Vers l’abolition de la police

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Depuis plus d’un siècle, les militant⸳es américain⸳es réclament une réforme de la police. Cependant, qu’il s’agisse d’initiatives de police de proximité ou de renforcement de la diversité, aucune de ces réformes n’a empêché la police de continuer à renforcer son pouvoir et à tuer des gens tous les jours, près d’un millier chaque année. Derecka Purnell retrace son propre parcours vers l’abolitionnisme, l’abolition de la police, et met ses lecteurs aux lectrices au défi d’envisager de nouveaux systèmes qui s’attaquent aux causes profondes de la violence. Grâce à une analyse politique novatrice et puisant dans des recherches historiques et des expériences méconnues, de Saint Louis à Ferguson, aux États-Unis, en passant par l’Afrique du Sud, de la Reconstruction, faisant suite à l’abolition de l’esclavage, aux manifestations contemporaines contre les crimes policiers, Derecka Purnell démontre l’impasse que constituent les réformes successives de la police en leur opposant les expériences d’auto-organisation et de prise en charge collective de la question de la sécurité et de la violence. Vers l’abolition de la police montre que l’abolition ne consiste pas seulement à se débarrasser de la police, mais à s’engager à garantir un avenir de liberté, de communauté, de justice et de possibilités pour tous.


Derecka Purnell est avocate spécialisée en droits humains et militante abolitionniste. Nous reprenons ici l’introduction de son livre Vers l’abolition de la police, éditions Syllepse, juin 2025.


Vers l'abolition de la police. Violence, révoltes et libération aux États-Unis. Derecka Purnell [Syllepse]
Vers l’abolition de la police. Violence, révoltes et libération aux États-Unis. Derecka Purnell [Syllepse]

Les personnes qui découvrent la notion d’abolition de la police ont tendance à reprocher à nous autres activistes de ne pas tenir compte de la question de la sécurité dans les quartiers ou de la situation des personnes victimes de violences. Elles ont tendance à oublier que nous sommes souvent nous-mêmes victimes, survivant·es de ces violences. La première personne que j’ai vue tirer sur quelqu’un à balle réelle était un agent de sécurité en uniforme. J’avais 13 ans. Il s’agissait d’un employé·e de l’entreprise Global Security Services, créée par un ancien chef de police du Missouri qui a depuis été condamné pour homicide. Ce dernier avait détourné plusieurs millions de dollars de contrats signés par la Ville pour poster des vigiles privés armés dans toutes les propriétés municipales, dont le centre de loisirs de mon quartier. Les agent·es de sécurité armés y remplaçaient la police municipale. Ce jour-là, je montrais à ma sœur Courtnie, alors âgée de 9 ans, comment faire des lancers-francs au centre de loisirs quand un vigile s’est précipité dans la cour, a sorti son arme et a tiré sur son propre cousin, le blessant au bras. Courtnie et moi nous sommes cachées dans le vestiaire et y sommes restées pendant des heures après cet épisode. Je pensais que le vigile en voulait à son cousin de ne pas avoir signé une feuille de présence, mais la victime a déclaré à la police que c’était une dispute au sujet de « quelque chose d’idiot » qui avait déclenché les coups de feu. [1] Comme ce garçon blessé par l’agent·e de sécurité au centre de loisirs, la plupart des victimes des forces de l’ordre survivent.


Paris, le 21 septembre 2019. [Serge D’Ignazio]
Paris, le 21 septembre 2019. [Serge D’Ignazio]

