Réfléchir sur les acteurs du maintien de l’ordre
Le « maintien de l’ordre », primitivement confié à l’armée, devint au cours du 20ème siècle l’affaire de forces mobiles spécialisées. Quelles sont-elles ?
Historien, professeur émérite à l’Université du Havre, Christian Chevandier a notamment publié : Policiers dans la ville : une histoire des gardiens de la paix, éditions Gallimard, 2012 ; Été 44 : l’insurrection des policiers parisiens, éditions Vendémiaire, 2014 ; Mémoires d’une tragédie : les policiers du 13 novembre 2015, éditions Robert Laffont, 2022. Il est également l’auteur de nombreuses autres études consacrées à différents corps professionnels
![Policiers dans la ville : une histoire des gardiens de la paix, éditions Gallimard, 2012. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/policiers-dans-la-ville-une-histoire-des-gardiens-de-la-paix.webp)
La lecture de romans politico-policiers et le spectacle de films qui en sont tirés, très appréciés dans les milieux militants depuis trois quarts de siècle, conduit à une perception des pratiques policières peu conforme à la réalité. Mâtiné d’un complotisme qui voit partout des provocations délibérées [1], cela ne permet pas une analyse sérieuse. Il y a bien eu un attentat en 1881 contre la statue de Thiers dont le préfet de police Louis Andrieux a affirmé avoir connu le projet, mais ce ne sont pas ses services qui l’ont organisé et l’on aurait du mal à trouver des cas plus récents. Pour ne prendre que cet exemple, la pratique de l’infiltration de policiers dans les groupes syndicaux ou politiques (à distinguer du recrutement d’informateurs parmi les militants) est rarissime malgré quelques exemples comme celui de la pénétration des « autonomes » dans les années 1980 [2]. Parfois même, le fait de croire être en présence d’une provocation vient de l’incapacité à comprendre les raisons d’une stratégie : en mai 1968, au cours de la nuit dite « des barricades » du 10 au 11, la police est restée longuement inactive avant de reprendre avec difficulté le terrain ; ses archives révèlent qu’il s’agissait de faire en sorte que la plupart des lycéens soient rentrés chez eux et d’éviter que les plus jeunes manifestants soient blessés lors des heurts [3].
Pour ce que l’on appelle le « maintien de l’ordre » [4], dont un des principes peut être justement d’impressionner, les rumeurs sont d’autant plus courantes. Signalons ainsi le titre du quotidien Combat du 7 mai 1968, « Massacres au Quartier latin », à un moment où il n’y avait aucune victime mais quelques années après les massacres véritables d’octobre 1961 et février 1962 ; six jours plus tard une pancarte était brandie lors d’une manifestation : « Où sont nos morts ? Où sont nos disparus ? ». Plus près de nous, l’évacuation du site universitaire Tolbiac le 20 avril 2018 a donné lieu à rumeurs qui n’étaient pas fondées : « Un gars, devant les grilles, avec la tête complètement explosée, une flaque de sang énorme.» Il vaut donc mieux connaître la réalité des faits et comprendre sérieusement ce qui se passe pour ne pas en tirer des conclusions fantaisistes qui ne peuvent de fait que rendre le citoyen, donc le militant, impuissant. Raison de plus pour distinguer les différents protagonistes du maintien de l’ordre.
![« Ici on noie les Algériens », témoignage du massacre policier du 17 octobre 1961. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/ici-on-noie-les-algeriens-temoignage-du-massacre-policier-du-17-octobre-1961.webp)
Des unités sont spécialisées, organisées et entraînées pour cela, les forces mobiles composées de la gendarmerie mobile et des compagnies républicaines de sécurité (CRS) qui font partie de la police. En dépit du rattachement en 2009 des gendarmes au ministère de l’Intérieur, une caractéristique de la force publique en France est sa division en deux corps, la police nationale dont le personnel est civil et la gendarmerie nationale formée de militaires [5]. Selon l’article 1 de la loi 2009-971 du 3 août 2009, la gendarmerie est chargée de missions de police « particulièrement dans les zones rurales et périurbaines, ainsi que sur les voies de communication ». Les brigades de gendarmerie départementale jouent à la campagne un peu le rôle des commissariats en milieu urbain. Signalons que si, contrairement aux policiers, les gendarmes ne peuvent pas se syndiquer, ni les uns ni les autres ne bénéficient du droit de grève ; pour les policiers, c’est un statut spécifique qui le leur interdit depuis 1948 (loi 48-1504, article 2).
