Des grèves et non une grève !
Docteur en histoire, Rémi Azemar est auteur d’une thèse intitulée « Νοvembre-décembre 1995 : histoire sociale et politique d’un mouvement pluriel ». Formateur en éducation populaire, il travaille dans un centre de santé communautaire pour l’accès au droit à la santé pour tous·tes ; syndicaliste, il anime la section syndicale ASSO Solidaires 31.
![Joie et espoir de manifestantes. [Leonardo Antoniadis]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/joie-et-espoir-de-manifestantes.webp)
Considéré par beaucoup de militantes et militants d’aujourd’hui comme le dernier mouvement interprofessionnel de grève victorieux, les grèves de 1995 sont une des trois références fortes dans l’imaginaire collectif militant, à côté des deux mai : 1936 et 1968. Ces grèves inspirent les mouvements face aux contre-réformes des retraites du 21e siècle, que ce soit en 2003, en 2010, en 2019 ou bien encore en 2023. Depuis 1995, les mouvements de grève nationaux contre des projets de lois sont semblables en termes sociologiques. Ils sont menés principalement par des fonctionnaires ou des salarié·es d’entreprises publiques et plus faibles dans le secteur privé. Et, déjà en 1995, le chômage de masse s’est installé, tout comme le néolibéralisme et le discours entrepreneurial qui l’accompagne ou encore la « crise » du modèle syndical contemporain. Bien que le contexte soit différent et que, depuis, le camp patronal a engrangé des victoires, le mouvement social de 1995 reste très contemporain et c’est pour cette raison que j’y ai travaillé dessus pendant cinq ans. Il nous permet, à mon sens, d’interroger notre stratégie et notamment notre rapport à la grève générale.
Sortir de la manifestation
Depuis 1995, la grève n’est plus l’arme favorite des protestataires. Lors du mouvement contre le plan Juppé, les taux de grève, même s’ils restent importants, ont stagné voire chuter au fur et à mesure des dates, à l’inverse de ceux des manifestant·es. Les syndicalistes ont eu tendance à construire leur modalité de protestation pour répondre à la provocation d’Alain Juppé, qui prétendait retirer sa réforme lorsqu’il y aurait 2 millions de personnes dans la rue. Le quantitatif reste encore aujourd’hui bien souvent, malheureusement, le seul critère d’analyse d’un mouvement, au-delà de la force de la grève. La dernière journée d’action en 1995 se déroule d’ailleurs un samedi en vue de favoriser la participation de celles et ceux qui ne feraient pas grève.
![Action du collectif cheminot de Nantes. [CHT, Gérard Poignant]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/action-du-collectif-cheminot-de-nantes.webp)
Depuis, le défilé protestataire – souvent joyeux et sonorisé – s’impose comme l’espace central de la contestation. On y retrouve ses ami·es, camarades, parfois ses collègues, on y discute, chante quelques slogans, on y trouve de la force, on peut y manger des traditionnels sandwichs ou y boire des coups, de moins en moins avec la répression. C’est un espace de vie très, bien imagé par Mathieu Colloghan dans sa BD Manif [1]. Il est même devenu central pour celles et ceux qui, comme moi, ont grandi dans les années 2000. Lorsqu’on discute des prochaines journées de grève dans le cadre d’un mouvement national, on se demande à quelle heure est la manifestation pour penser sa forme d’engagement : savoir si on s’absente deux heures du travail, si ça peut se faire sur une pause méridienne, ce qu’on pourrait faire avant ou après la manif. Même de nombreux·ses anarchistes et révolutionnaires centrent leurs actions autour de ce moment, essayant de le déborder, de lui donner une autre forme, sans pour autant le remettre en question.
![Cortège de pères Noël de la DDE d'Albi. [Archives CGT, Alain Boscus]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/cortege-de-peres-noel-de-la-dde-d-albi.webp)
Les intersyndicales départementales ne font bien souvent qu’organiser ce temps sacralisé ; les organisations nationales sortent leurs cartes des manifs sur leur site Internet, préparent des communiqués avec leur décompte pour contredire celui des préfectures. Le quantitatif a supplanté le reste, ce qui compte, c’est d’être plus qu’avant, que la journée précédente, qu’en 2010, qu’en 1995, voire qu’en mai 68, même si les époques n’ont plus grand-chose à voir et que les mémoires nous font souvent défaut, imaginant toutes les actions passées comme de masse. Cette logique pousse au défaitisme et à l’inaction, « nous ne sommes pas assez », et même si on l’était comme en 2023, le gouvernement ne nous entend plus. Les dirigeants français ont basculé dans une forme d’autoritarisme.
![Piquet de grève conseil général d'Albi. [Archives CGT, Alain Boscus]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/piquet-de-greve-conseil-general-d-albi.webp)
Comme le disait Jean-Pierre Raffarin, « ce n’est pas la rue qui gouverne », une doctrine qu’ont poursuivie et amplifiée Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron. Il n’est plus question de reculer, même en partie comme en 1995, qu’importe l’impopularité des propositions de loi (plus de 2/3 de rejet en 2023). Face aux échecs des mouvements de 2003, 2010 et 2023, et face aux périls à venir, il semble donc urgent et nécessaire de redonner à la grève une place centrale, comme tente de le faire ce numéro des Utopiques. Lors d’une contestation nationale, la question de la construction du rapport de force, le développement de tactiques coordonnées devraient nous prendre plus de temps. Sans reproduire d’anciennes formules désuètes, un regard sur les mouvements passés, comme celui de 1995, peut redonner de l’élan à notre action actuelle.
