La grève générale : un imaginaire syndical collectif

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Grève générale ! Slogan tant de fois entendu … Mouvement si peu courant. Quelques considérations à son propos.


Gérard Gourguechon, ex-secrétaire général du Syndicat national unifié des impôts (SNUI, aujourd’hui Solidaires Finances publiques), a été porte-parole de l’Union syndicale Solidaires jusqu’à son départ en retraite, en 2001. Il est co-secrétaire de l’Union nationale interprofessionnelle des retraité∙es Solidaires (UNIRS).


[Utopistes debout]
[Utopistes debout]

Dans les débats de Solidaires et dans les cortèges de Solidaires

Ça, on peut dire que la grève générale, ça reste une chose bien vivante dans notre Union syndicale. Nous n’en parlons pas dans nos statuts. Dans notre « préambule », nous sommes très sobres : « … Pour concrétiser les aspirations et satisfaire les revendications, le syndicalisme use des différents moyens d’action dont il dispose : la discussion, la proposition, la critique, l’action revendicative dont la grève pour créer un rapport de force … ». Mais nous en parlons dès que se profile l’ombre d’une journée de grève interprofessionnelle. Nous sommes, à juste titre, très critiques par rapport aux journées de grève « saute-mouton » qui, au mieux, se succèdent tous les dix/douze jours, estimant qu’un arrêt de travail en continu par des journées reconductibles, ce serait plus efficace ; ceci avec le secret espoir qu’une fois que des gens s’installent dans la « reconductible », l’idée de grève générale peut émerger chez un plus grand nombre de grévistes. Et après, une fois que la grève générale est installée concrètement sur le terrain et dans les têtes… alors TOUT devient possible. Nous en parlons dans nos instances nationales où se confrontent des « radicalités » différentes. Des camarades, bien que conscient‧es que, « chez eux et elles » (dans leur entreprise, dans leur administration, etc.), la grève générale, ça ne va pas marcher, n’hésitent pas pour autant à intervenir pour que l’Union appelle à la grève générale, comme si un appel, venant d’ailleurs (d’en haut ?) allait résoudre la difficulté et allait miraculeusement convaincre les collègues de travail de s’engager dans la grève quand nous n’avons pas su, nous-mêmes, les en convaincre.


Visuel de l’Union syndicale Solidaires. [Solidaires]
Visuel de l’Union syndicale Solidaires. [Solidaires]


La grève générale, nous la portons dans nos cortèges, dans les manifestations, dans la rue. Nous la chantons même, et parfois certaines et certains esquissent des pas de danse : « Nous, c’qu’on veut, c’est la grève générale, Nous, c’qu’on veut, c’est la grève générale, Nous, c’qu’on veut, c’est…… ».  Quelques camarades, tout au long de nos cortèges, se sont bricolé‧es des pancartes avec des bouts de carton sur lesquelles figure un discret appel à la « Grève générale », pancartes portées au-dessus des têtes, à bout de bras, ou devant la poitrine quand on commence à fatiguer. Il se révèle parfois plus facile de scander « Grève Gé-Né-Rale » au micro de la sono que d’en parler aux collègues de travail ou d’aborder frontalement la question en assemblée générale. On crie la même chose, depuis des manifs et des manifs « Ou, alors, ça va péter ! » mais ça ne pète pas. Mais nous continuons de crier. C’est un moyen de s’identifier, de se faire savoir que nous partageons de mêmes espoirs.

La Charte d’Amiens

Le congrès de la CGT de 1906, qui se tenait à Amiens, a adopté un texte qui est devenu une référence dans le mouvement ouvrier en France sous le vocable « Charte d’Amiens ». Cette charte parle, elle, de la grève générale : « … Dans l’œuvre revendicative quotidienne, le syndicat poursuit la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires, etc. Mais cette besogne n’est qu’un côté de l’œuvre du syndicalisme : il prépare l’émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste ; il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale.   … ». Nous ne faisons pas référence, directement, au texte de la Charte d’Amiens dans nos statuts ni dans le préambule à ceux-ci, mais nous y faisons assez régulièrement référence dans nos stages syndicaux et dans des interventions en congrès, par exemple, sous plusieurs aspects, la « double besogne » (le syndicalisme au quotidien et le syndicalisme de transformation sociale), l’indépendance du syndicat, notamment par rapport aux appareils politiques, et l’idée de grève générale comme moyen de faire plier le patronat et les gouvernements.

