Face à l’extrême-droite et ses idées, le rôle de l’action syndicale
Dans un contexte où l’extrême-droite est, en France comme dans de nombreux pays, aux portes du pouvoir, le rôle des organisations syndicales pour la combattre n’a jamais été aussi important. Alors que beaucoup d’acteur·ices politiques parlent d’une (extrême-)droitisation de la population, notamment des classes populaires, il est intéressant de se demander si, en soi, l’action syndicale protège des idées d’extrême-droite.
Tristan Haute est enseignant-chercheur en sciences politiques à l’Université de Lille. Il travaille sur le vote aux élections professionnelles et aux scrutins « politiques », sur le rapport des salarié·es aux syndicats et sur les attitudes à l’égard des personnes LGBTQIA+. Il s’intéresse en particulier aux effets de ce qui se passe au travail sur le rapport à la politique.
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Cette question n’est pas nouvelle, tant dans le champ syndical que dans le champ scientifique. Ainsi, depuis les années 1970, un certain nombre de recherches menées aux États-Unis puis en Europe ont montré que les expériences de participation au travail pouvaient « déborder » hors du travail : c’est ce que Carole Pateman désigne en 1970 comme le « spillover participatif » [1]. D’une part, les expériences de participation au travail, souvent mesurées soit par l’adhésion syndicale, soit par la possibilité de participer aux décisions relatives à son travail, favorisent la participation politique hors du travail, que celle-ci passe par le vote, la manifestation, la pétition, le boycott ou l’engagement associatif [2]. Ce « spillover » s’expliquerait par le fait que la participation au travail augmenterait l’intérêt pour la politique et le sentiment de compétence politique des travailleur·euses. D’autre part, les syndiqué·es votent, en Europe, significativement plus en faveur de la gauche sociale-démocrate ou radicale et significativement moins pour les écologistes, la droite et l’extrême-droite [3]. Les syndiqué·es seraient aussi plus favorables que les non syndiqué·es aux politiques économiques redistributives et aux politiques environnementales, mais aussi plus tolérant·es à l’égard des droits des immigrant·es et des minorités sexuelles et de genre [4].
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Enfin, la participation à des dispositifs formels de participation aux décisions relatives à son travail favoriserait, en France, le vote pour la gauche [5]. Deux mécanismes expliqueraient ces relations : d’un côté les syndicats diffuseraient à leurs membres une vision du monde sociale égalitaire et inclusive, de l’autre la participation au travail, notamment formelle, limiterait le fait de s’en remettre à un·e dirigeant·e autoritaire en matière électorale. Cependant, certains travaux insistent sur la nécessité de ne pas voir la relation entre ce qui se passe au travail et ce qui se passe en dehors comme n’allant que du travail vers la politique : les salarié·es qui s’engagent syndicalement sont aussi déjà, hors du travail, davantage prédisposé·es à participer et à soutenir la gauche. Autrement dit, il y a un fort effet de sélection : les syndicats attirent déjà des salarié·es attaché·es aux progressistes, même si des enquêtes menées au Royaume-Uni et en Suisse montrent un petit effet positif sur les néo-syndiqué·es de leur adhésion en matière de vote pour la gauche [6]. De même, plusieurs travaux insistent sur le fait qu’il existe des différences selon les pays considérés ou selon les générations. Ainsi, les liens entre adhésion syndicale et participation politique, s’ils existent toujours, semblent s’affaiblir au fil des générations [7]. Enfin, les analyses menées en France soulignent l’intérêt de diversifier les mesures du rapport des salarié·es aux syndicats. En effet, si, en France, un peu plus de 10 % des salarié·es sont syndiqué·es, ils et elles sont quasiment aussi nombreux et nombreuses à exercer des mandats de représentant·es du personnel ou à faire grève et beaucoup plus nombreuses et nombreux à voter à des scrutins professionnels [8]. Or, l’analyse de données électorales françaises entre 2007 et 2022 montre que, contrairement à l’adhésion syndicale, les participations aux scrutins professionnels ou aux grèves vont de pair avec un vote de gauche plus important [9].
Qu’en est-il aujourd’hui en France ?