Et les personnes blessées, victimes d’agression et d’intimidation, ne suscitent pas de hashtags, de manifestations ou d’incendies de commissariats. En 2020, le policier de Minneapolis Derek Chauvin a plaqué et maintenu George Floyd sur le bitume, alors que celui-ci criait qu’il ne pouvait pas respirer. Il hurlait. Il appelait sa mère à l’aide. Pour son souffle. Pour sa vie. Il est mort neuf minutes plus tard. Les demandes de justice ont rapidement suivi. Je me pose souvent la question : que se serait-il passé si le policier avait retiré son genou du cou de George Floyd au bout de huit minutes et quarante-six secondes ? Floyd aurait survécu, aurait été arrêté, jugé et condamné à une peine de prison pour avoir supposément essayé de payer avec un faux billet de 20 dollars. Est-ce ça, la justice ? Je ne le pense pas. L’opinion publique réclame souvent justice lorsque des personnes noires sont tuées par des policiers, mais lorsque les victimes survivent, ces injustices quotidiennes ne génèrent aucune réaction. Les suites de cette tragédie m’ont surprise. Contrairement aux revendications portées six ans plus tôt par le mouvement Black Lives Matter, les slogans des manifestant·es appelaient désormais à « cesser de financer la police ». La pensée abolitionniste devenait grand public. J’ai d’abord rejeté la notion d’abolition de la police. J’avais l’impression que cette idée provenait d’activistes blancs et blanches qui n’avaient pas conscience de la violence à laquelle j’avais été exposée et que j’avais subie. À cette époque, je considérais que l’abolitionnisme était « utopique », ce qui était à mes yeux péjoratif. J’avais vu trop de violences sexuelles et avais dû faire le deuil d’un trop grand nombre de mes ami·es pour imaginer pouvoir me passer de la police de Saint Louis, et encore moins de celle du pays tout entier. La violence continue de me voler des proches. Sapphire. John. Greg. Brieana. Monti. Korie. Christopher. Jarrell. Il m’arrive de relire nos échanges de textos pour rire à nouveau. Et pour pleurer. Cependant, avec le temps j’ai fini par réaliser que la police n’est qu’un placebo. Comme l’explique la juriste Michelle Alexander, faire appel à elle donne l’impression qu’il se passe quelque chose. C’est déjà énorme lorsque l’alternative consiste à ce qu’il ne se passe rien. La police n’a jamais répondu à nos besoins. Elle ne peut ni soigner nos relations brisées, ni nous donner du travail. Elle ne peut pas mettre fin à la violence. Au contraire, elle l’attise. Nous avions souvent peur en appelant. Quand les policiers arrivaient, je me taisais, par peur d’être arrêtée ou expulsée de chez moi. Aujourd’hui, plus de quinze ans plus tard, Saint Louis détient l’un des taux de policiers par habitant les plus élevés des États-Unis. Mon ancien quartier manque encore de nourriture de qualité, d’offres d’emploi, d’écoles, d’accès au soin, d’oxygène, ce qui accentue les risques de violence et la dépendance à l’institution policière. Et plutôt que de mettre en place des politiques pour améliorer les conditions de vie du quartier, la Ville de Saint Louis, qui a un des taux les plus élevés de personnes tuées par la police aux États-Unis, choisit de donner davantage de moyens à la police. [2] Pour autant, j’avais peur de lâcher prise. J’étais persuadée que nous avions besoin de la police et qu’il suffisait de la réformer. […] J’ai passé des semaines à manifester à Ferguson. Nous scandions : « Inculpations ! Condamnations ! Tous les flics meurtriers en taule et le système avec ! » Sans se soucier de l’ampleur du mouvement ou de sa médiatisation, les blindés ont débarqué. J’étais alors jeune maman et j’allaitais mon bébé de 6 mois. Dans la rue, j’ai appris que