En France, outre l’Union syndicale Solidaires, la CGT, FO et la FSU font parfois également référence à tout ou partie du texte de la Charte d’Amiens. Nous voyons bien qu’il y a un grand écart entre y faire référence et être capable de mettre en place la grève générale. C’est tout de même un signe positif : ces organisations syndicales partagent plus ou moins l’idée que, pour faire avancer les revendications ouvrières, il est nécessaire d’établir un rapport de force et que, dans ce domaine, la grève générale est un élément clé. C’est l’idée qu’en arrêtant de travailler, en croisant les bras, le monde du travail cesse de participer à l’exploitation, cesse de permettre au « système » de continuer de faire du profit sur l’exploitation de son travail, et qu’il oblige les détenteurs de capitaux à discuter des conditions de l’exploitation (niveau du travail, niveau de sa rémunération, etc.).

Déclinaison selon les périodes

Bloquons tout. Ce qui a été appelé le mouvement « Bloquons tout » est apparu fin août 2025 sur les réseaux sociaux en appelant à une journée de blocages généralisés contre la politique budgétaire du gouvernement Bayrou pour le 10 septembre 2025. De fait, ce réseau n’avait pas capacité juridique d’appeler à la grève. Pour qu’il y ait grève, pour bloquer, il faut qu’au moins une organisation syndicale relaye l’appel en déposant un préavis de grève pour couvrir certains secteurs professionnels. Ce ne peut être fait par un collectif d’individus, pas plus d’ailleurs que par Jean-Luc Mélenchon quand, trop souvent, il se prend pour la classe ouvrière à lui tout seul. Bien entendu, sans cette déclaration, sans « les syndicats », des arrêts de travail peuvent se faire, et ça arrive tous les jours, mais alors il est encore plus difficile de déboucher sur une grève générale qui soit en mesure de bloquer tout, où nous pourrions voir tout le monde croiser les bras jusqu’à la fin de l’exploitation de la classe ouvrière, jusqu’à l’émancipation intégrale, la fin de l’aliénation et jusqu’à l’expropriation capitaliste.

En revanche, le fait que surgisse cet appel en août 2025 a eu pour effet positif de stimuler l’intersyndicale « à 8 » (celle du conflit sur les retraites de 2023). Le 29 août 2025, les huit organisations syndicales étaient réunies et rédigeaient un communiqué : « … Aujourd’hui, nos huit organisations syndicales appellent à une journée de mobilisation sur l’ensemble du territoire, le 18 septembre, y compris par la grève et la manifestation.   …. ». Début septembre, il y a donc eu un débat chez certain‧es camarades et pour certaines organisations quant à savoir ce qu’il fallait privilégier : le 10 septembre ou le 18 septembre, ou le 10 et le 18. C’est cette deuxième solution qui a été souvent retenue par les équipes syndicales de Solidaires. Demeure une surprise, c’est de constater que des militantes et des militants syndicaux qui œuvrent quotidiennement, et à l’ombre, pour faire vivre leur organisation syndicale et pour assurer la présence syndicale au quotidien face au patron et aux côtés des salariés, magnifient soudainement les « inorganisé‧es », comme si la vérité surgissait de leur apparente virginité syndicale.

Rêve générale ! C’est au cours du printemps 2006, alors qu’une partie de la jeunesse, accompagnée de salarié‧es appelé‧es par les organisations syndicales, manifestait contre le projet de Contrat première embauche (CPE) du gouvernement Villepin, qu’est apparu le slogan « Rêve générale » imaginé par un groupe de graphistes. Le mot d’ordre fut diffusé le 28 mars 2006, sous la forme d’un autocollant tiré à 15 000 exemplaires, aux manifestantes et aux manifestants à Paris. L’accueil est enthousiaste, et les manifestantes et les manifestants sont nombreux à arborer rapidement ce nouveau signe de ralliement aux côtés de leurs autocollants CGT, CFDT, FO, Solidaires, etc.


