Après le 17 octobre, et maintenant que faire ?
Le succès populaire massif du 17 octobre et le durcissement brutal du pouvoir mettent le syndicalisme face à des défis. Comment être à la hauteur de la période? Construire le rapport de force sans se couper de la masse des travailleurs et travailleuses? Comment être audibles face à l’indignation à sens unique?
Aurélien Boudon et Murielle Guilbert sont membres du Secrétariat national de l’Union syndicale Solidaires. Murielle Guilbert est co-déléguée générale de l’Union syndicale Solidaires.

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Le succès de la journée de mobilisation du 17 octobre a surpris beaucoup de monde : les services de renseignement et de police manifestement débordés tout autant que les organisations.
Certes, il était acquis que la colère était présente contre l’inflation, la vie chère, le prix de l’essence et les bas salaires. Cette date, massivement relayée sur les réseaux sociaux, était dans toutes les bouches, dopée par le le fort mouvement lycéen et étudiant en cours. Pour autant, la colère ne se transforme pas toujours en mobilisation et peu parmi nous s’attendaient à une mobilisation d’une telle ampleur.
Alors que le gouvernement avait une fois de plus joué la carte de la terreur, annonçant par avance des manifestations où ça allait « taper » et la réintroduction des grenades mutilantes dont l’utilisation avait été brièvement suspendues, il est notable de voir que des centaines de milliers de personnes ont bravé les menaces des autorités pour descendre dans la rue.
Cette mobilisation nous oblige. Elle ne peut rester sans lendemain. Alors maintenant, que faire ?
Les violences au centre du débat public
Depuis samedi, les médias de grande écoute montrent les “violences” qui se sont déroulées en fin de manifestation ou en marge. Ce sont des commerces pillés, des lieux incendiés qui ont tourné en boucle, plutôt que les milliers de manifestants dans des cortèges bon enfant et pacifiques souvent gazés, nassés ou dispersés par les CRS.
« Les violences invisibilisent les revendications » entend-on sur les antennes. Si on regarde l’instrumentalisation faite par les médias des violences, on pourrait le penser. Mais on ne peut pas ignorer que ces dernières années, le pouvoir n’a tenu aucun compte du résultat des urnes comme des mobilisations les plus massives :
deux millions de signataires au cœur de l’été contre la loi Duplomb ? Plus de 700 000 contre la loi permis de tuer ? Circulez, y a rien à voir. Des millions de manifestant·es et grévistes contre la réforme des retraites ? Idem. Les formes les plus démocratiques de mobilisation ne sont d’ailleurs pas épargnées par la répression. Des lycéen·nes installent une salle de classe dans la rue à Metz ? Une pluie de gaz lacrymogènes s’abat sur l’action. Pourtant difficile de faire plus calme.
Plateformes en ligne, numéros verts et tables-rondes vont ainsi rejoindre au rang des manœuvres dilatoires sans avancées les conférences sociales, le grand débat et les cahiers de doléances qui prennent la poussière dans les archives des préfectures.
L’État a le monopole des violences
Contrairement à un mythe fort répandu louant l’expérience et la science de la France en matière de maintien de l’ordre, force est de constater que la police française ne sait pas encadrer des manifestations. Elle ne sait que les réprimer. De ce point de vue, la brutalité inouïe avec laquelle a été réprimé le mouvement lycéen dès les premiers jours en est l’illustration parfaite. L’objectif de la police n’est pas de permettre aux manifestations de se dérouler et aux revendications de s’exprimer mais de briser le mouvement dans l’œuf et disperser au plus vite tout regroupement. Après les humiliations imposées aux lycéen·nes en 2018 pour les dissuader de se mobiliser, cette fois-ci le gouvernement a choisi la peur et la terreur.C’est ce choix qui a été fait dès le début du mouvement lycéen par l’envoi des forces de l’ordre y compris les brigades anti-criminalité (BAC). Dès le départ, la politique appliquée a été celle de la GOVU (gestion opérationnelle des violences urbaines), référentiel de 2025 censé s’appliquer aux “émeutes” et aux “troubles” (pouvant faire appel au RAID…) et non celle du schéma national du maintien de l’ordre. Si les tous premiers jours des blocages, les médias ont là aussi diffusé en boucle les poubelles incendiées des lycéen-nes, tout ceci a été balayé lorsque se sont multipliés les nouvelles et vidéos qui circulaient des jeunes frappés y compris au hasard, mutilés (une main arrachée, un lycéen éborgné, un autre avec la mâchoire fracassée), violenté·es (au moins une agression sexuelle), avec un nombre d’arrestations record depuis les gilets jaunes, mais qui là concerne de manière inédite des mineur·es.