les gaz lacrymogènes n’étaient pas seulement toxiques, mais qu’ils pouvaient aussi provoquer des fausses couches. J’ai miraculeusement réussi à éviter les lacrymos pendant un an, terrifiée à l’idée d’intoxiquer mon enfant avec mon lait. [3] Après la mort de Brown, j’ai quitté Ferguson et suis arrivée à la fac de droit. J’y ai rencontré des étudiant·es et des juristes proches de mouvements sociaux avec qui j’ai étudié et me suis battue. Ils et elles m’ont apporté une lecture abolitionniste des objectifs poursuivis par le complexe carcéro-industriel et des mécanismes de pouvoir sous-jacents. J’ai appris que l’incarcération de masse n’était qu’une manifestation d’un système d’oppressions structurelles bien plus large, qu’il nous appartenait de démanteler. À Ferguson, j’ai commencé à comprendre pourquoi il faut abolir la police plutôt que la réformer. La police régit les inégalités en séparant les propriétaires des personnes expulsées, les personnes blanches des personnes noires, les personnes bien logées des sans-abris, les actifs et actives des chômeurs et des chômeuses. Réformer la police ne ferait que maquiller cette réalité d’un vernis de politesse. L’abolir rendrait la police et les inégalités obsolètes. Je n’ai pas cheminé seule vers l’abolitionnisme. Je suis une des doyennes de ce que l’écrivaine Elizabeth Alexander appelle la « génération Trayvon [4] », ces jeunes qui ont vu les meurtres de personnes noires devenir viraux et qui ont trouvé un nouveau souffle dans les rues sous des nuages de fumée, de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc. Alexander raconte que lorsque ses fils étaient encore enfants, son amour suffisait à les protéger. Quand ils ont été grands, elle a commencé à craindre pour leur vie. Je suis plus vieille que ses enfants, tout comme beaucoup de mes semblables qui se sont associé·es pour lutter ensemble à la suite du meurtre de Trayvon. J’ai vu des activistes de ma génération – qui, comme moi, avaient combattu pour envoyer le meurtrier de Trayvon en prison – devenir des penseurs radicaux, des révolutionnaires en herbe, et se coordonner dans le but d’anéantir prison et police. Comme toute idée ou relation naissante, cette transition n’a pas été linéaire, ce qui correspond bien à ce que cela signifie d’être « une génération ». Notre génération s’est armée de peur, d’amour et de possibilités. Plus important encore, cette génération, la nôtre, a profondément aimé, étudié et lutté aux côtés de toutes les générations pour dessiner des horizons abolitionnistes. Dans cet ouvrage, j’explique dans quelle mesure les enseignements que j’ai reçus de ces générations m’ont permis de comprendre que l’abolition de la police, qui n’est qu’un pan de l’abolition du complexe carcéro-industriel, serait une première étape vers un monde plus juste. Ce sont des mouvements sociaux noirs et multiraciaux radicaux, ici aux États-Unis et à l’étranger, qui m’ont fait avancer dans cette trajectoire. Je définis comme radical toute personne, tout projet et toute pratique s’inscrivant dans un activisme de tradition démocratique qui examine comment le pouvoir est distribué dans la société et se bat pour éradiquer les dynamiques d’exploitation où qu’elles interviennent. La notion d’engagement est essentielle. James Baldwin a dit : « Les gens pleurent bien plus facilement qu’ils ne changent [5]. » Il faut que les gens s’engagent à changer, et les traditions dont s’inspirent ces changements sont vastes. C’est pour cela que Vers l’abolition de la police invite à voyager dans le temps et l’espace, du début du 16e siècle aux années 2020, de Saint Louis à Soweto. Le contrôle policier est un vestige de l’esclavage, du colonialisme et des génocides.


