Belfort sort ses griffes – Une histoire industrielle et syndicale

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La Maison du peuple de Belfort. [UFSI]
La Maison du peuple de Belfort. [UFSI]

Belfort est située au centre du passage entre les Vosges et le Jura, sur la voie de communication reliant le bassin rhénan et le bassin rhodanien, emplacement qui lui confère un rôle stratégique de contrôle et de verrou. Cette prédisposition naturelle devient primordiale après son rattachement à la France, en 1648, et particulièrement vers la fin du XVIIe siècle, lorsque Vauban est dépêché à Belfort pour entreprendre les travaux de fortifications et en faire une place forte militaire. L’orientation défensive de Belfort marquera durablement le développement de ses activités économiques. Le secteur dispose de ressources naturelles (eaux, forêts, minerais) et d’infrastructures de communication propices au développement industriel, mais jusqu’à la fin du XIXe siècle, Belfort n’est que le 4ème bassin d’activités manufacturières puis industrielles dans la zone qui deviendra plus tard le Territoire de Belfort. À la veille de la guerre franco-allemande de 1870 [1], ces bassins, localisés au nord et au sud de Belfort, sont, par ordre d’importance : Beaucourt (horlogerie, Japy), 6700 ouvriers ; Le pays sous-vosgien (filatures), 2500 ouvriers ; Grandvillars, Morvillars et Méziré (quincaillerie et tréfilerie, Viellard-Migeon), 2000 ouvriers ; Belfort, forte de 7000 habitant·es, ne regroupe que 750 ouvriers, principalement dans le bâtiment.


Manifestation en ville. [UFSI]
Manifestation en ville. [UFSI]

Dans la région Alsace, dont Belfort fait partie, Mulhouse, distante de 40 kilomètres, est surnommée la « Manchester française ». Elle est la capitale industrielle de cette région. Son essor a débuté au milieu du XVIIIe siècle dans le textile (Dollfus-Mieg & Cie – DMC) et se poursuit tout au long du XIXe siècle, dans le domaine de la mécanique (André Koechlin & Cie, qui deviendra Société alsacienne de construction mécanique -SACM- lors de sa fusion avec Graffenstaden). En 1870, la conurbation [2] de Mulhouse compte entre 30 000 et 35 000 ouvriers. Le spectaculaire essor industriel de Belfort va se jouer après la guerre franco-allemande de 1870. Alors que la France est en train de perdre définitivement cette guerre, Belfort résiste à un siège de 104 jours jusqu’à l’armistice. L’Allemagne annexe l’Alsace et la Lorraine ; grâce à sa résistance acharnée, Belfort reste française. Il lui est rattaché le territoire alsacien situé approximativement à l’ouest de la ligne de partage des eaux entre le Rhône et le Rhin et de la frontière linguistique. Ce territoire deviendra le département du Territoire de Belfort en 1922.

L’intégration de l’Alsace dans l’espace économique allemand inquiète les entreprises mulhousiennes qui ont d’importants marchés en France. Les droits de douane, qui s’appliqueront totalement à partir de 1873, et le fort ressentiment à l’encontre de l’Allemagne leur font craindre des difficultés à l’exportation vers la France.
Les entreprises DMC et SACM choisissent donc d’implanter des établissements à Belfort, en raison de sa proximité géographique, des voies de communication ferroviaires, fluviales et routières et de bassins d’emplois voisins potentiellement pourvoyeurs de main-d’œuvre compétente. Sans oublier l’implantation des Alsaciens qui ont choisi de rester français. L’identité d’une ville ouvrière n’est pas seulement liée à la production et à l’activité, mais à la manière dont l’usine structure la ville : la construction de quartiers ouvriers, de générations d’ouvriers et d’ouvrières, et la place de la formation technique dans ce processus. Si certains, en parlant de Renault, disaient avoir le cœur en « losange », illustrant que la vie tout entière était rattachée au constructeur automobile, il en est de même, pour Belfort, côté Alsthom.

À partir de 1878, DMC, spécialisée dans les activités textiles, y fabrique des fils de coton et des lacets. En 1960, face aux difficultés de l’industrie, DMC rapatrie la production de Belfort sur son site de Mulhouse et cède les bâtiments à Bull. Bull fabriquera des périphériques informatiques jusqu’en 1991, date de la fermeture de l’usine. Cette entreprise a compté plus de 2500 salarié·es. Mais la ville sera surtout marquée par l’aventure industrielle d’Alstom…

La SACM, née en 1872, est à la pointe de la technique dans la fabrication de locomotives et de grosses pièces mécaniques. En 1878, elle achète des terrains dans la plaine située au pied du Mont et du Scalbert, et le premier atelier démarre ses activités en mars 1879. Son effectif est constitué de 110 ouvriers et contremaîtres qui arrivent des usines de Mulhouse et Strasbourg. Ce sont des ouvriers qualifiés et les premières pièces sortent rapidement de l’atelier : ce sont des affûts de canons qui équiperont les forts en construction autour de la ville. On ne manquera pas d’y voir un clin d’œil à l’histoire. Dès l’année suivante, l’usine se recentre sur ses activités de fabrication de locomotives, ses effectifs s’élèvent à plus de 500 personnes. La demande augmentant fortement, il est décidé d’adjoindre des ateliers de forge, de chaudronnerie et d’usinage. Le site de Belfort renforce son indépendance par rapport aux approvisionnements alsaciens.

