Une grève à travers « La Révolution prolétarienne »

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La Révolution Prolétarienne. La revue qui n’a pas observé le mouvement ouvrier mais qui l’a vécu, éditions Syllepse, 2025. [Syllepse]
La Révolution Prolétarienne. La revue qui n’a pas observé le mouvement ouvrier mais qui l’a vécu, éditions Syllepse, 2025. [Syllepse]

Après qu’en octobre dernier, la réquisition eut arrêté le mouvement revendicatif des cheminots, nous écrivions ici même qu’il faudrait bien, tôt ou tard, surmonter cet obstacle, ou bien avouer que le droit de grève n’existait plus en fait. Les mineurs l’ont surmonté vaillamment ; ils ont démontré que la réquisition était une arme de carton. C’est une grande leçon que personne n’oubliera.

Le 1er mars 1963 sera une date de l’histoire ouvrière. Si nous ne nous trompons pas, c’est la première fois que des travailleurs dédaignent en masse la réquisition, affirmant à la fois leur force et leur liberté. Le journal Les Échos rappelait, dans son numéro du 8 mars, que la réquisition avait été employée pour la première fois – et déjà contre les mineurs – au cours de la grève qui a suivi la catastrophe de Courrières, le 10 mars 1906, événement dont notre camarade Émile Menu nous parle encore dans ce numéro. Il ne s’agissait alors – au moins dans l’essai de justification du pouvoir de l’époque – que d’assurer la sécurité et la sauvegarde des installations minières. Mais les mineurs n’ont pas besoin d’être « réquisitionnés » pour cela, étant donné que, tant qu’on ne les a pas poussés à bout, ils se donnent à eux- mêmes cette tâche. La réquisition générale, c’est Aristide Briand, transfuge du mouvement ouvrier, qui l’inaugura contre les cheminots en 1910. Ce fut un moment décisif de la lutte de classes en France. Le pouvoir sortit vainqueur de l’affrontement ; l’ordre de réquisition l’emporta, pour la grande majorité des cheminots, sur le mot d’ordre syndical. Cette défaite ouvrière devait avoir de graves conséquences et se répercuter longtemps, jusqu’en 1914 et au déchaînement de la première guerre mondiale.


Encart publié dans La Révolution prolétarienne (1935). [Coll. CM]
Encart publié dans La Révolution prolétarienne (1935). [Coll. CM]

Toute défaite ouvrière se paie cher. Toute victoire, même partielle, a un long sillage et un écho. […]  Charles de Gaulle médite-t-il sur sa défaite ? Quoi qu’il fasse maintenant et quoi qu’il advienne de cette grève des mineurs, il restera que « les gueules noires » l’ont battu et – ce qui est beaucoup plus important – qu’ils ont tenu en échec le pouvoir d’Etat. Rien, ni personne, ne pourra faire qu’après l’événement, tout soit comme avant, que le rapport des forces n’en soit pas changé. C’est très intéressant et très utile de constater que c’est précisément ce pouvoir-là, ce pouvoir réputé « fort », qui se voit justement méprisé par une corporation primordiale, et dans deux régions qui lui avaient donné beaucoup de suffrages dans les consultations politiques. C’est une de ces ironies dont l’histoire est coutumière. Voilà un pouvoir qui fait de l’État sa seule raison avouée, qui, pour mieux l’adorer, le confond avec un homme, et qui s’y prend si bien qu’il aboutit à en montrer la vanité et la faiblesse ! Il est bon que ce soit dans la bataille sociale, par l’action directe ouvrière contre le capitalisme d’État que cette faiblesse éclate.


Appel à la solidarité avec les mineurs, dans La Révolution prolétarienne n°481, de mars 1963 : « Le versement d’une journée de travail doit être la règle … ». [Coll. CM]
Appel à la solidarité avec les mineurs, dans La Révolution prolétarienne n°481, de mars 1963 : « Le versement d’une journée de travail doit être la règle … ». [Coll. CM]

