« Nous, on ne serait jamais en tenue et on n’allait commander personne ! »
L’idée de cet entretien nous est venue en manifestation, en juin dernier. Thierry Tintoni-Merklen défilait avec Solidaires et nous discutions du numéro des Utopiques à venir. L’entretien s’est tenu dans les locaux de la rue de la Grange-aux-Belles le lundi 15 septembre 2025.
Aujourd’hui retraité, Thierry est membre de l’UDIRS 75, des commissions antifascistes et juridiques ainsi que du Groupe de travail Droits et libertés de Solidaires. Il participe également au Service d’ordre de nos cortèges. Les propos ont été recueillis et retranscris par Théo Roumier, syndicaliste SUD éducation en lycée professionnel à Paris.
![Tract des fédérations de la police CFDT et CGT en janvier1974, dénonçant la révocation du Secrétaire général du syndicat CFDT de la police parisienne. C’est son soutien public aux travailleurs et travailleuses de Lip qui était à l’origine de cette répression antisyndicale. [Coll. TTM]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/tract-des-federations-de-la-police-cfdt-et-cgt-en-janvier-1974.webp)
Entretien avec Thierry Tintoni-Merklen, fondateur de SUD Intérieur
Thierry, tu es l’un des fondateurs du syndicat SUD Intérieur. Peux-tu d’abord nous présenter rapidement ton parcours avant ton entrée dans la police ?
Thierry Tintoni-Merklen – Je suis né en 1962. Mon père était policier et ma famille avait été rapatriée d’Algérie. Il avait une formation d’électricien, mais mon oncle, chef de l’école de Police d’Alger, lui avait conseillé de passer le concours là-bas. Du coup il l’a eu – il y avait deux concours à l’époque, celui de la « Métropole » était distinct – et a pris son premier poste à Alger en 1954/1955. Ma sœur est née en Algérie, pendant la guerre. Il y a eu un attentat de l’OAS au rez-de-chaussée de l’immeuble où vivait ma famille. Même s’il parlait peu de politique, mon père était de droite, gaulliste… tout en étant « Algérie française ». Pour leur rapatriement, les fonctionnaires étaient mutés en fonction de leur lieu de naissance. Alors ça a été Longwy, la famille de mon père est d’origine italienne, immigrée en Lorraine pour travailler dans les mines. Inspecteur, il a ensuite été en poste à Montpellier, à Honfleur pendant les années 68, à Roubaix, avant de réussir à se faire muter à Agen dans le Lot-et-Garonne. J’avais 12 ans.Je n’étais pas très doué à l’école – j’ai redoublé une quantité de fois, mais j’ai finalement décroché mon bac. Pour la fac, j’ai choisi Bordeaux et un cursus de Droit civil.
![Au verso du tract, un meeting organisé par les fédérations de la police CFDT et CGT, soutenu par leurs confédérations, unions de fonctionnaires et unions régionales interprofessionnelles, ainsi que par le Syndicat de la magistrature et la FEN. [Coll. TTM]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/au-verso-du-tract-un-meeting-organise-par-les-federations-de-la-police-cfdt-et-cgt.webp)
Ça te fera sourire, mais j’avais un drapeau noir au mur de ma chambre d’étudiant et je lisais la presse anar ! J’ai même participé à quelques manifs « musclées » on va dire. Avec des copains de Lettres et de Socio’, ça nous arrivait de mettre des foulards et de jeter des cailloux. Une fois, c’était en 1982 je crois, on a monté une petite barricade, Place de la Victoire. Les CRS arrivent et nous matraquent. On se fait embarquer et je me retrouve dans le panier à salade. L’officier de la CRS me voit passer, il me reconnaît : c’était un copain de mon père ! Il me dit « Qu’est-ce que tu fous là ? », me sort du camion et me dit de dégager. Bon.Côté scolaire, je rate mes examens et je n’ai jamais eu ma deuxième année. Je fais mon service militaire en 1985/1986, d’abord les classes dans les commandos – ça ne me plaît pas beaucoup – et puis le reste du temps à la base aérienne de Mérignac. En sortant, je passe le concours. Pourquoi ? Je ne sais pas. Le fait que mon père soit flic a joué, c’est certain. Il avait dû me dire : « Plutôt que de critiquer la police, t’as qu’à passer le concours et tu verras si on est si cons que ça ». En fait je ne savais pas trop quoi faire.
