La grève de 1989 aux Impôts et aux Finances – Une belle grève, ça change tout

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Adhérent au Syndicat national unifié des Contributions directes et du Cadastre en 1965, Gérard Gourguechon, fut secrétaire général du Syndicat national unifié des impôts (SNUI, aujourd’hui Solidaires Finances publiques) de 1980 à 1986, avant d’être porte-parole du G10 puis de l’Union syndicale Solidaires jusqu’à son départ en retraite, en 2001. Il est co-secrétaire de l’Union nationale interprofessionnelle des retraité∙es Solidaires (UNIRS).


« Plus jamais comme avant » affirme le SNUI après la grève de 1989. [DR]
« Plus jamais comme avant » affirme le SNUI après la grève de 1989. [DR]

En 2026, la grève de 1989 aux Impôts et aux Finances reste la plus longue grève menée dans une administration régalienne depuis 1945 : dans certains services, des grévistes ont fait grève (c’est-à-dire ne sont pas allés « au bureau » pour y travailler) de mi-mai 1989 à mi-novembre 1989. L’engagement, c’est la durée, c’est aussi l’engagement de masse, de toute une profession : le 19 octobre 1989, à la très grande manifestation nationale qui se terminait à Bercy, le nouveau siège du ministère de l’Économie et des Finances, il y avait environ 100 000 personnes qui avaient fait le déplacement à Paris ; c’est-à-dire qu’un agent des finances sur deux était à Paris, et qu’il y avait encore plus de grévistes (environ 130 000, des camarades restant sur place pour maintenir les piquets de grève et pour conserver la main sur les « trésors de guerre » que constituaient les stocks de chèques TVA dont il sera parlé plus loin). Les syndicats pouvaient très justement dire que « le Ministère », il n’est pas derrière les grilles de Bercy, il est ici, sur la Place et dans les rues qui mènent à Bercy. L’engagement, ce sont aussi les mobilisations, les actions, les initiatives, les manifestations, le nombre des initiatives, le nombre de personnes qui y participent. Tout au long du conflit, la pratique des assemblées générales a été appliquée, et dans une administration éparpillée sur tout le territoire, c’est plus compliqué qu’une AG à Renault où il y a 30 000 travailleurs dans un même lieu.


Manifestation à Paris, le 4 juillet 1989 : les cortèges par collectifs de travail, preuve d’un ancrage de masse du mouvement. [Solidaires Finances publiques]
Manifestation à Paris, le 4 juillet 1989 : les cortèges par collectifs de travail, preuve d’un ancrage de masse du mouvement. [Solidaires Finances publiques]

Dans cette administration, il y a des postes avec seulement 3 ou 4 agents localisés dans un chef-lieu de canton, il y a des camarades isolé‧es dans d’autres bâtiments publics, des camarades en Corse, dans les départements d’Outre-Mer, et il faut que ces camarades soient également informé‧es et qu’ils et elles puissent s’exprimer sur les revendications et les modalités de l’action. Les assemblées générales regroupaient les personnes syndiquées et les personnes non syndiquées qui souhaitaient y participer ; à l’époque, le taux de syndicalisation, tous syndicats confondus, était assez élevé (environ 70 %) et dans chaque immeuble il y avait au moins un militant ou une militante du SNUI [1], de la CGT, de FO ou de la CFDT. L’engagement, c’est aussi la radicalité des actions : avec la grève des agents des services des recettes chargés de collecter notamment les chèques de TVA, pendant le printemps et le début de l’été 1989, il a été estimé qu’environ 60 milliards de francs en chèques d’acquittement de la TVA étaient planqués dans les armoires syndicales et dans les faux-plafonds des hôtels des finances en fin août 1989 (à l’époque, les recettes fiscales du budget de l’État étaient d’environ 1 000 milliards de francs, dont environ 500 milliards venant de la TVA, et le déficit du Budget de l’État était d’environ 120 milliards de francs, c’est dire que les agents grévistes « bloquaient » plus de 10 % des rentrées annuelles de TVA du pays !). Le retour sur quelques caractéristiques de ce conflit permet encore de dire que ce fut une belle grève.

