Le droit à la paresse (1880) et nous (2025)
Dans l’histoire du marxisme et plus généralement du mouvement ouvrier, une orientation possible a été laissée en friche ; le petit livre de Paul Lafarge, Le droit à la paresse, en est le témoignage. Ce texte, paru d’abord sous forme d’article en 1880 dans L’égalité, a été édité en brochure en 1883 alors que Lafarge était en prison.
Syndicaliste CGT retraité, Gérard Vaysse est un ancien salarié de l’industrie chimique dans le Rhône
![[DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/60-ans-4j-7h-j.webp)
Un texte précurseur en matière de réduction du temps de travail
Le raisonnement de Lafargue allie une production rationnelle sans gaspillage, une meilleure efficacité du travail dès lors qu’il y a moins de fatigue, la suppression des métiers inutiles, la disparition de la classe parasite et de ses domestiques. Cela le conduit, à l’époque, à estimer le travail nécessaire, réparti entre tous et toutes, à 3 heures par jour. Ce raisonnement peut être réinvesti dans une critique contemporaine sur deux plans : l’égalité d’accès aux biens, le gaspillage de travail dû au fonctionnement erratique du capitalisme.
« C’est par centaines de millions que se chiffre la valeur des marchandises détruites ; au siècle dernier, on les brûlait ou on les jetait à l’eau. Mais avant d’aboutir à cette conclusion, les fabricants parcourent le monde en quête de débouchés pour les marchandises qui s’entassent ; ils forcent leur gouvernement à s’emparer du Tonkin, à démolir à coups de canon les murailles de la Chine pour y accueillir leurs cotonnades. Aux siècles derniers, c’était un duel à mort entre la France et l’Angleterre, à qui aurait le privilège exclusif de vendre en Amérique et aux Indes [1] » : l’impérialisme comme quête de débouchés et comme facteur de guerre.
La destruction périodique de richesses à cause des crises ou des réorganisations de la production mondiale atteint un niveau jamais atteint dans l’Histoire : le Nord-Est des États Unis est appelé « ceinture de rouille », tant le spectacle des usines abandonnées sature le paysage. Plus près de nous, c’est la destruction d’usines quasi neuves ou en pleine production, les kilomètres carrés d’immeubles de bureau inutilisés, ou la « prime à la casse » (supprimée en décembre 2024), pour inciter à abandonner un véhicule encore fonctionnel, afin d’acheter une voiture neuve.
« Tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l’écoulement et en abréger l’existence. Notre époque sera appelée l’âge de la falsification comme d’autres époques de l’humanité ont reçu les noms d’âge de pierre ou d’âge du bronze » écrivait-il en 1880 ! Chacun peut énumérer un grand nombre de produits contemporains, témoins du perfectionnement infini de l’âge de la falsification : Les tomates sans goût sélectionnées pour être stockées comme des patates, les imprimantes bridées afin de cesser de fonctionner au bout d’un nombre déterminé de pages, les engrenages synthétiques indémontables et à l’usure calculée, les nouveaux logiciels incompatibles avec d’anciens systèmes ou appareils.
L’obsolescence programmée est une grande source de gaspillage : des appareils durables et réparables qui dureraient deux fois plus longtemps permettraient de diviser par deux le nombre de travailleurs et travailleuses à la fabrication de l’électro-ménager, par exemple.
![L'ouvrage a connu de nombreuses rééditions, certaines récentes. Ici, celles de 1910 [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/le-droit-a-la-paresse.webp)
« Pour remplir sa double fonction sociale de non-producteur et de sur-consommateur, le bourgeois dût non seulement violenter ses goûts modestes, perdre ses habitudes laborieuses d’il y a deux siècles et se livrer au luxe effréné, aux indigestions truffées et aux débauches syphilitiques, mais encore soustraire au travail productif une masse énorme d’hommes afin de se procurer des aides ». La consommation ostentatoire des riches n’est plus à démontrer : il suffit de se promener dans les ports de plaisance, d’observer le marché de l’art contemporain ou le tarif des sacs Hermès !
