L’ubérisation au service de la grève – Renouvellement conflictuel et syndical dans la livraison de plateformes
Lorsqu’on s’intéresse aux mouvements de travailleur.ses, on arrive assez rapidement à ce constat : les grèves se font de plus en plus rares. Les enquêtes le confirment : on observe une baisse globale de la récurrence et de la durée des grèves. Un ensemble de raisons sont invoquées : précarisation de la main d’œuvre, faiblesses des organisations syndicales, montée de l’individualisme, éclatement des collectifs de travail etc. Les reconfigurations contemporaines du capitalisme aggraveraient ce phénomène ; parmi elles, l’« ubérisation ».
Militante syndicale de l’Union syndicale Solidaires, membre de SUD Education Nord, Chloé Lebas est docteure en science politique et Attachée temporaire d’enseignement et de recherche à l’Université de Lille. Elle travaille sur les mobilisations contemporaines de travailleur.ses de secteurs du numérique et sur le syndicalisme. Elle a co-dirigé avec Willy Gibart un ouvrage sur les coopératives et le syndicalisme, paru aux éditions du Bord de l’eau et intitulé Défendre les travailleur·euses en gérant les entreprises ? Quand syndicats et coopératives se rencontrent (2025).
![Appel intersyndical lors du confinement lié à la pandémie de COVID-19. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/appel-intersyndical-lors-du-confinement-lie-a-la-pandemie-de-covid-19.webp)
Les travailleur‧ses ubérisé‧es comme les chauffeur‧ses VTC ou les livreur‧ses – qui travaillent sous le statut d’auto-entrepreneur par l’intermédiaire de plateformes de « mise en relation », en réalité donneuses d’ordre – semblent particulièrement peu enclins à recourir à la grève. La grève est d’autant plus improbable dans ces secteurs qu’elle s’est historiquement développée à l’issue de la collectivisation du travail au sein de l’usine manufacturée ; tout le contraire de ces travailleur‧ses « indépendant‧es », atomisé‧es et autonomes. Pourtant, rien que sur la période entre le 2ème et le 3ème confinement (décembre 2020 – mai 2021), une trentaine de grèves ont eu lieu à l’initiative de livreur‧ses de plateformes. Comment expliquer la récurrence de ces conflits ? Un deuxième fait étonne : non seulement les grèves sont nombreuses mais elles ont lieu dans de véritables « déserts syndicaux ». Les grèves interviennent généralement là où des syndicats sont implantés, notamment parce qu’elles sont le fruit d’un travail de cadrage et de structuration des contestations par leurs membres [1] (McAdam, McCarthy, Zald, 1996). Or, dans le secteur de la livraison de plateformes, la présence syndicale n’est pas antérieure aux mobilisations. Les organisations destinées à représenter les travailleur‧ses se construisent au fil des actions collectives, à l’issue d’initiatives individuelles, suivant des logiques propres à la conflictualité en vigueur dans les secteurs analysés. Cette dynamique n’est pas nouvelle : Michelle Perrot a déjà montré, dans son étude des grèves au 19ème siècle, que celles-ci précèdent souvent les organisations syndicales dans l’industrie naissante [2].
![Campagne pour une grève des lirveur‧ses Uber Eats, en 2023. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/campagne-pour-une-greve-des-lirveurses-uber-eats.webp)
L’importance de la grève parmi les livreur‧ses, pourtant précaires et atomisé‧es, et son rôle dans le déploiement syndical dans ces secteurs semble donc augurer une forme de renouvellement de la conflictualité. Cet exemple permet de rompre avec des formes défaitisme concluant à l’obsolescence de la grève ou à l’incapacité des syndicats à s’adapter dans le capitalisme numérique. En retraçant la genèse des conflits et de la structuration syndicale du secteur de la livraison de plateforme, on constate que les organisations (para)syndicales du secteur de la livraison sont nées des mobilisations, pour encadrer ces initiatives « spontanées », accompagner les mobilisations mais aussi comme structures d’encadrement.