Quand, à la Direction générale des impôts (DGI), des organisations syndicales ont commencé à mobiliser, dès la rentrée de 1988, c’était avec l’idée d’une mobilisation longue qui oblige le gouvernement à de réelles discussions. Les agents des impôts plus particulièrement étaient relativement habitués à faire grève, et souvent avec des taux de grévistes significatifs. Ils et elles étaient aussi habitué‧es à voir leurs quatre principales organisations syndicales (SNUI, SNADGI-CGT, SGI-FO, SNI-CFDT) travailler dans une unité d’action relative. Dès le 2 juillet 1982, ces quatre syndicats avaient été les seuls dans la Fonction publique d’État à appeler à une grève (une demi-journée) contre l’annonce par Delors et Mauroy d’un blocage total des salaires et d’un blocage partiel des prix, politique qui allait être appelée dès 1983 comme celle du « tournant de la rigueur ». Ils et elles participaient aux appels aux grèves de la Fonction publique et aux grèves interprofessionnelles, avec des taux de participation souvent plus importants que la moyenne du salariat, même s’ils et elles savaient bien qu’en général, une journée de grève isolée, chez eux/elles, compte-tenu des métiers exercés, c’est de peu d’effet sur les pouvoirs publics : très généralement, le travail non fait le jour de la grève va être fait les jours qui vont suivre (alors que les trains ou les avions qui ne circulent pas un jour ne passeront pas deux fois le lendemain).

Pour mener un conflit majoritaire, il fallait mettre au point des revendications comprises et partagées par tous et toutes les agents, quels que soient leur service, leur grade, leur ancienneté, leur situation. Ceci va aboutir à quelques revendications principales, générales et unifiantes, et à une multitude de revendications plus précises. En automne 1988 et pendant l’hiver 88/89, le débat est ouvert dans les assemblées générales d’immeubles sur tout ce qui ne va pas dans l’administration fiscale. Parallèlement, il y a la volonté d’élargir progressivement le nombre des agents décidés à agir. Celles et ceux qui sont déjà convaincu‧es sont invité‧es à porter un badge « Changer la DGI » tout au long de la journée dans les services, ce qui conduit souvent à des discussions entre collègues de travail sur, justement, le travail qui doit être fait, les conditions, les finalités, etc. Pendant toute cette période, il y aura une multiplication des tracts et des journaux, diffusés en plus grand nombre que d’habitude, au-delà des seul‧es adhérent‧es du syndicat. Il y aura aussi la volonté de médiatiser les premières actions qui auront lieu sur la voie publique (par exemple, à Paris, distribution d’un tract différent chaque matin pendant une dizaine de jours au moment de l’entrée dans les bureaux du ministère, place du Palais Royal et rue de Rivoli, par des militantes et des militants « costumé‧es » de noir). Ceci a pour but, tout à la fois, de satisfaire celles et ceux qui manifestent (plaisir pendant la manifestation, plaisir que « ça passe » dans les médias et que ça se sache), pour qu’ils et elles reviennent la prochaine fois, pour faire connaître le mouvement en cours à tous les autres agents (aux Impôts, aux Finances, vers tous les autres fonctionnaires, etc.) et pour s’adresser à l’opinion publique et au gouvernement. Dans le même temps, dans les départements, les équipes militantes ont invité les intersyndicales à échanger sur les revendications et sur la nécessité de l’action. Progressivement, mais en ordre dispersé, tous les syndicats des Impôts vont hausser le ton.

Finalement, les discussions déboucheront sur des revendications portant sur un meilleur fonctionnement du service public fiscal et foncier, sur la justice fiscale, l’organisation des services, les relations avec le public, la formation des agents, leur nombre selon les services, leur qualification, leur rémunération et leur carrière.

Les agents des Impôts et les organisations syndicales de la DGI savent qu’un arrêt de travail de 24 heures dans l’administration fiscale, ça peut gêner légèrement le public mais que ça ne perturbe pas les pouvoirs publics et les gouvernants. C’est un marqueur du mécontentement social dans cette administration mais ça ne vient pas compromettre la perception des impôts, qui seront payés avec un jour de retard ce jour-là, ni la gestion de l’ensemble des dossiers, qui seront tout de même plus ou moins examinés, suivis, contrôlés, comme s’il n’y avait pas eu une journée d’arrêt de travail. L’idée est de plus en plus partagée que, pour peser sur le gouvernement, il faudra tenir longtemps. Sera imaginée une grève totale des agents de certains services clés, dans quelques secteurs particuliers de l’administration, avec solidarité financière des autres agents. Ce sont les agents eux-mêmes qui vont mettre en place très concrètement ce genre d’action, à partir des services ordinateurs dans les centres informatiques et à partir des recettes des Impôts (qui sont notamment chargées de collecter la TVA, qui représente environ 50 % des recettes fiscales du budget de l’État) dans les directions départementales.