De l’armée aux forces spécialisées
Depuis le XIXème siècle, le maintien de l’ordre a été délégué à des institutions d’Etat pouvant légalement utiliser la coercition [6]. L’usage de la force en a été un des moyens, parfois létal. Si l’on étudie sur le temps long le bilan humain en prenant en compte le nombre de personnes tuées (hors unités de la force publique) en France métropolitaine lors d’opérations de maintien ou de rétablissement de l’ordre, plusieurs périodes peuvent être mises en perspectives depuis les débuts de la Troisième République. L’approche quantitative révèle d’abord une moyenne annuelle de 1 mort pour les années 1872-1914 (46 tués), un durcissement et plus deux morts par an dans l’entre-deux-guerres et de la Libération à 1960 (82 morts en 37 ans), puis le bilan catastrophique de 1961-1962, les 5 morts de mai-juin 1968 et, de 1969 à 2024, de 6 à 11 tués, soit 0,1 à 0,2 morts par an [7]. Après quarante années dont le bilan est moins tragique qu’aurait pu laisser croire le fait que c’était surtout l’armée qui était mobilisée lors des grèves et des manifestations, puis des décennies où la violence létale correspond à des conflits plus violents (les événements de 1934, les grèves de la Quatrième République, la guerre d’Algérie), l’on ne peut que constater que la pratique, plus apaisée depuis 1969, correspond à l’adoucissement des mœurs participant au processus de civilisation décrit par le sociologue Norbert Elias. C’est ce phénomène qui, dans ce texte, se trouve en toile de fond.
« L’obéissance passive dans le crime fait du soldat un mannequin » a écrit Victor Hugo à propos de la conduite de l’armée lors du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851[8]. Après le milieu du XIXème siècle, l’armée française a été particulièrement incompétente dans l’organisation de coups d’État, mais elle fut longtemps l’instrument de la répression des manifestations et des mouvements sociaux. Même sous la Cinquième République, elle a contribué à briser des grèves, par exemple en 1974 en tentant de faire échouer celles des postiers et des éboueurs. Après la défaite de la Commune, l’armée fut le principal outil de cette répression, sollicitée par les autorités préfectorales quand la gendarmerie départementale et la police des villes semblaient insuffisantes. Le 1er mai 1891, à l’occasion d’une grève et d’une manifestation pour la journée de huit heures dans la ville industrielle de Fourmies, dans le Nord, les soldats d’un régiment d’infanterie ont tiré sur des manifestants, en tuant neuf dont un enfant de 10 ans et une ouvrière de 18 ans. A Paris, le préfet de police (une institution longtemps spécifique à la capitale), disposant de la garde républicaine et de nombreux agents (dont ceux des brigades centrales, célèbres pour leur brutalité, basés sur l’île de la Cité et, contrairement aux gardiens de la paix des commissariats, spécialisés dans le maintien de l’ordre [9]), n’hésitait pas à faire appel à l’armée, notamment la cavalerie dont les manœuvres impressionnaient les manifestants. De nombreux mouvements sociaux des années 1906-1910, la grande époque du syndicalisme révolutionnaire, ont eu à subir cette répression de l’armée.
