La Police durant la Commune
Issu des très nombreuses informations publiés par Les Amies et Amis de la Commune, à travers sa revue, son site Internet, des brochures, cet article est consacré à la police durant cette période. A propos de la justice, on pourra se reporter à Patrick Le Moal, « Commune de Paris : quelle justice en Révolution ? », Les utopiques n°18, éditions Syllepse, hiver 2021.
Créée en 1882 par les communard⸳es de retour d’exil, l’association des Amies et Amis de la Commune de Paris (1871) est la plus ancienne des organisations du mouvement ouvrier français. Elle perpétue les idéaux de la Commune et fait connaître son œuvre prémonitoire : école laïque, séparation de l’église et de l’état, interdiction du travail de nuit, émancipation des femmes, autogestion des entreprises… Un idéal d’une actualité brûlante dans un monde inégalitaire, dominé par le pouvoir de l’argent. L’association agit :
– pour faire connaître cette passionnante expérience de la démocratie ;
– pour savoir ce que fut la vie des communard⸳es ;
– pour mieux découvrir ce moment important de notre histoire, depuis toujours caché, falsifié, dénigré parce qu’il fit très peur au pouvoir de l’argent.
![Décret du 29 mars 1871 : « Tous les citoyens valides font partie de la Garde nationale » [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/tous-les-citoyens-valides-font-partie-de-la-garde-nationale.webp)
Dès le 18 mars au soir, les blanquistes Émile Duval puis Raoul Rigault investissent la Préfecture de Police. Ce dernier réorganise l’institution sur des bases analogues à celles du défunt Empire. Les postes de direction sont confiés à des proches, tous blanquistes. Les postes de commissaires et d’inspecteurs de quartiers sont également attribués à des camarades politiques, dans la mesure du possible, dont le volontarisme ne suffit pas toujours, il s’en faut, à pallier l’inexpérience. En revanche, c’est bien moins vrai pour les postes subalternes où, carence en personnel oblige, d’anciens employés sont maintenus en place. Quoi qu’il en soit, les services sont reconstitués et, sous la houlette de Rigault, chacun est à pied d’œuvre. La Commune se préoccupe davantage de garantir la liberté individuelle que d’organiser la police. Si l’on s’en tient aux principes, la Commune professe que la police doit être faite par les citoyens eux-mêmes. Chaque quartier doit élire des commissaires et surveiller leur travail, le bureau central, ex-préfecture de police, n’étant là que pour coordonner les renseignements. Ce système est difficile à mettre en œuvre en temps de guerre. Il permet à Versailles de truffer de ses agents tous les services, en même temps qu’il permet d’accuser les délégués à la Sûreté générale aussi bien d’abus que d’incapacité. Il semble, en tout cas, que ce soit cette dernière qui l’ait emporté, bien que la plupart des témoignages s’accordent à reconnaître que les rues de Paris ne furent jamais aussi tranquilles que durant la Commune. Le maintien de l’ordre est chose relativement aisée, aussi longtemps que règne un consensus sur les notions d’ordre et de désordre, de crime et de délit et du sort à réserver à leurs auteurs. Dans la première quinzaine de l’insurrection, l’entente s’établit sans grande difficulté : il s’agit avant tout d’assurer la tranquillité publique, de veiller à la sécurité des biens et des personnes. À ce programme convenu, sinon banal, s’ajoute une tentative – vaine et un tantinet hypocrite – de moraliser la cité et ses mœurs : on interdit les jeux de hasard et la mendicité, on poursuit et réprime l’ivrognerie, le vagabondage et la prostitution. Les arrestations se multiplient en conséquence, la plupart du temps éphémères ; de fait on élargit à peu près aussi facilement que l’on écroue, dans cette période.