Il y aura des tensions entre le SNUI et le SNADGI-CGT sur ce genre d’action, la CGT magnifiant plus ou moins la grève générale alors que le SNUI fait valoir qu’une telle grève générale peut difficilement durer très longtemps, compte tenu des retenues sur salaires et des problèmes financiers quotidiens que ceci va faire naître et que vont rapidement rencontrer les agents grévistes. La situation serait différente dans le rapport de force s’il s’agissait d’une grève générale effective public-privé dans tout le pays, mais ceci n’est pas du tout à l’ordre du jour des confédérations en 1988, alors que Mitterrand vient d’être réélu Président de la République et que Michel Rocard est Premier ministre. De fait, progressivement, la grève des recettes va se mettre en place, département par département, pilotée par l’intersyndicale départementale qui organise la solidarité financière : dans chaque département, la masse des agents est invitée à verser chaque semaine une certaine somme, laquelle est centralisée au niveau départemental pour être redistribuée aux agents en grève effective dans les services des recettes en fonction de la retenue de salaire qu’ils et elles auront sur leur traitement en fin de mois. Le plus souvent, ces agents des recettes qui sont en grève viennent au bureau et prennent le courrier postal qui arrive chaque matin pour conserver les plis où figurent des chèques d ’acquittement de TVA, et ces enveloppes seront stockées à l’abri (dans les armoires syndicales, dans les faux plafonds, etc.). Ces opérations seront menées parfois avec de fortes tensions avec les receveurs responsables du service, parfois avec leur complicité tacite, ce qui ira en s’élargissant au fur et à mesure du développement du conflit, lequel sera partagé par de plus en plus de monde.


Encore du monde dans la rue, le 11 juillet 1989. [Solidaires Finances publiques]
Encore du monde dans la rue, le 11 juillet 1989. [Solidaires Finances publiques]

Vers mi-juin 1989, la grève des recettes est installée dans un grand nombre de départements. La question est alors posée de savoir comment passer le cap des congés d’été, entre fin juin 1989 et le début du mois de septembre. Ceci sera plus ou moins solutionné par l’annonce rapide, dès fin juin, d’une manifestation nationale pour le 12 septembre à Paris et par des initiatives nationales et locales en juillet/août : pétitions, nuit du 4 août et abolition des privilèges, etc. Il est à noter que les syndicats et les agents ont rapidement fait le parallèle entre 1989 et 1789. Pendant que le pays et le gouvernement commémoraient le bicentenaire de la Révolution française, des camarades pensaient être en plein dedans et la revivre, ou, plutôt, la poursuivre : il y a encore des Bastilles à prendre.

Dès la manifestation nationale du 2 février 1989, appelée par les seuls SNUI et SNADGI-CGT, qui allait de Bercy à Rivoli, dans le cortège du SNUI, il y avait des camarades portant le costume des Sans-culotte, coiffés du bonnet phrygien et « armés » de piques en bois. Dès l’automne 1988, le SNUI avait proposé aux agents la rédaction de « cahiers noirs » (suivant le modèle des cahiers de doléance de 1788). Ceci sera l’occasion de faire débattre les agents sur leurs revendications et leurs réponses aux propositions formulées par les organisations syndicales. Il y aura par exemple le débat sur les points d’indice pour toutes et tous proposés par le SNUI et les 1 500 francs de la CGT (« 1 500, c’est épatant » scandaient les camarades de la CGT dans les AG). La Révolution de 1989 était souvent dans les têtes pour aider à imaginer des actions visibles. Plus globalement, du fait de la durée du conflit, l’actualité sociale et politique a aussi servi de toile de fond à certaines initiatives et mobilisations (grève des gardiens de prison, grève des infirmières, grève à Peugeot, venue de Gorbatchev à Paris, manifestations dans de nombreux pays de l’Europe de l’Est, chute du Mur de Berlin, etc.). Le fait de bénéficier d’un printemps ensoleillé et d’un bel été sur l’ensemble du territoire a aussi été un élément dynamisant pour la mobilisation : on vient plus facilement à la manif quand il fait beau que quand il pleut.


