Tenir sur le temps long : la grève du Parisien libéré (1975-1977), une expérience marquante de la solidarité ouvrière

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Rose Feinte est doctorante en histoire et sociologie à l’Université Paris-Est Créteil. Elle réalise actuellement une thèse intitulé « Famille en grève de 1963 à nos jours » qui explore le travail gréviste des compagnes dans différents mouvements de grève : de 1963, la grève de mineurs dans le Nord-Pas-de-Calais, à 2023, la grève de la réforme des retraites dans les raffineries.


Caisse de grève au Parisien Libéré. [Daniel Hommeau – IHS CGT LP]
Caisse de grève au Parisien Libéré. [Daniel Hommeau – IHS CGT LP]

En janvier 1977, Amaury meurt dans un accident d’équitation [1] ; or, c’est lui qui incarnait personnellement le refus total de négociation et donc, c’est sa mort qui signe la fin du conflit ; les nouveaux dirigeants du Parisien libéré trouvent un accord sans licenciements. Ce qu’il est important de retenir de ce conflit c’est que les vingt-neuf mois de lutte se soldent par une victoire, car aucun ouvrier n’est licencié ; même si cette victoire n’est que temporaire, compte tenu du processus de désindustrialisation qui va frapper de plein de fouet le secteur de l’imprimerie dès la fin du conflit.

Tout d’abord, les grévistes du Parisien libéré forment un groupe soudé notamment pour tenir dans le temps l’occupation de l’imprimerie du Parisien, située rue d’Enghien. Occuper des locaux de travail signifie que les ouvriers doivent effectuer des roulements pour qu’il y ait toujours une partie d’entre eux sur place ; ils se retrouvent donc à vivre et lutter ensemble au quotidien. Cela soude les ouvriers et leur permet de tenir, comme l’explique l’un des grévistes dans le film Libérez le Parisien [2] : « Je crois qu’il faut que tout le monde le sache, la lutte telle que nous la menons ce n’est pas une lutte triste ! Elle n’est pas triste la lutte ! Elle est dure, ce qu’il y a de sûr c’est qu’elle est dure mais si on considère par exemple qu’au Parisien libéré nous sommes 640 travailleurs en lutte au bout de 14 mois alors que nous étions 650 au départ, je pense que c’est déjà un facteur qui doit démontrer l’unité des travailleurs dans la lutte. » C’est cette convivialité et le sentiment d’appartenir à un groupe qui permet aux ouvriers de ne pas s’en désolidariser face à la longueur du conflit et sa dureté.


Après un « rodéo », rue de Réaumur. [Daniel Hommeau – IHS CGT LP]
Après un « rodéo », rue de Réaumur. [Daniel Hommeau – IHS CGT LP]


A la fin de l’ouvrage Une phase de la lutte des travailleurs de la presse parisienne se trouve plusieurs séries de photographies de l’impression des numéros « spécial grève » réalisée par les grévistes. Les photographies montrent des ouvriers du Parisien libéré en train de travailler et de produire des publications syndicales et militantes. Ces clichés les placent dans une position active en tant qu’acteurs principaux qui peuvent continuer de travailler grâce à l’occupation des locaux. Dans le documentaire de France Culture [3] sur le conflit, un ouvrier explique comment les grévistes produisaient et distribuaient leur journal durant la grève : « On a fait ce qu’on appelait des « spécial PL » comme on disait, Parisien libéré, avec l’entête du journal parce qu’on pouvait travailler toujours rue d’Enghien, parce que oui je ne l’ai peut-être pas précisé au départ mais la rue d’Enghien était toujours occupée, depuis le lock-out elle était occupée par les ouvriers du Livre. […] Et puis donc, on pouvait continuer à travailler donc on faisait des numéros spéciaux, alors les typographes étaient mobilisés, on faisait la mise en page, il y avait les rotativistes, les photograveurs et puis on arrivait à sortir un 4-6 pages et on distribuait ça aux heures d’affluences, dans les gares par exemple ou aux stations de métro ».


Une soirée d’occupation des locaux. [Daniel Hommeau – IHS CGT LP]
Une soirée d’occupation des locaux. [Daniel Hommeau – IHS CGT LP]


Tous les corps de métiers de l’imprimerie de la rue d’Enghien se mobilisent pour réaliser le numéro de lutte « spécial PL ». Ce sont les ouvriers qui contrôlent l’impression de leur propre propagande politique, ils ont donc un droit de regard sur ce qui est publié sur eux et utilisent leurs savoirs et techniques d’impression pour produire leur journal. Ces savoirs tirés directement de leur connaissance de l’outil de travail ne sont alors plus destinés au patronat et aux journaux qui représentent la culture dominante, mais à leurs discours politiques et à leur récit du conflit. L’occupation des locaux ne dure qu’un an, jusqu’en 1976, quand la police met fin à l’occupation alors qu’une première tentative de négociation échoue avec le ministre du Travail, Christian Beullac. Les ouvriers mobilisés subissent une répression brutale de la part du gouvernement de Giscard d’Estaing et sa police : un ouvrier du Livre perd la vue et une quarantaine de personnes sont blessée·es par la police aux Arts et Métiers lors d’un discours de Giscard d’Estaing, des procès contre des ouvriers du Livre sont aussi lancés. C’est sans doute l’ampleur du mouvement qui fait peur aux pouvoirs publics.