6 juin 2020, dans la manifestation parisienne en hommage à George Floyd. [Serge D’ignazio]
6 juin 2020, dans la manifestation parisienne en hommage à George Floyd. [Serge D’ignazio]

En Amérique, il a été conçu spécifiquement pour éradiquer les révoltes d’esclaves, capturer les fugitifs et réprimer le mouvement ouvrier. Après l’abolition de l’esclavage, la police a continué de mettre en prison les personnes noires, immigrées ou blanches et pauvres, prises dans un système de location de leur force de travail aux propriétaires de plantations et d’entreprises. À l’époque des lois Jim Crow, les policiers ont imposé la ségrégation et se sont joints à des meutes de lyncheurs et lyncheuses qui faisaient pousser d’étranges fruits[6] dans les arbres du Sud. Alors que le mouvement des droits civiques battait son plein, la police tabassait des pasteur·es, des activistes et des étudiant·s et étudiant·es noir·es qui manifestaient en habits du dimanche pour l’égalité. Les policiers ont été les fantassins de la « guerre contre la drogue » de Richard Nixon et de la loi sur la criminalité de Joe Biden en 1994. Les services de police ont gazé les manifestant·es pacifiques du mouvement Occupy Wall Street ainsi que les activistes de Black Lives Matter – moi y compris, à deux reprises. La plupart des personnes noires que je connais comptent sur la police. Elles comptent sur elle pour être ce qu’elle a toujours été : violente. [7] Outre les abolitionnistes de l’esclavage, les personnes noires en général ont essayé de mettre un terme à la violence de la police par différents moyens. Pendant des siècles, elles ont lutté contre les prisons et contre la police en recourant à la force, en fuyant, en se cachant et en faisant appel aux tribunaux. Certaines d’entre elles sont même entrées dans la police pour essayer de protéger les communautés noires des foules racistes et des agent·es de police blancs. Convaincues d’avoir droit à une protection équivalente par la loi, elles ont essayé de réformer la police, souvent sans succès. Au cours des dernières décennies, des activistes noir·es pour l’abolition du complexe carcéro-industriel ont développé des alternatives au numéro d’urgence de la police, créé des systèmes de soutien pour les victimes de violence domestique, empêché la construction de nouvelles prisons, réclamé la réduction des budgets de la police et protégé de l’expulsion des personnes sans papiers issues de la migration. Ils et elles ont imaginé et conçu des solutions à la violence fondées sur le sens de la communauté et sur la responsabilisation des individus.