Au gré des fluctuations du marché mais aussi des découvertes techniques, les industriels diversifient leurs productions. En 1888, en plus de la fabrication des locomotives et des métiers à tisser, un service électrique est créé pour la fabrication de générateurs et moteurs sous licence de l’allemand Siemens. Les ingénieurs de la SACM vont très rapidement développer une technologie propre : la question de l’indépendance stratégique est évidente. Durant les deux décennies suivantes, les patrons-ingénieurs, héritiers des pionniers de l’industrie mulhousienne, ont le souci constant d’intégrer les innovations techniques et de créer de nouvelles activités. C’est grâce à cet état d’esprit que la SACM sera à la pointe du développement dans nombre de domaines : câbles électriques en cuivre puis en aluminium, machines à vapeur équivoquant, alternateurs à haute fréquence, etc. Les effectifs vont continuer à croître de manière importante.

À la veille de la Première guerre mondiale, l’usine de Belfort est indépendante juridiquement. Elle compte 6 700 ouvriers dans une agglomération de 40 000 habitant·es : en 25 ans, Belfort la militaire, est aussi devenue une ville industrielle, mêlant cette identité très forte et l’histoire de résistance, symbolisée par le Lion de Belfort. Durant cette guerre, l’usine fabriquera exclusivement pour les besoins militaires. La réunification de 1918 a pour conséquence de réunir les trois usines de la SACM et, pour Belfort, de se voir confier les fabrications électromécaniques d’avenir. Le principal concurrent de la SACM est la Compagnie française Thomson-Houston (CFTH). En 1928 [3], la SACM et la CFTH décident de créer une filiale commune, Alsthom, formée par l’usine SACM de Belfort et l’usine de Saint-Ouen de la CFTH. Son siège est basé à Paris. L’objectif est de rationaliser les fabrications et d’affronter la concurrence mondiale.

D’emblée, Alsthom fait partie du peloton de tête des industries électromécaniques mondiales. L’usine de Belfort, qui regroupe 8 000 travailleurs et travailleuses, devient l’établissement principal d’Alsthom, où sont concentrés les savoir-faire et les outils à la pointe de la technique. La Seconde guerre mondiale verra Alsthom retrouver sa production pour les besoins militaires. La période de 1945 à 1980 est une période d’intense activité économique et industrielle. L’usine de Belfort consolide ses fabrications et continue de se développer en termes d’innovations techniques, tant dans le domaine ferroviaire que dans l’électromécanique et le nucléaire naissant. Elle va jouer un rôle majeur dans les grands enjeux technologiques. Cette période marque l’apogée de l’entreprise, elle emploie plus de 8 000 salarié·es. Ce chiffre impressionnant prend encore plus de poids quand on sait l’importance technologique mondiale du site et sa production stratégique. À cheval entre le nucléaire, le ferroviaire et les turbines à gaz, ces savoir-faire industriels donnent un rôle central à l’usine dans la vie du territoire. Ce qui participe au rayonnement économique va encore plus loin, créant une réelle culture locale industrielle et une fierté bien au-delà du département.

La période 1980-2000 sera celle de la fusion avec le britannique General Electric Company (en1989), puis avec l’helvético-suédois ABB (en 1999). Cette période sera marquée par la filialisation des activités et le rachat par l’américain General Electric (GE) de sa filiale de fabrication de turbines à gaz (1999). Durant cette période, le site industriel de Belfort connaît ses premiers plans de licenciements massifs (1995, 2000). Ils conduisent à un déclin des effectifs, qui se situent aux alentours de 5000 salariés en 2000. Cette période marque également l’émergence d’entreprises sous-traitantes, notamment dans les domaines de l’ingénierie et de la gestion de projets. Évidemment, la concomitance des événements n’est pas totalement fortuite… À partir du tournant du XXIe siècle, ce double mouvement devient massif et s’installe dans la durée.