Cette grève s’est organisée avec l’ensemble des ouvriers du Livre de la région et leur syndicat autour d’occupations de monuments publics, comme Notre-Dame ou le paquebot France, ou encore d’actions où l’utilisation de la violence est une ressource légitime à l’instar des « rodéos » : des opérations qui consistent, en barrant les routes et immobilisant les camions de livraisons, à détruire les exemplaires du Parisien pour qu’ils ne puissent pas être diffusés. Cette grève dure plus de deux années, c’est un mouvement particulièrement long qui demande une organisation collective et syndicale significative et surtout cette grève ne mobilise pas uniquement les travailleurs du Parisien mais l’entièreté des ouvriers du Livre de toutes les imprimeries d’Ile-de-France. Un délégué de la CGT du Livre du Parisien lors de la grève m’explique, en entretien, cette organisation du mouvement à l’échelle de toute une profession : « par téléphone, j’appelais toutes les boîtes pour ameuter les gars, on faisait des groupes et on allait dans les entreprises de labeur et de presse où il n’y avait pas de militants et on faisait des manifs ». Tous les ouvriers qui travaillaient dans d’autres imprimeries se décrivent comme quotidiennement sollicités, notamment la nuit hors de leurs horaires de travail : « alors souvent je faisais toutes les réunions de l’intersyndicale dans la journée et le soir j’étais sur les routes jusqu’à 3 ou 4 heures du matin. Les trois quarts du temps je ne dormais presque plus, je dormais 5-6h pas plus » (Henry), « on était pris tous les jours, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, même dans les jours de repos, on se déplaçait pour aider nos camarades du Parisien, on se déplaçait en manifestations, on organisait un certain nombre de festivités aussi » (Auguste).

Au début de la grève du Parisien libéré, les responsables du syndicat du Livre mettent en place un système de collecte de 10 % des salaires des travailleurs de la presse parisienne pour ensuite les redistribuer aux grévistes du Parisien. Cécile, fille d’un gréviste s’en souvient encore aujourd’hui : « Ah oui, c’était la grande époque mais bon là c’était… là il y a des gens qui ont donné pendant 3 ans 10 % de leur salaire pour permettre à la lutte de survivre, pour permettre aux gars de vivre. Nous, on a vécu de la solidarité avec mes parents pendant 3 ans. Donc, toute la presse, tous les gens qui travaillaient dans la presse donnaient, mis à part quelques rares exceptions, ils donnaient 10 % de leur salaire, c’est quelque chose qui est inconcevable aujourd’hui, inconcevable ! »


Un exemple de « Parisien Libéré » édité par la CGT durant le conflit. [Coll. CM]
Un exemple de « Parisien Libéré » édité par la CGT durant le conflit. [Coll. CM]


Cécile souligne le caractère inédit de cette solidarité. Les caisses de grève sont souvent utilisées dans le cadre de luttes collectives pour permettre de tenir la grève sur le long terme. Pourtant c’est une pratique peut courante au sein de la CGT qui rejettent l’utilisation de caisses syndicales permanentes pour ne pas simplement accumuler des ressources et limiter la combativité ouvrière. La CGT se positionne plutôt en faveur de caisses de grève temporaires, spécifiques à chaque mouvement de grève, qui seraient l’émanation de la solidarité ouvrière [4]. La fédération du Livre a eu parfois recours à ces collectes, qu’elle nomme des « impôts de grève », comme en 1986 où le syndicat impose à ces adhérent·es de donner 10 % du salaire pour les compositeurs de la maison Mouillot [5].
Dans le cadre du Parisien, cet acte de solidarité est inédit dans la profession car les dons proviennent de l’entièreté de la presse parisienne pendant l’entièreté du conflit : presque trois années durant lesquelles les ouvriers de la presse parisienne ont travaillé et reversé 10 % de leur salaire pour que les travailleurs du Parisien puissent recevoir presque un tiers de leur salaire d’avant le conflit. En tant que mécanicien au Figaro, Louis a donné 10 % de son salaire et pense que c’est grâce à cette solidarité que la grève a pu tenir aussi longtemps : « Si ça a tenu si longtemps c’est parce qu’on a payé les gars ; les gars, ils tenaient parce qu’ils avaient leur paye alors ils tenaient et nous on casquait. Tous les autres journaux payaient hein ! Les gars qui travaillaient à Blanqui quoi. Les imprimeurs, les mécaniciens, tout le monde ! C’est peut-être pour ça que ça a tenu aussi longtemps ! »