Et à quoi ressemble ton concours, et la formation derrière ?
– Déjà, je passe trois concours différents. Il faut savoir qu’il existait deux grands types de concours, « en civil » et « en tenue ». Si tu avais celui « en civil », pas besoin de porter l’uniforme. Donc je passe : Le concours d’Inspecteur « en civil », niveau bac, et je me retrouve troisième sur liste complémentaire ; le concours d’Officier de Paix, niveau bac aussi, mais « en tenue » ; et celui de Gardien de la Paix, sans diplôme requis et « en tenue » aussi évidemment. Alors celui-là ce n’était vraiment pas dur de l’avoir. C’était hyper basique : une dictée (et à la Pagnol, en prononçant avec insistance), une épreuve d’arithmétique (« tu as trois francs, le pain coûte un franc, combien te rend le boulanger ? »), une petite rédaction, du sport et un petit oral. Je sors major national. Heureusement je suis pris à celui d’Inspecteur grâce à la liste complémentaire ! J’intègre l’école de police à l’automne 1986. Pour les Officiers de Paix, elle était à Nice, pour nous c’était en Seine-et-Marne. La promo était de 600 personnes et, franchement, on aurait dit un campus, c’était la fiesta permanente. On arrivait d’un peu partout. Des gens de l’externe, mais aussi des anciens flics qui avaient eu le concours à l’interne. Tout était en tronc commun, il n’y avait pas de spécialisation. Pas de lever au drapeau ni de maintien de l’ordre, le gros des matières c’était du juridique : Droit pénal général, spécial (infraction par infraction). Procédure pénale, pénale policière (rédiger les PV par exemple… la méthode). Le renseignement. On était en petits groupes de 25. Quand même des techniques d’interpellation (à pied, en voiture), de la dactylo… et taper à la machine à écrire, presque personne ne savait faire ! Du tir, aux vieux Herstal 6.35 avant les revolvers de service. Mais c’était vraiment très différent de la formation des Officiers de Paix, où là c’était hiérarchie, hiérarchie. Les promos étaient de 80 et c’étaient eux qui allaient se retrouver dans les CRS, à la PAF (Police de l’Air et des Frontières), dans les brigades routières, qui allaient se retrouver chefs de corps urbain. Nous, on ne serait jamais en tenue et on n’allait commander personne ! En sortie d’école, les services c’étaient : le judiciaire (SRPJ, commissariat) ou le renseignement (DST, RG). Cette fois, je me retrouve en milieu de classement, pas de retour vers Bordeaux possible. Donc ce sera Paris. La Préfecture de Police partait très vite. J’intègre la Troisième Division de Police judiciaire (DPJ) qui couvre les 3e, 4e, 10e et 19e arrondissements.
Donc tu vas découvrir le travail en commissariat.
– Tout à fait. Au Commissariat de quartier Amériques dans le 19e, rue du Général Brunet. Pas loin de la rue des carrières d’Amériques, d’où le nom. Un quartier mixte : des grands immeubles, Place des Fêtes, mais aussi des Petites villas. Le commissariat lui-même est dans un petit pavillon en briques rouges, le quartier, pas trop criminogène. En fait, quand on arrive Inspecteur, comme moi, on est à la prise des plaintes et à l’accueil du public, y compris téléphonique. On était douze inspecteurs. Les Gardiens de la Paix étaient logés au Commissariat central, derrière la Mairie du 19e. Pour être honnête, c’était la cordiale détestation.Au service du « ramassage » où deux inspecteurs étaient affectés, on devait gérer les interpellations des Gardiens et gérer les mises en garde à vue. On n’arrêtait pas de pester : « ils arrêtent n’importe qui ! » Au service « initiative », là aussi avec deux inspecteurs affectés, c’était le suivi des plaintes, un peu d’enquête de voisinage, des photos. Un petit service d’investigation en somme. Et nous avions quasiment tous des dossiers du Parquet : au début, du petit, comme des suspensions de permis, avant de monter en gamme. C’était le commissaire qui les attribuait. Il venait des stups de Nanterre d’où il avait été écarté parce qu’il avait vu des « trucs bizarres ». L’essentiel de son boulot, c’étaient les expulsions locatives. À 9h il n’était plus là, il partait avec l’huissier et il revenait tard le soir, pour fermer le service. Il y avait une prime à la clef, tu doublais facilement ta paye. Alors ils étaient peut-être obligés, mais ils s’y retrouvaient. En fait, c’était l’Inspecteur divisionnaire le vrai chef. Il était encarté PS et Franc-maçon. Tout le monde était plutôt de gauche au commissariat. Tiens, pendant les élections il fallait attendre que chaque bureau de vote soit fermé pour acter la fin du scrutin. C’était l’occasion de bouffer ensemble et je peux te dire que quand la gauche gagnait, c’était champagne ! J’y suis resté huit ans. Je n’y ai jamais vu d’insulte, jamais de coups. La seule baffe que j’ai vue, c’est un collègue qui l’a balancé en opération, mais peut-être parce qu’il était un peu moins de gauche.
