Retraites: au sujet du mouvement

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DEUX ANS DE CONCERTATION

tout-es ensemble lutter et gagner

Quand le gouvernement a commencé ses concertations sur la retraite à points, il y a deux ans, la prudence était de rigueur du côté des organisations syndicales. On était confronté.es à un discours séducteur de la part du gouvernement, discours qu’il tente de remettre en avant de façon régulière et qui tourne autour de la question de l’universalité, de la simplicité… Parmi les militants et militantes syndicales, était présent le souvenir cuisant, pour les plus ancien.nes, de grandes mobilisations ayant été des échecs (2003, 2010, 2014), avec comme résultat l’accumulation d’années de cotisations en plus. Pour les plus récent.es, il y avait la difficulté à s’approprier un sujet vécu comme ultra-technique, le sentiment des injustices criantes d’ores et déjà existantes qui font qu’on doute que ça puisse véritablement être pire, le « on n’aura pas de retraite » vécu, y compris chez les jeunes militant.es. Les syndicats se sont penchés sur le sujet, ont fait de la formation, mais dans un contexte peu réceptif. Les réunions intersyndicales nationales n’ont commencé à mettre le sujet des retraites à l’ordre du jour qu’à la fin du printemps 2019. Difficile d’imaginer qu’un tel mouvement allait se produire.

COUP DE TONNERRE EN SEPTEMBRE

Et pourtant, les choses ont changé avec la grève de septembre dans les transports publics parisiens et à partir de là avec l’appel à une grève reconductible décidé dès septembre à la SNCF et à la RATP. Ces appels qui laissaient trois mois de préparation dans les secteurs ont permis des taux de grévistes très importants, et un niveau d’organisation en AG dans les gares, avec des mobilisations ligne de métro ou de RER par ligne, dépôt de bus par dépôt. Cette auto-organisation a été le socle d’une grève longue, qui a été extrêmement engageante, solidaire pour les personnes qui y ont participé.

UN GOUVERNEMENT AFFAIBLI ET DÉCRÉDIBILISÉ

Il y a plusieurs raisons qui ont permis le mouvement qui dure encore aujourd’hui. D’abord, l’affaiblissement du gouvernement est réel depuis la mobilisation des Gilets jaunes. Ceux-celles-ci l’ont fait reculer, même si c’est de manière partielle et avec des effets contradictoires (primes et heures supplémentaires non cotisées et défiscalisées). La gestion de cette affaire, la banalisation de violences policières et de répression judiciaires graves ont fait perdre dans un large public, la confiance nécessaire pour que le gouvernement soit crédible pour porter un tel projet de réforme « universelle ». Les fractures apparues parmi les économistes, y compris ceux qui ont soutenu le projet initial de Macron, le positionnement d’une institution comme le Conseil d’Etat, la mobilisation massive d’un secteur non salarié comme celui des avocat.es… tout cela montre l’absence totale de crédit du gouvernement. Est apparu aussi au grand jour la fracture sociale existant dans le pays, donnant à Macron l’image du président des riches.

De plus, ce projet de réforme est venu s’ajouter à deux éléments qui ont gravement mis en cause le système de protection sociale : la réforme de l’assurance chômage pour laquelle le gouvernement a décidé de prendre la main contre l’avis de toutes les organisations syndicales et la décision, dans la loi de financement de la sécurité sociale à l’automne 2019, de non-compensation des exonérations de cotisations pourtant prévues dans la loi jusque-là. On est donc dans la troisième expérience, en quelques mois, de remise en cause fondamentale du modèle social français, donnant un horizon ultra libéral avec une gestion autoritaire. La réforme des retraites venant consacrer, avec la règle d’or des 14% maximum de PIB pour les retraites, une forme de gouvernement et de gestion en conformité avec les méthodes de surveillance budgétaire européennes. Un tel contexte interpelle nécessairement les organisations syndicales, qu’elles soient ou non intégrées au paritarisme, parce qu’il remet en cause leur place même au sein de la société.

UNE LAME DE FOND

On a donc eu la conjonction de plusieurs éléments :

  • Des secteurs en pointe pour la défense de leurs droits, mais pas seulement de ceux-ci. Pour ceux qui ont porté la grève reconductible, les mots d’ordre renvoyaient tant à leur situation propre qu’au refus du projet dans son ensemble, ce qui explique notamment que les appels à la « trêve » au moment des fêtes n’aient pas fonctionné.
  • Des syndicats unis sur le refus de la réforme, ce refus s’étendant jusqu’à devenir majoritaire en intégrant la CGC au bloc CGT, FO, FSU, Solidaires ; unis aussi, pour l’essentiel, sur les propositions d’action.
  • Une opinion publique très critique sur la politique gouvernementale et qui s’est exprimée dans les différents sondages favorable au mouvement ;
  • Des Gilets jaunes toujours actifs sur les thématiques de la justice sociale et la démocratie, qui ont fait des liens avec la mobilisation « retraite » dans de nombreux endroits.