[…] Il faut savoir terminer une grève. J’écris cette proposition sans guillemets. Je pense, en effet, que de même qu’il faut savoir commencer une grève, il faut savoir la terminer. La formule n’est d’ailleurs pas de Thorez, comme on le dit souvent, mais de Lénine lui-même. Thorez l’a reprise à Lénine pour en faire une application qu’il jugeait opportune (« opportuniste » aurait dit Lénine, qui aimait bien ce mot). Mais tout militant syndicaliste n’a pas besoin de cette référence pour savoir qu’on ne joue pas avec la grève, qu’il y a une stratégie de la grève, qu’il faut effectivement savoir y mettre fin, avant que la volonté d’action ne soit émoussée, pour que les points acquis soient enregistrés et conservés, pour que le programme revendicatif soit satisfait dans la plus grande mesure possible. En dehors de la lutte finale, toute conclusion provisoire d’une bataille sociale est un compromis. […]

Faut-il repenser le syndicalisme ? Nous avons déjà souligné l’absurdité fondamentale d’une telle formule. On ne peut repenser que ce qui est né de la pensée, d’opérations purement intellectuelles […] Au cours de quarante années de luttes sociales, nous avons rencontré et entendu des prophètes ou zélateurs du marxisme, du planisme, de l’abondancisme, de l’utopisme socialiste ou anarchiste, du communisme stalinien ou chinois. Avant de repenser le syndicalisme, qu’ils repensent donc ce qu’ils ont dit et proclamé, qu’ils pèsent honnêtement ce qu’ils furent et ce qu’ils sont…

L’efficacité de la spontanéité ouvrière. On ne repense pas le syndicalisme, car il ne fut jamais, n’est et ne peut être que l’interprétation d’un mouvement spontané. Cette spontanéité ouvrière nous paraît quelquefois redoutable. Elle s’oriente toujours cependant dans le sens de l’histoire. D’abord parce que par définition, elle suppose l’existence d’une collectivité ouvrière, d’une classe ouvrière, qu’elle fait acquérir à celle-ci la conscience de sa force et le sens de l’organisation. Or, cela n’est possible que lorsqu’on a atteint l’étape de l’industrialisation. En paralysant ou interdisant le syndicalisme libre, l’étatisme paternaliste, dictatorial ou totalitaire aboutit dans le processus d’industrialisation à des déséquilibres monstrueux. La faillite du stalinisme n’a peut-être pas d’autre cause. Les démocrates et socialistes des pays sous-développés (Ben Bella, par exemple) gagneraient à s’inspirer de cette expérience … négative.

Mais cette spontanéité, lorsqu’elle est authentique, oblige les dirigeants économiques, techniques, politiques, à résoudre rapidement les problèmes posés par l’industrialisation. Même lorsqu’elle semble contrarier le progrès, elle le favorise en fin de compte. Louzon avait surpris nos lecteurs par cette affirmation paradoxale : « La victoire de 1918 ne fut possible que grâce aux mutineries, de 1917, celles-ci ayant déterminé un changement radical de la stratégie militaire. » Par analogie on pourrait dire que c’est grâce « aux briseurs de machines » du XIXème siècle que se réalisa l’adaptation sociale du machinisme.


Extrait de La Révolution prolétarienne n°481, de mars 1963. [Coll. CM]
Extrait de La Révolution prolétarienne n°481, de mars 1963. [Coll. CM]

Ces observations générales pourraient servir de préambule à une étude du syndicalisme sur le plan international. Aujourd’hui, elles introduiront des enseignements à tirer de la crise « nationale » provoquée par la grève des mineurs et l’agitation dans les services publics (car s’il est une évidence unanimement acceptée, c’est bien la spontanéité de la grève des mineurs. Les syndicats les plus puissants (ceux de la C.G.T.) – au moins leurs dirigeants – ont tenté de la limiter. L’accord final a été discuté passionnément à la base. La « politisation » a joué contre la grève, au départ. Peut- être l’échec spectaculaire de la réquisition explique-t-il des manœuvres d’agents gaullistes exploitant contre les syndicats les insuffisances des accords. C’est encore cette spontanéité qui a imposé une unité d’action, que les politiciens n’ont pas réussi à troubler ou à corrompre. Mais interprète du mouvement spontané, le syndicalisme devrait profiter des révélations qu’il a fait surgir, et des spéculations sur l’avenir qu’il peut inspirer. La vérité, en effet, se dégage des slogans et des mensonges de la politique gouvernementale. Depuis 1958, la production industrielle a augmenté de 36%. Le nombre d’heures de travail n’ayant guère varié, on peut en déduire qu’il s’agit d’une augmentation de la productivité. Or, les salaires nominaux, pendant la même période ont augmenté dans la même proportion, mais la hausse des prix à la consommation (23%) réduit la hausse moyenne du salaire réel à 2% par an. Confirmation de ce que nous avons toujours signalé. Il n’y a aucun parallélisme entre les trois courbes : celle de la production, celle des salaires, celle des prix. La hausse du salaire réel reste nettement inférieure à celle de la productivité. […] La grève des mineurs a déclenché une série de manifestations en chaîne dans les services publics. Des révolutionnaires de bibliothèques en ont conclu à la possibilité d’une grève générale insurrectionnelle. […]