Et syndicalement ?
– Quand tu arrives en fonction, tu as le pack mutuelle/syndicat, comme tout bon fonctionnaire. Mon père était au SNAPC, le Syndicat national autonome des policiers en civil, alors j’y adhère. C’était un peu le syndicat corpo des Inspecteurs. Le délégué c’était mon divisionnaire.En 1995, il y a une réforme des corps et des carrières : tout le monde passe en tenue. On crée un nouveau corps des officiers, avec des grades (lieutenant, commandant…). Pour moi, la droitisation de la police a commencé avec ça et plus prosaïquement le début de la fin pour la filière investigation. La FASP (Fédération autonome des syndicats de police) commence à exploser dans cette période. À ce moment, je ne veux plus être dans un syndicat catégoriel. Je me dis qu’une confédération ouvrière classique ce serait pas mal. Il faut choisir entre CGT et CFDT, pour moi ça a été la CFDT en 1994, quand je quitte le commissariat des Amériques.
Pour te retrouver où ?
– Je passe à l’anti-terrorisme (sixième division de la DCPJ) en septembre 1994. Je voulais suivre de la violence politique, mais en judiciaire. J’ai toujours trouvé ça fascinant le côté groupusculaire. Dès la fac, je lisais des quantités de trucs, sur Action directe par exemple… J’avais d’abord envisagé le 36 quai des Orfèvres, à la Brigade criminelle. Mais on me décourage : « ici c’est par le petit bout de la lorgnette. Le chien qui pisse sur le paillasson de l’ambassade d’Arabie Saoudite on va en faire trois tomes. » Donc j’atterris à la 6e DCPJ. Le chef, Roger Marion, cherche à en faire un service « vraiment » central et à phagocyter toutes les PJ de province, en obtenant à chaque fois des co-saisines. Dans la catégorie « violence politiques », l’essentiel consiste alors à suivre le PKK.
![Mars 1976 ; le journal de l’Union fédérale CFDT de la Police nationale fait sa une sur la question de l’unité d’action CGT, CFDT, FASP… [Archives CFDT]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/le-journal-de-lunion-federale-cfdt-de-la-police-nationale.webp)
Pour ma part, je suis affecté au « groupe basque », qui suit ETA. Ma première grosse affaire, à Noël 94, c’est le détournement d’un Airbus de Marignane par un commando du GIA, le Groupe islamique armé. Dès Alger, ils avaient commencé à tuer. La moitié des passagers avaient été libérés là-bas : j’ai été envoyé à Orly pour les accueillir et obtenir des informations qui aideraient le GIGN à monter son opération. Le lendemain, je pars en Corse, à la suite d’un assassinat… C’était ça le job.Mon service devient la DNAT, la Division nationale anti-terroriste, aujourd’hui la SDAT, la sous-direction anti-terroriste. J’y suis quand il y a la série d’attentats du GIA (Gare de Saint-Michel du RER B en juillet, Lyon…), l’assassinat du préfet Érignac en février 1998.Deux choses m’ont fait quitter l’anti-terrorisme : déjà Roger Marrion, qui faisait peur à tout le monde. On l’avait surnommé « Aigle 4 », en anglais « Eagle Four », « Il gueule fort » … Je voulais partir et il me mettait systématiquement un avis défavorable pour permuter. Et puis, la deuxième chose, c’est que petit à petit tu t’aperçois que c’est très politique. Tes deux livres rouges là, le code pénal, le code de procédure pénale… et bien ils ne servent à rien. Tout est embrouille.Une de mes dernières opérations a consisté à mener la garde à vue d’une responsable d’ETA arrêtée, un peu par hasard, à Pau.