Il faut aussi souligner que la retraite, si on s’éloigne des aspects techniques, représente d’abord pour tous et toutes, le moment où on a le droit d’arrêter de travailler, d’où le fait que les liens se font avec la critique du travail dans notre société, du stress et de la pénibilité, des liens de subordination, des salaires trop faibles qui donneront des retraites trop faibles, de la place des femmes dans le travail.

MAIS NOUS SOMMES CONFRONTE.ES A DES DIFFICULTÉS

Public-privé ? une division réelle. Les difficultés sont nombreuses et permettent au gouvernement de rester pour le moment « droit dans ses bottes ». Elles renvoient d’abord à ce qu’est le monde du travail aujourd’hui. La division public-privé que le gouvernement a tenté d’instrumentaliser est réelle. Elle est d’abord le résultat d’une dégradation des conditions de travail dans le secteur privé, au sens de l’éclatement des collectifs de travail, de la présence sur les sites de travailleurs et travailleuses à statuts différents avec des contrats différents, d’intérimaires, voire d’auto-entrepreneur.euses. Dans un tel contexte, les droits à la retraite sont très différents et le sentiment de perdre quelque chose est d’autant plus fort que les droits ont été mieux conservés, en particulier sur les aspects de protection ou d’emploi garanti. La difficulté à agir accompagne l’éclatement des statuts : capacité des un.es et des autres à agir, possibilité qu’ielles le fassent ensemble… Faire grève de manière concertée, plusieurs jours sur un site où l’unité du personnel n’existe pas est difficile. Faire du sujet des retraites un enjeu interprofessionnel saisi par tous et toutes n’avait donc rien d’évident au départ même si tous les syndicats l’ont martelé « tout le monde est concerné ». Néanmoins, la forte présence dans les manifestations de salarié.es du secteur privé a montré la sensibilité réelle aux revendications sur les retraites.

Public-public ? y croire ou pas Mais les difficultés de mobilisation n’ont pas concerné le seul secteur privé. Dans le secteur public et la fonction publique, où les syndicats sont traditionnellement plus forts, on est loin d’avoir fait le plein, alors que la perte liée à la mise en place d’un système de retraite à points y est plus évidente à cause de la règle des 6 derniers mois. On touche là une autre difficulté : celle de la capacité d’équipes militantes confrontées à des restructurations, des privatisations, des suppressions d’emplois massives, de réagir, et de croire à la possibilité de victoires sur un terrain d’affrontement avec le gouvernement ; affrontement qu’elles pratiquent depuis longtemps, sans réussir à contrer les projets d’ampleur. Loin de concerner les seul.es enseignant.es, à l’inverse des paroles de Blanquer, la réforme des retraites a les mêmes effets sur tous les personnels des fonctions publiques. En dehors des grandes journées, la mobilisation, qui a très fortement touché l’Education nationale, est demeurée insuffisante, ailleurs (avec de très forts résultats pourtant le 5 décembre), ne permettant pas de relayer la mobilisation des transports à l’instar de ce qui s’était fait en 1995.

Un décalage dans le temps. On a été confronté.es à un fort décalage dans le temps entre le démarrage conscient et déterminé des agent.es de la RATP et de la SNCF d’une part, et d’autre part des secteurs professionnels – donc aussi des militant-es syndicaux dans le public ou le privé – qui ont commencé à croire que la lutte interprofessionnelle valait le coup d’être menée au bout de 5 semaines de conflit, mais sans être des relais à hauteur de ce qui s’était fait précédemment. D’où une grande difficulté à tracer des perspectives pour la totalité du mouvement.

