La grève aux armées

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Médecin retraité, Patrick Silberstein a été syndicaliste sous l’uniforme, membre d’Information pour les droits du soldat et de la Conférence européenne des organisations d’appelés. Ex animateur de Ras l’front, il est un des cofondateurs des éditions Syllepse dont il est toujours membre.



Une Union locale CFDT proteste contre la répression exercée envers des soldats (« des travailleurs sous l’uniforme ») qui ont signé une pétition pour les transports gratuits. [Coll. CM]
Une Union locale CFDT proteste contre la répression exercée envers des soldats (« des travailleurs sous l’uniforme ») qui ont signé une pétition pour les transports gratuits. [Coll. CM]

Pris un peu de court par la commande de cet article, j’en profite pour la considérer pour une invitation à s’interroger concrètement sur le sens que l’on peut donner au mot « grève » dans un espace – l’armée – où le travailleur sous l’uniforme vit et tente de lutter dans une situation aux contraintes absolument sans commune mesure avec celles rencontrées dans les entreprises ou les lycées. Sous réserve d’inventaire, il est difficile d’imaginer qu’il y ait eu un jour quelque part une « grève aux armées » si l’on entend par là la cessation totale de l’activité, en dehors, bien entendu des moments d’effondrement propres à des situations révolutionnaires. Encore que, même dans ces moments-là, les processus sont infiniment plus complexes puisqu’ils articulent rupture et transition, désintégration et reconstruction. Il suffit de penser à l’Espagne révolutionnaire de 1936. Ce n’est pas le lieu ici de nous aventurer dans cette discussion.
En revanche, il y a des myriades de formes d’action que l’on peut assimiler à des grèves puisqu’elles entravent (ou tentent de le faire) le fonctionnement du service, pour obtenir satisfaction sur quelque revendication que ce soit. Il me semble qu’il convient donc d’être prudent avec l’utilisation du mot « grève » pour au moins deux raisons : 1) ces actions ne sont pas des grèves stricto sensu ; 2) même dans les armées les plus démocratiques du monde, la grève n’est pas autorisée (euphémisme). D’où l’intérêt de ne pas se focaliser sur un mot – à moins d’aimer agiter des hochets – et de s’attacher à la recherche de formes de « grèves » qui permettent de jouer au chat et à la souris avec l’institution militaire ; celles-ci sont évidemment variables selon le contexte.


Le syndicat néerlandais d’appelés VVDM (Vereniging van Dienstplichtige Militairen), solidaires des travailleurs et travailleuses de Solidarnosc en Pologne, en 1980. [DR]
Le syndicat néerlandais d’appelés VVDM (Vereniging van Dienstplichtige Militairen), solidaires des travailleurs et travailleuses de Solidarnosc en Pologne, en 1980. [DR]

Il va par ailleurs de soi qu’on ne fait pas « grève » dans une armée en guerre de la même manière qu’on le fait dans une armée en temps de paix. On ne fait pas non plus « grève » de la même manière, ni pour les mêmes raisons, dans, au hasard, l’armée russe de 2022 que dans l’armée ukrainienne. Pas plus d’ailleurs qu’on ne faisait « grève » de la même manière dans la 8ème armée britannique en 1942 [1], qu’on ne l’aurait fait dans l’armée d’occupation nazie à Brest.

J’insisterai d’abord sur ce qui me semble être une idée-force : l’exercice de la démocratie – même s’il est limité – a un effet sur le fonctionnement des armées. Pour compliquer encore l’exercice, cet effet, est loin d’être univoque. L’exercice de la démocratie (qui peut être plus ou moins toléré, parfois, selon les intérêts propres de l’institution) peut galvaniser une armée qui lutte pour des objectifs démocratiques et/ou révolutionnaire. Le même exercice peut au contraire gripper, voire neutraliser, le fonctionnement d’une armée d’oppression. Décidément, là comme ailleurs, l’exercice de la grève n’est pas chose simple !

Dans les années 1970, existait aux Pays-Bas un syndicat d’appelés (VVDM) légal, de masse et radical (l’esprit de Mai) qui, tout en ayant obtenu gain de cause par la lutte sur une multitude de revendications (sociales, économiques et démocratiques), avait instillé dans l’armée néerlandaise, disons-le de manière schématique, un esprit démocratique. À tel point que le commandant en chef de l’OTAN en Europe s’était cru obligé de déclarer que si l’armée hollandaise fonctionnait parfaitement, elle serait malgré tout peu fiable en cas de conflit n’ayant pas l’assentiment de la population… Ce que craignait le général Haig, ce n’était rien d’autre que la grève aux armées.

