La remise en cause mondiale du droit de grève

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Après des années d’attaques de la part des néolibéraux pour le restreindre, le droit de grève est en danger. Sous les assauts répétés du patronat et des politiques néolibérales partout dans le monde, le droit de grève ne cesse de s’éroder au fil des années. Même dans les pays les plus développés, ces deux camps parviennent à le neutraliser dans la pratique, moyennant violations constantes et divers degrés de violence et de répression.


Cet article a été publié sur le site de la Confédération syndicale internationale ; il est paru initialement sur Equal Times, écrit par José Álvarez Díaz journaliste, spécialiste de l’information internationale et des questions de développement. L’article est complété par des extraits de l’Indice CSI des droits dans le monde 2025. Documents recueillis par Christian Mahieux.


[CSI]
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Le droit de grève est la cible des employeurs et des politiques néolibérales depuis plus d’une décennie, et subit chaque année des attaques de plus en plus alarmantes à travers le monde. Jusqu’à récemment, ce droit était unanimement considéré comme consacré par les conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT), un consensus international qui régit les relations professionnelles depuis la fin de la Seconde guerre mondiale ; mais depuis 2012, il est remis en question par les employeurs au sein même de l’organe de l’ONU. Dans la pratique, le patronat opère un boycott du fonctionnement interne de l’OIT, inédit depuis sa création en 1919 (au sein de la Société des nations), une obstruction qui coïncide avec une augmentation alarmante des restrictions juridiques et des mesures répressives à l’encontre de ce droit sur tous les continents.

Le droit de grève et le droit à la négociation collective sont les instruments les plus importants dont disposent les travailleurs pour se défendre contre une multitude d’abus dans le domaine du travail et, bien qu’il s’agisse de droits humains relativement bien ancrés dans les régions les plus développées du monde, ils subissent des pressions croissantes depuis des années. Cet inquiétant recul va de pair avec des gouvernements influencés par l’idéologie néolibérale qui tentent d’entraver et de limiter dans la pratique, par de nouvelles lois, les effets socialement perturbateurs des grèves, alors que c’est précisément en cela que réside leur force en tant qu’arme de pression et de défense des travailleurs.


Manifestations organisées par les syndicats britanniques, en janvier 2024, pour la « défense du droit de grève ». [TUC]
Manifestations organisées par les syndicats britanniques, en janvier 2024, pour la « défense du droit de grève ». [TUC]

Le dernier Indice des droits dans le monde [1] de la Confédération syndicale internationale (CSI) révèle que le droit de grève a été mis à mal dans 131 pays au cours de l’année écoulée (87 % des 151 pays étudiés dans le rapport), soit 44 pays de plus qu’en 2014, année où l’Indice avait étudié 119 nations. La tendance qui se dessine est claire : examiné par région, en 2025, le droit de grève a été violé dans 95 % des pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, 93 % des pays d’Afrique, 91 % des pays d’Asie-Pacifique, 88 % des pays d’Amérique et 73 % des pays d’Europe, région qui (même si elle est celle où ce droit est le plus ancré en principe) connaît une tendance à l’obstruction juridique et à la criminalisation des grèves, ainsi qu’à la stigmatisation sociale des grévistes eux-mêmes. Parallèlement, dans 121 pays (soit 80 % ou 34 nations de plus qu’en 2014), le droit des travailleurs à la négociation collective de leurs conditions de travail a été sévèrement restreint ou est inexistant.

En Europe, fer de lance des progrès du droit du travail, l’ancien modèle social « centré sur le travailleur » est activement démantelé par les gouvernements et les entreprises, et ce, à une vitesse qui ne cesse de s’accélérer. En 2025, la protection juridique même du droit de grève avait considérablement empiré au Royaume-Uni, en Hongrie, en Albanie, en Moldavie et au Monténégro. En Belgique, en France et en Finlande, les autorités ont réprimé des travailleurs en grève, tandis que la montée de l’extrême droite accroît d’année en année le risque d’érosion des droits du travail.

Comment l’esprit du droit de grève est-il « tué » en Europe ?