![Décret du 14 avril 1871 : « Il n’importe pas moins d’empêcher tout acte arbitraire ou attentatoire à la liberté individuelle » [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/il-nimporte-pas-moins-dempecher-tout-acte-arbitraire.webp)
Au début d’avril, l’échec retentissant de la marche sur Versailles, change radicalement la donne. Paris se voit assiégé pour la seconde fois et, ce faisant, en proie à l’espionnite. Afin de protéger la Révolution menacée, on traque sans répit ses ennemis ou, à tout le moins, ceux que l’on tient pour tels, au premier rang desquels le clergé catholique, les gendarmes, les anciens sergents de ville et leurs épouses, les réfractaires au service actif dans la Garde nationale, obligatoire pour les hommes de 19 à 40 ans. Les individus n’appartenant pas à ces catégories mais suspectés d’hostilité au nouveau gouvernement ou de complicité avec Versailles ne sont pas davantage épargnés. Le nombre d’incarcérations croît de façon exponentielle, assorti de la mise au secret des détenus jugés dangereux. Cette politique répressive n’est pas du goût de tous et les premiers conflits sourdent à l’Hôtel de Ville. Théoriquement, la Préfecture est placée sous la tutelle de la Commission de Sûreté générale, nommée par les élus du Conseil communal et censée donner ses directives en matière de police. Les membres de la Commune accusent Rigault d’outrepasser ses prérogatives en prenant initiatives et décisions sans en référer à l’Assemblée. Des voix s’élèvent contre les violations répétées de la liberté individuelle, les emprisonnements arbitraires, le recours abusif au secret pour les détenus. Rigault, excédé, tonne : Nous ne faisons pas de la légalité, nous faisons de la révolution ! Le 14 avril, le jeune délégué à la justice, Louis Eugène Protot, tente de limiter le pouvoir de la commission de la Sûreté générale, à l’aide du décret suivant :
La Commune de Paris,
Considérant que s’il importe pour le salut de la République que tous les conspirateurs et les traîtres soient mis dans l’impossibilité de nuire, il n’importe pas moins d’empêcher tout acte arbitraire ou attentatoire à la liberté individuelle.
décrète
Art. 1er. Toute arrestation devra être notifiée immédiatement au délégué de la Commune à la justice, qui interrogera ou fera interroger l’individu arrêté, et le fera écrouer dans les formes régulières, s’il juge que l’arrestation doive être maintenue.
Art. 2. Toute arrestation qui ne serait pas notifiée dans les vingt-quatre heures au délégué de la justice sera considérée comme une arrestation arbitraire, et ceux qui l’auront opérée seront poursuivis.
Art. 3. Aucune perquisition ou réquisition ne pourra être faite qu’elle n’ait été ordonnée par l’autorité compétente ou ses organes immédiats, porteurs de mandats réguliers, délivrés au nom des pouvoirs constitués par la Commune. Toute perquisition ou réquisition arbitraire entraînera la mise en arrestation de ses auteurs.
Paris, le 14 avril 1871
Non contents de baisser pavillon, ses contradicteurs renforcent ses pouvoirs en désignant Rigault, le 26 avril, procureur de la Commune. Forte d’une large autonomie d’action, la Préfecture tend à devenir le centre directeur de facto de la police communaliste. Ses dirigeants se désintéressant de la gestion des problèmes de droit commun, ils s’en déchargent sur le chef de la Sûreté, Philippe Cattelain, qui remplit honnêtement sa tâche à ce poste qu’il n’avait pas brigué. Il s’efforce de « nettoyer Paris des malfaiteurs » en réhabilitant la fonction d’indicateur et en améliorant l’exploitation des renseignements et en exposant les photographies des personnes recherchées. Les blanquistes de la Sûreté s’ingénient, quant à eux, à mettre sur pied une police politique et à faire de l’institution un véritable contre-pouvoir. Comme l’écrit Gaston Da Costa, substitut de Rigault, « Au milieu d’avril nous possédions une brigade de 200 agents bien disciplinés, deux bataillons en permanence et quatre ou cinq commissaires sérieux. »
![Décret du 6 avril 1871 : « Toute personne prévenue de complicité avec le gouvernement de Versailles sera immédiatement décrétée d’accusation et incarcérée » [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/toute-personne-prevenue-de-complicite-avec-le-gouvernement-de-versailles.webp)
C’est avec ces ressources qu’ils escomptent, à l’orée de mai, renverser la Commune et instaurer une dictature. Le complot n’est pas mis à exécution. Les revers militaires du mois de mai exacerbent les tensions et provoquent une intensification de la répression. Le poison du soupçon ronge la capitale, débouchant sur des arrestations inconsidérées ou intempestives, des perquisitions désordonnées s’accompagnant à l’occasion de vols ou de détournements de fonds. Théophile Ferré après sa nomination comme délégué de la Sûreté le 13 mai, s’applique à contenir certains débordements, mais il légitime la vindicte dont les « suppôts de la réaction » sont l’objet en même temps qu’il institutionnalise le soupçon en étant chargé par le Comité de salut public d’instaurer la carte d’identité obligatoire.