Manifestation à Paris, le 9 février 2019. [Serge D’Ignazio]
Manifestation à Paris, le 9 février 2019. [Serge D’Ignazio]

L’abolition, je l’ai découvert, ne consiste pas simplement à licencier des policiers et fermer des prisons. Il s’agit d’éradiquer les raisons qui motivent initialement la population à penser que les policiers et les prisons sont nécessaires. Chaque fois qu’une vidéo de meurtre policier devient virale, on imagine une pluie de réformes : interdire les clés d’étranglement, investir dans la police de proximité, prendre des mesures pour favoriser la mixité au sein des services de police. Aucune de ces mesures n’aurait sauvé George Floyd ni aucune autre victime de violence policière. Naomi Murakawa, professeure à Princeton, m’a écrit par mail : « Au mieux, ces réformes dissuadent d’employer certaines techniques mortelles, mais elles ne condamnent pas le fait que la police tue. “Interdiction de la clé d’étranglement !” Mais autoriser à tuer avec des armes à feu, des tasers ou des fourgons de police ? C’est comparable aux réformistes de la peine de mort qui ont remplacé la pendaison par la chaise électrique, elle-même remplacée par l’injection létale. Mais la technique de mise à mort importe peu au condamné. Elle rassure le bourreau ainsi que tous les spectateur·rices qui soutiennent l’exécution. Comme la plupart des réformes ayant trait au racisme, toutes ces mentions légales en petits caractères sont conçues pour les modéré·es qui souhaitent soulager leur conscience sans grand effort, mais elles n’ont pas d’impact réel sur les questions matérielles de vie ou de mort qui touchent les personnes noires » [8]. Les techniques policières constitutionnelles représentent aussi un problème. Comme l’explique l’expert·e en droit Paul Butler, une écrasante majorité des violences policières respectent la Constitution. Les arrestations, les fouilles et la plupart des meurtres commis par la police qui nous retournent le ventre se font sous la protection du Congrès et de la Cour suprême. Je crois que les chants appelant à définancer la police sont nés précisément pour ces raisons. Les réformes ne peuvent pas réparer un système policier qui n’est en soi pas cassé. Pour autant, de nombreuses personnes aux États-Unis sont convaincues que les agent·es de police agissent pour le bien, quand bien même il y aurait quelques brebis galeuses parmi elleux. Mais même les meilleures brebis du lot surveillent, arrêtent et maintiennent en détention des millions de personnes chaque année, dont les seuls « crimes » sont d’avoir migré, d’être noires, pauvres ou sans-abri. Les policiers usent d’une violence disproportionnée à l’égard de personnes en situation de handicap ou en pleine crise de santé mentale, y compris vis-à-vis de celles qui appellent le numéro d’urgence pour demander de l’aide. Les agent·es de police qui œuvrent « pour le bien » participent au maintien d’un système d’inégalités et de validisme au sein des communautés noires. Le bien est injuste. La police ne peut pas réparer ce que la plupart d’entre nous craignons le plus. On me demande souvent : « Que faire des assassins et des violeurs ? » Mais desquels parlons-nous ? La police tue environ 1 000 personnes chaque année, et peut en agresser, menacer et blesser des centaines de milliers d’autres. Juste après l’usage excessif de la force, les agressions sexuelles constituent le deuxième motif le plus répandu de plaintes déposées contre des policiers. De nombreuses personnes ont peur d’appeler la police lorsqu’elles sont victimes de ces violences car elles craignent que les policiers ne les blessent à leur tour. Des milliers de survivantes de viol refusent de faire appel à la police, de peur qu’on ne les croie pas ou qu’on les brutalise à nouveau, craignant que leur dossier ne mette des années à être examiné. Au sein de trois grandes métropoles du pays, moins de 4 % des appels à la police concernent des « crimes violents ». Aujourd’hui, le taux d’arrestations pour homicides est passé de 80 % à 60 %, et les policiers arrêtent et forcent souvent les mauvaises personnes à avouer [9]. Et donc si on abolit la police, quelle est l’alternative ? Qui appelle-t-on ? Ayant grandi en faisant constamment appel aux secours, je partageais cette inquiétude. Vers l’abolition de la police montre que ce n’est pas parce que j’ignorais la réponse que celle-ci n’existait pas. Une infinité de questions, de réponses et de possibilités allaient se dessiner au fil du chemin, et nombre d’entre elles existaient déjà. Accompagnée de nombreuses personnes se posant des questions similaires, j’ai pu étudier, rejoindre et créer des organisations ainsi que trouver ma place dans un mouvement plus large pour la liberté. Plutôt que de concevoir l’abolition comme une manière de se débarrasser de la police du jour au lendemain, beaucoup d’entre nous qui cheminions vers l’abolitionnisme avons commencé à prendre le mouvement comme une invitation à créer et soutenir tout un panel de solutions au problème de la violence dans la société, voire comme une opportunité de réduire ou d’éliminer la violence à sa racine, ce qui était peut-être plus exaltant encore. C’est là que vous, lecteurs et lectrices, entrez en scène. Avant de commencer, je vous demande deux choses. Tout d’abord, la question de l’abolition de la police et de la prison que j’aborde dans ce livre constitue un paradigme, une manière de réfléchir et d’expérimenter autour de problèmes et de solutions. L’abolition est importante à mes yeux, mais elle n’occulte pas le reste. Je fais de mon mieux pour étudier d’autres paradigmes en parallèle de l’abolition, tels que le féminisme, la décolonisation, l’internationalisme, et j’espère que vous envisagerez de le faire vous aussi. Selon moi, il est essentiel de comprendre le lien entre abolition et capitalisme pour atteindre la libération. Je vois le capitalisme comme un système politique et économique qui crée des catégories de groupes sociaux dans le but d’exploiter, d’exclure et de profiter du travail de certains groupes au profit d’un autre. Ces catégories se fondent sur les concepts de race, de genre, de handicap, de sexualité, de statut migratoire, etc. La traite des esclaves est un bon exemple. En créant une catégorie de personnes noires réduites en esclavage, les personnes blanches ont pu exploiter leur travail, ce qui leur a permis de bénéficier de produits qu’elles n’auraient pu obtenir par elles-mêmes. Par ailleurs, en confinant les personnes noires au statut d’esclaves, les personnes blanches n’entraient pas en concurrence avec elles sur le marché du travail car les personnes noires en étaient exclues. De manière ironique, l’esclavage a commencé à susciter des débats tendus chez les capitalistes car les esclaves produisaient un travail que les personnes blanches auraient pu effectuer contre rémunération.