Conférence de presse en mairie de Belfort, avec élus et représentants syndicaux. [UFSI]
Conférence de presse en mairie de Belfort, avec élus et représentants syndicaux. [UFSI]

Cette situation, bien que révélatrice des stratégies des multinationales, doit être prise en compte selon plusieurs critères. Tout d’abord, c’est la financiarisation [4], tant critiquée, qui est à l’œuvre et va progressivement dévorer l’industrie telle que nous la connaissions. Perte de souveraineté industrielle, fragmentation productive vont secouer des pans entiers de l’économie, en impactant salariés, territoires, production et le destin même des premiers concernés. Les décisions, prises à l’autre bout du monde par des actionnaires peu attachés à la finalité de la production ou à l’endroit où elle est réalisée, vont aussi entraîner un éloignement des lieux de pouvoir.
Dans ce modèle économique, les grands groupes industriels sont progressivement transformés en ensembles d’activités évaluées et arbitrées selon leur rentabilité relative à l’échelle mondiale. Les sites industriels ne sont plus seulement jugés sur leur capacité productive ou leur savoir-faire, mais mis en concurrence permanente avec d’autres implantations du groupe situées dans différents pays. Les décisions d’investissement, d’organisation ou de localisation répondent alors à des logiques d’optimisation globale des coûts et de rendement du capital. Pour les territoires industriels historiques comme Belfort, cette évolution signifie une perte de maîtrise sur leur propre destin économique : la performance industrielle locale ne suffit plus toujours à garantir la pérennité de l’activité. C’est dans ce contexte de restructurations industrielles et de recomposition du paysage syndical que va émerger, au milieu des années 1990, une nouvelle expérience syndicale sur le site belfortain.

Des luttes et des grèves, « l’Alsthom » comme on dit à Belfort, en a connu quelques-unes au XXe siècle. Il y a eu l’emblématique grève du centenaire en 1979 : deux mois de fermeture complète du site et un sentiment de fierté immense à l’issue. Elle reste la plus emblématique dans la mémoire du site Alsthom et des habitantes et habitants de Belfort. Il y a eu 1994, partie du site de Bourogne, proche de Belfort et qui fabrique des pièces de rotor [5] et de combustion pour les turbines à gaz ; cette grève dure plus d’un mois et entraîne la fermeture totale du site. Dans une période où les politiques économiques libérales héritées du thatchérisme gangrènent les entreprises et installent chez les patrons le concept du « There is no alternative [6] », cette grève inattendue fait souffler un vent de liberté chez les travailleurs et travailleuses. Une génération de nouveaux et nouvelles embauché·es, s’appuyant sur ceux qui ont connu 1979, rallume le flambeau de la lutte émancipatrice. Alors même que le bilan de ce conflit est mitigé et sa fin quelque peu amère, quelque chose s’est passé, comme une étincelle. Et un certain nombre de jeunes ouvrier·es, technicien·nes et même ingénieur·es vont rejoindre la CGT et l’UFICT-CGT [7], portés par l’espoir de nouvelles conquêtes sociales et syndicales.


Unité dans l’action. [UFSI]
Unité dans l’action. [UFSI]

Lors des élections professionnelles suivantes, fin 1995, quelques camarades travaillant dans l’entité Turbines à gaz obtiennent des mandats au Comité d’entreprise (CE) et de Délégué·es du personnel (DP). Ils sont très rapidement confrontés à l’appareil cégétiste et, dès l’année suivante, deux d’entre eux, Jean-Jacques Paillard et François Costa, réfléchissent à la création d’un syndicat autonome, en rupture avec le fonctionnement très « encadré » de la CGT. Grâce à l’engagement de plusieurs camarades, le syndicat SUD Alsthom voit le jour en 1996 et les élus passent sous cette étiquette. Évidemment, cette dissidence va engendrer d’importantes tensions avec la CGT. Les statuts et les listes de SUD Alsthom seront d’ailleurs contestés par celle-ci et la direction, à l’occasion des élections dans l’entité Turbines à gaz en fin d’année 1997. En vain : SUD Alsthom gagne officiellement sa représentativité et, au passage, devient le premier syndicat du privé de Solidaires. Pour couronner le tout, les résultats sont excellents, plusieurs élus SUD siègent en CE et DP dans les trois collèges et SUD devient même le deuxième syndicat de l’entité, dépassant les syndicats CFDT, CGC, CFTC et FO !

La force de SUD tient principalement à son autonomie, à sa combativité, à ses engagements de consultation des salarié·es sur les sujets importants et au refus de toute dissension syndicale. Il est également indéniable que l’effet « renouvellement » a compté : en 1995, la CGT est devenue centenaire, la CFDT s’enlise dans son virage dit réformiste et les autres prennent la poussière. Les premières années seront donc à la fois enthousiasmantes, réussies et difficiles. Pour autant, les engagements sont tenus : positionnement extrêmement combatif face à la direction pour la défense des intérêts collectifs des salarié·es, aucune réponse aux attaques syndicales, information régulière du personnel et consultations sur les sujets importants. En somme, l’application des principes fondateurs de Solidaires !