Penser la stratégie
La victoire contre l’augmentation du temps de travail prévue par le plan Juppé est-elle due aux impressionnants défilés, à une bataille des chiffres, entre 1 et 2 millions de manifestant·es lors de la plus grande journée d’action ? Comment le mouvement de 95 a construit un rapport de force suffisant pour obliger Alain Juppé de négocier mais insuffisant pour qu’il abandonne l’essentiel, la prise en main du budget de la Sécurité sociale ? Cette question nous anime souvent car elle revient à répondre à celle que posait Lénine ou plus récemment Ludivine Bantigny : Que faire ? [2] En 1995, le répertoire d’action des grévistes poursuit quatre objectifs principaux :
Gagner la bataille des idées. Pour mettre en minorité le gouvernement et ses soutiens, les syndicalistes prennent le temps de la discussion, en faisant le tour des services, distribuent des analyses très diverses du plan Juppé, font signer des millions de pétitions et répondent aux interviews des différents médias.
Susciter et renforcer l’engagement. Assemblées générales, réunions publiques, manifestations joyeuses et piquets de grève conviviaux, actions symboliques et spectaculaires, fêtes de soutien, caisses de grève, nombreux sont les moyens qui servent cet objectif de massification de l’action.
Mettre la pression directe sur l’appareil d’État. En 1995, pour obtenir des négociations et des victoires, le rapport de force avec le gouvernement se construit à travers la bataille médiatique mais également des actions aux permanences des député‧es, devant la préfecture, des séquestrations de cadres intermédiaires représentant l’État et même celle d’un député.
S’attaquer au capitalisme, à la production et à la distribution, pour réduire les bénéfices et ainsi obliger le patronat à la négociation. Cela passe presque essentiellement par la grève. Sur ce point, trop souvent n’a été retenue que l’action des cheminot‧es qui ont bloqué pendant trois semaines le transport ferroviaire et donc les flux de personnes et de marchandises. Pour autant, la grève dans les centres de tri postaux avait empêché de nombreuses entreprises de fonctionner en bloquant commandes et paiements (majoritairement par chèques postaux à cette période) ; et des électricien‧nes avaient mené des actions de coupures de courant ciblées sur certaines entreprises, réduisant réellement la production. Par ailleurs, déjà en 1995, face à la faiblesse de la grève dans le secteur privé, les protestataires occupent des voies publiques, ouvrent les péages, bloquent des flux routiers, maritimes ou aériens, sabotent plus rarement.
L’utilisation d’une forme d’action doit se penser dans l’objectif qu’elle poursuit. En cela, la grève est essentielle pour faire plier un gouvernement qui forme historiquement une « sainte-alliance » avec le patronat, comme l’a décrit Xavier Vigna dans ces travaux sur les années 68.
La pluralité de la grève
Parler de la grève contre le plan Juppé pour parler des mouvements sociaux de la fin d’année 1995 est une erreur de langage. Lors d’un conflit national, il n’y a pas une grève mais des grèves. On peut distinguer trois formes d’engagement actif :
• La participation à une grève reconductible.
• L’implication dans la grève lors des journées d’action interprofessionnelles en vue des manifestations.
• Le débrayage lors du temps de la manifestation.
En 1995, le personnel protestataire des entreprises publiques nationales (EDF, RATP, SNCF, France Télécom…) a majoritairement choisi la grève reconductible, les fonctionnaires la participation aux journées d’action et les salarié·es du privé le débrayage. De nombreux·ses agent·es de préfecture, des collectivités territoriales, d’entreprises privées mais également des cadres de la SNCF mènent plutôt une « grève à la carte ». Certain·es participent à deux journées, d’autres à une. Dans un même établissement, celles et ceux qui s’engagent ne le font pas aux mêmes dates et rarement dans les mêmes modalités (1/2 journée ou journée entière ; collectivement ou de manière isolée). Ce modèle se reproduit depuis, avec un affaiblissement continuel de la grève reconductible faisant suite à la libéralisation des secteurs publics de l’énergie, des télécommunications et des transports. Pour autant, ces schémas structurels n’ont pas empêché en 1995 des professeur‧es d’école, des agent‧es des impôts, des papetièr‧es, des employé‧s et des ouvrièr‧es d’entrer en grève reconductible. Chaque département connaît sa spécificité : des pompiers à Nantes, des éboueurs à Saint-Étienne, des traminot‧es à Marseille, des communaux à Bastia, de la DDE en Ariège. Comment expliquer un tel schéma et comment certain·es ont pu s’en extraire ? La grève reconductible semble favorisée par plusieurs éléments :
Un fort taux de syndicalisation et un syndicat majoritaire croyant au rapport de force. La SNCF en est l’exemple, même en 1995. Plus de 25 % de syndicalisation et la CGT est le premier syndicat de l’entreprise.
