La grève générale : Origine, stratégie et échec
À chaque période de tension sociale et de conflits plus ou moins durs entre le monde du travail et le capital ressurgissent des appels à la grève générale divers et variés. Bien que souvent cantonnée à des revendications purement économiques par ceux qui la réclament, la grève générale véhicule néanmoins une puissante représentation révolutionnaire dans l’imaginaire collectif. Si elle fut effectivement partie intégrante de la stratégie révolutionnaire d’une partie du mouvement ouvrier, il y eut de nombreux débats sur son évolution de débats sur son utilité, sa pertinence et surtout ses objectifs. Un retour sur l’évolution de ce mot d’ordre basculant entre utopie, réformisme et révolution jusqu’à l’échec majeur de 1914 est éclairant.
Cheminot, Nicolas Bouchouicha est secrétaire à la vie syndicale de l’Union départementale CGT de Paris et membre du Bureau de l’Institut CGT d’histoire sociale (IHS-CGT).
![La une des Cahiers de l’Institut CGT d’histoire sociale n°163. [IHS-CGT]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/la-une-des-cahiers-de-linstitut-cgt-dhistoire-sociale.webp)
Si la force économique de l’arrêt du travail par les classes laborieuses est connue depuis longtemps, sa potentielle force politique n’est envisagée sérieusement que dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, et en particulier lors de la Révolution française. On retrouve l’idée de cette force politique dans les premiers écrits de certains penseurs comme Sylvain Maréchal [1]. Néanmoins, la classe ouvrière encore embryonnaire du début du XIXème siècle n’a pas encore la maturité suffisante pour décider de ses propres moyens d’action. La donne change quelque peu après la répression sanglante de l’insurrection ouvrière de juin 1848 qui va commencer à détacher la classe ouvrière de la bourgeoise républicaine et refroidir la croyance en « l’insurrection spontanée » comme stratégie de lutte. La grève générale ou universelle est alors envisagée comme stratégie alternative et présentée comme une méthode pacifique. Cette conception est alors profondément utopique … Il suffirait en somme que tous les travailleurs se croisent les bras et arrêtent le travail pour que la révolution soit faite. Sans affrontements, sans résistance ni violence, et d’un coup tout serait différent… La reconnaissance du droit de grève en 1864 renforce cette croyance, la grève générale devenant un moyen révolutionnaire légal en plus d’être pacifique.
![Robert Brecy, La grève générale en France, EDI, 1969. [Coll. CM]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/la-greve-generale-en-france.webp)
Au-delà de la forme prise par la grève, c’est son utilisation qui fait débat, et dans quel contexte elle peut ou doit intervenir. Ainsi au troisième congrès de l’Association internationale des travailleurs (AIT), en 1868, une résolution est adoptée qui préconise la grève générale pour contrer les velléités guerrières des gouvernements. Pour autant, cette position ne fait pas l’unanimité ; Marx lui-même est en désaccord avec cette résolution, considérant que la classe ouvrière n’est pas encore suffisamment organisée pour organiser effectivement une grève générale : « Les longues déclarations et les phrases ampoulées sont ici sans valeur. La résolution qu’il convient d’adopter sur cette question doit dire simplement que la classe ouvrière n’est pas encore suffisamment organisée pour exercer une influence décisive sur le cours des événements, mais que, au nom de la classe ouvrière, le congrès élève sa protestation et dénonce les fauteurs de guerre » [2].
Un premier essor de la grève générale sur fond de division
L’idée de grève générale continue pourtant de faire son chemin, parfois comme moyen révolutionnaire pour changer la société [3], parfois avec un but revendicatif. « Que tous les ouvriers s’entendent et déclarent qu’ils ne veulent pas travailler aux prix actuels, alors vous verrez bientôt les patrons aller chercher les ouvriers et condescendre à leurs demandes » [4].