La culture syndicale alternative, portée par SUD, va jouer un rôle important dans l’animation des instances, l’organisation des mobilisations et le rapport aux salarié·es : information, communication régulière et attachement à la démocratie syndicale. Elle va également favoriser un élargissement de l’action syndicale au territoire. En créant des liens forts avec les acteurs locaux, les autres syndicats SUD et en investissant la Maison du peuple de Belfort, SUD va contribuer à bouleverser durablement les relations sociales dans l’usine.
La Maison du peuple de Belfort constitue en effet un lieu hautement symbolique de l’histoire sociale locale. Héritée des grandes traditions du mouvement ouvrier, elle est depuis des décennies un espace de rencontres, de débats, d’organisation et de solidarité entre militant·es syndicaux, associatifs et politiques. En s’y implantant et en y développant une activité régulière, SUD inscrit son action dans cette continuité historique et affirme une conception du syndicalisme ouverte sur la société et ancrée dans le territoire.

C’est également le cas pour l’Union fédérale SUD Industrie (ex-Solidaires Industrie), créée en 2001, grâce notamment à l’investissement important de SUD Alstom, dont l’apport sera considérable à la création et jusqu’à aujourd’hui. Plusieurs cadres militants issus du site belfortain vont jouer un rôle important dans l’organisation, tout en contribuant activement à la dynamique de l’Union syndicale Solidaires en Franche-Comté, notamment à travers l’organisation de sessions de formation interprofessionnelles réunissant différents syndicats membres Solidaires comme SUD Éducation, SUD Optymo, SUD-Rail ou SUD-PTT. Il faut ici souligner le mécanisme par lequel une forte implantation syndicale a permis de construire et d’impulser une politique de formation — et plus largement une activité militante — dépassant le cadre strict de l’entreprise et du seul champ professionnel. L’existence même d’un travail interprofessionnel s’en trouve directement conditionnée. Autrement dit, l’interprofessionnel ne naît pas spontanément : il est rendu possible par la solidité de l’implantation dans les entreprises, par l’existence de moyens militants et par une orientation politique assumée consistant à mettre la force acquise dans l’entreprise au service d’une construction syndicale plus large. Cette implantation syndicale et territoriale constitue l’un des éléments clés pour comprendre les mobilisations à venir sur le site belfortain.

Dès le rachat de l’entité Turbines à gaz d’Alstom par General Electric en 1999, alors que bon nombre d’interlocuteurs institutionnels se laissent séduire par la communication bien huilée de GE, SUD se distingue en organisant de très nombreuses actions de sensibilisation des salarié·es, des citoyen·nes, des pouvoirs publics, des politiques et des médias aux risques de l’arrivée du conglomérat américain : restructurations, externalisations, concurrence avec les autres sites mondiaux de GE, perte d’emplois, perte de savoir-faire, captation d’argent public, etc. Ces actions affirment notre opposition sans concession aux méthodes de cowboy du patron de GE et nous attirent quelques inimitiés. Ce positionnement contribue au développement du syndicat avec pour résultat de devenir premier syndicat de GE Belfort et la désignation d’un élu SUD au poste de secrétaire du CE. La CGT tenait ce poste depuis quelques années et imposait le partage des quatre postes de fondés de pouvoir entre les deux syndicats arrivés en tête ; le premier changement porté par SUD sera de partager ces postes entre les quatre premiers syndicats. D’autres suivront : obtention du versement d’un budget de fonctionnement du CE et d’un accord de droit syndical avantageux, mise en place du règlement intérieur du CE. Par ailleurs, pour la première fois, SUD organise la participation de représentants du CE au Comité de groupe européen qui se tient à Florence. À la suite de ce premier contact, avec notamment la CGIL italienne, une conférence internationale est organisée à Bruxelles. Des représentants européens mais également américains y participent. La CGIL nous invitera ensuite à Rome pour une rencontre de réflexion sur l’élaboration d’un accord de groupe européen et sur des stratégies syndicales communes. Dès que cela aura été possible, SUD a cherché à entrer en contact avec et à travailler au-delà du seul périmètre local.