Remise de pétitions à Bercy, le 29 août 1989. [Solidaires Finances publiques]
Remise de pétitions à Bercy, le 29 août 1989. [Solidaires Finances publiques]

La longue durée du conflit a révélé certains aspects de la lutte qui étaient jusqu’à présent ignorés de pratiquement tous les agents, notamment la mauvaise foi, voire la fourberie des ministres. Plus le conflit dure, et plus les grévistes s’installent dans la grève. Quand on se lève le matin, ce n’est plus pour aller au travail, au bureau, mais pour tenir le piquet de grève, pour participer à une assemblée générale qui doit décider de la poursuite de la grève et de ses modalités, pour participer à une manifestation, pour aller populariser la grève dans d’autres entreprises (cheminot‧es, postier‧es, enseignant‧es, hôpitaux, etc.), pour récolter des fonds de soutien aux grévistes auprès d’autres populations ouvrières, pour investir et occuper des lieux publics et y faire du bruit, pour perturber des réunions politiques, pour envahir des permanences de député‧es et de sénateur‧trices, pour récupérer de l’argent aux péages d’autoroutes pour financer les cars lors des manifestations régionales et nationales, etc. La récupération d’argent sera un souci pour les équipes militantes pour le financement des cars et des trains pour les manifestations régionales et nationales. Faire les péages d’autoroutes, on ne peut pas y rester longtemps, il faut dégager avant que la police arrive. Des équipes militantes auront l’idée de solliciter financièrement le soutien du public sur le parcours des manifestations. À Narbonne, ils seront les premiers à faire imprimer un « fac-similé » d’une vignette-auto à l’effigie de Charasse [2] qui sera vendue au public et qui va recevoir un gros succès populaire.

C’est une évolution qui se constate lors de tous les conflits qui durent longtemps. Au départ, les salarié‧es ont des revendications classiques, concrètes et tangibles (de meilleures conditions de travail, des emplois en plus, une meilleure rémunération, etc.) puis, constatant l’entêtement et l’obstination de ceux d’en face (« nous ne négocierons pas sous la contrainte », alors qu’ils ne négociaient déjà pas en l’absence de pression des agents), les personnes engagées dans la grève et dans l’action élargissent naturellement leurs revendications : rapidement, sera mise en avant la demande de plus d’écoute, plus de démocratie, moins de mépris (les propos télévisés de Charasse, étaient à chaque fois une provocation supplémentaire), plus de prise en considération des demandes, etc. Quand les journées de grève s’accumulent, une nouvelle revendication s’exprime, celle du paiement des journées de grève.

Parallèlement, les actions et les comportements des grévistes se radicalisent. On verra des agents des impôts, hommes et femmes de tous âges, participer à des piquets de grève avec, régulièrement, le débat pour savoir si, aujourd’hui, on fait un « piquet mou » (on laisse passer les quelques non-grévistes et la hiérarchie, plus ou moins sous les sifflets, et ce n’est pas facile car, hier, c’étaient des collègues, peut-être des camarades voire des ami‧es) ou un « piquet dur » (on interdit le passage physiquement avec, aux portes et aux grilles, les grévistes les plus solides, les plus grands, les plus musclés, et, au besoin, en ayant recours à des collègues ou des voisins bricoleurs qui viendront poser des chaines et souder les grilles). Des camarades font le parallèle entre ce qui leur arrive, progressivement, et certains souvenirs qu’ils ont de leurs cours d’histoire sur la Révolution de 1789. En 1789 aussi, les revendications, au début, pour le plus grand nombre, c’était du pain (et pas forcément « de la brioche »), moins de taxes et d’impôts sur les pauvres, et moins d’arbitraire de la part des seigneurs et du roi. Et, progressivement, les mensonges, les trahisons et les fausses promesses vont conduire ces mêmes personnes à rejeter la monarchie et même à couper la tête du roi. Des actions seront tournées à destination des élu‧es nationaux et locaux (notamment les maires, pour essayer d’avoir leur soutien). Vers la fin du conflit, des équipes militantes iront perturber des Fêtes de la rose, organisées par des sections départementales du Parti socialiste. Lors de leurs déplacements à Paris ou en province, il y aura des pistages à l’encontre de Charasse, de Bérégovoy et aussi de Rocard et de Mitterrand [3] (Strasbourg, Solutré, Latché, etc.).