Lors de la course Paris-Roubaix [Daniel Hommeau – IHS CGT LP]
Lors de la course Paris-Roubaix [Daniel Hommeau – IHS CGT LP]


Cet élan de solidarité marque les mémoires des personnes qui ont participé au conflit car les grévistes et ouvriers du Livre partagent des conditions de travail similaires et connaissent le coût de cette contribution de 10 %. Dans le livre d’hommage à la lutte du Parisien libéré, réalisé fin 1975 par la fédération française des travailleurs du Livre CGT, on peut lire : « mais peut-être jamais travailleurs en lutte dans notre pays ne connurent un si profond et si durable élan de solidarité ». On peut analyser cette caisse de grève comme signifiant la mise en place d’une solidarité ouvrière durant ce conflit, comprise comme une solidarité communautaire basée sur un vécu commun, l’expérience du capitalisme et du travail usinier et qui permet un dépassement des logiques individuelles de résistance par des luttes collectives. En mettant en commun une partie des salaires des ouvriers, la caisse de grève permet de dépasser la conception des salaires pensés comme individuels et de les collectiviser, pour permettre aux grévistes de défendre leur dignité au travail. Cette caisse de grève, qu’on pourrait même nommer impôt de grève, soustrait (au moins en partie) le pouvoir d’exploitation par le salaire que détient, hors du temps de la grève, Emilien Amaury sur ses ouvriers. La mise en place de cette caisse de grève demande un travail militant colossal, provenant à la fois des responsables syndicaux, de leurs organisations et aussi des femmes au sein des foyers.

Les femmes de classes populaires sont « le ministre des Finances » de la famille [6] selon les mots de l’historienne Michelle Perrot. Ce sont elles qui font les déclarations, organisent les dépenses de la famille en fonction des revenus et qui sont les « gérantes des comptes familiaux » [7]. Le temps de la grève vient renforcer le travail de gestion du budget : elles doivent adapter les finances de la famille au manque du salaire familial. Michelle Perrot revient sur ce rôle central des épouses pour gérer le budget, nourrir la famille et sur ce qu’implique une grève longue pour les familles de grévistes : « Une fois la grève lancée, les femmes s’emploient, par exemple, à organiser des cuisines collectives, en puisant dans leurs économies. Les grèves de mineurs peuvent alors durer longtemps, parfois plusieurs mois. Si les femmes faiblissent, le mouvement craque. Elles sont également très présentes dans les cortèges, souvent en tête avec leurs enfants, portant drapeaux et bannières. Elles jouent un rôle symbolique – montrer que les patrons affament des pauvres familles – et de bouclier – la troupe ne tirera pas, pense-t-on, sur des femmes et des enfants » [8].

La question de nourrir la famille en temps de grève est centrale et la gestion du budget une pièce maitresse pour que la grève puisse durer. Les femmes s’organisent donc pour mettre en place des logiques d’économies individuelles ou collectives, comme des repas à plusieurs ou des cantines. Toutes les compagnes de travailleurs durant la grève du Parisien libéré parlent de cette cotisation et de l’impact qu’elle a eu sur l’organisation de la famille. Par exemple, Josiane comptable de formation qui a été particulièrement critique de la rédaction des fiches de payes de son mari par la CGT du Livre, affirme : « On filait 10 % du salaire. Non, mais moi, je n’ai jamais fait d’histoire, je n’ai jamais demandé de comptes, rien du tout ». Ayant travaillé dans le domaine de la comptabilité, c’est elle qui gère intégralement les finances de sa famille. Souligner qu’elle n’ait « jamais demandé de comptes » témoigne de son adhésion totale à cette pratique syndicale. La mise en place de la solidarité ouvrière n’est pas que théorique pour ces femmes, elle implique une organisation concrète et matérielle de la vie du foyer. Il y a une continuité entre la gestion du budget et celle des enfants et du foyer, et donc des dépenses qui y sont associées : la cotisation revêt une importance particulière, car elle engendre une modification du fonctionnement et des modes de consommation au sein de la famille.