En manif. [UFSI]
En manif. [UFSI]

En 2003, GE annonce son premier plan de suppression de 270 emplois, qui touche très majoritairement les technicien·nes, qui, dans les années suivantes, seront peu à peu remplacé·es par des ingénieur·es. De fait, la CGT, majoritaire chez les ouvrier·es, n’encourage pas leur mobilisation ; en revanche, celle des technicien·nes, où SUD représente 70 %, est massive. Les négociations qui suivront seront acharnées, l’engagement de SUD permettra d’éviter tout licenciement sec. De 2003 à 2009, SUD est le deuxième syndicat de GE. Cette période est marquée par un projet important : fin 2006, SUD organise une rencontre intersyndicale à Paris, qui réunit plus de 35 élu·es CE de GE. Elle permet de poser les bases de la création d’un comité de groupe France. Après un long travail d’élaboration et de négociation qui durera plus de trois ans, un accord portant sur la création d’un comité de groupe France est obtenu par une intersyndicale au grand complet. Ce projet nous permet également de rencontrer SUD Industrie national. Très rapidement, nous participerons au développement de cette structure qui devient l’Union fédérale SUD Industrie, sous l’impulsion du Collectif d’animation de SUD Industrie (CASI) et des deux co-secrétaires, Marc et Julien. À cette occasion, SUD GE devient SUD Industrie Franche-Comté [8].
En 2009, à la suite de la réforme des critères de représentativité, qui introduit notamment la mesure de l’audience de chaque organisation syndicale mesurée sur le résultat des élections professionnelles, signée par la CGT et la CFDT, la quasi-totalité des syndiqué·es de la CFDT GE Belfort décide de rejoindre SUD. C’est un coup de tonnerre dans le milieu syndical belfortain. À l’occasion des élections de fin d’année, SUD redevient première organisation syndicale et Francis Fontana sera le nouveau secrétaire du CE jusqu’à fin 2018, période pendant laquelle SUD sera moteur des luttes. En 2013, la direction annonce 115 suppressions d’emplois. Ce plan arrive dans un contexte où, après avoir atteint des records de production et un niveau d’effectif jamais connu auparavant — plus de 2 000 personnes —, une baisse d’activité se profile à court terme. Comme souvent, la direction en profite pour se débarrasser des salariéssalariées les plus âgésâgées, en se délestant au passage des salaires les plus élevés. À nouveau, puisque, a priori, les plans de licenciements, c’est pour nous dans cette boîte, SUD est en première ligne de l’intersyndicale, avec comme base de revendications le triptyque : pas de licenciements secs, prise en compte des conditions de travail des salariés restantssalariées restantes et sécurisation des parcours des salariéssalariées volontaires au départ. Dans cette optique, nous demandons à la direction de transformer son « plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) » en plan de départs volontaires ; : elle refuse catégoriquement. Un bras de fer va s’engager sur ce point et nous savons qu’il ne faut pas lâcher là-dessus. Le secrétaire SUD refuse systématiquement d’inscrire à l’ordre du jour du CE le volet consultation du PSE. Nous tiendrons presque six mois, avant qu’une fois de plus les défections syndicales CGT et CGC-, ne nous obligent à entrer dans le processus. Pour autant, notre opposition aura fait monter les enchères en termes de conditions de départ et il n’y aura pas de licenciements secs.


Dans les bureaux. [UFSI]
Dans les bureaux. [UFSI]

En 2014, la direction annonce un nouveau plan de licenciements de 99 emplois. Encore une fois, SUD mène une intersyndicale déterminée à rejeter ce plan. Le 30 avril, une opportunité se présente : GE annonce sa volonté de racheter la branche Énergie d’Alstom. Le matin de cette annonce, alors que nous allons débuter une réunion de CE, SUD rédige une motion demandant l’arrêt pur et simple de tous les PSE en cours au niveau France national et contacte la secrétaire adjointe CGT du comité de groupe France (CGF) pour lui soumettre l’idée ; elle accepte. Cette motion sera donc votée dans chaque CE viséconcerné par un PSE et également transmise par le bureau du CGF à sa présidente. Le bureau du CGF va mettre une très grosse pression sur GE et, finalement, le PSE ne sera pas mis en œuvre sur décision de la direction France, qui ne souhaite probablement pas qu’une polémique liée au rachat d’Alstom soit médiatisée. En 2015, General Electric rachète l’ensemble des activités Énergie d’Alstom et regroupe près de 4 500 salarié·es à Belfort, en faisant au passage son plus important site industriel mondial [9].