Depuis plus d’une dizaine d’années, en France et contrairement à nombre de pays notamment européens, le schéma du maintien de l’ordre n’a fait que poursuivre une fuite en avant consistant à aller toujours plus au contact des manifestant-es et armer toujours davantage les forces de l’ordre. Au moins 5 modèles de grenades sont en dotation auxquels s’ajoutent les LBD. Des blindés sont parfois déployés. Loin de toute logique de désescalade, la police française se place au contraire dans une logique d’affrontement. Celle-ci est aggravée par l’emploi de la force par le gouvernement pour mater toute contestation et protéger l’ordre dominant et par sa composition.
Il est ainsi marquant de voir qu’une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux montre des gendarmes mobiles qui au cours d’une arrestation vouvoient l’interpellé. Partout ailleurs le code de déontologie a été abandonné : absence du RIO, cagoules, violences illégitimes, insultes, véhicules de police fonçant dans la foule, port de symboles fascistes sur les uniformes… Le commandement est soit complice soit débordé, incapable de faire régner l’ordre dans la troupe au sein de laquelle on revendique parfois avoir plaisir à frapper des manifestant·es , avec une vigueur redoublée lorsque ceux-ci et celles–ci sont racisé·es et issu·es des quartiers populaires. Une étude du Cevipof met en évidence que 67 % des policiers et gendarmes glissent un bulletin RN dans l’urne, ce qui ne manque pas d’interroger.
Cette politique d’affrontement direct est assortie d’une répression pénale accrue. Les gardes à vues sont utilisées comme instrument de dissuasion et de répression des manifestant-es.
Cette politique de répression a été appliquée tant à Sivens (on n’oublie pas Remi Fraisse), qu’aux gilets jaunes, qu’aux mouvements sociaux sur les retraites ou loi travail, qu’à Sainte Soline où on a vu un paroxysme dans l’utilisation des armes. C’est cette même politique qui a été appliquée sans discernement aux lycéen·nes.
Macron dans son allocution post 17 octobre n’a fait que mettre en avant les pillages, sommant les syndicats ou partis de condamner ces “violences” tout en taisant totalement celles commises encore une fois lors de cette journée par la police sans compter celles qui ont précédé depuis le début de la révolte.
La violence sociale, celle des licenciements, de la difficulté de se loger, de se nourrir, de se soigner, de subir des conditions de travail dégradées et un appauvrissement généralisé, voilà ce que nous condamnons ! Ils comptent en millions pendant que nous comptons en centimes !
Solidaires dénonce depuis des années ce schéma du maintien de l’ordre et les conséquences sur la vie de milliers de personnes blessées, gravement mutilées ou tuées qui ont voulu exprimer leur colère sociale ou défendre leurs idées.
C’est cette politique de répression qui tient lieu de réponse politique aux revendications sociales des syndicats et mouvements sociaux depuis très longtemps, et qui est un facteur aggravant de chaos et désordres.
Macron comme son premier ministre n’ont annoncé aucune mesure concrète face aux revendications légitimes des lycéen-nes qui réclament des conditions dignes d’études, ni à celles et ceux mobilisés samedi contre la vie chère. Leur seule réponse concerne le secours aux petits commerces touchés (légitime au demeurant vis à vis des travailleur-euses de ces commerces). On notera au passage qu’on peut débloquer du jour au lendemain des fonds pour les commerces sinistrés (en appauvrissant encore une fois la sécurité sociale par des exonérations de cotisations sociales) alors que pour les établissements scolaires délabrés en situation d’urgence depuis des années, le gouvernement n’a aucun fond à y consacrer. Ils utilisent l’image des petits commerces pour assimiler le mouvement social à des groupes d’individus avides de voler et de casser. Aucune analyse de la situation n’est faite (pourquoi s’attaquer à des magasins alimentaires, à des boutiques de luxe notamment), à part celle de l’agitation des peurs, et plus grave, la stigmatisation d’un mouvement social dont on désigne “l’ultra gauche nébuleuse” comme source de tous les désordres. Cette version a d’ailleurs été démentie par la procureure de la République de Paris Laure Beccuau dès le 19 octobre. Et pour mieux se défausser de ses responsabilités, le gouvernement polarise toujours plus le débat public en sommant les partis politiques et syndicats de se positionner pour ou contre les “violences” et d’être soit dans le “camp de la République” soit celui “des casseurs”.