Depuis les années 1920 : des forces mobiles
La Première Guerre mondiale a changé la donne. Le risque était déjà grand du ralliement de militaires du contingent aux protestataires, comme ce fut le cas en juin 1907, à Béziers, quand des soldats du 17ème régiment d’infanterie avaient fraternisé avec les viticulteurs. Puis les quatre ans de guerre avaient rapproché la population de l’armée. Dans ce contexte, les autorités ont réfléchi à la mise en place d’une troupe spécialisée dans les opérations de maintien et de rétablissement de l’ordre. Ce qui ne signifie pas que la troupe n’a plus été employée dans ce cadre : lors des grèves de 1920, des soldats ont occupé des sites ferroviaires et industriels tandis que la cavalerie a chargé des manifestations ; des unités étaient présentes, en réserve, lors de l’émeute du 6 février 1934 ; la grève générale du 30 novembre 1938 a été brisée par la présence de militaires sur les lieux de travail (chasseurs alpins en Savoie, troupes coloniales dans l’agglomération lyonnaise, …). Nous connaissons très bien l’histoire de la gendarmerie mobile, notamment depuis le colloque organisé à Vincennes en novembre 2021 dont les actes ont été publiés [10], et grâce aux nombreux travaux universitaire sur l’histoire de la gendarmerie impulsés et dirigés à la Sorbonne par le professeur Jean-Noël Luc [11]. L’idée d’unités de gendarmerie pouvant intervenir là où les autorités les jugeaient nécessaires existe depuis la fin du XVIIIème siècle, mais les différentes tentatives pour les mettre en place se sont heurtées depuis les années 1870 à l’hostilité des députés de gauche et de droite qui y voyaient le risque de répression des opposants. C’est donc en 1921que furent créés les premiers « pelotons mobiles de gendarmerie », développés une demi-décennie plus tard en une « garde républicaine mobile », distincte de la garde républicaine, également force de gendarmerie basée à Paris et dans son agglomération.
Sous l’Occupation, nombre d’institutions et entreprises ont été mises au service de l’occupant par le gouvernement de Vichy. Sans minimiser la participation de certains de leurs membres à la Résistance [12], ce fut le cas de la police et de la gendarmerie. Elles ont joué un rôle important en contribuant par des arrestations à la politique antisémite des nazis [13], mais aussi dans la lutte contre la Résistance sous toutes ses formes et l’insoumission au Service du travail obligatoire [14]. Il s’agit là des forces officielles de l’État de Vichy, tandis que l’occupant a utilisé, voire intégré, dans ses troupes ou sa police des bandes de nervis, des voyous plus motivés par l’appât du gain et la jouissance que leur procure l’exercice de la violence que par une éventuelle idéologie [15]. Quant à la garde républicaine mobile, elle fut dissoute et intégrée en zone nord dans la gendarmerie départementale. En zone sud, elle fut réduite et intégrée sous le nom de Garde, un mot fort connoté de militarisme, dans la chétive armée d’armistice que les Allemands avaient concédée à Vichy pour maintenir leur ordre. Mais, dès avril 1941, le gouvernement collaborateur de Darlan a créé au sein de la police les groupes mobiles de réserve (GMR) d’un effectif de 7 000 gardiens, un peu supérieur à celui de la Garde avec laquelle il regroupait bien moins d’hommes que les 29 000 gardes républicains d’avant-guerre. Cantonnés à proximité des gares pour pouvoir intervenir rapidement à l’échelle d’une région, ces unités furent utilisées contre les mouvements sociaux, plus nombreux que l’on ne pense sous l’Occupation puis, à partir de l’été et surtout de l’automne 1943, contre les maquis, le gouvernement voulant (se ?) donner l’impression d’une certaine autonomie dans les actions de répression.