En 2019, General Electric annonce des restructurations massives. En début d’année, c’est la suppression de plus de 200 emplois dans les ex-entités d’Alstom Énergie qui est mise en œuvre. Le 28 mai, le groupe annonce un projet de plan de suppressions de 1044 emplois en France, dont près de 1000 à Belfort. L’activité Turbines à Gazgaz (GEEPF) est particulièrement touchée, avec 792 suppressions sur un effectif de 1 760 personnes. Nous nous organisons en intersyndicale (SUD-CGC-CGT). Immédiatement, SUD propose une stratégie : refuser toute participation aux réunions de CSE et de Délégué‧es syndicaux (DS) sur le PSE et lancer une guerre informationnelle. En parallèle, nous constituons un groupe restreint de cinq élus (SUD et CGC), car nous savons pertinemment que, tôt ou tard, la CGT prendra ses distances. Début juillet, la prévision adviendra. Le 3 juin, le ministre de l’Économie, Le Maire, vient à Belfort quelques jours après l’annonce pour faire passer le message suivant : les turbines à gaz n’ont plus d’avenir, nous allons vous accompagner pour éviter la casse sociale. La réunion devait durer 45 minutes, elle durera près de deux heures. Le ministre et ses conseillers pensaient probablement s’adresser à des syndicalistes en position de faiblesse, or nous nous préparions à l’éventualité d’un PSE depuis plus de deux ans, notamment grâce au travail sur les organisations [10] et à un droit d’alerte économique du CSE. Finalement, ils recevront une leçon de maîtrise du sujet sur les aspects techniques, industriels et commerciaux de notre activité et seront obligés de nous convier à rencontrer leurs équipes à Bercy : la première bataille informationnelle est gagnée.

Le 21 juin, la direction lance la procédure de PSE : nous refusons de participer à l’ensemble des réunions. Le 21 juin, nous organisons une manifestation d’ampleur à Belfort. Elle réunira plus de 8 000 personnes et des personnalités politiques nationales. Le 26 juin, le CE vote une délibération validant une action en justice pour la suspension du PSE. Le 19 octobre, une deuxième grosse manifestation est organisée dans la ville ; elle est destinée à montrer encore la détermination des salarié·es et des Belfortain·nes à résister. Le 21 octobre, SUD et CGC signent un accord-cadre, approuvé lors d’un vote unanime des salarié·es réunis en AG. Le 27 novembre, SUD et CGC signent un accord sur les mesures d’accompagnement. Le 27 novembre, lors de la réunion finale de CSSCT centrale, une déclaration est faite sur la prévention des risques dans le cadre du PSE. Le 28 novembre, le CSE rend son avis sur le PSE.



Conclusions : lors du lancement du PSE, l’effectif devait passer de 1 760 à 996 salarié·es. Nous nous étions fixés comme objectif de maintenir 1 400 emplois. Au résultat, notre lutte a permis d’en maintenir 1 275. Au niveau social, les 485 départs ont tous été volontaires et nous avons même dû stopper le processus de dépôt de dossiers devant l’afflux de demandes. Environ 60 % des dossiers ont concerné les salarié·es les plus âgé·es par la mise en place d’une dispense d’activité d’une période maximale de trois ans. Cette lutte a été d’une intensité extrêmement importante : le travail de plus de deux ans en amont ; la construction d’une stratégie unique ; la résistance acharnée à toutes les pressions ; le choix de la médiatisation tous azimuts ; le nombre considérable de réunions parfois démoralisantes à Bercy ; l’organisation réussie de deux énormes manifestations à Belfort ; le travail avec les experts et les avocats ; les difficiles et périlleuses négociations ; la multiplication des rencontres de toutes les sensibilités politiques -à l’exclusion du RN- à l’Assemblée, au Sénat et en région ; les actions en justice engagées ; les attaques de la direction ; la tenue d’AG d’information chaque semaine pour gagner et garder le soutien des salarié·es ; toutes les heures, les énergies, les débats, les engueulades, les rigolades, le stress et la fatigue aussi ; tout cela reste une histoire de relations vraies et puissantes. Le reportage réalisé par Vannessa Ratigner et Christophe Bouquet, intitulé Les enfants du Lion, l’illustre parfaitement.


Manifestation avec des représentant‧es nationaux. [UFSI]
Manifestation avec des représentant‧es nationaux. [UFSI]

La mobilisation contre les suppressions d’emplois a également révélé l’importance de l’ancrage territorial du site industriel de Belfort. La forte participation aux manifestations, réunissant plusieurs milliers de personnes dans les rues de la ville, ne peut se comprendre qu’à l’aune de la place occupée par l’industrie dans l’économie locale. Autour de l’usine gravitent en effet de nombreux emplois indirects, des sous-traitants, des activités de services, mais aussi toute une dynamique d’attractivité économique et sociale du territoire. Lorsque l’avenir du site est menacé, c’est donc bien au-delà des seuls salarié·es de l’entreprise que l’inquiétude se propage. Cette solidarité locale, largement relayée par les médias régionaux puis nationaux, a contribué à donner à la mobilisation une dimension politique dépassant le cadre strict de l’entreprise.