L’analyse des données d’une enquête post-électorale [10] comprenant un sous-échantillon de 2251 salarié·es inscrit·es sur les listes électorales [11] montre que les syndiqué·es (qui représentent 17 % de l’échantillon) ont, au premier tour des élections législatives de 2024, un peu moins voté RN (23 % contre 27 % des non syndiqué·es) et bien plus voté pour le NFP (41 % contre 18 %). Cependant, l’adhésion syndicale n’est pas la seule à éloigner quelque peu les salarié·es du vote RN : ainsi, les salarié·es ayant fait grève durant les trois dernières années (24 % des répondant·es) ont ainsi moins voté RN que les non grévistes (24 % contre 27 %) ; il en est de même pour les salarié·es partageant des actualités syndicales sur les réseaux sociaux (17 % des répondant·es) par rapport à celles et ceux n’en partageant pas (22 % contre 27 %) ; et c’est surtout le cas des salarié·es ayant participé au mouvement social du printemps 2023 contre la réforme des retraites (16 % des répondant·es) par rapport à celles et ceux n’y ayant pas participé (16 % contre 29 %). En revanche, le fait d’exercer un mandat de représentant· du personnel, activité minoritaire (7 % des répondant·es) mais qui peut être investie de manière anti-syndicale, et le fait de voter aux scrutins professionnels, pratique très peu coûteuse mais qui concerne 55 % des répondant·es, ne sont pas négativement corrélés au vote RN. Si on cumule les six pratiques en partie syndicales mentionnées précédemment, c’est en fait le cumul de trois pratiques ou plus qui éloigne légèrement du vote RN alors que le vote pour la gauche croît de manière linéaire quand le nombre de pratiques syndicales augmente, au contraire de l’abstention (voir tableau 1).
Tableau 1. Vote au premier tour des élections législatives de 2024 selon le cumul de pratiques syndicales (en % des inscrit·es)
| Nombre de pratiques | Part de l’échantillon concernée | Abstention | Rassemblement national | Nouveau Front populaire | Ensemble pour la République |
| Aucune | 35 | 33 | 28 | 12 | 14 |
| Une | 29 | 24 | 27 | 15 | 18 |
| Deux | 17 | 19 | 27 | 19 | 12 |
| Trois ou plus | 19 | 17 | 23 | 46 | 4 |
| Total | 25 | 27 | 22 | 13 |
Mais le vote est un indicateur insuffisant et imparfait de la pénétration de l’extrême-droite. L’enquête utilisée permet à ce titre de croiser la participation syndicale déclarée et la réaction à différentes affirmations (voir tableau 2). Les personnes déclarant trois pratiques syndicales ou plus adhèrent bien moins aux idées d’extrême-droite que les personnes ne déclarant aucune pratique, voire une ou deux seulement : elles sont ainsi bien plus favorables aux droits des femmes et des personnes LGBTQIA+, bien moins hostiles à l’immigration et bien moins critiques des chômeur·euses et des bénéficiaires du RSA. Cependant, près de la moitié des personnes déclarant trois pratiques syndicales ou plus considèrent « qu’il y a trop d’immigré·es en France » et « qu’il faut obliger les bénéficiaires du RSA à exercer une activité en contrepartie » et près de 40 % considèrent que « les personnes au chômage pourraient trouver du travail s’ils et elles le voulaient vraiment ».
Tableau 2. Part de répondant·es d’accord avec les différentes affirmations selon leurs pratiques syndicales (en %)
| Affirmation | Aucune pratique | Une | Deux | Trois ou + |
| En général, les considérations écologiques doivent primer sur la croissance économique | 33 | 43 | 42 | 46 |
| Il y a trop d’immigré·es en France | 58 | 60 | 58 | 49 |
| Il est plus facile d’être un homme qu’une femme dans la société actuelle | 51 | 63 | 66 | 68 |
| Dans la société actuelle, le féminisme est allé trop loin | 48 | 52 | 49 | 36 |
| Il est normal que des couples homosexuels puissent adopter des enfants | 56 | 67 | 66 | 76 |
| Les personnes qui le souhaitent doivent pouvoir modifier leur sexe sur leur carte d’identité ou leur passeport | 35 | 49 | 50 | 62 |
| La France doit reconnaître l’État palestinien | 30 | 37 | 47 | 59 |
| Les syndicats rendent des services aux salarié·es | 43 | 54 | 72 | 90 |
| Le gouvernement devrait mettre en place une augmentation générale des salaires pour l’ensemble des travailleurs et travailleuses | 54 | 62 | 71 | 86 |
| Le gouvernement devrait faciliter les licenciements | 30 | 23 | 17 | 10 |
| Il faut obliger les bénéficiaires du RSA à exercer une activité en contrepartie | 60 | 73 | 62 | 51 |
| Les personnes au chômage pourraient trouver du travail s’ils et elles le voulaient vraiment | 49 | 55 | 47 | 38 |
On ne peut donc nier qu’une partie significative des salarié·es syndiqué·es ou engagé·es dans l’action syndicale votent pour l’extrême-droite et adhèrent à ses idées. Ce résultat, a priori contradictoire avec les positionnements promus par les organisations syndicales, est à mettre en perspective avec la dépolitisation des ressorts de l’engagement syndical, voire gréviste, ainsi qu’avec des contextes professionnels qui, même marqués par l’ancrage syndical, sont propices au développement des idées d’extrême-droite, l’exemple le plus connu étant celui de la Police [12].