Car les principaux responsables des violences, ce sont donc le gouvernement, qui utilise la police pour ne pas répondre aux revendications et qui assume un niveau élevé de violence pour protéger les intérêts des plus riches, et le patronat qui en tire bénéfice. Interrogé sur France Info le 18 octobre, le patron de l’UMIH, le syndicat patronal de l’hôtellerie-restauration, tout en ne déplorant qu’un seul établissement dégradé à Paris s’indignait du manque à gagner, des restaurants ayant dû fermer samedi soir. Il ne sera pas interrogé sur l’état des négociations salariales dans sa branche. Pourtant, son secteur est notoirement connu pour les bas salaires, le non-respect du temps de travail, le travail dissimulé et les violences. Sans doute que les salarié·es du secteur ont eux aussi abondé les cortèges samedi.
Autre voix indignée qui s’est élevée : le PDG de Carrefour. Dans son groupe les NAO c’est +0,7 % au 1er mars, +0,5 % au 1er juillet. L’aumône.
Que les dégradations soient allées au-delà des symboles habituels du capitalisme, c’est indéniable. Mais c’est le propre d’un soulèvement que de déborder et sortir du cadre. En 1883, des boulangeries parisiennes sont pillées par le peuple affamé. Dans ces émeutes de la faim, Louise Michel, qui donne aujourd’hui son nom à des établissements scolaires et une station de métro.
Toute la journée du dimanche aura donc été consacrée à s’inquiéter des rayons dévastés de Séphora et Franprix. Le 17 octobre, une jeune manifestante de 17 ans a perdu un œil à Mulhouse, un jeune manifestant a eu la main arrachée à Saint-Etienne, un autre a perdu la vie à Paris.
Solidaires a toujours refusé de renvoyer dos à dos les les atteintes aux personnes et les dégâts matériels.
Dépasser l’émeute, construire la grève
La force du 17 octobre ouvre le champ des possibles. Chacun·e mesure l’immense faiblesse du gouvernement et d’une bourgeoisie sur la défensive qui s’égosille dans les médias presque tous à l’unisson pour demander que l’on suspende les libertés démocratiques, que l’on interdise les manifestations, que l’on embastille les contestataires.
La violence seule et les dégradations ne peuvent conduire qu’à une impasse. Ne nous voilons pas la face. Le recours massif à la violence c’est aussi l ‘échec du mouvement social à obtenir des victoires d’ampleur ces dernières années et à entraîner autant qu’il le faudrait dans la grève. Mais au jeu de l’affrontement, l’État a de la ressource. Il a montré lors des Gilets jaunes, des révoltes populaires de 2023 et plus encore dans les territoires colonisés qu’il peut assumer un très haut niveau de violence et déployer des moyens conséquents. Le débordement du dispositif le 17 octobre tient d’ailleurs autant du nombre de manifestant·es dans les rues extrêmement important, que d’une incompétence manifeste, corollaire inévitable des promotions guidées par des logiques de cour.
Il faut donner des suites au 17 octobre, et il y en a eu dès le 18. Cela passera par de nouvelles mobilisations massives le week-end du 24 octobre puis du 31. Mais donner une nouvelle dimension et « changer d’époque » c’est construire la grève la plus généralisée possible et préparer sa reconduction. C’est la condition du blocage de l’économie, c’est la condition pour frapper le patronat au portefeuille et obliger aux réponses concrètes du gouvernement. Cela passe par des outils d’auto-organisation et notamment la mise en place d’Assemblées générales décidant collectivement des grèves et actions, de réunions entre collègues, de discussions partout sur les lieux de travail pour rendre possible la reconduction.
Pour cela, la date du 05 novembre s’impose. Parce qu’elle est déjà ciblée de manière unitaire par l’ensemble des syndicats, parce qu’elle est située la semaine de la reprise des cours dans les facs et les lycées. Trop loin, diront les plus pressé·es. Pas tant, diront celles et ceux qui savent ce qu’implique ce travail de fourmi de construction de la grève, d’autant que de trop nombreuses entreprises le syndicalisme est absent. D’autant que la colère ne se transforme pas automatiquement en participation aux manifestations et la participation aux manifestations ne se transforme pas automatiquement en grèves, particulièrement lorsque le salaire réel baisse et que les fins de mois sont de plus en plus difficiles à boucler. Mais l’on y participe plus facilement si l’on pense qu’on peut gagner. Pour cela il faut lier le mouvement social en cours, faire converger les revendications sociales et appeler à généraliser la grève et sa reconduction qui marquent un tournant aujourd’hui. Et alors que pouvoir et bourgeoisie vacillent, tout porte à croire, que oui, on peut renverser l’ordre établi et transformer radicalement la société.
Aurélien Boudon et Murielle Guilbert