En Europe en particulier, où, au cours de la dernière décennie, la pire détérioration des droits du travail de toutes les régions du monde a été enregistrée, on observe depuis quelques années une tendance croissante à limiter la portée et les conditions dans lesquelles la grève est autorisée. Ces nouvelles politiques constituent une dérive législative, puisqu’elles visent à limiter le droit de grève en tentant d’établir une définition trop large de ce qui est considéré dans chaque pays comme des « services essentiels », afin de restreindre ou d’interdire, dans la pratique, le recours à la grève dans un nombre croissant de secteurs du travail. L’OIT stipule que les « services essentiels » sont uniquement « les services dont l’interruption mettrait en danger, dans l’ensemble ou dans une partie de la population, la vie, la sécurité ou la santé de la personne ». Pourtant, un nombre croissant de parlements légifèrent pour étendre cette définition à des secteurs tels que les transports, l’éducation et la santé, tout en élargissant la proportion de services minimums à assurer à un point tel que la capacité de perturbation sociale qui sous-tend la force de la grève en tant que moyen de pression est pratiquement éliminée.


« La grève est un droit », banderole d’un syndicat du secteur de la santé, membre de la CSP Conlutas. [CSP Conlutas]
« La grève est un droit », banderole d’un syndicat du secteur de la santé, membre de la CSP Conlutas. [CSP Conlutas]

« Ce qui fait le succès éventuel d’une grève, c’est sa capacité à perturber le système économique », explique Stéphane Sirot, historien français spécialiste de la sociologie des grèves, du syndicalisme et des relations sociales. « Donc, si vous adoptez une législation dont l’objectif est de faire en sorte qu’une grève perturbe le moins possible, c’est un peu comme si vous lui déniez son droit d’existence, au fond, parce que la lettre juridique laisse la grève exister, mais elle a tendance à la tuer dans son esprit », ajoute-t-il. Cette situation s’aggrave encore davantage en raison des règles qui donnent le ton de cette offensive conservatrice contre les droits des travailleurs, à l’instar de la Loi sur les grèves (niveaux de service minimum) adoptée au Royaume-Uni en 2023. Elle permet d’obliger les travailleurs de certains secteurs stratégiques à ignorer une grève, même s’ils en sont les initiateurs, sous peine de licenciement. Elle permet également de réprimer les protestations et les manifestations syndicales et de remplacer les grévistes par d’autres employés temporaires. Le nouveau gouvernement travailliste britannique a annoncé en août qu’il abolirait cette loi. Pourtant, ses critères de respect du service minimum restent en vigueur, même s’ils devraient être abrogés par le parlement en juillet prochain.

Dans le cas de la France, la situation a radicalement changé depuis la grève des transports de novembre 1995. Celle-ci avait été déclenchée pour empêcher le gouvernement d’Alain Juppé de mettre en œuvre les réformes de la Sécurité sociale qui devaient affecter les travailleurs du secteur. « Pendant trois ou quatre semaines en France, […] il n’y avait plus un train […] qui circulait », se souvient M. Sirot. La mesure a été un succès pour la défense des droits des travailleurs, mais à partir de ce moment-là, « on a vu se développer de manière assez nette une rhétorique sur la grève comme un instrument de perturbation inadmissible et qu’il faut absolument encadrer, limiter et contraindre ». Dans les années qui ont suivi, les projets de loi se sont multipliés dans ce sens, en vue de limiter le droit de grève jusqu’à ce qu’il se rapproche de plus en plus du « modèle italien », où « il y a des périodes au cours desquelles il est interdit de faire grève, notamment dans le secteur des transports, par exemple au moment des départs en vacances à Noël ». Or, un rapprochement avec ce modèle risque de laisser s’échapper la pression par d’autres voies : « à partir du moment où la loi contraint tellement le droit de grève qu’elle l’empêche presque », on assiste à des « grèves sauvages » où le conflit de travail éclate déjà délibérément sans aucune volonté de se soumettre à la législation en vigueur.