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Pour lutter contre l’extrême-droite et ses idées, l’enjeu pour les syndicats est double. Il s’agit d’une part de continuer à susciter l’implication syndicale des salarié·es, pas seulement par l’adhésion mais aussi par l’action, a fortiori conflictuelle. L’adhésion syndicale et l’action, notamment conflictuelle, constituent un rempart face à l’extrême-droite, un rempart limité certes, mais un rempart quand même. Mais il s’agit d’autre part de poursuivre un travail idéologique pour promouvoir, au sein des syndicats et durant leurs actions, l’égalité et la solidarité et pour déconstruire les attitudes méritocratiques et individualistes ainsi que les politiques qu’elles soutiennent (conditionnalité des prestations sociales, individualisation des rémunérations et des contrats…).
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En effet, nos données témoignent bel et bien que le vote RN des salarié·es impliqué·es syndicalement, qui n’a rien de négligeable, s’articule à des représentations racistes et individualistes. Ce double enjeu est d’autant plus crucial au sein des classes populaires salariées : en effet, d’un côté l’adhésion et l’action syndicale y sont des remparts face à l’extrême-droite un peu plus efficaces que dans le reste du salariat [13] et, d’un autre côté, le vote pour l’extrême-droite et l’adhésion à ses idées restent plus répandues parmi les classes populaires salariées impliquées syndicalement que parmi les autres salarié·es impliqué·es syndicalement.
⬛ Tristan Haute
[1] Carole Pateman, Participation and Democratic Theory, Cambridge University Press, 1970. “Spillower” : « débordement » en français.
[2] Thomas Turner, Loraine Ryan, Michelle O’Sullivan, 2020, “Does union membership matter? Political participation, attachment to democracy and generational change”, European Journal of Industrial Relations, 2020, vol. 26, p. 279-295.
[3] Christophe Arndt, Line Rennwald, “Union members at the polls in diverse trade union landscapes”, European Journal of Political Research, vol. 55, n°4, p. 702-722, 2016.
[4] Nicolo Rosetti, “Do European trade unions foster social solidarity? Evidence from multilevel data in 18 countries”, Industrial Relations Journal, vol. 50, n°1, p. 84-101, 2019 ; Loraine Ryan, Thomas Turner, “Does work socialisation matter? Worker engagement in political activities, attachment to democracy and openness to immigration”, Industrial Relations Journal, vol. 52, n°2, p. 125-144, 2021; Josef Ringqvist, “Union membership and the willingness to prioritize environmental protection above growth and jobs : A multi-level analysis covering 22 European countries”, British Journal of Industrial Relations, vol. 60, p. 662-682, 2022.
[5] Thomas Coutrot , « Le bras long du travail. Conditions de travail et comportements électoraux », Document de travail de l’IRES n°01, 2024.
[6] Sinisa Hadziabdic, “The wind of no change: union effects on partisan preferences and the working-class metamorphosis”, West European Politics, 2024.
[7] Thomas Turner et al., art. cité.
[8] Pierre Blavier, Tristan Haute, Étienne Pénissat, « Du vote professionnel à la grève : les inégalités de participation en entreprise », Revue française de science politique, vol. 70, n°3-4, p. 443-467, 2020.
[9] Tristan Haute, “Trade unions and voting for the left in France and Belgium”, Transform! eDossier, mars 2023, p. 17-24.
[10] Enquête du projet CERTES (Comportements électoraux et rapports au travail, à l’emploi et au syndicalisme, ANR-23-CE41-0004) réalisée en ligne par Cluster 17 auprès d’un échantillon de 5109 répondant·es représentatif de la population résidente en France et âgée de 18 ans et plus selon la méthode des quotas (âge, sexe, groupe socioprofessionnel déclaré, niveau de diplôme, catégorie d’agglomération et région de résidence).
[11] Les organisations syndicales organisant prioritairement les salarié·es en activité, la comparaison entre salarié·es syndiqué·es et non syndiqué·es paraît plus pertinente que la comparaison des syndiqué·es et des non syndiqué·es quelle que soit leur situation vis-à-vis de l’emploi.
[12] Benjamin Pabion, « Le syndicalisme policier entre rejet, mise à distance et appropriation du politique », Savoir/Agir, vol. 45, n°3, p. 67-75, 2018.
[13] Tristan Haute, « Quels effets de l’adhésion syndicale sur le vote ? Focus sur les élections législatives de 2024 », Silomag, 15 juillet 2025.
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