![« Ils veulent tuer », affiche éditée par Vive la révolution, en mars 1971. [FICEDL]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/ils-veulent-tuer-affiche-editee-par-vive-la-revolution-en-mars-1971.webp)
En fait, devant opérer en milieu rural alors qu’ils avaient surtout été préparés pour s’opposer à une insurrection urbaine, la Garde et les GMR ne furent pas très efficaces dans ces tâches, ce qui ne les a pas empêchés d’être très impliqués dans la politique de collaboration, notamment dans ses modalités lors des derniers mois de l’Occupation. Il n’en reste pas moins que les GMR, composés des policiers recrutés sans véritable exigence, souvent débutants, peu motivés, mal armés, commandés par des cadres sans qualité, peu fournis en moyens de transport et de communication, n’ont pas été à la hauteur de ce qu’attendaient leurs promoteurs et les Allemands ont rapidement préféré se passer de leur collaboration, préférant l’action de la Milice dont l’adhésion leur était acquise [16]. Signalons aussi pour ces années-là la loi d’avril 1941 qui mit en place une police d’Etat en y incluant les polices municipales [17] alors sous l’autorité du maire et qui passèrent sous celle du préfet. Comme la réforme hospitalière de décembre 1941, la réforme de la police avait été préparée bien avant la défaite et n’est pas un produit direct du régime de Vichy.
Dans le domaine du maintien de l’ordre, la principale innovation au milieu du XXème siècle fut la dissolution des GMR et la création par Raymond Aubrac, en août 1944 dès la Libération, des forces républicaines de sécurité [18]. D’abord consacrées à la lutte contre ce qui subsistait de collaborateurs, elles sont devenues en décembre 1944 les CRS. Après une crise interne qui a permis au pouvoir de dissoudre les compagnies dont il estimait que l’influence des communistes parmi les anciens résistants devenus policiers était trop importante [19], ces unités ont été engagées très fortement contre les grèves en 1947 et y ont acquis la réputation qui est encore la leur ; c’est dans ce cadre qu’est apparu le slogan « CRS=SS ». Les années 1968 ont été l’occasion d’une activité intense des forces de l’ordre et les a conduites à modifier aussi bien leurs pratiques que leur équipement [20]. C’est parce qu’ils regrettaient après mai 1968 que toutes les violences illégitimes leur soient attribuées que les CRS ont obtenu qu’une double rayure jaune sur leur casque les distingue des autres unités. En 1969, la gendarmerie mobile s’est dotée d’un centre de perfectionnement à Saint-Astier, dans la Dordogne, permettant à ses unités de s’entraîner au maintien de l’ordre. Remarquons enfin une différence entre les deux forces mobiles : les gendarmes vivent en caserne tandis que les CRS sont logés hors de leur cantonnement.
Des modalités particulières
Depuis la fin des années 1940, les armes utilisées en maintien de l’ordre sont dites « à létalité réduite », c’est-à-dire théoriquement non mortelles. Le gaz lacrymogène CS (2-chlorobenzylidène malonitrile) occasionne sur le champ des pleurs (d’où le terme de lacrymogène) et une irritation cutanée. Il évite le corps-à-corps ou l’usage d’armes plus dangereuses. Les cadres de la gendarmerie le promouvaient car « mieux vaut pleurer à cause du gaz lacrymogène que pleurer ses morts ». Le dispositif de mise à feu et la cuillèren’en sont pas moins fort dangereux, à l’origine de graves blessures et de décès, comme à Malville à l’été 1977 (un mort et trois blessés devant être amputés) et dans le Tarn à l’automne 2014 lorsqu’une grenade a explosé entre le dos et le sac d’un jeune homme qui en est mort. La blessure en février 1971 d’un manifestant rendu aveugle par une de ces grenades est restée dans les mémoires après la très large diffusion d’une affiche montrant son visage ensanglanté et proclamant : « Ils veulent tuer ! » Lors du mouvement des gilets-jaunes, si les énucléations ont été consécutives à l’usage de lanceurs de balles de défense (LBD), plusieurs manifestants ont été grièvement blessés à un membre après avoir ramassé un de ces engins ou essayé de le pousser avec le pied [21]. Mais le danger des armes artisanales utilisées par certains manifestants n’est pas à négliger. Lors d’une manifestation contre la loi Travail en juin 2016, un manifestant venu de Haute-Argovie, en Suisse, a été blessé dans le dos par un tube de 4 cm enfoncé sous son épaule droite.