![Affiche CFDT pour des élections CAP dans les années 1980. [Archives CFDT]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/affiche-cfdt-pour-des-elections-cap-dans-les-annees-1980.webp)
Sauf qu’elle devait participer à des négociations avec l’État espagnol en Suisse. On discute longuement. Je la remonte à Paris et au moment de partir au dépôt, on se fait la bise. Vraiment, à ce moment je me dis : « Ça commence à devenir dur ». Sachant qu’en parallèle, j’adhère aux Verts dans le 19e. Et je deviens membre de la Commission nationale Justice des Verts, où j’étais le seul flic. J’y suis resté jusqu’en 2005. Là on m’a accompagné vers la sortie. J’avais participé à la campagne « Verts pour le Non » au moment du référendum sur le Traité constitutionnel européen, en opposition à la position officielle des Verts. Donc ça, plus le biais du syndicat…
Comment ça se passe à la CFDT d’ailleurs ?
– La situation de l’Île-de-France est particulière. Il y a un syndicat spécifique CFDT-Police Île-de-France (le « Pif »), logé à l’immeuble des fédérations, rue Bolivar. Ailleurs, les policier·es se syndiquent au sein des structures CFDT InterCo (pour Intérieur/Collectivités locales). Au Pif, tout policier pouvait se syndiquer. Je deviens vite membre du Conseil syndical. Le Bureau était composé d’un Secrétaire général, d’un Secrétaire général adjoint et d’un trésorier, tous les trois détachés à plein temps. Peut-être qu’ils n’étaient pas très sérieux, en tout cas la Fédération InterCo décide de les débarquer. Clairement, elle organise un putsch. Et tout aussi clairement, je marche dans la combine. On met sur pied une équipe alternative où je serai Secrétaire général. Je dois dire que ça rencontrait mon envie, forte, de quitter l’anti-terrorisme. A l’automne 2000, deux observateurs de la fédération se pointent au Conseil syndical. Je dépose d’emblée une motion de confiance envers le Bureau. Évidemment on s’était compté avant, en une demi-heure le vote est plié. Pour ceux qui venaient d’être évincés, ce n’était pas un drame puisqu’ils ont eu la mutation qu’ils voulaient.En quelques mois je deviens permanent et je rejoins mes nouveaux bureaux dans les locaux de l’Union départementale, de très beaux locaux, au 7/9 rue Euryale Dehaynin dans le 19e. Le Secrétaire général de l’UD était un commandant de police, adhérent au Pif. J’habitais à cinq minutes. Je pouvais faire une carrière entière avec cette qualité de vie. Sauf que je mesure progressivement que je suis sous la double surveillance, et de l’UD, et de la fédération. Très rapidement c’est devenu compliqué. Tu n’es pas libre, tu ne fais pas ce que tu veux. Le gros moyen de rétorsion, c’est la logistique : avoir du matériel informatique, des ramettes de papier…Je découvre aussi un fonctionnement fédéral qui ne me va pas : pour la répartition des mandats en congrès par exemple. Au Pif, on ventilait nos mandats en fonction de nos votes internes, en pour, contre, abstention. Sauf que dans les autres syndicats InterCo, la logique c’était le mandat bloqué : la totalité des mandats étaient portés sur le résultat majoritaire, et tant pis pour les votes minoritaires.Très vite, je sympathise avec des copains « CFDT en lutte » des InterCo 93 et 94, des opposants à la direction de Nicole Notat. Ils me filent des ordinateurs par exemple. Un jour je mets un autocollant « CFDT en lutte » sur la porte du bureau du Pif. Le Secrétaire de l’UD arrive et, en arrachant l’autocollant, m’interpelle : « Tu es dans l’opposition ? » Ça, plus des élections professionnelles où ça ne se passe pas très bien, je décide de démissionner. J’ai le choix pour mon lieu « d’atterrissage ». Comme la procédure commençait à se complexifier, que je trouvais que le judiciaire ça ne servait à rien, il me restait le renseignement. J’y arrive en mai 2001.