La défaite de la Commune de Paris et sa répression brutale vont avoir un impact très important sur le mouvement ouvrier. La défiance vis-à-vis des politiques et des partis s’enracine dans la classe ouvrière. Dans une période où l’échec de la Commune est dans toutes les têtes, la question de la stratégie du mouvement ouvrier prend une place prépondérante. Dans ce contexte, la grève générale, qui apparaît comme l’arme autonome de la classe ouvrière, connaît un nouvel essor, principalement dans le champ syndical du mouvement ouvrier. Si, dans un premier temps, les organisations politiques n’y sont pas frontalement opposées et considèrent cette tactique avec prudence, elles vont progressivement y être de plus en plus hostiles, cette hostilité atteignant un pic dans les années 1890. Pour autant, la division sur cette question ne se fait pas qu’entre partisans et opposants à la grève générale. Ainsi, chez les partisans de la grève générale, deux visions principales s’affrontent : ceux, majoritaires, qui voient dans cette stratégie le moyen « pacifique et légal » de faire aboutir toutes les revendications du mouvement ouvrier et par ce seul biais de transférer la propriété des moyens de production dans les mains des ouvriers ; et ceux, extrêmement minoritaires à ce moment, y compris dans les courants anarchistes, qui voient dans la grève générale soit le début de l’insurrection ouvrière soit son aboutissement… Ainsi, bien plus qu’une division entre réformistes et révolutionnaires, c’est surtout sur la forme d’organisation de la classe ouvrière que se fait la division.
Syndicalisme ou organisation politique, c’est, en cette fin de XIXème siècle, la réelle opposition qui se cache derrière la question de la grève générale [5]. À l’image de Fernand Pelloutier ou d’Aristide Briand, les partisans du syndicalisme mettent en avant l’autonomie ouvrière et donc la grève générale comme moyen de lutte propre à la classe. Le caractère légal et non violent de cette dernière est mis en avant comme argument contre l’insurrection « qui serait vouée, à notre époque, au plus fatal insuccès » [6]. Cette foi en la grève générale comme méthode de lutte du prolétariat est telle, qu’est mis en place un Comité d’organisation de la grève générale en 1893. On imagine alors que le déclenchement de cette grève est pour bientôt… De l’autre côté, et en particulier chez les militants socialistes du Parti ouvrier français (POF), on considère la grève générale avec méfiance et l’on dénonce son caractère utopique et lointain. Plus encore, on oppose au légalisme de la grève générale la thèse révolutionnaire de l’insurrection : « Nous n’ajournons donc pas à l’époque aussi lointaine qu’indéterminable de la grève générale la sortie de l’enfer social. Parti de classe, parti de transformation sociale, nous sommes par-là même un parti de révolution, d’insurrection, lorsque l’insurrection sera devenue possible [7] ».
![Henri Girard et Fernand Pelloutier, Qu’est-ce que la grève générale ?, Librairie socialiste, 1895. [Coll. CM]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/quest-ce-que-la-greve-generale.webp)
Pendant un temps, la direction du POF garde une certaine prudence vis-à-vis de la grève générale en l’acceptant pour le champ purement économique : « En votant le principe de la grève générale, considérée comme un moyen légal, le congrès syndical est resté fidèle à la tactique corporative : sur le terrain économique, les travailleurs n’ont qu’une arme, c’est la grève » [8]. Face au processus de regroupement du mouvement syndical – qui aboutira à la création de la CGT en 1895 -, qu’elle voit comme une menace pour son influence, la direction du POF renforce ses attaques contre la grève générale et appuie particulièrement sur l’opposition entre le caractère révolutionnaire de l’insurrection face au caractère légaliste de la grève générale. Néanmoins, cette opposition semble plus tactique qu’autre chose, tant l’activité principale du parti est tournée vers le suffrage universel et la conquête électorale. C’est d’autant plus vrai qu’au même moment s’affirme de plus en plus une conception plus révolutionnaire de la grève générale, la liant étroitement à la révolution et à l’insurrection sans pour autant renier ses possibilités purement revendicatrices ou corporatistes.