La police comme la gendarmerie sont dotées de services examinant les retours d’expérience et adaptant quotidiennement leur tactique. Ils produisent également des analyses politiques permettant d’anticiper les problèmes auxquels ils seront confrontés et dont la lecture quelques années plus tard permet de constater la réelle pertinence. Ainsi, les gendarmes se sont rendus compte au moment du mouvement contre la loi Travail de 2016 que des militants d’extrême-droite et d’extrême-gauche ont affronté côte-à-côte les forces de l’ordre [22] ; ce qui ne les empêche pas de continuer à s’agresser mutuellement. De leur côté, les autorités gouvernementales rappellent régulièrement qu’une des missions de la force publique est d’assurer la liberté de manifester mais aussi de protéger les manifestants comme n’importe quel autre citoyen. C’est ainsi qu’au printemps 2016, quelques mois après les massacres islamistes perpétrés à Paris, un dispositif discret, en des points hauts par exemple, a été installé à proximité de la place de la République tandis que les axes qui y menaient étaient sous le contrôle de policiers armés pour empêcher une attaque contre les manifestants voire y répliquer [23].
Un des principes du maintien de l’ordre est de laisser faire des actions dérisoires et sans danger pour les personnes : les abribus en sont régulièrement les victimes. Mais lorsque les dégâts ou la déambulation de groupes paramilitaires se livrant à des dégradations donnent l’impression que le pouvoir ne maitrise rien, la question devient politique et les décisions préfectorales le prennent en compte. Le commandement des unités de maintien de l’ordre dans la capitale, y compris des forces mobiles, est toujours le fait de commissaires de la préfecture de police de Paris. Parfois, il s’agit de jeunes policiers en premier poste après leur sortie de l’école de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or, peu expérimentés et susceptibles de se fourvoyer. Ce fut le cas avec des gendarmes mobiles placés en dépit du bon sens lors de la manifestation des sidérurgistes à Paris le 23 mars 1979 ou, en octobre 1991, par l’usage de canons à eau derrière un rang de forces mobiles contre une manifestation d’infirmières. Plutôt anodine (les canons à eau de la police française n’usant pas d’une pression qui, en Allemagne, entraîne des fractures et de réels dommages physiques), cette action fut spectaculaire et, entraînant une forte solidarité avec un groupe professionnel très populaire, a largement contribué au succès du mouvement.
Les forces mobiles
Lorsque l’on s’intéresse au maintien de l’ordre, l’on ne peut que constater que l’absence de maîtrise et le manque de professionnalité des corps urbains, y compris des compagnies d’intervention (héritières des brigades centrales), est différent du comportement des gendarmes mobiles et des CRS. A Paris au XXème siècle, quatre massacres ont été perpétrés lors de manifestations, deux faisant plus d’une dizaine de morts (le 6 février 1934 et le 17 octobre 1961) tandis que les victimes furent moins nombreuses le 14 juillet 1953 et le 8 février 1962. Les meurtriers faisaient partie du corps urbain de la préfecture de police de Paris. La question est bien sûr de comprendre ce qui explique la moindre violence létale des forces mobiles. Est-ce un entraînement plus poussé aux contextes auxquels elles sont confrontées ? Un encadrement plus prégnant ? Voire parce qu’elles interviennent hors d’un cadre qui serait habituellement le leur ? En 2018-2019, les manifestations des gilets-jaunes ont été symptomatiques de cette différence. Les brigades anti-criminalité, une police de proximité (certes différente des îlotiers du temps de Napoléon III) efficace dans la lutte contre la délinquance mais incompétente pour le maintien de l’ordre, se sont révélées inadaptées à cette situation. Ce fut notamment par l’usage d’un arsenal généralement impropre à la situation (particulièrement les LBD) qui est cependant mieux maîtrisé par les CRS et les gardes mobiles. Tout cela ne signifie pas que les unités des forces mobiles soient toujours exemplaires. En juin 1972, à Lyon, ce sont des gendarmes mobiles qui matraquèrent avec « sauvagerie » (selon l’expression d’un prêtre qui en fut le témoin) une manifestation de travailleurs immigrés protestant contre un meurtre raciste [24].