Progressivement, pratiquement tous les services, toutes les résidences, tous les immeubles où sont des agents relevant de la DGI seront dans le mouvement. Tout le territoire national sera touché, y compris les services en Corse et dans les quatre départements d’Outre-Mer (Guadeloupe, Martinique, Guyane et Réunion). La grève va toucher aussi les services isolés, les écoles de formation internes à la DGI (l’école des impôts à Clermont-Ferrand et l’école du cadastre à Toulouse), dont le corps enseignant, les personnels de la Centrale, celles et ceux qui travaillent à Rivoli et depuis peu en 1989, à Bercy, et aussi les vérificateurs, considérés parfois comme des professions indépendantes, les agents du cadastre, ceux de la garantie qui suivent les métaux précieux. Le mouvement sera aussi rejoint par une partie non négligeable de la hiérarchie intermédiaire (chefs de centres, receveurs, conservateurs, inspecteurs principaux, etc.). Cette connivence assez fréquente est liée au fait que cette hiérarchie intermédiaire est quasi toujours issue du rang (ces « chefs » ont été au préalable contrôleurs et inspecteurs des impôts et connaissent le travail). Ceci pourra se traduire par des accords avec les équipes syndicales pour le recensement, chaque soir, des agents grévistes. Par exemple, sur un effectif de 100 agents, une liste de 20 noms est donnée comme ayant organisé un « piquet dur » ce qui a empêché les autres de venir travailler. Le lendemain, ce sont 20 autres noms qui sont donnés comme ayant tenu le « piquet dur », les autres étant déclarés non-grévistes. De même, il fallait faire attention de ne pas déclarer un agent gréviste le vendredi et le lundi suivant car, alors, les deux jours du week-end (le samedi et le dimanche) étaient également retenus et n’étaient pas payés. Il y aura même une relative connivence, à une certaine période du conflit, de la part de certains directeurs des services fiscaux dans les départements, qui seront peu stricts dans le recensement et la comptabilisation des grévistes pour les retenues pour grève, voire qui participeront financièrement au coût des déplacements par cars ou par trains pour les manifestations nationales à Paris.


Les préparations de manif., c’est aussi ça ! Au local du SNUI, le 12 septembre 1989. [Solidaires Finances publiques]
Les préparations de manif., c’est aussi ça ! Au local du SNUI, le 12 septembre 1989. [Solidaires Finances publiques]

Dans le même temps, une autre partie de la hiérarchie était totalement bloquée, cherchant l’affrontement avec les grévistes par le recours rapide aux « forces de l’ordre », ou encore totalement tétanisée par ce qu’elle voyait. À la fin du conflit, pendant la reprise du travail, qui, dans certaines résidences, a pu s’étaler sur plusieurs semaines, on a pu voir des « chefs » littéralement raser les murs, ne sachant comment s’adresser à tous ces grévistes qui continuaient de parler de leur grève et se refusaient à redevenir « comme avant ». Très rapidement, nous avons pu constater que certains n’avaient rien compris et pas du tout mesuré ce qui s’était passé.