Des premières initiatives individuelles pour organiser les travailleur‧ses
La première organisation à prétendre organiser les livreur‧ses et à porter leur parole dans l’espace médiatique et politique est le CLAP (Collectif autonome des livreurs de Paris). Fondé officiellement le 15 mars 2017, on peut considérer qu’il est né d’une grève survenue ce jour-là. Un appel à la déconnexion massive circule sur les réseaux sociaux parmi les livreur‧ses et se conclut par un rassemblement sur la place de la République, à Paris. En l’absence d’organisateur‧trices identifié‧es de cette « grève spontanée », les livreur‧ses se dispersent et une infime partie part en manifestation sauvage, sans véritable but. Face à ce qui est considéré comme un échec, plusieurs livreur‧ses regrettent le manque d’organisation.
Eliot, alors étudiant en anthropologie et militant actif au NPA et au syndicat étudiant UNEF [3], en fait partie. Il raconte avoir été convaincu ce jour-là de la nécessité d’un syndicat pour structurer les mouvements de protestation des livreur‧ses. Il prend donc l’initiative de lancer l’appel sur le groupe Blocus Paris Banlieue, qui rassemblera les fondateurs du Collectif, supposant qu’il y trouverait des étudiant‧es livrant à côté de leurs études. Il n’est pas le seul à l’initiative de la création d’un collectif, puisqu’il a contacté en parallèle Fabrice, qu’il identifiait alors – sur conseil d’autres livreur‧ses « un peu convaincus de se bouger » – comme « le chef des livreur‧ses mobilisé.es de France ». Fabrice est alors une figure incontournable parmi les livreur‧ses, fort de son ancienneté en tant que coursier et de sa position centrale dans l’impulsion de précédentes mobilisations et collectifs. Dès 2015, alors qu’il est coursier pour l’entreprise Tok Tok Tok (fermée depuis), il lance, à la suite des recommandations d’un ami juriste, une série de plaintes au conseil des prud’hommes pour dénoncer du travail dissimulé. Il a également une longue expérience auprès de diverses plateformes (Take Eat Easy, Deliveroo), au sein desquelles il a observé les mêmes dynamiques de précarisation. Enfin, il a connu un « licenciement » par Deliveroo, à la suite d’un incident. Il se considère lui-même comme le « porte-parole des premiers livreurs en lutte » et anime de nombreux groupes Facebook regroupant des livreur‧ses. Il est important de souligner que, dans le cas des livreur‧ses, les communautés en ligne [4] jouent un rôle dans la constitution d’un collectif de travail. Les réseaux sociaux sont le premier mode de constitution de collectifs, à la fois en mettant en relation des individus les uns avec les autres et en faisant circuler des discours qui donnent forme à une parole des livreur.ses, mais aussi à ceux qui la portent.
En parallèle, se créé un syndicat CGT des livreur‧ses à vélo à Bordeaux ; cette initiative semble répondre à une logique similaire d’impulsion de la part d’un entrepreneur de mobilisation, à l’issue de plusieurs expériences contestataires décevantes. À la suite de la chute de Take Eat Easy, des réunions – annoncées là aussi sur les groupes Facebook de livreur‧ses – s’organisent dans le magasin de vélo appartenant à un ancien livreur, et une association appelée « Coursiers indépendants bordelais » est créée. Là encore, les réseaux sociaux jouent un rôle central dans la rencontre de jeunes hommes (et quelques femmes) alors passionné‧es de vélo. À cette époque, les sociabilités professionnelles et la pratique du vélo semblent au cœur des identifications à l’activité de coursier‧e et c’est autour des réseaux cyclistes que s’organisent les temps collectifs desquels les premières contestations émergent, davantage sur le mode de l’association professionnelle ou de la corporation de métier que du syndicat. Parmi eux, Arnaud, tout juste diplômé d’un master d’Humanitaire, devenu livreur faute d’emploi, est déçu de cette association qu’il juge peu démocratique et allant à l’encontre des intérêts des coursier‧es. Il explique la création d’un syndicat CGT comme relevant d’une forme de hasard, puisqu’il serait passé devant les locaux de Force Ouvrière (FO) à vélo et, après avoir été éconduit, se serait tourné vers la CGT, dont les locaux sont aussi dans le centre de la ville. Le fait qu’il se tourne de lui-même vers des syndicats contredit l’hypothèse selon laquelle les livreur‧ses seraient spontanément méfiant‧es vis-à-vis des syndicats traditionnels. En réponse, le responsable du secteur revendicatif de l’Union départementale de Gironde, ancien postier, met à disposition du groupe de livreur‧ses les locaux de la Bourse du travail et propose que l’UD finance l’impression de tracts ou certains déplacements.