EXTRAITS DE L’INDICE CSI DES DROITS DANS LE MONDE, EDITION 2025

En 2025 […] Les travailleurs n’ont eu qu’un accès limité, voire aucun accès à la justice dans 72 % des pays, un chiffre en forte augmentation par rapport aux 65 % de 2024 – ce qui représente le niveau le plus élevé jamais enregistré dans l’Indice. […] Des atteintes aux droits à la liberté d’expression et à la liberté de réunion ont été signalées dans 45 % des pays – un record pour l’Indice et une hausse par rapport aux 43 % de 2024. […] Le droit de grève a été violé dans 87 % des pays – un chiffre inchangé par comparaison au niveau le plus élevé de 131 pays en 2024. […] Le droit à l’enregistrement légal des syndicats a été entravé dans 74 % des pays, comme en 2024, c’est-à-dire le plus mauvais niveau depuis le début de l’Indice. […] Le droit de négociation collective a été restreint dans 80 % des pays (121), contre 79 % en 2024. […] Les autorités de 71 pays (47 %) ont arrêté et/ou emprisonné des travailleurs, ce qui représente une légère amélioration par rapport au record de 74 pays en 2024, mais presque le double du taux enregistré en 2014. […] Dans trois pays sur quatre, des travailleurs ont été privés du droit de liberté syndicale et du droit de s’organiser, comme en 2024. […]  Les travailleurs ont subi des violences dans 26 % des pays, contre 29 % en 2024.


Les violations du droit de grève des travailleurs sont restées au plus haut niveau mondial depuis la création de l’Indice en 2014. En 2025, les grèves ont été restreintes ou interdites dans 131 pays (87 %), un chiffre inchangé par rapport à 2024 et en hausse par rapport aux 63 % de 2014. Cette réalité oppressive persiste bien que 158 des 187 États membres de l’OIT aient ratifié la convention 87 de l’OIT, qui garantit la liberté syndicale et le droit d’organisation, qui forment la base du droit de grève.

Les forces policières et militaires ont brutalement réprimé les grèves dans plusieurs pays. Au Brésil, une grève organisée par des employés de banque et des syndicats contre l’externalisation et les négociations de mauvaise foi a été dispersée par des unités de police qui ont fait usage de tasers et de gaz lacrymogènes. Au Maroc, la police a utilisé des canons à eau et des matraques pour attaquer les syndicats du secteur de l’éducation qui protestaient contre les contrats à durée déterminée et réclamaient des améliorations dans les écoles. Des travailleurs exerçant leur droit de grève ont été licenciés en représailles. En Arménie, huit travailleurs de la mine de Zangezur ont été licenciés à titre d’avertissement pour les autres. En Iran, quatre employés de la compagnie nationale de l’acier, National Iranian Steel Company, à Ahvaz, ont été licenciés au cours d’une action collective qui a duré un an pour obtenir des salaires équitables.

Les arrestations et les poursuites judiciaires à l’encontre des grévistes ont été fréquentes. En Inde, plus de 900 travailleurs ont été arrêtés après avoir organisé une marche contre leur employeur, une entreprise d’électronique. En Belgique, plusieurs syndicalistes de la Confédération des syndicats chrétiens (CSC-ACV) ont été arrêtés lors d’une grève contre la privatisation d’une chaîne de supermarchés. En Suisse, deux syndicalistes d’UNIA ont été condamnés à une amende pour « intrusion et coercition » lors d’une grève de 2022 sur un chantier de construction.

Dans de nombreux pays, la législation a imposé des restrictions draconiennes aux grèves, notamment en Algérie, en Angola, en Argentine, au Burundi, au Costa Rica, en Égypte, en Finlande, au Népal, au Rwanda, au Sénégal, en Tunisie et au Zimbabwe. Plusieurs gouvernements ont rendu des ordonnances pour limiter indûment les grèves dans les services publics, par exemple en Italie, ou pour déclarer les grèves illégales dans les services publics municipaux, comme au Brésil et en République démocratique du Congo. En France, des employeurs du secteur public ont imposé un service minimum, en dépit d’une loi exigeant la conclusion d’une convention collective. Au Japon, les travailleurs du secteur public reconnus coupables « d’incitation à la grève » ont encouru de lourdes amendes allant jusqu’à un million de yens (6 700 dollars É.-U.) pour les fonctionnaires d’État, 100 000 yens (670 dollars É.-U.) pour les fonctionnaires locaux, ou trois ans d’emprisonnement.

