Redonner d’autres perspectives au syndicalisme

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« La revue de l’Union syndicale Solidaires, Les Utopiques, a récemment sorti un nouveau numéro consacré aux mobilisations contres les lois Travail (numero 6). À cette occasion, il a paru intéressant de questionner, avec des contributeurs issus de différentes organisations syndicales, les difficultés et les perspectives possibles du syndicalisme et des mobilisations sociales. Le thème de l’unité a beaucoup occupé les esprits ces derniers mois, tant au niveau syndical que politique. D’ailleurs, il comptait déjà parmi les préoccupations de la revue, sous forme de dossiers, dans ses précédents numéros. Nous avons donc rencontré, pour débattre de ce sujet, Christian Mahieux et Théo Roumier de l’Union syndicale Solidaires, pour Les Utopiques, ainsi que des camarades du Syndicat général du Livre et de la communication écrite de la CGT, Guillaume Goutte et Jean-Yves Lesage, qui y ont aussi signé un article.
Au-delà de la question de l’unité, voire de l’unification syndicale, c’est bien la place possible du syndicalisme aujourd’hui au coeur d’une dynamique de transformation sociale émancipatrice qui a été interrogée, à partir de commentaires sur la situation présente, de différents éclairages historiques, mais aussi de l’examen de pistes concrètes envisageables pour l’avenir. »

F. D.


Reposer la question de l’unité syndicale

La revue de l’Union Syndicale Solidaires Les Utopiques a consacré plusieurs dossiers au thème de l’unité syndicale. Quelles étaient vos motivations ?

Christian Mahieux : Un des objectifs des Cahiers Les Utopiques est de reposer un certain nombre de questions, de faire des propositions et de les ramener dans les collectifs militants des organisations syndicales, notamment l’Union Syndicale Solidaires, dont Les Utopiques sont un des outils. Les Cahiers sont publics, ouverts à l’exterieur, concernant non seulement, évidemment, la diffusion mais aussi les contributions.

La question de l’unité, voire de l’unification syndicale, fait partie de ces sujets sur lesquels il y a nécessité de revenir, tout comme, par exemple, les questions de la dimension interprofessionnelle du syndicalisme et du féminisme. C’est nécessaire pour produire une réflexion sur l’état du syndicalisme aujourd’hui et, plus important encore, pour voir comment se projeter et aller de l’avant.

Théo Roumier : Cette question de l’unité existe mais on la pose insuffisamment dans nos organisations syndicales. À partir du moment où il y a plusieurs militant.es de différentes organisations syndicales, on sait qu’arriver à faire l’unité engage un peu plus l’action. Les salarié.es sont globalement attachés à cela, ont tendance à penser qu’il y aura plus facilement du monde dans l’action grace à ça. C’est parfois un peu faux mais on sait que cette question est importante pour les salarié.es et que les équipes syndicales y sont confrontées. Mais la question est peu traitée, y compris à Solidaires. On affirme dans nos congrès que l’unité est une bonne chose, mais sans toujours une réflexion approfondie sur comment la faire, comment mieux la faire, et aussi comment aller plus loin.

Il faut rappeller que les syndicats SUD, qui venaient au début pour beaucoup d’une culture syndicale confédérée, celle de la CFDT « autogestionnaire », se sont très tôt posés la question de l’unité, notamment parce qu’ils se sont forgés dans les coordinations, où la question des organisations syndicales dépassées par l’unité des travailleurs et travailleuses en action était un fondamental. C’étaient les travailleurs et travailleuses qui décidaient, y compris avec les organisations syndicales mais ce n’étaient pas ces dernières qui décidaient à la place des collectifs de travail mobilisés. Par ailleurs, quand Solidaires s’est créé, il y a eu des idées de recomposition, y compris avec la FSU, même si ça a fait un peu flop, notamment en raison de l’existence de SUD Education. Solidaires n’est pas une fin en soi, c’est quelque chose qui est finalement toujours en construction.

Enfin, cette question de l’unité me parait d’autant plus importante que beaucoup de discours, y compris à l’interne de Solidaires, sont, pour schématiser, un peu bloqués sur un logiciel de type « si les luttes ne prennent pas, en gros c’est la faute aux autres, en particulier la CGT parce que c’est le plus gros syndicat et qu’il n’entraine pas l’action qu’il serait capable d’entrainer par lui-même ». C’est à mon avis une vision à combattre pour que ne s’installe pas une vision sectaire ou « Solidaires-centré » au sein de notre organisation syndicale.

