de Longwy en défense de « leurs » usines. De toutes les organisations qui prennent part à la bataille, la section locale de la CFDT est l’une des plus actives. Héritière de la tumultueuse décennie post-68, elle contribue à sortir la lutte des lieux de travail et à élargir le champ des revendications en questionnant le sens de la production industrielle et la place des minorités dans l’univers sidérurgique. De l’occupation du crassier à l’enlèvement de Johnny Hallyday, de l’emprunt de la Coupe de France à la création d’une radio libre, du piratage de la télévision aux attaques du commissariat local, les actions que mène la CFDT propulsent Longwy à la une de l’actualité nationale durant plusieurs mois. S’appuyant sur le témoignage de nombreux membres de l’organisation et sur de multiples archives, ce livre entend rendre compte de la vie de la CFDT Longwy au cours de cette période.
À rebours de la politique de recentrage que menait alors la direction nationale du syndicat, et qui avait pour but de liquider une partie de l’héritage activiste soixante-huitard de l’organisation au profit d’un « syndicalisme de proposition », une large partie des militants et militantes de Longwy s’engagèrent dans un cycle d’opérations coups de poings – qui n’avait que faire de la question de la légalité – et refusèrent dans un premier temps de signer la Convention sociale de protection générale élaborée par l’État. Ces opérations coup de poings, qui firent la popularité de la CFDT Longwy et qui constituent l’un des fils rouges de notre livre, répondaient à un triple objectif : sortir la lutte des usines où la CGT était trop puissante et la CFDT trop peu installée ; mêler l’ensemble de la population au conflit ; médiatiser la situation du bassin de Longwy au niveau national. Ce faisant, les cédétistes longoviciens contribuèrent largement à élargir le champ des revendications portées par le mouvement, en questionnant les formes et les conséquences de la production industrielle ainsi que la place des minorités dans l’univers sidérurgique. La CFDT Longwy se dota rapidement de moyens de communication novateurs pour toucher le plus de personnes possibles et mettre en débat ses idées : une radio « pirate » baptisée SOS Emploi puis un journal de lutte intitulé L’insurgé du crassier. L’idée de la radio « pirate » comme moyen de s’adresser directement à la population fut repris et décuplé par la CGT à travers son célèbre studio radiophonique Lorraine Cœur d’Acier, installé dans une annexe de la mairie de Longwy.
![Action au poste d’aiguillage SNCF de Longwy, en 1979. [Sylvain Dessi]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/action-au-poste-daiguillage-sncf-de-longwy-en-1979.webp)
Certaines des opérations coup de poings menées par la CFDT, telle que la tentative de piratage du relais de télédiffusion, avaient également pour but de lier médiatisation du conflit et adresse à la population du bassin. Plusieurs fois, les militants et militantes de la CFDT Longwy furent rappelé·es à l’ordre par le Bureau national. Certaines fois, la section fut même menacée de dissolution, car trop indépendante. Sans jamais que cela soit mis en application car celle-ci, du fait de son activité, jouissait d’une trop grande popularité dans la région. De fait, elle agrégea autour d’elle de nombreux jeunes prolétaires qui ne se reconnaissaient pas forcément dans le rapport au travail qui avait guidé les pas de leurs aïeux ouvriers, mais qui n’étaient pas prêts pour autant à voir leur région dépérir. Bien que la CFDT Longwy n’ait pas réussi à infléchir la dynamique de restructuration à l’œuvre dans la région à partir de cette époque, et qui eut comme principale conséquence la dislocation des communautés ouvrières du bassin, son activité et ses aspirations firent l’effet d’un phare rouge dans la nuit noire. Plus loin, elle contribua à transformer la vie de nombre d’individus qui passèrent dans ses rangs au cours de cette période. C’est en tout cas ce que notre livre ambitionne de restituer.
⬛ Théo Georget
[1] Ingrid Hayes, Radio Lorraine cœur d’acier, 1979-1980. Les voix de la crise, Paris, Presses de Sciences Po, 2018, 350 p. ; Gilles Nezosi, La fin de l’Homme du fer. Syndicalisme et crise de la sidérurgie, Paris, L’Harmattan, 1999, 304 p. ; Gérard Noiriel, avec la collab. de Benaceur Azzaoui, Vivre et lutter à Longwy, Paris, La Découverte, 1980, 264 p.
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