Belfort sort ses griffes ! [UFSI]
Belfort sort ses griffes ! [UFSI]

Dans ce contexte, l’intersyndicale a également dû veiller à préserver le sens et les valeurs de la mobilisation. Lors de l’une des grandes manifestations organisées à Belfort, des représentants de l’extrême droite ont tenté de s’y inviter, cherchant à instrumentaliser la défense de l’emploi industriel à des fins politiques. Fidèle à ses principes, l’intersyndicale – et en particulier SUD Industrie – s’y est fermement opposée, rappelant que les luttes sociales et syndicales s’inscrivent dans une tradition d’émancipation incompatible avec les thèses de l’extrême droite [11]. Cet épisode illustre les tensions qui peuvent traverser les mobilisations sociales contemporaines et renvoie plus largement à la question du rapport entre syndicalisme et extrême droite, qui sera abordée dans un encadré spécifique.

À travers l’histoire du territoire de Belfort, son histoire industrielle exceptionnelle, et particulièrement celle du site Alsthom, on entrevoit ce que l’ancrage territorial peut représenter. Ce plan, s’il était déployé, annoncerait la fermeture pure et simple de cette activité à très court terme. En effet, il serait impossible, avec un effectif réduit de moitié, de pouvoir délivrer des produits et projets dans les conditions de délais et de qualité requises. Rendu non performant et non compétitif, il serait alors très facile pour la direction américaine de relocaliser l’activité restante dans son usine de Greenville (Caroline du Sud) et de rayer Belfort de la carte. Ce projet de fermeture n’est pas le fruit de notre imagination parce que GE a déjà tenté cette manœuvre plusieurs fois ces dernières années.



Si GE parvenait à ses fins, ce serait une catastrophe :
•  une catastrophe sociale, dans un bassin de l’emploi centré sur le site industriel et déjà bien touché par les projets de Stellantis sur ses sites de Sochaux et Mulhouse, distants de quelques dizaines de kilomètres. Les licenciements secs seraient inévitables ;
•  une catastrophe pour les sous-traitants, déjà durement touchés par leur mise en concurrence avec des pays à bas coûts : Chine, Inde, Mexique, Pologne, Hongrie, etc. Beaucoup de sous-traitants ont d’ores et déjà énormément réduit leurs effectifs voire fermé leurs implantations locales ;
•  une catastrophe pour le tissu économique du Nord Franche-Comté, des Vosges du Sud et du Sud-Alsace ;
•  et une catastrophe pour l’industrie, régionale mais plus globalement française. En effet, la vente d’Alstom à GE, orchestrée et opérée par Macron alors qu’il était ministre de l’Économie sous son prédécesseur Hollande, a déjà représenté une perte de souveraineté industrielle pour le pays, à laquelle s’ajouterait une perte irréversible de savoir-faire et de compétences incomparables.
Ce projet répond à la seule obsession de General Electric de faire des profits financiers toujours plus indécents. Dans cet objectif, les patrons mondiaux de General Electric et tous leurs exécutants locaux sont prêts à :
•  détruire des milliers d’emplois ;
•  détruire des savoir-faire et des compétences inégalés ;
•  détruire de manière irréversible le site Alstom, fruit de 140 ans d’excellence industrielle ;
•  détruire le tissu économique local ;
•  et surtout détruire la vie de milliers de personnes dans la région.



L’usine n’est pas seulement un lieu de production. Elle est un élément structurant de la vie économique et sociale du territoire. Autour d’elle gravitent des milliers d’emplois indirects, un réseau dense de sous-traitants, mais aussi de nombreuses activités commerciales et de services qui participent à la vitalité du bassin de vie. L’industrie joue également un rôle déterminant dans l’attractivité du territoire, en contribuant à la formation des salarié·es, au maintien de compétences techniques de haut niveau et à la transmission d’une culture industrielle. Dans ce contexte, lorsque l’avenir d’un site industriel majeur est menacé, ce ne sont pas seulement les salarié·es de l’entreprise qui se mobilisent, mais bien souvent une partie importante de la population [12]. Les mobilisations organisées à Belfort l’ont montré avec force : les manifestations ont réuni non seulement des travailleurs et travailleuses de l’usine, mais aussi des habitant·es, des commerçant·es, des élu·es locaux et des acteur·trices associatifs, tous et toutes conscient·es des conséquences qu’aurait la disparition d’une activité industrielle de cette importance.