D’autres syndicats CGT se créeront ensuite, notamment celui de Lyon, à l’initiative de Yann, étudiant en master de science politique. Il rejoint l’une des structures locales du Comité national des travailleurs privés d’emploi et précaires (CNTPEP-CGT), qui est alors le seul endroit où il peut se syndiquer en tant que livreur, dans la mesure où il n’existe aucune structure dédiée. Socialement disposé à ce type d’engagement – par les dispositions politiques transmises au sein de la famille, ses sociabilités militantes nouées à l’Université et son capital scolaire –, Yann devient rapidement un animateur actif du Comité chômeurs et précaires. Lorsqu’un livreur passe sur un piquet de grève pour prendre contact avec la CGT, les membres du comité l’orientent vers lui. Ils participent, avec des camarades des Jeunes communistes dont Yann est aussi membre, à l’organisation d’une assemblée générale qui rassemble une cinquantaine de livreur‧ses et organisent des collages pour appeler à un rassemblement, menant ainsi à un premier débrayage en 2019. Du fait des liens entre Jeunes communistes et l’une des Unions locales de Lyon, Yann a un accès facilité aux locaux de l’UL, ce qui permet l’organisation de réunions et sa nomination rapide au sein du Bureau.
Ces différentes initiatives, perçues a priori comme le résultat d’entreprises individuelles et présentées comme telles par certains protagonistes, reposent en réalité sur un ensemble d’infrastructures collectives préexistantes, comme des associations, des organisations politiques et étudiantes, ou encore des réseaux de sociabilités professionnelles et numériques.
Des organisations en retrait qui accompagnent les mobilisations
Ces prémices d’organisation – au sein d’un collectif, d’une Union départementale ou d’un comité local – sont encore éparses et peu formalisées. L’existence de ces collectifs provient de constats concernant les mobilisations vécues, que les livreur‧ses organisé‧es jugent alors désorganisées et peu efficaces. En effet, si des protestations spontanées éclatent alors régulièrement, au gré des changements de tarifications, elles restent généralement localisées et ponctuelles. Les « leaders » à l’initiative de ces mouvements se désengagent généralement en l’absence de débouchés immédiats à l’action collective. La volonté des fondateurs des collectifs de livreur‧ses est alors de structurer et d’organiser les coursier‧es, que ce soit pour pallier l’absence d’une figure de leader identifié qui permettrait une action coordonnée – par souci donc d’obtenir des moyens matériels menant à l’action –, ou pour rompre avec une forme d’individualisme. Par exemple, Eliot justifie la création du CLAP par la nécessité d’apporter une organisation logistique et matérielle, importée de pratiques militantes qu’il a lui-même expérimentées au NPA et à l’UNEF : « C’était relou de faire un rassemblement et qu’il n’y ait pas de sono, qu’il n’y ait pas de mégaphone, drapeaux, pancartes, même pas un tract à distribuer aux gens et même pas d’ordre de bataille entre guillemets quoi. Finalement tous les livreurs se sont dispersés, y avait une dizaine de gauchistes qui sont partis bloquer des restos, une trentaine qui sont repartis chez eux et le reste en fait qui ont recommencé à livrer parce qu’il n’y avait aucun plan de bataille de proposé. » [5]
![Lors d’une manifestation interprofessionnelle à Paris, en 2021. [M. Jegat]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/lors-d-une-manifestation-interprofessionnelle-a-paris-en-2021.webp)
Pour Fabrice, il s’agit davantage de pouvoir pérenniser et d’envisager sur le temps long les luttes collectives. L’initiative de création du CLAP répondrait à des exigences d’instauration de long terme. Cependant, à leur création, les initiateur‧trices des collectifs se voient davantage comme les accompagnateur‧trices des colères, recueillant le ras-le-bol à chaque changement de tarification ou de suppression de primes, et fournissant les ressources pour se faire entendre. La position du syndicat et du collectif est donc davantage une position de retrait, justifiée par les plus militant‧es au nom de l’auto-organisation des luttes, toujours sur fond de sentiment d’illégitimité et de peur des accusations de récupération par les syndicats traditionnels, particulièrement à la CGT.