Au Cameroun, le 26 janvier 2025, de violents affrontements ont éclaté entre la police et les travailleurs de la canne à sucre à Nkoteng et à Mbandjock lors d’une grève contre les bas salaires, les conditions de travail dangereuses et la répression du mouvement syndical à la Société sucrière du Cameroun (SOSUCAM), la plus grande sucrerie du pays. D’après le Syndicat des travailleurs saisonniers de la filière canne à sucre, au moins 100 accidents ont été enregistrés au cours de la saison de production 2022-23. En violation de la loi, l’entreprise n’a pas fourni d’équipement de protection aux travailleurs temporaires, qui représentent 90 % des 8 000 personnes employées par la société. Après une semaine de manifestations pacifiques, l’entreprise a fait appel à la police qui a fait usage de gaz lacrymogènes et de canons à eau. Face à la résistance des travailleurs, la police a abattu un travailleur saisonnier. Au cours des troubles qui ont suivi, au moins 11 personnes ont été blessées et une vingtaine ont été arrêtées.

En Irak, le 2 juin 2024, les forces de sécurité ont violemment attaqué des travailleurs pétroliers contractuels qui manifestaient pacifiquement pour obtenir des postes permanents à la raffinerie South Refineries Company. Les grévistes, soutenus par la fédération syndicale du pétrole, du gaz et de la pétrochimie General Federation of Oil, Gas and Petrochemical Unions in Iraq (GFOGPUI), par le syndicat des travailleurs du pétrole General Union of Oil Workers et par le syndicat de l’énergie General Union of Energy in Iraq, se sont retrouvés face à des policiers armés de balles en caoutchouc et de matraques électriques, qui ont grièvement blessé plusieurs travailleurs. Auparavant, au cours de la semaine de protestation, les forces de police avaient procédé à plusieurs arrestations. Les contestataires avaient cumulé 315 contrats de travail différents sur plusieurs années sans que leur statut professionnel ne soit réglé de manière équitable. La direction de l’entreprise avait annoncé qu’ils auraient des contrats permanents, mais elle n’a pas tenu ses promesses. […]


L’ironie de cette situation est grande, souligne l’historien, car cela nous ramène à la situation du début du XIXe siècle, époque où la grève était interdite et où la contestation était beaucoup plus violente et aussi beaucoup plus violemment réprimée. Avoir recours à cette pratique aujourd’hui suppose un « choix politique, un choix idéologique », mais qui « ne résout pas les questions sociales. Si vous voulez, c’est plus une façon de les dissimuler ». Et cela, insiste M. Sirot, est « politiquement très dangereux », parce que « si les mécontentements sociaux ne peuvent pas s’exprimer par des dispositifs comme la manifestation ou la grève, et ben, ils s’expriment par la voie des urnes », ce qui explique en partie la montée actuelle de l’extrême droite en Europe, selon lui. Entre-temps, « il y a une résistance que je trouve très marquée et très forte de la part des systèmes de pouvoir à l’égard des conflits sociaux », face à laquelle il n’y a plus besoin de répression, ils « attendent que les mouvements s’épuisent. Voilà, ils ne négocient même plus » avec les autres acteurs sociaux. « On parle de concertation, de consultation, mais moins de négociation », note-t-il. Historiquement, « on est beaucoup moins enclin aujourd’hui qu’il y a quelques décennies à rechercher des compromis. Et personnellement, je trouve ça vraiment très dangereux, parce qu’encore une fois, quand on ne trouve pas des compromis sociaux, ce sont des contestations politiques qui émergent » de tout le système, « et c’est ce qu’on observe aujourd’hui ».

Tenter de neutraliser le droit de grève depuis l’intérieur de l’OIT

Depuis quelques années, la bataille se propage à l’OIT elle-même, qui fonctionne sur un socle tripartite, avec un dialogue social constant entre les représentants des gouvernements des 187 États membres, des employeurs et aussi des travailleurs. La Conférence internationale du travail qui coordonne les politiques de l’organisation pour l’année à venir à lieu tous les ans, en juin. Lors de la session de 2012 cependant, dans le cadre des discussions de la Commission de l’application des normes (CAS), le groupe dit « Groupe des employeurs » a remis en question ce que les experts en application des normes de l’OIT considéraient comme acquis depuis trois quarts de siècle à savoir que le droit de grève est implicitement reconnu par la Convention sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical (C087) de 1948 et la Convention sur le droit d’organisation et de négociation collective (C098) de 1949.