Triomphe de la grève générale dans les idées …
Avec la constitution de la CGT en 1895, l’idée de grève générale va prendre de plus en plus de place, malgré des débuts quelque peu chaotiques dans les premières années de la jeune organisation. Le comité d’organisation de la grève générale va se transformer en comité de propagande fonctionnant à côté de la confédération. Si on peut voir cette transformation comme un renoncement au déclenchement prochain de la grève universelle, il s’agit plutôt d’une modification tactique permettant aux hésitants, voire aux opposants à cette stratégie, de rejoindre quand même la jeune CGT, et de ne pas freiner l’unification ouvrière au sein de ce que certains voient comme « le véritable parti du Travail » socialement pur … Sous l’impulsion des militants de la Fédération des Bourses du travail, la propagande en faveur de la grève va s’accentuer, principalement à partir de 1899, et un certain nombre de dirigeants de la jeune CGT vont lui donner un nouvel élan révolutionnaire, à l’image de Victor Griffuelhes qui devient en 1901 le principal dirigeant du syndicat. C’est sous son impulsion que, non seulement la grève générale va progressivement être admise par tous les adhérents de la CGT, mais également que va se faire le lien entre grève corporative et grève générale, entre la lutte pour les intérêts immédiats et la révolution. Les grèves, qu’elles soient partielles, corporatives, purement économiques, deviennent les répétitions et l’école des militants en vue du renversement de la société capitaliste. « Le jour n’est pas loin où tous les militants reconnaîtront que la véritable action révolutionnaire est celle qui, pratiquée chaque jour, accroît et augmente la valeur révolutionnaire du prolétariat. La grève […] peut davantage que tout le contenu des bibliothèques ; elle éduque, elle aguerrit, elle entraîne et elle crée. [9] » Témoignage de cette articulation entre lutte quotidienne et objectif révolutionnaire, la journée du l » mai 1906 en faveur des huit heures montre l’ancrage de l’idée de grève générale dans les masses ouvrières ainsi que sa combativité. Le congrès d’Amiens de la CGT, en octobre de la même année, et la Charte qui en ressort fixent le cadre idéologique de cette approche militante.
![CGT Commission des grèves et de la grève générale, Grève générale réformiste et grève générale révolutionnaire, 1903. [Coll. CM]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/greve-generale-reformiste-et-greve-generale-revolutionnaire.webp)
Du côté politique, les choses évoluent également. Le suffrage universel comme meilleur moyen de conquête du pouvoir est de plus en plus affirmé. Dans un discours à la Chambre de 1896, Jules Guesde affirme, à propos du suffrage universel et de son utilisation par la classe ouvrière : « Rien que par cette arme légale elle deviendra fatalement et avant peu maîtresse du pouvoir, maîtresse de la République … » Le processus d’unification des différents partis socialistes et ouvriers aboutissant à la création de la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO) va, là aussi, rebattre les cartes. Soucieux de ne pas se couper d’un mouvement syndical dynamique, un certain nombre de groupes politiques admettent progressivement la grève générale à la fois comme outil d’agitation et de lutte politique, mais également comme un moyen révolutionnaire à côté de l’insurrection. Après l’unification de 1905, la grève générale est reconnue comme un « puissant moyen de revendication et d’action », selon les mots de Jean Jaurès. Ferment de division entre différents courants de pensée au sein de la classe ouvrière à la fin du XIXème siècle, elle est finalement devenue une forme de lutte reconnue et incontournable, tant dans le champ syndical unifié au sein de la CGT qu’au sein du mouvement socialiste unifié dans la SFIO. C’est le triomphe théorique …
L’essor du mouvement ouvrier est indéniable au début du XXème siècle. La création de la CGT et celle de la SFIO l’ont grandement dynamisé, et les adhérents des deux organisations progressent rapidement tout comme la perspective d’une prise du pouvoir prochaine par la grève générale, l’insurrection ou le suffrage universel… Mais les menaces de guerre, et plus encore son déclenchement en 1914, vont balayer brutalement les illusions. Face aux velléités guerrières des gouvernements européens, le mouvement ouvrier entend s’y opposer par la grève générale et l’insurrection, comme une reprise du mot d’ordre de la Première Internationale en 1868 … resté lettre morte comme un sinistre présage [10].