L’action de ces organisations, qui ont prétention à structurer les livreur‧ses, n’a pas visé à impulser les mobilisations, mais uniquement à accompagner l’expression de griefs de leurs collègues, au moment où ceux-ci le décident, sans réel travail quotidien d’aide à la formulation ou à la conscientisation des livreur‧ses. Le rôle des organisations est pensé a minima, et assumé comme étant dépendant du tempo donné par la plateforme. Pour Arnaud, il s’agit d’être prêt‧es à réagir au bon moment : « On s’entraîne, tu vois, à être un petit groupe qui fonctionne bien et on s’est dit c’est la plateforme qui va donner le tempo : la plateforme elle baisse les tarifications, elle vire des gens et nous on va être présents sur les réseaux sociaux, bah on va pas être lourds par contre quand y a plein de gens qui commencent à gueuler tous en même temps, on fait ‘‘yo salut y a un syndicat, on organise une réunion, si vous gueulez nous on vous aide, on va les faire chier’’ et ça marche comme ça à chaque fois tu vois ». [6] Les mobilisations s’adaptent donc au rythme des réformes impulsées par les plateformes, lesquelles sont finalement davantage décisionnaires du calendrier des mobilisations que les livreur‧ses engagé‧es.
Une évidence des grèves parmi les livreur‧ses : des syndicats pour renouveler, initier et encadrer les conflits
Qu’est-ce qui permet les grèves ? Les diverses mobilisations ayant rythmé l’industrie de la livraison depuis ses débuts illustrent la manière dont des mécanismes sociaux initialement défavorables à des engagements contestataires se trouvent convertis en déterminations à l’action [7]. Si l’absence d’un lieu de travail commun peut être vue comme un frein à la grève, la confusion entre espace de travail et espace public peut au contraire se révéler comme un atout, puisqu’il est dans ce cas possible de débrayer dans la rue, en dehors donc de toute surveillance managériale, tout en facilitant l’implication de soutiens extérieurs. Le statut d’indépendant ne serait pas vraiment une entrave, mais plutôt l’une des conditions permettant des engagements souples et autonomes des organisations syndicales, en raison d’un cadre juridique moins contraignant pour l’arrêt de travail que le salariat, puisque celui-ci ne nécessite pas de préavis de grève.
On observe donc de nombreuses mobilisations « spontanées » à l’initiative d’un‧e meneur‧se ponctuel‧le, pour lesquelles l’absence de culture militante des participant‧es permet de contourner des formes de défaitisme, puisqu’ils et elles se lancent dans la bataille sans avoir connu de défaites par le passé, au contraire donc de militant‧es plus aguerri‧es. Ces mobilisations, qui revendiquent avant tout des changements concrets à la marge (la fin de l’embauche massive [8], l’octroi de primes) sont cependant souvent de courte durée. À l’image des journées de grève du secteur privé, elles durent rarement plus de deux jours. Cependant, la recension de ces grèves montre la centralité de ce mode opératoire dans le répertoire d’action collective, au point d’en faire une quasi-évidence.
Au fil du temps, il semble que les organisations prennent de plus en plus l’initiative de lancer des grèves au sein de ces secteurs. La position de retrait initiale est progressivement abandonnée et les livreur.ses structuré.es au sein de collectifs ou de syndicats finissent par entreprendre de fait des mobilisations collectives. Ainsi, concernant les villes au sein desquelles ces organisations sont présentes depuis plusieurs années, comme Paris, Lyon ou Bordeaux, les journées de grèves sont principalement menées à leur initiative. A Lyon, les grèves prennent dès le départ des formes plus classiques, ce qui est cohérent avec le profil de ses membres fondateurs, attachés à des modes structurés d’organisations et acculturés à la culture CGT. Les conflits sont préparés en avance à l’aide de tractages ou de débrayages, et ils ont souvent lieu autour de dates de mobilisations nationales au niveau des livreur.ses, de mobilisations interprofessionnelles ou de phases de négociations quand celles-ci existent.