![Les bandes jaunes des casques de CRS. [Patricia Tutoy]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/les-bandes-jaunes-des-casques-de-crs.webp)
En témoigne aussi le tabassage par des CRS de manifestants dans un Burger King de Paris le 1er décembre 2018, au soir d’un samedi où leur compagnie avait utilisé 1700 grenades lacrymogènes et 312 munitions de LBD. Mais la plupart des manifestants blessés lors du mouvement des gilets-jaunes l’ont été par des unités de police urbaines. Notons quand même que dix des onze personnes tuées au cours de l’automne-hiver 2018-2019 l’ont été parce que la protection contre des accidents de la route n’était pas (encore ?) mise en place par la police urbaine ou la gendarmerie départementale en amont des ronds-points.
Gendarmes mobiles et CRS ont souvent l’occasion, lors de mouvements de groupes professionnels, d’affronter des ouvriers, des employés ou des agriculteurs se battant fort légitimement pour leurs conditions de vie. Ce fut le cas à Sochaux en juin 1968, lorsque deux ouvriers furent tués, ou en mars 1976 dans l’Aude quand un échange de coups de feu s’est soldé par deux morts (un CRS et un viticulteur) [25]. L’on comprend alors que, confrontés à des manifestants qui ne leur semblent pas avoir les mêmes motivations, les forces mobiles relativisent leur danger tandis que la police urbaine, peut-être en le surévaluant, insiste également sur la posture théâtrale de certains d’entre eux : « Ces petits groupes déguisés en noir se débarrassant de leurs oripeaux au moindre risque d’interpellation, ces journalistes sans carte de presse ayant inscrit Press, en anglais, sur leur casque ou ces secouristes sans la moindre qualification se faisant appeler Street Medics, toujours en anglais, alors que des ambulances de la brigade des sapeurs-pompiers pouvaient intervenir rapidement et efficacement » [26].
La nécessité d’une approche rigoureuse
![Les bandes bleues sur les policiers du corps urbain. [Serge d’Ignazio]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/les-bandes-bleues-sur-les-policiers-du-corps-urbain.webp)
Dans un texte qui fait le point sur l’historiographie de la police, le meilleur historien de la question, Jean-Marc Berlière, cite le ministre de la police de Napoléon, Joseph Fouché : « La force de la police c’est que l’on ignore ses faiblesses » [27]. Mais il s’agissait d’une dictature et l’on peut penser que ce qui fait la force d’une démocratie est que les citoyens connaissent au mieux le fonctionnement des institutions. Dans les deux types de régime, une approche rigoureuse est d’autant plus nécessaire pour comprendre les modalités du maintien ou du rétablissement de l’ordre et rien n’est plus pernicieux que de se laisser aller à des légendes qui ne font que conforter ce que nous avons envie de penser. Distinguer les différents corps de police ou de gendarmerie, en connaître les attributions et les modes opératoires permet dès lors d’avoir une vision moins fantaisiste de notre société.
⬛ Christian Chevandier
[1] Ce qui n’empêche pas que les complots existent : Frédéric Monier, Le Complot dans la République. Stratégies du secret, de Boulanger à la Cagoule, La Découverte, 1998.
[2] Jean-Paul Brunet, La police de l’ombre. Indicateurs et provocateurs dans la France contemporaine, Seuil, 1990.
[3] Philippe Buton, Histoire du gauchisme. L’héritage de Mai 68, Perrin, 2021, p. 199-200.