Christian Mahieux : La question de l’unité, pour reprendre les grands mots, c’est aussi celle de l’unité de classe. Mais au-delà du slogan « une seule classe, un seul syndicat », qui est juste, il faut bien constater que la réalité est aujourd’hui différente pour des raisons historiques mais aussi objectives. Il y a des orientations syndicales totalement différentes. L’angle que nous avons adopté est celui de l’unité du syndicalisme de lutte. C’est un vrai débat car certains se demandent si on pourrait élargir cette unité à la CFDT par exemple qui, de fait, existe dans le paysage syndical…

La question de l’unité est aussi une question d’efficacité. Tout le monde sait que l’appel unitaire est toujours mieux perçu par les salarié.es. En terme d’efficacité réelle, un appel qui rassemble davantage de forces syndicales est également plus puissant pour imposer des choses à court terme, mais aussi poser la question de la transformation sociale plus radicale. Cette question est donc liée au type de syndicalisme que l’on propose. Si l’on dit qu’un des rôles du syndicalisme est de permettre d’avancer sur la question de la transformation sociale, la question de l’unité ne peut pas ne pas être posée.

La CGT et le thème du « syndicalisme rassemblé »

En tant que militants CGT, Jean-Yves et Guillaume, vous avez justement écrit un article sur le thème du « syndicalisme rassemblé » d’un point de vue critique, ce qui invite effectivement à préciser de quel type d’unité on parle. Pourriez-vous remettre un peu en contexte, y compris sur le plan historique, cette question telle qu’elle peut se poser à la CGT ?

Dessin de Grandjouan pour « La Voix du Peuple », 1er mai 1910

Jean-Yves Lesage : Il faut distinguer le débat sur l’unité dans les luttes, c’est-à-dire une intelligence entente entre les organisations syndicales et l’éventuelle auto-organisation, et puis la question de la recomposition, de la fusion du syndicalisme majoritaire ou pas, rassemblé, etc. Cette notion de « syndicalisme rassemblé » avait été inventé par Louis Viannet (secrétaire général de la CGT de 1992 à 1999). Sa disparition récente a d’ailleurs permis à Bernard Thibault (secrétaire général de la CGT de 1999 à 2013) et à d’autres de revenir dans des interviews sur l’importance de ce concept, alors que Philippe Martinez, dans le discours d’ouverture du congrès de 2016 où il a été nommé secrétaire général, a fait un bilan critique de la chose. L’idée de ce « syndicalisme rassemblé » était l’idée, pas fausse dans l’absolu, qu’il vaut mieux se rassembler pour être plus fort et avoir une chance de gagner. C’est aussi un moment où les dirigeants du PC, car ils y sont tous par ailleurs, comprennent qu’avec la chute du mur et l’effondrement de l’URSS, il va falloir découpler la CGT du PC pour garantir sa survie. Viannet fait partie de ces dirigeants qui considèrent que, bon an mal an, il faudra bien retrouver un terrain d’entente avec le PS pour garder les mairies, un certain nombre de députés, les conseils généraux et avoir une perspective politique globale autre que l’isolement électoral. Le concept de « syndicalisme rassemblé » fait, dans ce contexte, un appel du pied à la seule CFDT.

Mais, comme l’a justement critiqué Philippe Martinez, on va ainsi se mettre à la remorque de la CFDT, aussi bien sur le calendrier des mobilisations que sur le niveau des revendications. Ainsi, au nom d’une unité qui serait indispensable pour gagner et faire large, s’il faut raboter et sur l’ampleur des mobilisations et sur le niveau des revendications, au final on rabote… Après cette critique, Martinez a ajouté au congrès, et je partage ce point de vue, que la CGT ne doit pas pour autant s’enfermer dans une tour d’ivoire et se résoudre au fait qu’on serait définitivement seul.es, isolé.es. Il faut garder une ligne d’unité syndicale. Hélas, pour beaucoup de secteurs combatifs de la CGT, cette notion de « syndicalisme rassemblé » renvoie à cette période où on a été passifs. De ce fait le « syndicalisme rassemblé » peut aussi être dénoncé dans la CGT de façon tout à fait sectaire par des gens pour qui il n’y a que la CGT (« vive la CGT ! ») et pour qui tout le reste… bon voilà… ce qui est bien sûr faux. Notons enfin que le concept est adopté après le départ des éléments les plus « gauche » de la CFDT, les purges qui ont créé les différents SUD, etc. (même si certain.es militant.es ont rejoint directement la CGT).