L’enjeu pour les meneur‧ses de grèves est alors de renouveler les formes de la grève, afin de l’adapter aux réalités du travail de livraison et de contourner les nombreux obstacles imposés par le management. Au-delà d’un arrêt de travail collectif concerté, la grève prend bien souvent la forme de blocages de restaurants, ou a minima de barrages filtrants, pour empêcher les livreur‧ses de réceptionner leurs commandes. Ces piquets peuvent parfois se traduire par des confrontations virulentes, qui se traduisent par des insultes ou le vol de commandes – souvent mangées – pour empêcher la livraison. Les collectifs et les organisations accompagnant ces mouvements mettent en place un répertoire d’action varié pour pallier la faiblesse de la grève. Les membres du CLAP privilégient ainsi progressivement le blocage des cuisines Roo Editions, cequi leur permet de bloquer un volume assez conséquent de la production en ne mobilisant qu’une vingtaine de militant‧es et de grévistes. De plus, face à la difficulté à établir un rapport de force direct par la grève, les militant‧es du CLAP cherchent un fort soutien dans les médias et sur les réseaux sociaux. Les grévistes développent également des formes de solidarité avec d’autres acteurs de la livraison, comme les restaurateur‧trices ou même les client‧es, à qui il est demandé de soutenir le mouvement en refusant de recourir aux plateformes lors de soirées stratégiques marquées par un fort afflux de commandes (pendant la Coupe du monde, la Saint Valentin, etc.). Cet appel aux client‧es est devenu particulièrement répandu durant la pandémie, le CLAP les enjoignant à ne pas commander pour ne pas mettre en danger les livreur‧ses.
Ces formes d’actions collective – innovantes mais fortement structurées autour de ressources extérieures – imposent aux organisations d’endosser un autre rôle : celui d’encadrantes des mobilisations. En effet, la grève offre à ses participant‧es la possibilité de se « retotaliser » en tant que personne, en leur permettant d’employer sur leur lieu de travail des savoirs et des savoir-faire à côté, écartés dans l’exercice quotidien de leur profession. Or, les innovations proposées par le CLAP ne mobilisent pas tant des savoir-faire à côté qu’elles permettent des comportements déviants et des écarts des rôles assignés au travail, comme le jeu ou le vol. En ce sens, les actions de blocage des restaurants ou des bureaux du siège social de l’entreprise à Paris permettent à des livreur‧ses de manifester les formes de violences auxquels ils et elles ont souvent été socialisé‧es, surtout parmi les jeunes urbains issus de l’immigration [9], et qui doivent être contenues lors de l’activité, quitte à essuyer des insultes ou des comportements déplacés de la part de client‧es ou de conducteur‧trices sur la route. Or, les leaders syndicaux, pour une partie, tentent de prévenir ces comportements afin de préserver le capital sympathie du mouvement, que ce soit par des rappels à l’ordre ou en proposant une « gamification » du répertoire d’action permettant de canaliser les comportements jugés déviants. Le travail d’encadrement des grèves a déjà été documenté par la littérature sur les syndicats comme structures d’encadrement des mobilisations, et notamment des grèves. Chez Baptiste Giraud, ce travail est celui de responsables syndicaux‧ales expérimenté‧es, qui « donnent les clés » à des syndicalistes peu acculturé‧es à cette pratique, tout en restant prudents quant à la faisabilité et l’efficacité de ces grèves, qui ne constitueraient finalement qu’une option « de dernier recours » [10].
![Vers l’institutionnalisation des relations professionnelles ? Lors de ces élections, le taux de participation a été de 3,90%. Parmi ces suffrages exprimés, l’Union syndicale Solidaires a recueilli 10,27% des voix, arrivant à la 3ème place, derrière Union-Indépendants (37,15%) et la CGT (21,80%) et devant 7 autres organisations, dont le CLAP (6,36%), FO (5,32%), la CFTC (4,20%), CNT-SO (1,50%) et UNSA (1,17%). [Solidaires]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/votons-pour-faire-entendre-nos-voix.webp)
De leur côté, les militants de la CGT Livraison à deux roues de Lyon refusent des formes de délégation de la grève : s’ils sont souvent à l’initiative de conflits et de dates nationales, préparées plusieurs semaines en avance sur le mode syndical classique, ils refusent de « faire à la place » des livreur‧ses. Fidèles à la tradition cégétiste consistant à considérer la syndicalisation comme une démarche volontariste issue de l’engagement des travailleur‧ses et non comme contrepartie d’une démarche d’assistance, ils considèrent que ce sont les livreur‧ses qui doivent décider eux-mêmes de leur mode d’action, de leurs revendications et des stratégies collectives à mettre en œuvre. Cette vision valorise ainsi l’autonomie et l’auto-organisation des travailleur‧ses, en mettant à distance des formes assistancielles décriées et souvent attribuées aux autres organisations syndicales, comme la CFDT. Par ailleurs, les militant‧es rappellent régulièrement aux livreur‧ses l’utilité de la grève, alors qu’ils et elles débattent fréquemment sur des espaces virtuels de méthodes alternatives à celle-ci, jugées plus efficaces.