Paul Lafargue examine la part de la population productive dans la population totale en Angleterre : dans les statistiques qu’il présente, sur 20 millions de personnes en Angleterre et au Pays de Galles, il reste 8 millions d’individus, y compris les capitalistes, de tous sexes et de tous âges fonctionnant dans la production, le commerce, la finance. Les domestiques (1 208 648) sont plus nombreux et nombreuses que les travailleurs de fabriques de textile et de métal. « À cette classe domestique il faut ajouter la classe nombreuse des malheureux voués exclusivement à la satisfaction des goûts dispendieux et futiles des classes riches, tailleurs de diamant, dentellières, relieurs de luxe, couturières de luxe, décorateurs des maisons de plaisance, etc. »
La question de la domesticité est moins prégnante de nos jours en termes de nombre. De plus, certaines tâches prises en charge par les domestiques qui étaient au service des riches du 19ème siècle (cuisine, linge, garde des enfants) sont aujourd’hui accessibles à (presque) tout le monde sous forme de crèches, de maisons de retraites, de lave-linge, de produits alimentaires plus élaborés, de textiles prêts à porter. La santé et la durée de vie prolongée impliquent une grande quantité de travail de soignant‧es et l’éducation davantage d’enseignant‧es. Le confort actuel dans les pays développés repose pour une part sur du gaspillage mais aussi, sur des biens et des services auxquels nous n’allons pas renoncer.
Un compte du travail inutile sera nécessaire pour estimer la quantité de travail qui pourrait être libéré par simple rationalisation des processus productifs et administratifs : obsolescence programmée, contrôle obsessionnel des travailleurs et travailleuses dans les entreprises, inflation des procédures, double travail pour les actes de remboursement de soins par la sécu et ensuite par les assurances complémentaires, contrôle des tickets dans les transports, industrie d’armement. Une grande source de gains de travail pourrait être la publicité : selon Kantar Média (organisme privé d’expertise des médias), en 2024, les investissements de communication des annonceurs ont atteint 35,755 milliards d’euros, en progression de +5% par rapport à 2023. C’est équivalent à plus de la moitié du budget de l’éducation nationale en 2024 (63,4 Milliards d’€).
![Affiche de l'Union départementale CFDT du Val-de-Marne 1985 [Coll. CM]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/35-h-c-est-possible-si-nous-luttons.webp)
Une phrase de Lafargue acquiert une résonance particulière dans le débat contemporain sur la semaine de 4 jours : « C’est une observation d’un grand manufacturier belge que les semaines où tombe un jour férié n’apportent pas une production inférieure à celles des semaines ordinaires » ; il y a d’autres remarques du même type, par exemple sur la meilleure productivité de l’Angleterre où la journée de travail « n’est que de 10 heures par jours » (c’était alors plutôt 12 h13 heures en France). En 2022, une expérimentation massive, sur au moins 200 000 emplois, a eu lieu en Grande Bretagne pour la semaine de 4 jours, avec les heures de travail de 5 jours concentrées sur 4. Le constat est que la productivité a augmenté [2]. En France, certaines entreprises ou administrations adoptent cette formule et constatent les mêmes résultats. Soyons méfiant‧es devant ces manœuvres qui s’appuient sur l’aspiration au temps libre, pour intensifier le travail et faire des économies de structure ! Mais c’est une bonne indication sur le fait que réduire fortement le travail (retraite à 60 ans, semaine de 4 jours, journée de 7 heures) ne diminuerait pas la productivité d’autant.
Cependant, au-delà de la rationalisation et de l’égalité, nous ne pouvons plus raisonner à production égale. La décroissance pour raison écologique exige d’abandonner ou de réduire fortement certaines productions : automobile, aviation, textile, numérique et intelligence artificielle, etc.
Les travailleurs et travailleuses doivent-ils consommer plus ?
La partie qui a le plus vieilli dans la démonstration de Lafargue est l’appel à la consommation en direction des prolétaires, la consommation étant synonyme, selon lui, de jouissance. Rien d’étonnant au 19ème siècle où la pauvreté était prégnante dans la classe ouvrière. « Afin de trouver du travail pour toutes les non-valeurs de la société actuelle, afin de laisser l’outillage industriel se développer indéfiniment, la classe ouvrière devra, comme la bourgeoisie, violenter ses goûts abstinents et développer indéfiniment ses capacités consommatrices. Au lieu de manger par jour une ou deux onces de viande coriace, quand elle en mange, elle mangera de joyeux steaks d’une ou deux livres, au lieu de boire modérément du mauvais vin, plus catholique que le pape, elle boira à grande et profonde rasades du bordeaux, du bourgogne, sans baptême industriel, et laissera l’eau aux bêtes ».