On se souviendra de la poignée de soldats de la garnison de la Bastille qui mirent crosse l’air le 14 juillet 1789… On connaît la suite ! Que ce serait-il passé s’ils n’avaient pas, ce jour-là, fait la grève de la répression ? À son tour, en 1792, la Convention appela les soldats autrichiens à mettre crosse en l’air en signe de fraternisation avec les soldats de la révolution qui, eux, n’avaient pas la moindre intention de « faire grève ». Les Autrichiens ont-ils répondu à l’appel à la grève ? Nul ne semble le savoir. Pendant les journées de juillet 1830, une partie des troupes royales refusa de tirer sur les insurgés parisiens avant de passer du côté du peuple, assurant ainsi la déliquescence du régime et de son armée. Passer au peuple fut sans aucun doute une forme de grève. Il en sera de même en 1848. Passons sur la Commune de Paris dont les spécificités sont connues ; moins connus sont les épisodes qui ont vu en province de nombreux soldats « faire grève » en refusant de monter dans les trains qui devaient les acheminer vers Versailles et Paris. On retrouvera d’ailleurs cette forme de grève avec les manifestations de rappelés au tout début de la guerre d’Algérie. Grâce à Montéhus, nous avons gardé en mémoire les pioupious du 17ème régiment d’infanterie qui, dans la région de Béziers, « firent grève » en mettant crosse en l’air en 1907 devant les vignerons : « Salut, salut à vous, / Braves soldats du 17ème ; / Salut, braves pioupious, / […] À votre geste magnifique ; / Vous auriez en tirant sur nous, / Assassiné la République ».


Soldats en lutte, bulletin de section syndicale de Soldats CFDT du 19ème RG de Besançon, novembre 1975 [archives CFDT]
Soldats en lutte, bulletin de section syndicale de Soldats CFDT du 19ème RG de Besançon, novembre 1975 [archives CFDT]

Crosse en l’air et refus d’obéissance semblent donc bien être une forme particulière de grève. Encore une fois si on ne s’attache pas à la lettre du mot et qu’on ne réduise pas l’appel à la grève à un slogan. Dans ce monde-là, écarter le petit doigt de la couture du pantalon est déjà un acte gréviste.

Pour dresser un inventaire des mille et une façons de « faire grève » à l’armée sans en avoir ni le droit ni les moyens, il faudrait se plonger dans les archives des comités de soldats des années 1970 [2]. Ce que je n’ai pas eu l’occasion de faire. Je dirais au passage qu’il me semble que les chercheurs qui se sont penchés sur le mouvement européen des soldats des années 1970 se sont assez peu intéressés à cet aspect de la lutte revendicative des travailleurs sous l’uniforme [3]. Il est vrai que les « grèves perlées », les grèves du zèle, les coulages, les foyers parallèles, le boycott de la cantine, la désertion pour obliger l’armée à rompre les contrats des engagés, les fausses maladies (« tire-au-cul »), les refus de marche, le laisser-aller vestimentaire, le vandalisme, les tentatives de klaxonner pour aligner les normes de sécurité sur celles prévalant dans le civil, le contrôle du budget des foyers, le blocage de l’ordre serré, la publication de journaux, les pétitions, l’élection de délégués clandestins (ou pas) et bien d’autres formes de lutte sont infiniment moins émoustillantes que les déclarations enflammées. Pourtant, elles sont ô combien plus efficaces, riches d’enseignements et mobilisatrices [4]. Attention, ne nous y trompons pas, mettre en œuvre ces « grèves » n’est pas chose aisée ni exempte de risques car, selon les circonstances et les lieux, elles peuvent être assimilées à du sabotage.