Entreprises nationalisées et services publics. Il serait temps d’apprécier la valeur « socialiste » des nationalisations, peut-être de reconnaître franchement leur nullité de ce point de vue. Si l’on voulait simplement renforcer l’État en 1936 et en 1945, on a obéi à une tendance générale du monde moderne, aussi bien des pays capitalistes que des démocraties dites socialistes, que des nations en voie de développement. Ce qui est certain c’est que la classe ouvrière n’a gagné aux nationalisations, ni des droits de propriétaire, ni des capacités de gestion. Les houillères nationalisées comme les autres entreprises nationalisées souffrent d’une bureaucratie plus lourde que celle des monopoles privés d’autrefois. Le public profite-t-il de l’expropriation des capitalistes (d’ailleurs sérieusement dédommagés) ou des améliorations techniques certaines, mais que le nouveau système n’a pas obligatoirement conditionnées ? Ce serait à examiner de plus près. En fait, Houillères nationalisées, Électricité et Gaz de France, S.N.C.F. ne se distinguent guère des autres services publics. On discutera quant à la valeur et l’importance des services rendus. Le fonctionnement et les réalisations de la S.N.C.F. et des P. et T. paraissent d’une efficacité extraordinaire à ceux qui ont l’occasion de circuler ou de séjourner en certains pays étrangers. On sera plus réservé pour les autres entreprises nationalisées. Mais les conditions de gestion marquent-elles un progrès réel ? […]

L’avenir des charbonnages. Plus grave encore la question de l’avenir des charbonnages. Deux problèmes à résoudre qui engagent la compétence syndicale, compte tenu de la double base statutaire du syndicalisme français. Les bouleversements imposés par les progrès techniques appellent l’intervention des fédérations industrielles, et même des secrétariats professionnels internationaux (la grève récente des mineurs ne fut-elle pas précédée des mouvements du Borrinage et de Decazeville. Les solutions intéressent la Grande-Bretagne et les États-Unis autant que l’Europe des Six. Les syndicalistes ne peuvent- ils prévoir au-delà de la courte vue des gouvernants ?) Mais la réadaptation et le reclassement des hommes, les migrations intérieures appellent l’intervention et l’action des Unions de syndicales locales, départementales et régionales. Raison de plus pour consolider leur organisation et réévaluer leur prestige. […] La progression d’une profession dépend pour une large part de l’action des syndicats qui la représentent. La progression de la société dépend peut-être essentiellement du dynamisme syndicaliste.

       Raymond Guilloré– Roger Hagnaeur [3]


[1] Raymond Guilloré, « Une date dans l’histoire ouvrière : échec de la réquisition ! », La Révolution prolétarienne n°481, mars 1963.
[2] Roger Hagnauer, « Après la victoire des mineurs ; des lendemains qui font penser », La Révolution prolétarienne n°482, avril 1963.
[3] Raymond Guilloré (1903-1989) : instituteur, il adhère au Parti communiste en 1926, en est exclu en 1933. Membre du Syndicat national des instituteurs depuis 1925, après la Libération il rejoignit le groupe de La Révolution prolétarienne. Il y tint la chronique de l’Union des syndicalistes, dont il était le secrétaire. Syndiqué à la CGT, il travaillait alors à la RTF (puis ORTF). Il fut directeur de publication de La RP, de 1970 à 1981. Roger Hagnauer (1901-1986) : instituteur, militant syndicaliste révolutionnaire. Emprisonné pendant son service militaire pour son action antimilitariste dans la Ruhr. Il a écrit dans la RP sous pseudonyme (« Hairius »), puis sous son vrai nom pendant plus d’un demi-siècle. Résistant pendant la Seconde guerre mondiale, il prend part ensuite à la création de Force ouvrière. Son épouse Yvonne Hagnauer (1898-1985), également syndicaliste de l’enseignement, a été reconnue comme « Juste parmi les Nations » pour son action pendant la Seconde guerre mondiale.


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