Échec brutal dans la pratique : la grève générale est enterrée …
Le parti socialiste, dans de multiples résolutions, affirme depuis 1906 qu’il utilisera ces moyens d’action pour empêcher la guerre, mais déjà certaines controverses, notamment sur la participation gouvernementale, montrent la fragilité de cette position. Le congrès international socialiste de 1907 va, dans une certaine mesure, plus loin en affirmant que, face à la guerre, la prise du pouvoir sera à l’ordre du jour, et ce dans tous les pays belligérants. Pour autant, ces déclarations de principe masquent mal l’incapacité à organiser des initiatives concrètes communes entre partis socialistes des différents pays. Du côté syndical, la CGT, à son congrès de Marseille en 1908, vote une résolution affirmant qu’elle répondra à toute déclaration de guerre par une déclaration de grève générale révolutionnaire. Elle réaffirmera cette position à chaque congrès et assise jusqu’au déclenchement de la guerre en 1914. Lors du congrès extraordinaire de novembre 1912, cette position est réaffirmée à la quasi-unanimité et va jusqu’à organiser, le 16 décembre de la même année, une « grève générale de démonstration ».
Pourtant, en août 1914, ni la CGT, ni le parti socialiste n’essayent même de mettre en œuvre les résolutions antimilitaristes et se rallient l’une comme l’autre à l’Union sacrée[11]. La grève générale, tant mise en avant par les deux organisations, est enterrée et, avec elle, toute la propagande en sa faveur et contre la guerre. L’évolution du mot d’ordre de grève générale, son triomphe théorique et son échec violent à l’aune de la Première guerre mondiale démontrent qu’aucune stratégie révolutionnaire, si parfaite fût-elle dans les esprits et l’imaginaire, ne peut faire l’économie de sa vérification pratique. Le mouvement ouvrier paya cher cette dure leçon, un prix à ne pas gaspiller.
⬛ Nicolas Bouchouicha
[1] Sur la généalogie de la grève générale, on peut lire avec profit : Maurice Dommanget, « L’idée de la grève générale en France au XVIIIème siècle et pendant la Révolution », Revue d’histoire économique et sociale, vol. 41, n° 1, 1963.
[2] « Lettre à Georg Eccarius et Friedrich Lessner, 10 septembre 1868 », in Marx-Engels, Collected Works, volume 43, 1988, p. 93.
[3] « Nous ne sommes pas loin peut-être du moment où les grèves partielles se transformeront en une grève générale, celle qui mettra les travailleurs en possession de leurs instruments de travail. », in La Solidarité, 11 juin 1870.
[4] Le Rappel, 22 octobre 1869.
[5] Sur la grève générale au temps du syndicalisme révolutionnaire, se reporter à : Robert Brecy, La grève générale en France, EDI, 1969.
[6] Aristide Briand, congrès de Marseille, 1892.
[7] Zévaès, congrès de Marseille 1892.
[8] Jules Guesde, Le Socialiste n° 107, l0 octobre 1892.
[9] Victor Griffuelhes, « L’Action syndicaliste », in Bibliothèque du mouvement socialiste, Librairie des sciences politiques et sociales, Marcel Rivière, 1908.
[10] Sur ces questions, se reporter à: Jérôme Beauvisage, « L ‘Armée, la patrie et la CGT (1895-1912) », Les Cahiers de l’IHS CGT, n°129, mars 2014.
[11] Sur la tragédie de l’été,1914, se reporter à: André Narritsens, « Été 1914: la CGT face à la guerre », Les Cahiers de l’IHS CGT, n°131, septembre 2014.
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