Des droits sociaux et syndicaux sur son lieu de travail. Les heures d’informations syndicales ou les tournées d’établissement des délégué·es syndicaux ont pu être des moments de lancement de grève reconductible à la fin du mois de novembre 1995.
L’existence d’un collectif de travail. Dans l’Éducation nationale, la grève reconductible était plus suivie dans le premier degré que dans le second degré où le travail est plus individualisé ; à la Poste, la grève a été forte dans les centres de tri, faible chez les facteurs et factrices.
La conscience de classe. Si le mouvement de 1995 était multi catégoriel, la présence des cadres s’est très majoritairement limitée aux journées d’action. Les employé·es et fonctionnaires de catégorie C sont les plus prompt‧es à se mettre en grève reconductible. Par ailleurs, le mouvement était soutenu à plus de 75 % par les salarié·es et à moins de 20 % par le patronat.
La matérialité du revendicatif. Les collectifs syndicaux qui ont réussi à entrer en grève reconductible sont souvent ceux qui ont développé des revendications très locales et corporatistes en lien avec celles sociétales. Également, les fonctionnaires étaient le plus souvent engagés car individuellement impacté·es par le plan Juppé.
Le genre. En 1995, les secteurs en grève reconductible sont les plus masculins (conducteurs de train, électriciens, mineurs…). Le rôle des compagnes des grévistes pour maintenir le mouvement est alors central (s’occuper des enfants, jongler entre travail salarié et domestique…).
L’agentivité. Les secteurs pensés comme stratégiques tels que l’énergie et le rail. Que ce soit par leur pouvoir de nuisance réel ou supposé, les salarié·es de ces secteurs ont conscience que leur action a un impact à l’inverse des autres.
Ode aux grèves reconductibles
Pour en faire un éloge [3], et y retrouver son sens fondateur, la grève lors d’un conflit national doit rompre avec son « image banale » des journées nationales d’action. Elle doit être incarnée à la manière d’un conflit local et corporatiste. Comme l’écrivent Adrien Brault et Simon Le Roulley [4], la nature de la grève c’est « bloquer le sens établi, occuper le présent d’un sens en reconstruction ». Cela dépasse la suspension de la production. C’est rompre avec l’exploitation, stopper son temps routinier, s’engager pleinement avec certain·es de ses collègues, vivre intensément l’instant présent. Une grève reconductible permet une politisation beaucoup plus rapide et profonde, c’est ainsi que naissent de nombreuses générations militantes. Elle, comme nulle autre, transforme les individu·es et amène de nouvelles pratiques comme le covoiturage ou les pistes cyclables urbaines après 1995. Et elle est très majoritairement, dans notre histoire récente, à l’origine des progrès sociaux. Pour autant, il ne suffit pas, comme trop d’entre nous ont tendance à le croire, qu’il faudrait une direction volontariste au sein des mouvements syndicaux, pour qu’adviennent des grèves reconductibles. La grève est une incarnation très locale de l’action politique à mille lieux d’une élection présidentielle. Pour les développer, inspirons-nous de 1995 et posons-nous certaines questions collectivement :
Comment construire un collectif autour de son emploi qui pourrait lutter contre l’individualisme ? De quelle manière, en tant que syndicaliste, j’arrive à utiliser le plus clair de mon temps avec mes collègues et non avec ma hiérarchie ? Pourquoi faudrait-il arrêter de diffuser un tract intersyndical très lointain des préoccupations d’un collectif de travail et plutôt construire son analyse avec ses collègues ? Ne défendrions-nous pas plus notre gare locale plutôt qu’une notion de plus en plus floue des services publics ? Comment répartir réellement ou prendre en charge le travail domestique pour permettre aux femmes de développer une grève reconductible ? Pourquoi la grève féministe devrait-elle prendre plus d’importance au sein des mouvements syndicaux depuis le déclin de LA classe ouvrière très masculine ? Comment sortir du schéma des secteurs dits stratégiques et analyser les phénomènes de dominos ? Une équipe de vie scolaire ou un CLAE [5] en grève n’empêche-t-il pas les parents d’aller travailler et donc de produire ? Par ailleurs, de quelle manière nous est-il possible de faire prendre forme à son échelle et autour de soi des idées sociétales ?
Il y aurait fort à dire sur ces points mais il me semble que ces discussions doivent avoir lieu au plus près de l’action de terrain dans les collectifs militants, sections locales et syndicales. Les formations syndicales pourraient être utilisées, non comme souvent pour apprendre à discuter avec le patronat, mais pour réapprendre à se parler entre nous.
⬛ Rémi Azemar
[1] Editons Adespote, 2017.
[2] Ludivine Bantigny, Que faire ? Stratégies d’hier et d’aujourd’hui pour une vraie démocratie, éditions 10/18, 2023.
[3] Léonard Vincent, Éloge de la grève, éditions du Seuil, 2021.
[4] Adrien Brault et Simon Le Roulley, Pour la grève, éditions Grevis, 2010.
[5] Centre de loisirs associé à l’école.
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