Sur les murs parisiens, le 4 juillet 2020. [Serge D’Ignazio]
Sur les murs parisiens, le 4 juillet 2020. [Serge D’Ignazio]

Pour y pallier, les personnes blanches pauvres ont été payées pour surveiller les esclaves noir·es en tant que contremaîtres, patrouilleurs, policiers, gardiens, shérifs et gardiens de prison. Aujourd’hui, le système pénal continue d’administrer les personnes exclues du marché du travail, du système éducatif, du système de santé, des logements de qualité. L’accès à toutes ces choses est nécessaire pour réduire la violence, mais les villes et les autorités fédérales font le choix de ne pas les financer quand bien même ce serait possible. Il m’est plus difficile d’expliquer en quoi consiste l’extraction, mais je sais ce que c’est de la ressentir. L’extraction, c’est la privation incommensurable et contrainte de nos membres, de nos idées et de nos émotions qui résulte du capitalisme. Lorsqu’on force quelqu’un à ramasser du coton quinze heures par jour pour pouvoir passer son temps à faire ce que l’on souhaite. Lorsque des travailleurs et travailleuses d’Amazon sont contraint·es de faire deux heures de bus pour que le propriétaire de leur entreprise, Jeff Bezos, puisse transiter d’une ville à l’autre en une heure dans son jet privé. Ce qui est triste, c’est que l’on prétend que les communautés noires et pauvres ont besoin de la police pour les protéger, mais ce n’est pas vrai. Ce sont les capitalistes qui ont le plus besoin de contrôle policier pour protéger leurs propriétés, leurs milliards, leurs affaires, leurs frontières en arrêtant les personnes qu’ils ont le plus exploitées, exclues et dont ils ont extrait le maximum de ressources. En deuxième lieu, lâchez prise. Peut-être pas complètement, mais cherchez à comprendre pourquoi vous souhaitez connaître l’« alternative » à la police et à la prison. Ayant régulièrement appelé les secours étant enfant, j’ai immédiatement voulu savoir quelle solution de remplacement adopter en cas de besoin. Une réponse courte consisterait à dire qu’il y a peut-être plus d’une alternative. En se concentrant sur une seule alternative, on ne peut pas examiner et éradiquer la violence à la source de toutes nos craintes. Pourtant, nous méritons d’autres options. Le mot « option » vient du latin optare, qui signifie « choisir ». La police et les prisons, nos solutions par défaut aujourd’hui, sont terriblement insuffisantes car elles ne mettent pas un terme à la violence, elles ne font qu’y réagir. Nous devons faire un meilleur choix. Qui a choisi la police ? À l’origine, des rois, des colonisateurs et des capitalistes. Ils ont fait ce choix pour protéger leur pouvoir de régner sur qui possédait moins. Nous ne devons jamais l’oublier. Ce ne sont certainement pas les populations noires, que la police a capturées, brutalisées et renvoyées dans les plantations, qui ont fait ce choix.


Derecka Purnell, Becoming Abolitionists. Police, Protests, and the Pursuit of Freedom, Astra House, 2022. [DR]
Derecka Purnell, Becoming Abolitionists. Police, Protests, and the Pursuit of Freedom, Astra House, 2022. [DR]

Les personnes migrantes n’ont pas non plus choisi les policiers, encore moins celles que la police menaçait de confiner à leurs quartiers. Avant que les personnes d’origine irlandaise soient considérées comme blanches aux États-Unis, elles ont subi le contrôle policier en tant que sujets des colons britanniques. Par la suite, après leur migration vers les États-Unis, la police les a tellement ciblées et arrêtées que les fourgons de police sont encore aujourd’hui surnommés paddy wagons, qui correspond à un usage détourné du nom irlandais très répandu « Padraig ». Les femmes, y compris les femmes blanches, ont eu relativement peu de marge de manœuvre pour « choisir » la police. Au temps de l’esclavage, elles étaient soumises au contrôle policier pour suspicion de prostitution et mises à mort lorsqu’elles avaient des relations sexuelles en dehors du mariage. Les populations indigènes, elles non plus, n’ont pas eu le choix d’être assujetties à la police et au contrôle de celles et ceux qui les avaient déplacées, dépossédées de leurs terres et parquées dans des « réserves ». Les policiers et les rangers ont participé à un génocide de masse et à une guerre contre les populations indigènes en créant des frontières artificielles pour ce qu’ils ont qualifié d’« États [10]». Les personnes qui ont choisi la police sont celles qui ont signé la Constitution, initié des guerres, possédé des esclaves et des terres, celles qui avaient le plus à perdre si les personnes opprimées décidaient de se révolter : les hommes blancs et riches. Et plutôt que de nous unir et de nous organiser pour nous battre contre la concentration des richesses au sein de cette classe, nous les avons laissés nous faire croire que nous pouvions demander à la police de nous protéger nous aussi. C’est impossible. Il n’existe donc pas d’alternative unique à la police qui ne risque pas de reproduire les différentes formes d’oppression que nous subissons aujourd’hui. La police s’est développée avec les patrouilles esclavagistes, le colonialisme et l’exploitation salariale. Des millions de décisions ont mené à la création des systèmes économiques et sociaux racistes que la police contribue à perpétuer. Ensemble, nous pouvons toutes les défaire. Il a fallu quelqu’un pour placarder « Personnes de couleur » et « Réservé aux Blancs » dans les écoles, les rames de métro, les magasins et les parcs. Il a bien fallu quelqu’un pour les enlever aussi. L’abolition de l’esclavage a exigé des actes de résistance, des prises de risques et des expérimentations. Des personnes noires se sont organisées, rebellées. Elles ont fui, constitué des réseaux d’évasion clandestins. Initié le marronage. Des abolitionnistes ont écrit et discouru pour dénoncer cette « institution particulière ». Des allié·es ont lancé des campagnes, fait passer des lois et modifié la Constitution. Bien sûr, de nombreuses personnes ont ressenti de la crainte à l’égard de l’abolition. Les propriétaires d’esclaves s’inquiétaient pour leurs plantations et les profits qu’ils tiraient de leurs camps de travail forcé. Les contremaîtres blancs craignaient le chômage. Tous avaient peur de perdre leur statut de supériorité. Quelques personnes noires s’inquiétaient de savoir comment elles allaient survivre au quotidien sans les revenus stables – mais violents – que leurs prodiguaient leurs propriétaires. L’abolition de la police suscite des peurs similaires aujourd’hui, qu’elles soient morales, économiques ou autres. [11] Mais si les abolitionnistes avaient attendu de convaincre tout le monde qu’il était nécessaire de se battre pour la liberté, les personnes noires seraient peut-être encore dans les plantations à ce jour. La violence et la répression esclavagistes étaient plus dangereuses que les plans des personnes noires, que leur imagination et que leur désir d’être libres. Elles ont donc ravalé leurs incertitudes et ont commencé à se préparer. Certaines d’entre elles se sont enfuies. Plutôt que d’attendre des réponses rassurantes aux violences potentielles qui nous attendent, élaborons des plans. Fuyons. Rêvons. Expérimentons. Et continuons à nous organiser, à imaginer, à transformer cette société pour qu’elle devienne plus libre et plus juste, sans police et sans violence.