Visuel de l’Union syndicale Solidaires. [Solidaires]
Visuel de l’Union syndicale Solidaires. [Solidaires]

Ce 28 mars 2006, nous étions plus de 2 millions à travers toute la Fance à manifester notre opposition à ce projet du gouvernement qui voulait, avec son projet de loi Contrat première embauche, installer la précarité pour les premiers emplois des jeunes. Dès l’adoption de la loi, au pas de charge, des lycéen‧nes et des étudiant‧es se mobilisent et manifestent. La plupart des syndicats ouvriers appelleront aussi aux mobilisations et aux manifestations. Le mouvement durera de février à avril. Nous aurons le débat sur la possibilité de gagner alors que la loi a été adoptée par le Parlement le 9 février 2006, certes par utilisation de l’article 49.3 de la Constitution, et donc qu’elle n’est plus seulement à l’état de projet de loi.  Pourtant, face à la force des manifestations et des oppositions, le Premier ministre De Villepin annonce, le 10 avril 2006, qu’il retire la loi, alors même qu’elle venait d’être validée par le Conseil constitutionnel, le 30 mars 2006. C’est l’occasion de rappeler que Villepin ne fut pas seulement le ministre des Affaires étrangères de Jacques Chirac (du 7 mai 2002 au 30 mars 2004), qui, au nom de la France, prononça son discours devant l’assemblée générale de l’ONU le 14 février 2003 où la France s’opposa à la guerre en Irak voulue par les États-Unis. Il fut aussi ce Premier ministre dans la lignée de la plupart et chargeant contre les mesures sociales.

Au cours des fortes manifestations du 29 janvier 2009 appelées par les 8 organisations syndicales contre la politique économique et « sociale » de Sarkozy, alors Président de la République, la diffusion de cet autocollant connait un nouveau succès et déjà des manifestantes et des manifestants venaient avec ces mots reproduits sur des pancartes faites à la maison. Nous sommes encore « des millions » et, cette fois, ce sont principalement des travailleurs et des travailleuses.

Pourquoi ce succès, pourquoi cet enthousiasme ?  C’est, en raccourci, l’idée que la grève générale, cet idéal dans le rapport de force, est partagée par toutes celles et tous ceux qui affichent l’autocollant. Pour montrer que nous sommes nombreux et nombreuses à vouloir « bloquer tout » pour montrer aux patrons que nous sommes tout et qu’ils ne sont rien ! C’est aussi l’idée que le « rêve général » serait celui d’un monde apaisé, où le dialogue et l’écoute seraient véritables, où la « justice » triompherait.

Tous ensemble, Tous ensemble, Ouais, Ouais ! Après avoir été crié par les supporters de l’Olympique de Marseille (OM) en 1993, le cri de ralliement « Tous ensemble, Tous ensemble, Ouais » est porté par les manifestantes et les manifestants du « mouvement social » de décembre 1995. Quand Alain Juppé présente son plan de réforme de la Sécurité sociale, dont la casse des régimes spéciaux de retraite, ce slogan devient le logo national du mouvement et de la grève. C’est tous ensemble contre les élites, contre les énarques, contre les banquiers et les patrons capitalistes, contre les diviseurs de la classe ouvrière. L’aile gauche de la CFDT, qui est « dans le mouvement » alors que Nicole Notat, qui dirige la confédération, soutient la réforme, utilisera ce mot d’ordre pour fédérer l’opposition interne restante, après le départ, notamment, de celles et ceux qui créeront des syndicats SUD.  Dans les mêmes années, les chômeurs et les chômeuses qui manifestent contre la situation qui leur est faite et contre les réformes qui se suivent pour continuer de dégrader leur situation, vont aussi retenir ce cri.

Un imaginaire qui fait avancer. Dans les cortèges syndicaux, souvent nous entendons des équipes militantes et des porteurs de micros branchés sur les sonos des camionnettes syndicales scander « Grève générale » comme un mantra qu’on se répète pour s’en persuader. Ainsi, des camarades qui travaillent dans des entreprises ou des administrations où ils et elles ne sont parfois qu’une petite minorité à être en arrêt de travail, sont tout de même très déterminés avec le micro à la main pour crier « grève générale ». Ces rituels peuvent faire penser aux tribus qui délèguent quelques-un‧es de leurs membres pour tourner en rond sur la place du village en tapant sur des tambours et en psalmodiant quelque chant pour que le ciel fasse tomber la pluie qui serait un divin bonheur. Des camarades peuvent demeurer sceptiques en entendant ces slogans, en voyant ces manifestants, et en constatant l’inanité de leurs appels : il n’y a pas de grève générale, ça ne pète pas. Je pense que l’important n’est pas là.