Le retour dans les bureaux a été vécu comme une fête par certaines et certains. Le sentiment était largement partagé qu’ensemble, nous avions fait des choses incroyables, auxquelles nous aurions été incapables de rêver six mois plus tôt. Nous avions désormais une identité commune plus largement partagée. Les camarades avaient le sentiment que c’était quasiment l’ensemble des personnels du ministère qui refusaient les choix de Mitterrand et Rocard représentés par Bérégovoy et Charasse. Les collègues de Corse nous avaient fait part des propos tenus par Rocard pendant le conflit mené en Corse du 22 février au 3 mai 1989 contre la vie chère : « un jour, ils auront faim, et ils deviendront raisonnables ». Certains « politiques » croyaient être la deuxième gauche, ils étaient en train de devenir la troisième droite !  La cassure politique n’a pas été mesurée par tous les dirigeants et par tous les « responsables » à la hauteur de ce qui se passait : la grande majorité des personnels d’une administration régalienne (celle qui assoit et qui perçoit l’impôt) qui se révolte contre son gouvernement. En revanche, des élu‧es, et notamment des député‧es PS, ont mesuré le risque électoral pour après. Dans un certain nombre de départements, des opérations de déchirement de cartes du PS ou de mise à feu ont été organisées et médiatisées (éventuellement devant des mairies, des permanences de député‧es PS, etc.). D’autres camarades ont très mal vécu le retour à la normale, sont rentré‧es dans les bâtiments tous ensemble et à reculons. Ce qui dominait chez ces camarades, c’était que la fête était terminée, que les rêves d’un monde où les revendications peuvent s’exprimer s’effaçaient, qu’il y avait toujours des chefs et que nous n’avions pas bouleversé le monde. Dans tous les cas, fête ou pas fête, la norme va progressivement reprendre. Les chèques TVA vont, département par département, être remis dans le circuit administratif au fur et à mesure de la « suspension » de la grève. Chacune et chacun va retrouver les dossiers, les classeurs, les bacs, les imprimés, les machines à écrire, et, bientôt, ce seront les ordinateurs qui vont inonder les bureaux qui deviendront aussi « modernes » que ceux des banques, à la suite du vote de crédits de fonctionnement plus importants.


12 septembre, le SNUI drapeaux déployés. [Solidaires Finances publiques]
12 septembre, le SNUI drapeaux déployés. [Solidaires Finances publiques]

À la fin du conflit, la cassure entre les grévistes, très majoritaires, et les non-grévistes, durera plusieurs mois dans certains immeubles et certaines villes. Dans toutes les organisations syndicales, il y aura des démissions et des adhésions. Au SNUI, en 1990 il y aura environ 3 000 non reprises de cotisation (sur un total de 18 000 adhésions), et l’arrivée de 2 000 nouveaux adhérents. Au bout de deux ou trois ans, le solde sera largement positif (retour d’ancien‧nes adhérent‧es et poursuite des nouvelles adhésions). Il y aura un engagement militant plus déterminé dans les rangs du SNUI et, désormais, le SNUI est confirmé comme le 1er syndicat de la DGI sur le plan électoral mais aussi comme 1er syndicat en capacité de mobilisation sur le terrain. Pendant plusieurs années, celles et ceux qui « auront fait 1989 » se vivront comme des ancien‧nes combattant‧es prêts à reprendre le flambeau et transmettant la bonne parole aux jeunes générations. Ils et elles rappelleront longtemps qu’en novembre 1989 ils et elles n’ont fait que suspendre la grève et que celle-ci peut reprendre à tout moment. Le 15 novembre 1990, ils et elles seront encore 10 000 à venir manifester à Paris, entre place d’Italie et Bercy avec le refrain « Un an déjà, coucou nous revoilà », pour le seul motif de se faire plaisir ensemble, de se revoir, d’être encore une fois les maîtres de la rue et de rappeler à celles et ceux d’en face que les grévistes de 1989 n’ont pas désarmée. La longueur du conflit aura changé des gens. Des camarades ont pris des habitudes, des automatismes. Certaines et certains se sont spécialisé‧es dans la mise en place des manifestations (les parcours à retenir, les objectifs visés, les contacts avec la police, etc.), dans la rédaction des tracts pour le public, dans celle des communiqués destinés à la presse locale, dans la mise au point des slogans et des chants pour les manifestations, dans la confection des pancartes, des drapeaux, des banderoles, des costumes, dans la conduite des camionnettes de location, dans l’entretien des sonorisations, dans la confection et la vente des sandwichs, dans l’achat et la vente de boissons tout au long des manifestations, etc. Toute cette pratique, qui, pour certaines et certains, va devenir pratiquement quotidienne, va modifier fortement des camarades. Ils et elles vont s’épanouir, prendre de l’assurance, s’affirmer dans le groupe, revenir à la maison avec plein de choses à raconter et tout un enthousiasme à partager. Cette situation ne sera pas sans provoquer parfois des heurts et des tensions quand, dans un couple, cet enthousiasme n’est pas partagé par les deux. Cette longue grève a conduit à quelques divorces … et quelques mariages.