[4] Comme tout terme utilisé pour une analyse, surtout lorsque le sujet est sensible, celui-ci mérite d’être discuté, notamment en se demandant de quel « ordre » il s’agit. J’ai repris le mot du juriste Jean-Etienne-Marie Portalis (1746-1807) dans le sens utilisé pour cette phrase : « Le maintien de l’ordre public dans une société est la loi suprême. »
[5] Dualité qui se retrouve cependant dans de nombreux pays, comme l’Algérie, la Turquie, la Tunisie.
[6] Pour approche développée sur 200 pages de cette histoire, voir Christian Chevandier, « Quatrième partie : la défense de l’ordre social », Policiers dans la ville. Une histoire des gardiens de la paix, Paris, Gallimard, 2012, p. 571-762.
[7] Figure 2, in Edouard Ebel, Laurent López et Jean-Noël Luc, dir., Gendarmerie mobile, État et maintien de l’ordre (XIXe-XXIe siècle), Sorbonne Université Presses, 2025, p. 415.
[8] Victor Hugo, Histoire d’un crime. Déposition d’un témoin, 1877 ; en ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5602804g.texteImage
[9] Quentin Deluermoz, Policiers dans la ville. La construction d’un ordre public à Paris (1854-1914), Publications de la Sorbonne, 2012.
[10] Edouard Ebel, Laurent López et Jean-Noël Luc, dir., op. cit.
[11] Parmi sa nombreuse bibliographie, signalons cet outil pour la recherche : Jean-Noël Luc, dir., Histoire de la maréchaussée et de la gendarmerie. Guide de recherche, Maison-Alfort, Service historique de la Gendarmerie nationale, 2005.
[12] Christian Chevandier, Été 44. L’insurrection des policiers parisiens, Vendémiaire, 2014.
[13] Laurent Joly, L’Etat contre les Juifs : Vichy, les nazis et la persécution antisémite, Grasset, 2018.
[14] Jean-Marc Berlière et Denis Peschanski, dir., La police française (1930-1950). Entre bouleversements et permanences, La Documentation française, 2000.
[15] Gilles Morin, L’autre collaboration : les supplétifs des polices nazies en France, à paraître en 2026, et David Alliot, La Carlingue. La Gestapo française du 93, rue Lauriston, Tallandier, 2024.
[16] Alain Pinel, Une police de Vichy. Les Groupes Mobiles de Réserve (1941-1944), L’Harmattan, 2004 et Christian Chevandier, « Les groupes mobiles de réserve (GMR) : la mauvaise troupe de Vichy », in Edouard Ebel, Laurent López et Jean-Noël Luc, dir., op. cit., p. 145-156.
[17] Elles regroupaient des agents de commissariat et n’ont rien de commun avec ce que l’on appelle aujourd’hui « police municipale ».
[18] Raymond Aubrac, Où la mémoire s’attarde, Odile Jacob, 1996, p. 117-163.
[19] Maurice Agulhon et Fernand Barrat, CRS à Marseille, 1944-1947, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1971.
[20] Voir Christian Chevandier, Policiers dans la ville, op. cit., p. 650-667.
[21] Sur la répression de ce mouvement, voir les contributions de David Dufresne ; à son propos : https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2019/01/26/david-dufresne-la-vigie-des-violences-policieres_5414777_4500055.html
[22] Il semble que ce fut la première fois depuis février 1934.
[23] Christian Chevandier, Mémoires d’une tragédie. Les policiers du 13 novembre 2015, Robert Laffont, 2022.
[24] Christian Chevandier, La Fabrique d’une génération. Georges Valero, postier, militant et écrivain, Editions Les Belles Lettres, collection « Histoire de profil », 2009, p. 160-161.
[25] Michelle Zancarini-Fournel, « Montredon, mars 1976 : les viticulteurs, l’Occitanie et la République », in Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel, dir., 68 une histoire collective, La Découverte, 2008, p. 722-724.
[26] Christian Chevandier, Mémoires d’une tragédie. Les policiers du 13 novembre 2015, Robert Laffont, 2022, p. 143.
[27] https://journals.openedition.org/criminocorpus/73?lang=en
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