Le 14 mai,
Le Comité de salut public,
Considérant que, ne pouvant vaincre par la force la population de Paris, assiégée depuis plus de quarante jours pour avoir revendiqué ses franchises communales, le Gouvernement de Versailles cherche à introduire parmi elles des agents secrets dont la mission est de faire appel à la trahison.
arrête
Art. 1er. Tout citoyen devra être muni d’une carte d’identité contenant, ses noms, prénoms, profession, âge et domicile, ses numéros de légion, de bataillon et de compagnie, ainsi que son signalement.
Art. 2. Tout citoyen trouvé non porteur de sa carte sera arrêté, et son arrestation maintenue jusqu’à ce qu’il ait établi régulièrement son identité.
Art. 3. Cette carte sera délivrée par les soins des commissaires de police sur pièces justificatives, en présence de deux témoins qui attesteront par leur signature bien connaître le demandeur. Elle sera ensuite visée par la municipalité compétente.
Art. 4. Toute fraude reconnue sera rigoureusement réprimée.
Art. 5. L’exhibition de la carte d’identité pourra être requise par tout garde national.
Art. 6. Le délégué à la Sûreté générale ainsi que les municipalités sont chargés de l’exécution du présent arrêté dans le plus bref délai.
Le Comité de Salut public
![Les utopiques n°16, édition Syllepse, printemps 2021 : « La Commune de Paris, mémoires, horizons » [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/la-commune-de-paris-memoires-horizons.webp)
La création de cette carte d’identité obligatoire apparaît à la plupart des journaux, même favorables à la Commune, comme une intolérable atteinte à la liberté individuelle – « l’idée que l’on puisse exiger de vous, dans la rue et à n’importe quel moment, votre identité, paraissant une aberration tyrannique, l’abus par excellence. » La création de cette carte d’identité restera, compte tenu de l’approche de la semaine sanglante, lettre morte. Ferré fulmine contre le conseil communal qui, selon lui, entrave son action, peste contre les empiètements d’attribution des mairies d’arrondissements qui n’obéissent pas aux ordres émis par la Préfecture. Il envisage après le 15 mai d’embastiller les minoritaires de la Commune, mais face à l’imminence du péril, renonce à son projet. L’heure n’est plus aux récriminations mais à l’union. Le 21 mai la police de la Commune a vécu. Son bilan est pour le moins contrasté. Si elle est parvenue, semble-t-il, à endiguer la délinquance, elle manqua, en matière politique de moyens, de savoir-faire, de coordination et de discernement. Les arrestations, dont le nombre oscille selon les sources, entre 1000 et 4000, furent de toute évidence excessives et souvent dépourvues d’utilité concrète. Tandis que l’on appréhendait des individus somme toute inoffensifs, des espions avérés sévissaient dans les états-majors et les ministères. Les circonstances ne peuvent expliquer à elles seules ces errements. La personnalité et l’attachement au blanquisme de Rigault et Ferré, leur répugnance aux principes libéraux de 1789, leur hébertisme, ne croyant qu’à la force et au coup de main, à la dictature, fût-elle révolutionnaire, ont également joué. Blanqui disait de Rigault qu’il « était né préfet de police. »
⬛ Les Amies et Amis de la Commune de Paris 1871
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