Là ça devient particulier, parce que tu es en charge de la surveillance de l’extrême gauche…
– Je prends un poste à la direction centrale, à Beauvau et je vais y rester jusqu’à 2007. Toutes les informations y remontent (des services RG, mais aussi des douanes, la presse…). Je suivais la violence politique d’extrême gauche effectivement. On était la quinzième roue du carrosse, tout le monde s’en foutait. Sauf lorsqu’il y avait un événement précis – le contre-G8 d’Evian par exemple. Mon service s’appelle « Contestation et violences », il est composé alors de quatre cellules : la cellule Corses/Bretons (qui s’occupe surtout des Corses), la cellule Basques/Occitans (qui s’occupe surtout des Basques), la cellule Extrême droite, et une cellule double en charge des Affaires générales (AG) – ça concerne l’altermondialisme mais aussi les syndicats SUD/Solidaires ou la LCR – et des Révolutionnaires, abrégé « R ». C’est là que je bosse. La surveillance concerne ce qu’on appelle les « MRO » – pour mouvements révolutionnaires occidentaux, c’est la Fraction Armée Rouge, Action Directe, etc. – ; les anarchistes, CNT comprise ; l’ultra-gauche et les antifascistes radicaux, les squats… C’est un travail de bureau. Tu suis des groupes, des sujets, mais aussi des trajectoires individuelles. J’avais demandé qu’on ne suive plus les syndicats SUD/Solidaires, ni les Trotskystes. Sur le premier point j’ai eu gain de cause. L’apparition des Blacks blocs dans les années 2000 rebattait les cartes : on nous demandait de trouver qui était sous les cagoules. Dans ma cellule (AG et R), pourtant dédiée à l’extrême gauche, sur huit fonctionnaires on était trois à s’y intéresser vraiment. On était plutôt de gauche. Mon chef de groupe, qui avait travaillé toute sa vie sur l’extrême gauche radicale, était de tendance socialiste. En 1968, il avait fondé un Comité d’action lycéen !
Excuse-moi, mais est-ce que tu te dis à un moment que ce travail de surveillance peut quand même aboutir à des arrestations ?
– Pour moi la surveillance concernait la violence vraiment dangereuse. Les gens de Tarnac par exemple, bon, nous on se disait que ce n’était quand même pas ça qui allait mettre à mal la République. L’affaire éclate en 2008, pendant ma suspension. Un nouveau chef était arrivé et lui, quand il lit leur prose, il se dit que « l’ultra-gauche » c’est la guerre en fait !
Et ça ne t’empêche pas de créer SUD ?
– J’avais quitté la CFDT. A l’automne 2001, avec les quelques-uns du Pif qui étaient partis avec moi (une grosse dizaine), on réfléchit à ce qu’on pourrait faire. On traînait dans les manifs. J’allais dans le cortège Solidaires. L’idée c’est d’adhérer quelque part en restant dans une interpro. Donc c’est Solidaires ou la CGT. Avec un bon copain, Serge Rabineau [1], capitaine de Police aux RG de la Préfecture de police de Paris, on décide de venir à Solidaires pour créer une structure syndicale pour le ministère de l’Intérieur, tout le ministère. On est reçu par Annick Coupé, Thierry Renard de SUD PTT [2] et Marie-Françoise Vabre, secrétaire nationale de SUD Collectivités territoriales. On apprend qu’il y avait déjà quelqu’un en Préfecture qui était syndiqué à SUD Collectivités territoriales en Haute-Garonne, le département de Marie-Françoise Vabre.On se constitue en 2002 et le sas d’observation ça va être SUD Collectivités territoriales, pragmatiquement. Tout le monde est au Conseil syndical, on est quinze, quasiment tous issus de la CFDT Police, et cinq au Bureau, sans détachements évidemment. On se réunit d’abord dans les locaux de SUD-Rail Saint-Lazare, où on est bien accueillis. Puis ce sera la rue de Montreuil, avec Solidaires Douanes. J’ai appris bien longtemps après que la fédération SUD éducation avait mis son véto à notre adhésion à Solidaires, puis avait voté contre dans les instances.Nos tracts c’étaient des quatre-pages rédigés pour l’essentiel par Serge, avec de grandes envolées mais aussi des trucs plus « syndicalo-syndicalistes ». Moi j’avais une dizaine d’adhérent·es à la DCRG et Beauvau.Arrive 2007. Un document paraît dans Le Canard enchaîné mentionnant la surveillance par les RG de Bruno Rebelle, membre de l’équipe de campagne de Ségolène Royal. C’est une fuite en pleine campagne présidentielle et j’en suis accusé [3].