À tous les niveaux, la pratique militante va conduire à une certaine expertise et plusieurs intersyndicales départementales vont rapidement disposer d’équipes militantes capables de livrer en quelques heures une manif, « clés en mains ». Pour les manifestations nationales organisées à Paris, il fallait aussi organiser le cortège, dans toute sa longueur. Les manifestantes et les manifestants défilaient par régions (les plus éloignées de Paris en premier, car elles devaient reprendre le train pour rentrer, Provence, Languedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées, etc.) et, à l’intérieur de chaque région, par département, et, dans chaque département, par Administration (les Impôts, les Douanes, la Comptabilité publique, etc.) et ensuite, le plus souvent, en intersyndicale de ville.

Un conflit de longue durée implique un engagement important de la part des militantes et des militants, à tous les niveaux. Il fallait multiplier les contacts et les liens, dans les deux sens, entre les réseaux militants. À l’époque, Internet n’existait pas, ni les téléphones portables. Les brassages se faisaient par les assemblées générales, par le téléphone fixe (au bureau et à la maison), par le tout nouvel équipement dont venait de s’équiper le SNUI avec un certain nombre de ses sections, le Minitel (le SNADGI-CGT avait un peu plus d’expérience dans ce domaine que le SNUI). Avec le Minitel, toutes les résidences, sur tout le territoire, faisaient remonter par téléphone à la section départementale ce qui avait été fait dans la journée localement, laquelle section, dans la soirée, faisait remonter au siège du syndicat. Dans la nuit, le syndicat enregistrait tout ce qui avait été fait localement pour que l’information soit disponible pour toutes les équipes le lendemain matin. Et le lendemain matin, dans tous les immeubles, dans toute la France, les agents pouvaient savoir où en était la mobilisation dans le reste du pays. C’était aussi un moyen de court-circuiter les rumeurs, les fausses informations et les mensonges véhiculés par le ministère (par exemple : « les agents ont repris le travail dans tel département », etc.). Dans certaines villes et dans quelques départements, au plus fort du conflit et de la grève générale « généralisée », des sections syndicales, voire des intersyndicales départementales, se sont retrouvées sans contact « avec Paris ». Très généralement, elles avaient acquis assez d’expérience et d’autonomie pour savoir mener la lutte et la poursuivre dans les meilleures conditions. À l’opposé de ce qui a pu se passer à la même période dans d’autres secteurs (cheminot‧es et infirmier‧es en 1986/1987, postières et postiers en 1988), il n’y aura pas de « coordination » aux Impôts et aux Finances. La raison principale tient certainement à la bonne présence syndicale un peu partout, au fait que l’intersyndicale, certes assez difficile, fonctionnait tout de même assez bien, que les assemblées générales dans les immeubles étaient bien entendu ouvertes à tout le monde, mais qu’on y rencontrait forcément une très grande majorité d’agents syndiqué‧es, et que les « directions syndicales » ont su accompagner le mouvement au rythme qui lui était donné par les assemblées générales.

Il ne faut toutefois pas cacher que la naissance de ce conflit sectoriel et sa très longue durée, s’expliquent aussi par l’absence, voire la carence, des appareils syndicaux confédéraux et des fédérations de fonctionnaires. Les revendications sur le pouvoir d’achat, dont celui des fonctionnaires, sur l’emploi, dont l’emploi public, sur les conditions de travail, sur les missions et le fonctionnement des services publics, auraient pu être prises en charge par les confédérations, voire, à tout le moins, par les fédérations de fonctionnaires. Les désaccords et les divergences entre les appareils confédéraux conduiront à la stérilité de ce niveau d’action. Il faut y ajouter le manque de combativité et de détermination des appareils syndicaux du fait qu’il s’agissait d’un gouvernement « de gauche ». L’attentisme des appareils confédéraux sera moins pesant en 1988 qu’après le 10 mai 1981, mais le discours dominant, à ce niveau, était encore, de fait, qu’il ne fallait pas gêner les « camarades au gouvernement » (« l’actualité n’est pas au renversement du gouvernement Rocard » répondra un responsable de la FEN à la suite d’un coup de fil du SNUI sollicitant un élargissement du mouvement à l’ensemble de la Fonction publique). C’est ce qui explique en partie le développement de conflits durs, avec des coordinations pour dépasser les divisions syndicales, dans d’autres secteurs. Aux PTT, en novembre 1988, on verra même la direction de la CFDT exclure des équipes militantes de l’Union régionale CFDT-PTT pour fait de grève. Le SNUI prendra d’ailleurs contact avec ces camarades et assistera au congrès constitutif de SUD PTT, en septembre 1989 à La Plaine Saint-Denis.