Laissons de côté la bombance et les questions de santé sous-jacentes. De nos jours, malheureusement, cet idéal de consommation débridée est proclamé à travers la publicité et les valeurs du capitalisme moderne. Certes, les besoins de base ne sont pas satisfaits pour une partie de la population. Mais beaucoup de biens et services (mode, un certain tourisme, smartphones hors de prix) peuvent être considérés comme artificiels, en tous cas comme non compatibles avec un monde durable. Cela dit, la satisfaction de certains besoins de base pour l’humanité toute entière (logement, réseaux d’eau et d’assainissement, nourriture de qualité, santé) implique un redéploiement de forces productives dès lors que les productions inutiles et nuisibles auront été drastiquement réduites Si l’accès indéfini à de nouveaux biens, si « faire bombance » selon les mots de Lafargue ne peut pas combler le temps libéré, alors il faudra penser le temps libre comme un temps non aliéné et écologiquement compatible. Ce n’est pas le cas des loisirs dans notre société.
C’est une nouvelle pensée du travail et de l’activité qu’il faudra mettre en œuvre. Le temps de travail réduit, qu’il soit de 7 heures par jour, 4 ou même 3, n’est pas tout de l’activité humaine et peut-être le reste ne s’appellerait-il pas loisir. Ce que nous appelons travail est le travail prescrit, c’est à dire la part de travail que la société dans son ensemble doit organiser pour rester cohérente : il faut des paysan‧nes, des médecins, des enseignant‧es, des conducteurs et conductrices de train, faire fonctionner les machines de l’industrie. Et dans chacun de ces domaines ça ne peut pas être « chacun fait ce qu’il veut quand il veut ». Dans le domaine du travail, le libre choix du métier doit s’ajuster aux places disponibles et aux emplois nécessaires. En revanche, il est des domaines de la vie qui n’ont pas besoin d’être organisés globalement : refaire la peinture de l’appartement ou pour certain‧es construire sa maison, par exemple ; au quotidien, le soin des enfants, le ménage et la cuisine ; la vie associative, certaines activités artistiques ; les échanges de services entre voisins ; l’établissement d’espaces où vivent ensemble et se soutiennent les personnes âgées et les petits-enfants ; la création de cantines locales ou de repas des voisin‧es dans lesquels on peut rivaliser pour la meilleure cuisine et transférer ici la compétence des chefs étoilés. Cette part de l’activité pourrait être encouragée et occuper une part importante du temps libéré.
L’expérience du partage entre travail prescrit et activité « libre » est universelle. C’est son partage qui pourrait être redéfini. Plus de disponibilité c’est plus de possibilité de participer à la vie sociale. Pour faire la fête, certes, pour pratiquer du sport aussi, mais on peut imaginer de nouveaux services appuyés sur le bénévolat plutôt que sur le salariat, pris en charge dans un cadre de libre association, où la motivation ne viendrait pas du gain mais de l’interaction directe entre humains. Là comme ailleurs, la spontanéité individuelle peut être insuffisante pour un fonctionnement qui satisfasse le plus grand nombre : mais les règles peuvent en être fixées à petite échelle, sans passer par une rémunération, ni par la loi. C’est bien ainsi que fonctionnent des associations. Et puis, lire des romans, apprendre la sociologie ou les mathématiques, faire de la musique, de la sculpture ou écrire des livres sont des activités qui peuvent s’étendre à l’infini, sans polluer, avec une faible consommation de matière ou d’énergie.
La classe ouvrière est-elle le sujet de l’émancipation ? Pas si simple !
« Et dire que les fils des héros de la Terreur [3] [référence à 1793] se sont laissé dégrader par la religion du travail au point d’accepter après 1848, comme une conquête révolutionnaire, la loi qui limitait à 12 heures le travail dans les fabriques ; ils proclamaient comme principe révolutionnaire “droit au travail”. Honte au prolétariat français ! Des esclaves seuls eussent été capables d’une telle bassesse ! […] Ce travail, qu’en juin 1848 les ouvriers réclamaient les armes à la main, ils l’ont imposé à leurs familles ; ils ont livré aux barons de l’industrie leurs femmes et leurs enfants. De leurs propres mains ils ont démoli leur foyer domestique ». Oubliées, ces fortes paroles ! C’est une tout autre vision du prolétariat qui s’est instauré, une idéalisation. Non pas le prolétariat réel, mais un prolétariat imaginaire, poussé par une mécanique de l’Histoire (les « lois de l’Histoire »), qui tend naturellement vers la révolution et le socialisme.