![SUD Intérieur intervient à propos des suicides au travail : le préfet dénonce aussitôt une « récupération » ! [Coll. CM]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/sud-interieur-intervient-a-propos-des-suicides-au-travail.webp)
Je suis suspendu un an et demi, avec traitement, mais mis en examen. J’écope d’un blâme et je suis relaxé en justice finalement. La « vraie » sanction tombe : mutation dans l’intérêt du service.J’essaye de demander des postes un peu « tranquilles », comme le musée de la Préfecture de Police. Mais en 2008 j’intègre la Direction de l’ordre public et de la circulation (DOPC) : la tenue m’est insupportable, le management je ne sais pas et je ne veux pas faire. Tout au plus, j’encadre deux manifestations en tant qu’officier de liaison. Et puis j’arrive à me faire exempter de voie publique et de port d’arme ! J’intègre un bureau, je me mets à temps partiel à 60% et j’y passe mes neuf dernières années.
On arrive à la fin de cet entretien et je voudrais te poser une question. Tu es régulièrement en manifestation dans les cortèges de Solidaires. Comment est-ce que tu réagis lorsque tu entends scander « Tout le monde déteste la police » ?
– Mal, très mal ! ça m’énerve beaucoup ! ACAB, tout ça, vraiment je n’aime pas ! Et puis c’est faux. Est-ce qu’on déteste la police quand elle enquête sur la pédocriminalité ? Est-ce qu’on déteste la police quand il faut porter plainte en cas de violence sexiste et sexuelle ?Ce sont des formules généralisantes et je déteste les généralisations. Enfin, il y a une énorme méconnaissance du métier de policier (ou gendarme) et on reste sur de la mythologie militante.
![Juillet 1989 : le syndicat CFDT de la Police parisienne « commémore à sa manière le bicentenaire de la Révolution Française et de la Déclaration des Droits de l’Homme », avec pour but de « redonner tout son sens à l’idée révolutionnaire de créer une police à statut civil faite par des citoyens au service des citoyens ». [Archives CFDT]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/juillet-1989-le-syndicat-cfdt-de-la-police-parisienne.webp)
D’accord, mais ces slogans sont généralement lancés lors de tensions, de charges et de violences policières. Dans un récent article, l’hebdomadaire Politis a documenté la militarisation délirante du maintien de l’ordre [4]. Il y a une infographie où on voit l’évolution de l’équipement des années 1970 à aujourd’hui, c’est saisissant. Dans les années 1970, l’équipement était relativement léger, avec un fusil à lance-grenade tout de même (et un tir tendu c’est déjà létal). Mais aujourd’hui c’est Robocop puissance 1000 ! Et puis le racisme et les interventions dans les quartiers populaires sont graves.
– Bien sûr ! Et à SUD Intérieur nous comprenons les critiques de la Police. On est largement partisan d’une autre police, on l’a toujours dit très clairement. Mais pas de dire qu’il n’en faut pas. Surtout, l’enjeu d’un travail syndical réel, collectif et interprofessionnel sur les droits et libertés publiques est fondamental. Ça aussi c’est un chantier.