Mais, du coup, la voie n’est pas très large entre faire comprendre que oui, il y a besoin d’une politique unitaire mais que non, bien sûr, il ne faut pas que ça ressemble à cette espèce de passivité qui nous avait conduit dans les années Viannet-Thibault à être à la remorque de la CFDT.

Guillaume Goutte : La question de l’unité se pose forcément dans les moments de mouvement social. On a quand même une conscience, dans nos pratiques militantes, que la CGT ne se suffit pas à elle seule et que, si tu avances tout seul, tu ne feras pas grand-chose… Même à Paris, où la CGT a une capacité de mobilisation énorme, si elle appelle seule, cela aura forcément moins d’impact que si les autres unions départementales se joignent à elle. L’enjeu finalement est de prôner un syndicalisme « rassemblé », mais sur nos bases… Par exemple, au niveau de l’Union Départementale de Paris ou de l’Union Régionale Ile-de-France, on essaie, même si c’est parfois difficle, de pousser FO sur nos revendications, et c’est ce qu’il faudrait faire aussi avec la CFDT, plutôt que de se mettre à leur remorque, comme cela arrivait trop souvent au niveau confédéral avant l’arrivée de Martinez. Mais on se heurte systématiquement à des secteurs qui ont une foi aveugle dans la capacité de la CGT à mobiliser et à gagner seule, qui voient toute tentative d’unité soit comme une dérive gauchiste quand ça concerne Solidaires soit comme une dérive ultra-réformiste quand on cherche à amener la CFDT dans nos rangs. Mais ces débats sont constamment réactualisés et, en tout cas au sein de la commission exécutive de l’UD CGT de Paris, sont de plus en plus animés, ce qui est à mon avis plutôt bon signe, avec certaines personnes aux responsabilités qui ont clairement une démarche antisectaire.

Il y a aussi des situations particulières où on peut défendre l’idée que la CGT appelle toute seule à une mobilisation, si on voit que ça freine des quatres fers de toute part… On ne va pas attendre non plus 107 ans ou se perdre en palabre… On va appeler et on verra si ça suit. Dans le secteur de l’édition, que je connais bien, on travaille en intersyndicale, et c’est parfois tellement compliqué qu’on y va des fois tout seul et, tant pis, on voit ensuite si ça passe… Pourtant, en tant que responsable, mon discours sera toujours d’aller voir la CFDT et FO, parce qu’ils sont aussi bien implantés et que les positions qu’ils affichent ne sont pas mauvaises.

Les idéaux qu’on peut nourrir ne sont pas toujours la traduction de tes pratiques sur le terrain. On peut rêver, dans le discours, d’une CGT autosuffisante, mais, dans les pratiques, ce qu’on fera sera différent, car le sectarisme conduit souvent dans des impasses à une époque où les forces, éparpillées, sont faibles. Mais il y a aussi des gens butés, qui considèrent que toute tentative d’ouverture est vouée à l’echec et qu’il faut en finir avec cela. (…)

Propos recueillis par Fabien Delmotte


Et ce très riche entretien continue ensuite sur plusieurs sujets :

  • Démocratie dans les luttes, auto-organisation et pratiques unitaires : le cas des mouvements cheminots
  • L’unité au niveau interprofessionnel
  • Syndicalisme, mouvements sociaux et politique
  • Vers l’unification syndicale ?
  • La dimension internationale de la question de l’unité

La suite et l’intégralité de cette table-ronde est à retrouver sur le site autrefutur.net.

Théo Roumier

Théo Roumier

Militant de SUD Éducation et co-animateur de l'Union interprofessionnelle Solidaires Loiret
Théo Roumier
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Militant de SUD Éducation et co-animateur de l'Union interprofessionnelle Solidaires Loiret