À plusieurs reprises, nous soulignons l’importance des pratiques syndicales unitaires, mais ceci est surtout vrai dans le relatif, par rapport à ce qui ne se passait pas ailleurs, dans les autres administrations et ministères. Chaque camarade qui a un peu de pratique militante sait que « l’union, c’est un combat ». Ce fut le cas aussi pendant ce long conflit. Nous avons traversé des tensions entre les fédérations des Finances FO/CFDT/ CFTC et CGC d’une part et la fédération des finances CGT d’autre part et des tensions entre toutes les fédérations des Finances contre la présence du SNUI. Heureusement, l’intersyndicale est devenue obligée dès lors que le mouvement avait pris une certaine ampleur, par l’importance de la participation des personnels et par la dynamique des assemblées générales. Toutes les organisations syndicales étaient plus ou moins sous le regard des grévistes, et la première organisation qui aurait trop ouvertement tergiversé l’aurait payé très cher en image, dans le microcosme du ministère des Finances.

 « Ça ne sera plus jamais comme avant », c’est ce qu’on se dit après avoir vécu ensemble une telle mobilisation et une telle grève. Et puis, avec le temps, nous voyons bien que si ce n’est plus vraiment « comme avant », les gouvernants continuent de mentir aux gouvernés, les injustices continuent de se développer, la justice fiscale et la justice sociale restent des aspirations syndicales dominantes. La prime dite « de croissance » qui avait été concédée par le gouvernement à tous les fonctionnaires début octobre 1989 (en gros, pour remercier les autres fonctionnaires de ne pas avoir rejoint les Finances en grève – tout de même 1 000 francs de prime qui comptaient pour le calcul de la retraite – et que nous appelions la prime Durafour, du nom du ministre de la Fonction publique dans le gouvernement Rocard) a bénéficié à des générations de fonctionnaires. La décision prise par Charasse, dès la reprise du travail dans tous les services, d’obliger les plus grosses entreprises de s’acquitter de leur TVA par virement direct sur le compte du Trésor à la Banque de France, sans passer par les services fiscaux et pour éviter un nouveau « rapt » des chèques par les agents des Finances, ça se pratique toujours. La volonté des gouvernements de renforcer la fracture entre les services et la hiérarchie de proximité, qui a été initiée dès 1990, ça perdure également.


Compositions artistiques aux couleurs du SNUI, le 19 octobre 1989. [Solidaires Finances publiques]
Compositions artistiques aux couleurs du SNUI, le 19 octobre 1989. [Solidaires Finances publiques]

Les agents des Impôts et des Finances, qui avaient fait plier un peu le genou à un gouvernement ont, depuis, essuyé des échecs. L’expérience et la prise de conscience acquises rapidement sur le terrain par toute une génération se sont progressivement dissoutes avec le temps, avec les ans qui passent, avec les nouvelles idéologies qui triomphent. Le SNUI a gagné en radicalité et en engagement. Mais il faut, bien entendu, recommencer pour chaque nouvelle génération. Les jeunes n’arrivent pas dans les services et dans les écoles avec l’expérience acquise par les anciennes et les anciens pendant cette longue année 1989. Chaque génération doit se faire sa propre histoire et sa propre expérience. Ce qu’il faut retenir de cette lutte, c’est que l’unité d’action, c’est important ; ça, c’est de tous les temps. Il faut aussi avoir en tête que le rapport de force, c’est indispensable. Jamais, celles et ceux qui détiennent le pouvoir ne vont concéder une parcelle de leurs avantages et privilèges uniquement par la justesse d’un discours, par le bien-fondé d’une argumentation. Il faut aussi savoir imaginer des moyens d’action adaptés aux revendications que nous portons ensemble et pouvant s’appliquer efficacement dans des services, des entreprises, des lieux de travail tels qu’ils sont effectivement ici et maintenant.

      Gérard Gourguechon


[1] Syndicat national unifié des impôts, cofondateur du Groupe des dix. Le SNUI deviendra Solidaires Finances publiques en 2009.
[2] Michel Charasse (1941-2020) était le ministre délégué au Budget.
[3] A l’époque, respectivement ministre délégué au Budget, ministre de l’Économie, Finances et du Budget, Premier ministre et Président de la République.


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