⬛ Thierry Tintoni-Merklen – Propos recueillis par Théo Roumier
LA CHARTE DU POLICIER SUDISTE [5]
En rejoignant SUD INTÉRIEUR et l’Union Syndicale Groupe des 10-Solidiaires, je rejette les égoïsmes corporatistes pour un syndicalisme de lutte et de résistance, ayant pour double objectif :la défense des revendications des salariés,la transformation sociale et sociétale.J’adhère aux valeurs historiques du Mouvement ouvrier et aspire à l’élimination universelle de toute forme d’aliénation, d’oppression professionnelle, individuelle ou nationale.Ma démarche syndicale, indépendante des dogmes politiques ou philosophiques, se veut en opposition fractale à toute idéologie totalitaire et globalisante, raciste ou nationalitaire.L’esprit de mon engagement est laïque, démocratique, rétif à tout bureaucratisme.Je me bats pour l’extension maximale des libertés de chacun(e), seule garantie réelle de l’émancipation de tous(tes). Je suis solidaire de tout(e) salarié(e) comme de tout(e) travailleur(se) indépendant(e) ne vivant pas de l’exploitation des autres ainsi que, bien sûr, de tout exclu(e) ou précarisé(e). Je désire la plus complète égalité entre femmes et hommes, entre Français et Étrangers de tous statuts.
Persuadé(e) de l’unité du genre humain, je ne crois ni en l’existence de races différenciées, ni en un quelconque déterminisme ethnoculturel.
Je soutiens la nécessité, sur tout le territoire, d’un service public fort, gratuit et accessible à tous, vecteur d’équité et de progrès social tant pour la population que pour celles et ceux y travaillant.
Je refuse, en conséquence, la cessation à un marché, par nature intéressé, injuste et erratique, de cet acquis commun, issu de l’héritage révolutionnaire.
Je m’oppose à une mondialisation libérale régressive pour l’Humanité, le salariat et la nature, profitable aux seules élites et puissances financières, méprisante de l’intérêt général, irresponsable devant le(s) peuple(s).
Je souhaite l’alignement systématique de chacun(e) sur le mieux disant social européen.
Policier(ère), je me considère comme un(e) travailleur(se) de la sécurité au bénéfice de tous, ne privilégiant ni les pouvoirs, ni les puissants ; j’abhorre la culture de soumission si fréquente dans la profession. Je me défie d’un tout sécuritaire paranoïaque et réducteur.
J’ai conscience de tirer ma légitimité de la République, de son triptyque fondateur (Liberté, Egalité, Fraternité), de la volonté du Peuple dont je défends par mon métier les acquis politiques et sociaux.
Tout justiciable est mon égal : quelle que puisse être son attitude je ne cède à la provocation.
Je récuse tout comportement ou propos anti-républicain, condescendant ou blessant.
Amené(e) à utiliser la force, celle-ci demeurera minimale, contrôlé et strictement nécessaire.
Part de la chaîne judiciaire, je privilégie les peines substitutives et considère que l’incarcération -si jugée nécessaire- doit être de moindre oppression ; j’espère tout autant en une réelle politique d’accompagnement et de protection des victimes.
Au sein du Ministère, le combat des camarades non-policier(ère)s [Préfectures, Sécurité civile…], non-actifs(ve)s [administratif(ve)s, ouvrier(e)s, scientifique…], non-titulaires [ADS…] est le mien.
Hors de toute fierté étriquée de corps, un éventuel commandement ne me donnerait nulle prévalence sur des collègues qui même dirigés seront pour moi d’abord des pairs(esses).
Je dénoncerai tout ordre illégal, toute instrumentalisation de mon action à des fins particulières.
[1] De Serge Rabineau on peut lire l’entretien qu’il a donné à Vert n°7 de juillet 2006 où il revient pour SUD Intérieur sur les révoltes de novembre 2005. Cet entretien est en ligne sur le site histoirecoloniale.net. Il a également été convoqué le 15 décembre 2005 devant l’IGPN pour un document syndical où il les qualifiait « d’immense révolte contre un système injuste » (Jacky Durand, « Sarko déteste être traité de “voyou” par un des siens », Libération du 15 décembre 2005.
[2] Annick Coupé est alors co-secrétaire nationale et porte-parole de l’Union syndicale Solidaires, Thierry Renard est juriste de l’Union.
[3] Voir sur le site du Monde : « Affaire Bruno Rebelle : un officier des RG mis en examen », publié le 11 mai 2007.
[4] Maxime Sirvins, « Militariser la répression, désarmer la contestation », en ligne sur politis.fr, 9 septembre 2005.
[5] Rédigée lors de la création de SUD Intérieur.
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