Difficultés syndicales. Sous l’impact des modifications du monde du travail, les traditions syndicales et de lutte ont été profondément affectées. Il y a un recul net de présence syndicale dans le secteur privé mais aussi, dans une moindre mesure, dans le secteur public. Les volontés affichées de gouvernements divers en faveur d’un syndicalisme à l’allemande et la façon dont ils ont tenté de le favoriser ont été un échec mais toute une série de mesures ont contribué à affaiblir le syndicalisme : mandatement, fin des élections prud’homales, modifications de la représentation syndicale à l’entreprise, fin des CHSCT… Tout cela a affaibli la totalité des syndicats et leur rapport aux salarié.es ; si cela a permis à la CFDT de prendre la première place dans le paysage syndical, c’est avec une influence limitée. De même, la CGC rencontre aujourd’hui des succès dans nombre de grandes entreprises, mais c’est avant tout parce que les sites de productions ont été vidés de personnel à statut stable, renvoyées aux prestataires, à la sous-traitance… secteurs où l’intervention syndicale est plus difficile, le turn-over important et la répression patronale plus dure. Ainsi, en dépit d’appels qu’on doit considérer comme très fermes des organisations syndicales au niveau confédéral à la généralisation de la grève, on n’a pas eu les résultats espérés. Moins que jamais la grève générale n’est une opération presse-bouton. Dans ce contexte, nombre de salarié.es ne se pensent pas représenté.es par les syndicats et ne le sont effectivement pas. La mobilisation des Gilets jaunes en a été un signe avec une expression et des formes renouvelée de lutte des classes, qui, elle, ne faiblit pas.

Traditions de lutte. Ainsi, le passage d’une grève reconduite pendant plus de 6 semaines dans des secteurs des transports, et de façon plus réduite, dans la culture, les raffineries et l’éducation, n’a pas été possible vers d’autres secteurs qui seraient entrés massivement, eux aussi, en grève reconductible. Des tentatives ont lieu encore dans les ports, le secteur des déchets, l’énergie… Le recul des syndicats a accompagné les restructurations du monde du travail, et les traditions de lutte très fortes existant dans certains secteurs n’ont pas perduré au-delà, accompagnant l’affaiblissement des syndicats. La « grève par procuration » est déjà évoquée depuis un moment, mais les leçons ne sont pas tirées pour autant. Et elle est encore plus présente dans ce contexte. Si la grève continue à avoir du sens et à être utilisée dans des conflits locaux y compris de manière reconductible (grèves dans le nettoyage, les hôtels, les EHPAD, grève des sans-papiers, Nike, McDo…), elle n’est pas aujourd’hui perçue comme un outil apte à mobiliser dans la majeure partie des secteurs et encore plus sur le plan interprofessionnel ou pour de la négociation de branche (à l’exclusion des mobilisations récentes sur les conventions collectives du secteur social ou médico-social). La grève générale portée par les secteurs radicaux est très loin de pouvoir convaincre. Il en est de même des mots d’ordre de « blocage de l’économie » qui ont du mal à être appropriés pour la grève, mais le sont plus pour des opérations extérieures aux entreprises, sur les axes ou réseaux de transports, de logistique… Le danger étant – et il n’est pas nouveau – que pour ceux et celles dont le travail n’est pas « bloquant » pour la production, la grève ne soit pas vécue comme utile. Et ces salarié.es sont nombreux-ses, remplacé.es par des intérimaires, salarié.es de services fonctionnant en réseau y compris à l’étranger, travaux dont on ne se rend compte que très longtemps après qu’ils ne sont pas effectués… L’économie de services a ce défaut. Et les secteurs, hors les transports, dont la visibilité de la grève est immédiate sont pour beaucoup très exploités et réprimés. Ce sont pour certains des secteurs très féminisés et/ou avec de fortes proportions de main d’œuvre étrangère. Ils sont peu mis en avant par les syndicats comme pouvant être des enjeux centraux de la lutte : nettoyage, services à la personne, restauration, commerce, bâtiment… Il faudrait regarder plus précisément les mouvements qui se sont exprimés dans de très nombreux pays ces derniers mois et peut être y verrions-nous des éléments plus ressemblants que nous le pensons au départ avec notre propre situation : manifestations massives, place des syndicats, grèves politiques…