Lors de la grève, dans les six familles avec qui je me suis entretenue, cinq des compagnes sur six sont sans emploi salarié : pour la plupart, elles se sont arrêtées de travailler lors de la rencontre avec leur mari ou à la naissance de leur premier enfant ; seulement une d’entre elles a repris le travail après avoir élevé les enfants. Ces familles fonctionnent avec un salaire familial, qui « correspond au salaire suffisant pour nourrir et assumer une famille » [9]. Ce qui rassemble toutes ces familles lors de la grève du Parisien libéré, c’est leur mobilisation au sein du conflit (actions, grèves, manifestations). Ce n’est pas forcément le cas de toutes les familles de la presse parisienne lors de ce conflit, même si elles participent toutes à l’effort budgétaire des 10%.

La gestion du budget au sein de la famille d’Henry et Josiane est différente des autres familles car Henry est gréviste au Parisien : il reçoit environ un tiers de son salaire habituel. Cette situation requiert une organisation spécifique pour vivre en temps de grève. Henry reconnaît qu’initialement c’était principalement sa femme qui s’occupait des finances du foyer, car c’est « elle qui faisait les déclarations ». Cependant, vivre en période de grève avec un tiers du salaire d’Henry n’est viable que temporairement pour cette famille : Josiane a dû reprendre le travail salarié pour subvenir à leurs besoins. Cécile, leur fille, décrit leur quotidien pendant la grève : « Maman, qui ne travaillait pas, s’était remise au travail parce qu’il n’y avait pas d’autres solutions, on n’avait pas grand-chose à mettre dans la marmite, vivre ça devenait difficile. Même si effectivement on a vécu de la solidarité, on ne roulait pas sur l’or hein. Mais on a tenu, on a tenu ».


La une de Libération au lendemain de la mort d’Amaury. [DR]
La une de Libération au lendemain de la mort d’Amaury. [DR]


Josiane occupe un emploi dans un collège pour faire face aux difficultés financières et au manque de nourriture que sa famille rencontre. Dans la gestion du foyer, c’est elle qui assume le poids de cette solidarité ouvrière, car son retour au travail salarié permet à son mari de continuer une grève longue. La participation de la famille à l’effort de grève n’est pas que souffrance et obligation, elle vient aussi renforcer le sentiment d’appartenance à la classe ouvrière. La contribution financière lors de la grève est le symbole de la solidarité entre ouvriers et permet un élargissement de la conscience de classe, qui perdure après le temps de la lutte. Toutefois, Nicole admet que cette solidarité n’était pas sans conséquence : « Oui, pendant des années, c’était un fardeau quand même ».

Ces femmes ont assumé la charge de cette solidarité, qui a impliqué aussi, pour elles, une augmentation du travail domestique au sein de la sphère familiale, pour faire face aux contraintes financières comme à la modification des habitudes de consommation. Cependant, toutes font le récit de cette solidarité comme une source de fierté, représentant un engagement politique et militant de leur part en accord avec leurs convictions politiques et leur revendication de classe.  Si la grève du Parisien libéré a duré et s’est terminée par une victoire face au patronat, c’est grâce à la mobilisation totale des ouvriers du Parisien et de l’ensemble de la presse parisienne, et aussi grâce à la gestion du budget par leurs compagnes. La mise à contribution du salaire au sein d’une caisse de grève rassemble les familles de la presse parisienne (notamment par leur expérience commune de la grève) vers un objectif commun, la lutte contre le capitalisme et l’injustice de classe !


      Rose Feinte


[1] Voir la une de Libération.
[2] Libérez le Parisien, documentaire réalisé par Jean Louis Muller, Unicité, 1996
[3] Anne Fleury et Séverine Liatard, « 28 mois de grève : quand les salariés du Parisien libéré tentaient de survivre dans le conflit », documentaire France Culture diffusé le 30 juin 2015.
[4] Gabriel Rosenman, « La circulation récurrente des caisses de grève dans l’histoire de la CGT, entre effets de champ et institutionnalisations contrariées », [communication], 10e congrès de l’AFS – RT 18 Relations professionnelles, 2023.
[5] Camille Noûs et Gérard Rosenman, « Les caisses de grève à l’épreuve de la grève interprofessionnelle », Mouvements vol. 103, no. 3, 2020.
[6] Michelle Perrot, « La ménagère dans l’espace parisien au XIXe siècle », Les Annales de la recherche urbaine, n°9, 1980.
[7] Ana Perrin-Heredia, « Les logiques sociales de l’endettement : gestion des comptes domestiques en milieux populaires », Sociétés contemporaines, vol. 76, no. 4, 2009.
[8] Michelle Perrot, interview « la grève dure si les femmes tiennent », L’Histoire n°404, 2014.
[9] Nancy Fraser, « Marchandisation, protection sociale et émancipation. Les ambivalences du féminisme dans la crise du capitalisme », Revue de l’OFCE vol. 114, no. 3, 2010.


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