Le Soldat, n°32, octobre/novembre 1991, « journal publié depuis 1974 » par Information pour les droits du soldat (IDS) ; l’éditorial porte sur une « charte sociale européenne des appelés ». A noter que l’autre article de la une annonce des permanences pour les appelés qui vont être organisées le premier dimanche soir de chaque mois, avec notamment IDS, la CFDT Cheminots … Pour cette organisation, il s’agit de militant‧es qui créeront les premiers syndicats SUD Cheminots en 1996. [Coll. CM]
Le Soldat, n°32, octobre/novembre 1991, « journal publié depuis 1974 » par Information pour les droits du soldat (IDS) ; l’éditorial porte sur une « charte sociale européenne des appelés ». A noter que l’autre article de la une annonce des permanences pour les appelés qui vont être organisées le premier dimanche soir de chaque mois, avec notamment IDS, la CFDT Cheminots … Pour cette organisation, il s’agit de militant‧es qui créeront les premiers syndicats SUD Cheminots en 1996. [Coll. CM]

Certains se souviendront certainement de la grève des éboueurs et de celle des postiers que le gouvernement avait cherché à briser en envoyant le contingent remplacer les grévistes. Avec l’aide de la CFDT et des organisations (clandestines et semi-clandestines) d’appelés, la « grève » du contingent prit alors un aspect inusité : les poubelles étaient bel et bien vidées mais sur le trottoir, tandis que les camions de ramassage tombaient malencontreusement en panne… Quant au tri du courrier, n’en parlons même pas, les sacs postaux étaient mal étiquetés, éventrés, égarés… Derrière l’idée quelque peu fantasmée de la grève aux armées, disons plus prosaïquement que c’est la pratique syndicale qui a permis au mouvement des soldats des années 1970 de passer de la propagande pour ses revendications à la démonstration de sa capacité à entraîner dans l’action les appelés et parfois les engagés.

Quinze millions d’hommes et de femmes sont alors mobilisé·es dans l’armée américaine et stationné·es à des milliers de kilomètres de chez eux. Le conflit est terminé. Hitler et Hiro-Hito sont vaincus. Les militaires ne voient désormais plus leur maintien sous les drapeaux du même œil que lorsqu’il fallait vaincre le fascisme. C’est alors qu’éclate le mouvement Bring us Home ! (Ramenez-nous à la maison !). Dans plusieurs unités de par le monde, les manifestations de GI’s se multiplient et parfois, des grèves – y compris des grèves de la faim – éclatent.

C’est un officier d’état-major qui, menaçant, ose la comparaison avec le syndicalisme. Il s’adresse à la troupe en ces termes : « Vous oubliez que vous ne travaillez pas pour la General Motors. Vous êtes encore dans l’armée ! » Cette déclaration aura une résonance particulière puisque, au même moment, 225 000 ouvriers de la GM sont en grève. Un journal new-yorkais notera dans son édition du 13 janvier 1946 : « Une fièvre de grève sévit parmi les GI’s. Presque tous les soldats expriment ressentiments et colère. Colère légitime à leurs yeux contre leurs employeurs. Il ne s’agit pas des soldes. C’est un élément mineur du phénomène. Ils ne suppor­tent plus leurs conditions de travail, la durée de leur service : ils n’aiment pas leurs patrons. »

Pour conclure cette esquisse, il suffit de citer les anti-autoritaires engagé·es dans l’armée ukrainienne – où la présence syndicale est visible sur les uniformes : « Si un officier nous empêche de faire correctement et sans trop de risques inutiles “notre travail militaire” pour vaincre l’impérialisme russe, alors on le destitue [5]. »


     Patrick Silberstein


[1] « Je me souviens, écrivait l’historien britannique Edward P. Thompson qui a été chef de char dans cette 8e armée, d’une armée ingénieuse, et résolue, de plus en plus hostiles aux vertus traditionnelles et devenue beaucoup plus antifasciste et consciemment anti-impérialiste qu’aucun de mes jeunes amis n’aurait été près de le croire. »
[2] On pourrait, par exemple, consulter les archives d’ECCO (European Conference of Conscripts Organisations) et du VVDM qui sont conservés à l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam.
[3] Voir Théo Roumier, « contester l’armée », Les utopiques n°6, novembre 2017.
[4] On pourra notamment se reporter à Max Watts, Left Face. Soldier Unions and Resistance. Movements in Modern Armies, New York, Greenwood Press, 1991 ; et à la brochure d’Information pour les droits du soldat, Soldats : une histoire syndicale, sd, www.syllepse.net/syllepse_images/divers/IDS.pdf
[5] Les chemins de la liberté, un film de Pierre Chamechaude et Christophe Cordier, Canal Marches.


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