L’ENJEU SE SITUE AUJOURD’HUI DANS DES TEMPS DIFFÉRENTS

Dans le court et moyen terme, nous continuons à appeler à la grève, à soutenir ceux et celles qui démarrent, parfois aussi sur des revendications propres sur l’emploi ou les salaires, ce qui est possible aussi parce que la retraite résume une vie entière de travail. Mais nous savons que la course de vitesse engagée par le gouvernement nécessite un élargissement des forces face aux débats parlementaires, ordonnances, plus la conférence sur le financement qui s’est ajoutée par suite du compromis avec CFDT. La première manche, engagée par la reconductible, a ébranlé le pouvoir sans le faire lâcher. Le mouvement pour gagner le retrait de la retraite à points doit donc viser plus haut en grève, si le travail de conviction parvient à gagner plus de secteurs, en manifestations plus massives, dans tous les cas en continuant le travail de conviction sur le fond pour donner confiance. Il est possible de s’appuyer aussi les formes particulières qu’a pris le mouvement : une place importante, et qui s’est construite rapidement de liens interprofessionnels, sous formes de contacts entre secteurs en lutte, d’AG interpro qui ont été, avec les intersyndicales locales ou de secteurs, le relai d’actions de solidarité, de blocages, AG de travailleur.euses dans des secteurs particuliers, comme le monde associatif ou le numérique. L’ancrage local a été décisif pour permettre la réalisation de très nombreuses initiatives, lors ou en dehors des journées d’action, avec une grande créativité : les marches aux flambeaux, les jets ou dépôts d’outils de travail, la reprise de la chorégraphie et du chant féministe « à cause de Macron » lancé par Attac et d’autres chants, chorégraphies, hakkas… Les organisations syndicales nationales ou locales n’ont pas toutes été engagées dans ces initiatives mais des forces locales ont été assez présentes pour les relayer, en faire des modèles dans d’autres endroits… Tout cela participant d’un dynamisme considérable. Il faut souligner aussi, au-delà des convergences d’un côté ou de l’autre avec les Gilets jaunes, le fait que certains ronds-points aient été repris dans cette période n’est pas anodin. La question des rebonds dans les semaines qui viennent est toujours à l’ordre du jour. Le mouvement n’est pas fini, la façon dont peut se combiner la crise sociale avec une crise politique est déterminante.

L’ISSUE DE LA BATAILLE SERA ESSENTIELLE

Il y a différents moyens de marquer des points dans une bataille : le retrait est essentiel et nous le voulons ; nous n’avons pas obtenu de concessions majeures, de report ou de suspension pour la mise en place du système lui-même (pas seulement pour les individus). Si les concessions sectorielles, encore non définitives, en particulier à traduire dans les ordonnances, ne sont pas satisfaisantes, elles sont néanmoins le fait des grèves menées par les secteurs mobilisés et de la crainte qu’en a eu le gouvernement. Nul syndicat de compromis ne sera légitime à les revendiquer. Elles sont largement insuffisantes et insatisfaisantes car le projet fait système et constitue une remise en cause du modèle de sécurité sociale. Nous devons aussi être conscient.es que l’enjeu des retraites est européen. Il est essentiel pour les populations et s’est invité lors de toutes les échéances électorales en Europe du Sud en particulier. Il ne s’agit pas de faire confiance à des échéances électorales pour résoudre une situation que nous n’aurions pas réussi à transformer socialement, mais de se fixer des objectifs permettant aussi de faire durer le conflit le plus longtemps possible.

AU-DELÀ, UN ENJEU POUR LE SYNDICALISME

Le mouvement des Gilets jaunes a été une alerte, montrant que la lutte des classes pouvait passer en dehors des organisations syndicales. Mais cela a des conséquences aussi : si celles-ci n’en prennent pas la mesure et ne tentent pas, maintenant et ensuite, de résoudre les difficultés qui nous sont communes, c’est le syndicalisme comme force de transformation sociale qui sera mis sur le côté. Ces deux années ont montré la capacité de résistance, de colère qui s’est exprimée contre les formes de gouvernement et les politiques économiques. Cette continuité est une chance à saisir pour élargir le combat, et gagner implique sans doute de faire avancer des convergences entre les personnes dans des cortèges mais aussi entre les revendications : justice sociale, fiscale, écologique, démocratie. Il faudra aussi prendre le temps d’une discussion entre toutes les forces syndicales qui se réclament de la transformation sociale, sur la manière de renforcer le syndicalisme aujourd’hui. Cela concerne l’implantation dans les secteurs difficiles, le travail commun sur le chômage et la précarité, en défense des travailleurs.euses dans papiers… Mais aussi les secteurs où les pratiques communes peuvent permettre de convaincre plus de monde de rejoindre le combat syndical. Le renforcement de chaque organisation, adhérent.e par adhérent.e, n’est pas suffisant aujourd’hui ; il montre ses limites, même si les organisations sont renforcées en ce moment. Il n’est pas convaincant non plus pour les jeunes, habitué.es aux formes de mobilisation plus affinitaires, en réseaux… Il faut redonner de la dynamique pour répondre à cette situation où les pouvoirs veulent renvoyer le syndicalisme au rôle de collaborateur local et marginal, le transformer et le réunir. Rien n’est prêt aujourd’hui pour des regroupements de forces mais ce serait un signe positif à donner au monde du travail que de pouvoir montrer ce que nous sommes capables de tirer comme leçons de nos difficultés actuelles.

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Verveine ANGELI

Verveine Angeli est membre du Secrétariat national de l’Union syndicale Solidaires