« Il est impossible de comprendre la liberté syndicale sans l’exercice des trois fonctions qui la composent : la reconnaissance des syndicats (et de l’activité syndicale elle-même), la négociation collective et le droit de grève, précisément en qualité d’outil d’équilibre social permettant de conquérir des droits », dit Marcelo DiStefano, l’un des grands spécialistes internationaux en la matière, docteur en droit du travail, professeur dans deux universités publiques de Buenos Aires et membre du comité exécutif de la Confédération syndicale des Amériques (CSA) au nom de la Confédération générale du travail (CGT) d’Argentine. « C’est ainsi parce que la liberté syndicale est un droit à la conquête de droits, un outil qui permet de conquérir de nouveaux droits », souligne-t-il. Lorsque, en 2012, les employeurs ont commencé à contester le fait que la Convention 87 garantissait implicitement le droit de grève, rappelle-t-il, « c’est là qu’a commencé le processus de blocage de l’un des outils les plus importants dont dispose le système de contrôle [du respect] des normes [de l’OIT], à savoir la Commission de l’application des normes », dont les capacités, notamment l’élaboration de rapports sur le respect ou non des directives de l’OIT à travers le monde, sont paralysées depuis maintenant 13 ans.


Extrait de l’Indice 2025 publié par la CSI. [CSI]
Extrait de l’Indice 2025 publié par la CSI. [CSI]

Cela signifie que, depuis 2012, les travailleurs, les employeurs et les gouvernements sont aveugles, sans données unanimement établies ni interprétations autorisées par l’OIT sur les limites légales à l’exercice du droit de grève, ce qui a accru l’incertitude politique pour toutes les parties et a contribué à inciter la Confédération syndicale internationale (CSI) à élaborer, à partir de 2014, son propre rapport annuel sur l’état des conditions de travail dans le monde. Comme l’explique M. DiStefano, pour fonctionner, la Commission de l’application des normes « exige un consensus, mais, lorsqu’une des parties en bloque la possibilité, il est impossible de parvenir à un accord, car ce qui est en jeu ici, c’est de savoir si la Convention 87 reconnaît ou non le droit de grève. Or, comme on dit en Argentine, on ne peut pas être “un peu enceinte” : on l’est ou on ne l’est pas ».

Pendant ces 13 années de vide juridique qui ont commencé juste au moment où un syndicaliste, le Britannique Guy Ryder (ancien secrétaire général de la CSI de 2006 à 2010), est devenu directeur général de l’OIT, les représentants mondiaux du patronat ont tenté d’empêcher les travailleurs de porter l’affaire devant la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye en vue d’obtenir un avis consultatif. « Ils ont tenté de négocier un protocole spécifique sur la grève [inexistant jusqu’alors dans la réglementation de l’OIT], mais le droit de grève, soit on l’a, soit on ne l’a pas », souligne M. DiStefano. « En réalité, leur intention était d’entamer un processus visant à restreindre l’exercice du droit de grève, car il ne s’agit pas d’un droit absolu, mais plutôt d’un droit relatif, qui peut être encadré dans certaines circonstances… mais, dans ces cas-là, l’OIT considère que ces restrictions peuvent être imposées afin de protéger des droits essentiels, c’est-à-dire lorsque la sécurité ou la vie des personnes est mise en danger ». En fin de compte, les travailleurs et une grande partie des États, y compris les membres de l’Union européenne et les États-Unis, ont voté pour porter la question devant la CIJ, qui doit encore se prononcer à ce sujet.

Pour leur part, les représentants des organisations patronales du monde entier semblaient chercher à affaiblir le contrôle des normes de l’OIT, afin de voir s’estomper la protection internationale du droit de grève et de permettre des interprétations plus laxistes qui permettraient de le restreindre dans la pratique. L’organisation qui les regroupe au sein de l’OIT, l’Organisation internationale des employeurs (OIE), a refusé les questions d’Equal Times, mais a renvoyé à un communiqué à ce sujet, dans lequel elle affirme que, selon elle, ainsi que « de nombreux gouvernements », l’instance compétente pour interpréter si le droit de grève est reconnu ou non par l’OIT n’est pas la CIJ, mais les réunions annuelles de la CIT… que les employeurs eux-mêmes entravent depuis 12 ans en bloquant toute mesure qui impliquerait de considérer que l’organisme des Nations unies reconnaît le droit de grève, comme cela avait été sous-entendu jusqu’en 2012, pendant trois quarts de siècle.

     José Álvarez Díaz


[1] www.ituc-csi.org/ituc-global-rights-index-2025-FR


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