Visuel de l’Union syndicale Solidaires. [Solidaires]
Visuel de l’Union syndicale Solidaires. [Solidaires]

Faire référence à la grève générale pendant nos manifestations, c’est appeler à être tous ensemble, dans le même rapport de force, rapport de force le plus décisif et le plus important, pour obtenir satisfaction. Ceci veut dire qu’on veut être ensemble, qu’on veut partager les mêmes revendications, qu’on veut les faire aboutir ensemble. C’est qu’il y a, de façon sous-jacente, le souci de l’unité d’action, de l’unité syndicale et de l’unité intersyndicale. Donc, consciemment ou inconsciemment, l’idée qu’il faut échanger, discuter, écouter, pour se mettre d’accord. Tout ceci est porteur, finalement, d’une démarche syndicale unitaire et implique une pratique militante qui y conduise. Nous savons que nous n’atteindrons jamais la ligne d’horizon qui est devant nous, et, pourtant, nous continuons d’avancer « vers l’horizon ». « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous », disaient Karl Marx et Friedrich Engels dans leur Manifeste du Parti communiste, publié en 1848. En 2026, avec la division internationale du travail mise en place par les multinationales, avec la concurrence entre les mains d’œuvre et les régimes sociaux et fiscaux mise en place par les gouvernements à leur service, cette unité la plus large des travailleurs et travailleuses est encore une nécessité, toujours inatteignable, mais utile comme ligne d’horizon pour créer des solidarités et des passerelles.

Par contre, appeler effectivement à la grève générale quand on est une organisation syndicale, c’est mesurer l’importance de cet appel, l’importance de l’engagement qui est demandé à celles et à ceux qui vont vous suivre. C’est mesurer notre crédibilité : si cet appel est suivi d’un grand flop, la valeur de nos appels ultérieurs sera totalement déconsidérée. Il nous faut vivre d’espoir, et vivre vraiment dans la vraie vie. Dans l’histoire du mouvement ouvrier français, il y a rarement appel à la grève générale, c’est-à-dire appel à la grève de tout le monde, partout, et toujours, jusqu’à entière satisfaction des revendications. En 1936, la grève s’installe progressivement, « grève sur le tas » avec occupation des lieux de travail, sans appel des organisations syndicales. En revanche, notre histoire ouvrière se souvient des propos de Maurice Thorez, dirigeant du PCF, le 11 juin 1936 disant « il faut savoir arrêter une grève dès que satisfaction a été obtenue ». En mai 1968, alors que la grève est déjà bien installée, la CGT, le 12 mai, lance un appel à la grève générale pour le lendemain, appel qui sera repris par la CFDT, la FEN et FO. Mais le développement des « évènements » va montrer que les directions syndicales ne contrôlent pas les manettes, que personne d’ailleurs ne contrôle quoi que ce soit, ce qui est normal quand un mouvement de protestation est à ce point éclaté sur la totalité du territoire.


« Grève générale » n’a pas le même sens dans tous les pays. Par exemple, dans la plupart des pays européens, il s’agit d’une grève nationale interprofessionnelle carrée, souvent de 24 heures. [Coll. CM]
« Grève générale » n’a pas le même sens dans tous les pays. Par exemple, dans la plupart des pays européens, il s’agit d’une grève nationale interprofessionnelle carrée, souvent de 24 heures. [Coll. CM]

Le préambule aux statuts de l’Union syndicale Solidaires se termine par une phrase qui semble être le but ultime que nous nous fixons : « L’action syndicale doit donc dépasser les frontières et faire émerger un fort mouvement syndical mondial nécessaire pour relever ces défis, pour l’avènement de la paix dans le monde par le dialogue entre les peuples dans le respect des différences ». Nous cherchons à parvenir à un monde apaisé, à la fin des conflits, à la fin des luttes, à un monde d’écoute, de dialogue, de justice, de raison. C’est aussi un horizon qu’une partie de l’humanité se fixe, qui est également inatteignable, qui, quand on s’en rapproche, ici ou là, n’est jamais inscrit dans le marbre, demeure incertain, instable, précaire. La vie ne s’arrête jamais, des formes de vie s’arrêtent, des vies s’arrêtent, mais la vie continue, autrement, et l’humanité, capable du pire et du meilleur, continue. Les luttes gagnées hier peuvent être remises en cause demain. La grève générale, c’est pour demain.

     Gérard Gourguechon


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a l'œil sur presque tout, fait en sorte de maintenir le local syndical en état, participe à la décoration du lieu, accueil plus ou moins les syndicalistes à la gab, achemine le matériel militant afin que les manifestations se déroule bien, se mêle à temps partiel au so-lidaires, retraité par intermittence !