La dynamique collective née de cette mobilisation ne s’est d’ailleurs pas arrêtée à la fin du conflit. Elle a notamment contribué à la création du collectif Reconstruire, qui rassemble salarié·es, militant·es syndicaux, expert·es et acteur·trices économiques autour d’une réflexion sur l’avenir industriel du pays. Né dans le sillage des mobilisations belfortaines, ce collectif s’est donné pour objectif de formuler des propositions concrètes pour reconstruire une politique industrielle française fondée sur la souveraineté économique, la valorisation des savoir-faire et l’implication des salarié·es dans les choix stratégiques. Le collectif a ainsi formulé plusieurs propositions visant à renforcer les politiques industrielles territoriales et à associer davantage les représentant·es des salarié·es aux décisions économiques, partant du constat que les meilleurs expert·es des filières industrielles se trouvent souvent au cœur même des entreprises. Les travaux et propositions du collectif Reconstruire, issus notamment du forum organisé à Belfort en 2021 et des contributions publiées par ses membres, font l’objet d’un encadré à la fin de cet article, qui en présente les principales orientations. Cette expérience pose également une question plus large sur les moyens dont disposent les représentants des salarié·es pour peser réellement sur les décisions stratégiques des entreprises. Depuis plusieurs années, SUD Industrie porte ainsi la revendication d’un droit de veto des CSE sur les licenciements économiques et les réorganisations majeures. Dans un contexte où les restructurations industrielles sont souvent décidées loin des lieux de production, une telle évolution constituerait un levier important pour redonner aux salarié·es un véritable pouvoir d’intervention dans les choix économiques qui engagent leur travail, leur territoire et l’avenir de l’industrie.

À Belfort, la lutte pour l’emploi industriel a montré qu’une mobilisation collective pouvait dépasser les murs de l’usine et devenir l’affaire de tout un territoire. Dans un contexte de financiarisation de l’économie et de décisions industrielles de plus en plus éloignées des lieux de production, redonner aux salarié·es un véritable pouvoir d’intervention sur les choix économiques apparaît désormais comme l’une des conditions essentielles pour reconstruire une politique industrielle au service de l’intérêt général.


[1] Sur l’industrialisation du Territoire de Belfort après la guerre de 1870 et l’implantation d’entreprises alsaciennes, voir notamment Jean-Pierre Dormois, Belfort et son industrie, Presses universitaires de Franche-Comté.
[2] Ensemble urbain constitué de plusieurs noyaux urbains dont les banlieues finissent par se rejoindre.
[3] La Société alsacienne de constructions mécaniques (SACM), créée en 1872, joue un rôle central dans l’industrialisation de Belfort. La création d’Als-Thom en 1928 résulte de la fusion de certaines activités de la SACM avec celles de la Compagnie française Thomson-Houston.
[4] Sur les transformations contemporaines du capitalisme industriel et la mise en concurrence mondiale des sites de production, voir Danièle Linhart, La comédie humaine du travail, Érès, 2015.
[5] Partie en rotation d’un système (moteur, etc.) qui interagit avec une partie statique appelée stator .
[6] Expression popularisée par Margaret Thatcher dans les années 1980 pour justifier les politiques néolibérales.
[7] L’UFICT-CGT (Union fédérale des ingénieurs, cadres et techniciens) est la structure de la CGT au sein de la Fédération des travailleurs de la métallurgie (FTM-CGT) qui regroupe les ingénieurs, cadres et techniciens.
[8] Aujourd’hui, nous sommes toujours impliqués dans le CASI, à la trésorerie nationale avec Laurent Volonté et dans le secteur formation et les questions de réindustrialisation – qui sera l’une des résolutions de notre prochain congrès en juin 2026.
[9] La vente de la branche Énergie d’Alstom à General Electric en 2014, validée par l’État français alors qu’Emmanuel Macron était ministre de l’Économie, a été fortement contestée par de nombreux acteurs industriels et syndicaux, qui y voient un moment clé de la perte de souveraineté industrielle dans le domaine stratégique de l’énergie.
[10] Au-delà du travail syndical traditionnel, nous avons pu également travailler avec l’école de guerre économique (www.ege.fr)
[11] Cette position s’inscrit dans la tradition antifasciste du mouvement ouvrier, illustrée notamment par les mobilisations syndicales contre les ligues d’extrême droite dans les années 1930 et par l’engagement de nombreux militants dans la Résistance.
[12] L’historiographie des conflits industriels souligne également que les mobilisations autour de sites industriels structurants prennent souvent une dimension territoriale. On peut citer notamment les luttes de la sidérurgie lorraine dans les années 1970-1980 (Longwy, Denain), celles liées à l’arsenal de Toulon (DCNS, aujourd’hui Naval Group), ou encore plus récemment les mobilisations autour de l’usine Whirlpool à Amiens (2017) et de GM&S à La Souterraine (2017). Dans ces conflits, la défense de l’emploi dépasse fréquemment le cadre de l’entreprise pour devenir une cause territoriale mobilisant élu·es locaux, commerçant·es, associations et habitant·es.


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a l'œil sur presque tout, fait en sorte de maintenir le local syndical en état, participe à la décoration du lieu, accueil plus ou moins les syndicalistes à la gab, achemine le matériel militant afin que les manifestations se déroule bien, se mêle à temps partiel au so-lidaires, retraité par intermittence !