Ce prolétariat, toujours sur le point de faire la révolution, serait seulement empêché dans ce mouvement par des forces contraires qui lui sont extérieures : la répression policière ou judiciaire, les « directions » syndicales qui ne veulent pas appeler à la grève générale, les partis de gauche qui trahissent une fois élus. Alors la politique révolutionnaire se réduirait à lutter contre les forces contraires, contre les obstacles à cette tendance naturelle vers la révolution à laquelle on croit, comme d’autres croient en Dieu. À chaque mouvement social d’importance les « révolutionnaires » dénoncent les bureaucrates syndicaux ; et, de manière dérisoire, souvent sous forme de déclarations, de communiqués et d’analyses. Le prolétariat réel, celui d’aujourd’hui, revendique du pouvoir d’achat, économise et place de l’argent pour sa retraite en fonds de pension ou dans l’immobilier, fait des heures supplémentaires, parfois regarde les cours de la bourse pour estimer la valeur des actions que son patron lui a données en remplacement d’une partie du salaire.
Lafargue n’était pas un dissident au sein du mouvement ouvrier naissant : il fut secrétaire de Karl Marx, il est devenu un leader reconnu du mouvement socialiste français aux côtés de Paul Longuet. Sa compagne de toute sa vie était Laura Marx, fille de Karl Marx, très engagée dans l’édition des œuvres de son père, participant à la fondation du Parti Ouvrier français et plus tard à la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO). On peut donc en déduire qu’affirmer « les travailleurs sont des complices de leur propre exploitation » ne posait pas de problème au sein du mouvement socialiste naissant en 1880. Malheureusement, par la suite, la phrase de Karl Marx, « l’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante », semble avoir été oubliée, du moins dans ses implications pratiques.
L’idéalisation de la classe, ou du peuple se traduit par divers avatars politiques contemporains :
Il suffirait que le peuple soit bien représenté d’où les propositions telles que le référendum d’initiative citoyenne, la démocratie directe.
Il suffirait, pour que les luttes soient victorieuses, que des appels à la grève générale soient formulées par les « directions » syndicales.
Il suffirait que se mette en place un bon gouvernement.
Il suffirait de s’en prendre aux plus riches. C’est la théorie des 99 %, selon laquelle le seul obstacle c’est les 1 % les plus riches (qui détiennent les moyens de production et d’information).
Toutes ces injonctions passent à côté d’une nécessité préalable : la lutte idéologique et pratique au sein du peuple réel, contre les majorités « populaires » du moment présent. C’est pourquoi, l’action pour une réduction massive du temps de travail est un combat de longue haleine, d’abord minoritaire, qui devra mettre en mouvement les diverses forces concernées qui se stimuleront réciproquement, qui se corrigeront mutuellement et qui, peut-être, parfois se confronteront. Le mouvement écologiste, anti-productiviste, centré sur la préservation à long terme de la vie, devra tenir compte du mot d’ordre apparu lors de la lutte des Gilets jaunes, « fin du monde et fin de mois ». Le mouvement syndical devra intégrer la question écologique, ce qui est loin d’être acquis, et plus radicalement la question de la décroissance (nous en sommes loin). Le mouvement féministe ne pourra pas rester extérieur aux questions de classe et environnementale ; bien que ce ne soit pas totalement acquis, il semble cependant que ce dernier, entre ces trois pôles du mouvement social, soit celui qui est le plus imprégné des diverses dimensions (intersectionnalité, écoféminisme).
Nous devrons surmonter ce paradoxe que la classe des travailleurs et travailleuses, principale concernée par l’organisation concrète d’un temps de travail fortement réduit, seule à même de remplacer la bourgeoisie dans la production pour construire une société libérée de la marchandisation, devra subir de fortes pressions extérieures de la part des autres mouvement sociaux. Un moment révolutionnaire qui n’irait pas dans une impasse serait celui dans lequel toutes les composantes se renforceraient en même temps qu’elles se critiqueraient.