⬛ Derecka Purnell


[1] William Pagano, « Rip off », Stlreporter.com, 2019.

[2] Mike Maciag, « Law enforcement officers per capita for cities, local departments », Governing.com, 31 août 2012 ; « Death by the state : Police killings and jail deaths in St. Louis », ArchCity Defenders, janvier 2021.

[3] Nicole Wetsman, « There isn’t enough research to know if tear gas causes early periods », The Verge, 22 juin 2020 ; Gina Martínez, « Tear gas, miscarriages, and breastfeeding: Is it safe to protest while pregnant? », Rewire News Group, 9 juin 2020 ; Centers for Disease Control and Prevention, « Tear gas and breastfeeding ».

[4] Elizabeth Alexander, « The Trayvon generation », The New Yorker, 22 juin 2020.

[5] Robert Coles, « James Baldwin back home », The New York Times, 31 juillet 1977.

[6] NdÉ. Référence à la chanson Strange Fruit, de Lewis Allan/Abel Meeropol, interprétée par Billie Holiday.

[7] « Convict leasing », Equal Justice Initiative, 1er novembre 2013 ; « A brief history of the drug war », Drug Policy Alliance ; « Violent crime control and Law Enforcement Act of 1994 », Govtrack.us ; Joseph Ax, « New York City will pay more than $ 330,000 for Occupy Wall Street pepper spray incidents », Reuters, 6 juillet 2015 ; Melissa Bell, « “Occupy Wall Street” UC Davis protests escalate after pepper spray use sparks anger », The Washington Post, 21 novembre 2011.

[8] Naomi Murakawa, conversation électronique avec l’autrice.

[9] « Number of people shot to death by the police in the United States from 2017 to 2021, by race », Statista.com, 1er juin 2021 ; « Fatal force », The Washington Post, 10 juin 2021 ; « Crime clearance rate in the United States in 2019, by type », Statista.com, 1er octobre 2020 ; « National police misconduct reporting project, 2010 annual report », Cato Institute ; « Number of reported forcible rape cases in the United States from 1990 to 2019 », Statista.com, 28 septembre 2020 ; Jeff Asher et Ben Horwitz, « How do the police actually spend their time ? », The New York Times, 19 juin 2020 ; German Lopez, « There’s a nearly 40 percent chance you’ll get away with murder in America », Vox, 24 septembre 2018 ; Charles Wellford et James Cronin, « Clearing up homicide clearance rates », National Institute of Justice Journal, n° 243, avril 2020.

[10] Olivia Eubanks, « Here are some commonly used terms that actually have racist origins », ABC News, 30 juillet 2020 ; « Texas Rangers », Bullock Museum.

[11] « Peculiar institution », www.encyclopedia.com.


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