Conclusion
La centralité de la pratique gréviste est donc porteuse d’ambivalence : qu’elle soit « spontanée », hors des organisations, ou au contraire considérée comme étant l’apanage des organisations syndicales, la grève est fréquemment questionnée dans son efficacité. Sa centralité, loin d’être acquise pour toustes, reste non seulement le fruit d’un travail de la part des divers entrepreneurs de mobilisations, mais aussi un travail multiforme, tant ces derniers ne partagent pas la même conception de la grève. Si le refus de commande peut être assimilé à une grève, d’autres considèrent qu’il doit nécessairement être assorti de piquets, voire de blocages de restaurants, afin de permettre une plus grande visibilité et d’entraîner d’autres acteurs et actrices dans l’action. Les militant‧es syndicaux, dont les organisations sont nées de l’accompagnement de mobilisations, endossent le rôle d’animateur‧trices de grève et participent à entretenir des conflits « spontanés » pour les faire perdurer et espérer obtenir des victoires grâce à ce travail de long terme. Le recours à la grève semble cependant aujourd’hui compromis par la progressive institutionnalisation des relations professionnelles du secteur et par le soutien de l’Etat aux entreprises de plateformes [11].
⬛ Chloé Lebas
[1] McAdam, McCarthy et Zald, Comparative Perspective on Social Movements. Political Opportunities, Mobilizing Structures, and Cultural Framings, Cambridge University Press, 1996
[2] Michelle Perrot, Les ouvriers en grève. Tome 1, éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2001. doi:10.4000/books.editionsehess.135.
[3] Union nationale des étudiants de France, syndicat historiquement majoritaire parmi les étudiant‧es, fondée en 1907.
[4] Michael David Maffie, « The Role of Digital Communities in Organizing Gig Workers ». Industrial Relations: A Journal of Economy and Society 59(1), 2019. doi:10.1111/irel.12251.
[5] Entretien avec Eliot, 25 ans, ancien livreur et étudiant, Nanterre, le 8 avril 2019.
[6] Entretien avec Arnaud, 30 ans, ancien livreur de plateforme et livreur pour Coursiers bordelais, fondateur du SCVG, Bordeaux, le 11 avril 2019.
[7] Annie Collovald et Lilian Mathieu, « Mobilisations improbables et apprentissage d’un répertoire syndical », Politix n° 86(2), 2009. doi:10.3917/pox.086.0119.
[8] Dans un système où le marché du travail est régulé par la rencontre entre l’offre et la demande de travail, les travailleur.ses ont tendance à souhaiter la limitation des embauches pour s’assurer un revenu minimal. A ce sujet, et pas seulement, voir Chloé Lebas, « Forçats du bitume et ouvriers du jeu vidéo en grève. Nouvelles formes d’actions collectives dans le capitalisme numérique », thèse de doctorat, Lille, 2025. https://theses.fr/s331743
[9] Abdellali Hajjat, Les frontières de l’“identité nationale” : l’injonction à l’assimilation en France métropolitaine et coloniale, éditions La Découverte, 2012.
[10] Baptiste Giraud, Réapprendre à faire grève. La lutte syndicale à l’ère du précariat, Presses universitaires de France, 2024.
[11] Matthieu Vicente, « Les droits collectifs des travailleurs de plateformes : étude sur le champ d’application personnel des droits collectifs dans le contexte des plateformes numériques », thèse de doctorat, Strasbourg, 2022. https://theses.fr/2022STRAA006.
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