L’émancipation des travailleurs et travailleuses ne sera pas seulement l’œuvre des travailleurs et travailleuses eux/elles-mêmes
La dérive ouvriériste post-Lafargue, le fétichisme d’une sainte classe ouvrière n’a pas, heureusement, imprégné toute la pensée de l’émancipation. Le courant marxiste « théorie de la valeur » est celui qui a, d’un point de vue théorique, la plus grande cohérence dans l’analyse de ce paradoxe. « Les deux classes “classiques”, la bourgeoisie et le prolétariat, ne forment pas, selon la critique de la valeur, une opposition absolue. À partir d’un certain moment historique, le prolétariat a cessé de se trouver en dehors de la société capitaliste. Pour importantes et positives qu’aient été les luttes des classes, il faut admettre selon Kurz, qu’elle se déroule sur un terrain commun aux adversaires : le travail et la valeur. [4] » Lénine constatait que la pensée communiste ne naît pas de la confrontation économique entre la classe ouvrière et le patronat, qu’elle doit être apportée de l’extérieur. Malheureusement pour la Russie, et aussi pour nous, il considérait que le Parti était à lui tout seul le porteur de la vérité communiste. Ni Kurz, ni Jappe, ni Lénine ne disent qu’il n’y a pas conflit, mais l’analyse partagée dit que le conflit se situe à l’intérieur même du capitalisme et qu’il n’a pas en lui-même le ressort pour s’en extraire. En cela, Lafargue est un précurseur.
Pourtant, il reste un impensé. Lafargue, un peu provocateur, propose une loi qui obligerait les prolétaires, fanatiques du travail, à se reposer. Derrière cette ironie apparaît une question récurrente et jamais résolue : qui désaliénera les opprimé‧es dès lors que nous admettons qu’ils et elles font partie de la reproduction su système ? Le mot d’ordre « La libération des travailleurs et travailleurs sera l’œuvre des travailleurs et travailleuses eux/elles-mêmes » risque d’être un vœu pieux quand on constate la capacité du capitalisme à s’auto-reproduire. Alors ? Le parti qui sait ce que doit être la bonne vie ? L’État qui veille au bien-être commun ? On connaît le résultat !
![Collectif ADRET, travailler deux heures par jours, éditions du Seuil 1977 [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/07/travailler-deux-heures-par-jour.webp)
Heureusement, ces dernières décennies, l’émergence d’une pluralité de mouvements sociaux, féministes, écologistes, décoloniaux etc., aux côtés du mouvement ouvrier syndical et politique, nous permet d’envisager une réponse à ce dilemme que seul un acte de foi démocratique avait enjambé sans le résoudre. Les mouvements se critiquent réciproquement parce qu’ils critiquent, à partir de points de vue différents, les divers méfaits du capitalisme. Quand le mouvement féministe permet à « la femme du prolétaire » (selon le terme de Lafargue) de demander « qui va faire la vaisselle ? », il permet de questionner la séparation entre production matérielle et reproductions sociale, c’est à dire la division sexuée du travail. Quand le mouvement écologiste pose la question de l’utilité ou de la nocivité de certaines de certaines productions, c’est « le droit au travail » qui est interrogé et quand en réponse le syndicalisme revendique ce droit au travail, il est temps d’approfondir la question (réduction du temps de travail, reconversion, garantie de salaire). La critique réciproque entre différents mouvements sociaux anticapitalistes sera la solution au dilemme que Lafargue résout par la pirouette « Il faudra une loi qui oblige les prolétaires à ne pas travailler », que Lénine résout par le parti d’avant-garde qui seul connaît la vérité du communisme, que la social-démocratie résout par la bienveillance de l’État.
La lutte pour une réduction du temps de travail, parce qu’elle est au carrefour de l’écologie, du féminisme et du social, peut constituer aujourd’hui un point de cristallisation anticapitaliste et un élément de convergence des divers mouvements sociaux, avec leurs limites particulières et les interactions qui pourraient repousser ces limites. Cette question a structuré le mouvement social tout au long du 20ème siècle (journée de 8 heures, congés payés, retraite, semaine de 40 heures puis de 35). Reprenons ce combat là où nous l’avons abandonné au début du XXIème siècle, avec des acteurs et actrices plus divers et des potentialités émancipatrices renouvelées. Mais ça ne viendra pas tout seul. La revendication devra être portée, dans les syndicats, dans les mouvements féministes, dans les mouvements écolos, par des militantes et militants qui ne se contenteront pas d’être les réceptionnistes de mouvements sociaux apparus spontanément.
⬛ Gérard Vaysse
[1] Extrait de Le droit à la paresse.
[2] Le Monde du 30 mai 2023.
[3] Référence à 1793.
[4] Anselm Jappe, introduction, page 11, à La substance du capital de Robert Kurz, éditions L’Echappée, 2019.
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