Un dessin pour Madama

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La solidarité avec les jeunes étranger·es isolé·es menacé·es d’expulsion s’exprime de plus en plus fortement et de plus en plus publiquement. Depuis plusieurs mois, des grèves de la faim ont été menées dans plusieurs endroits, par des maîtres de stage, au sein de familles d’accueil. Madama Diawara est un de ces jeunes et il est sous la menace d’une expulsion par la Préfecture de Haute-Loire depuis janvier 2021. Eric et Véronique, deux camarades de SUD éducation, sont sa famille d’accueil. Les dessins publiés ici ont été réalisés dans le cadre de la campagne solidaire Un dessin pour Madama[1]. Merci à Fred Sochard, Mathieu Colloghan, Alain Frappier, Hélène Maurel, Claire Robert et Lucie Nuzit.

[1] www.sudeducation.org/undessinpourmadama/


Théo Roumier est enseignant en lycée professionnel, militant  de SUD éducation. A Orléans, il participe depuis plusieurs mois à une campagne unitaire contre l’ouverture d’un Centre de rétention administrative.

Madama Diawara est arrivé mineur en France à la rentrée 2018. Eric et Véronique, militant·es de SUD éducation, l’ont accueilli en 2019. Il a eu 18 ans en janvier 2020 et là tout s’est accéléré. La Préfecture refuse d’abord de lui donner un titre de séjour arguant qu’il n’a pas de contrat de travail. Il est inscrit en lycée professionnel, dans une classe d’accueil. Le site Rapports de Force a suivi de très près la mobilisation de soutien et a consacré plusieurs articles à la situation de Madama. Dans l’un d’eux on peut lire ceci : « Une première orientation professionnelle à l’âge de 17 ans dans le domaine de la boucherie-charcuterie a échoué quelques mois plus tôt [en 2020]. “Les migrants n’ont pas le droit à l’erreur”, déplore amèrement Véronique.[1] »

Oui, le « choix » laissé aux jeunes isolé·es étranger·es est bien théorique et « l’égalité des chances » un pur mensonge. Toujours est-il que dans le courant de l’année Madama trouve un stage, dans une exploitation agricole d’élevage de brebis. Il s’inscrit en CAP agricole. Un autre obstacle est alors trouvé par les autorités pour entraver son droit au séjour : la contestation de sa minorité à son arrivée sur le territoire français ; une stratégie courante qui a notamment dans son arsenal les sinistres tests osseux dénoncés par l’ensemble des associations de soutien aux immigré·es. La Préfecture fait traîner le dossier et, devant la menace d’expulsion, notre camarade Eric entame une grève de la faim le 30 janvier 2021 qui va durer trois semaines. La mobilisation de soutien s’accélère, une manifestation est organisée le mercredi 17 février et rassemble 800 personnes, en semaine, au Puy-en-Velay.

La Préfecture continue de contester les documents prouvant l’âge de Madama et mène une campagne de presse contre nos camarades Eric et Véronique. Le 9 mars, Madama est convoqué à la Police de l’air et des frontières, pour un examen de sa demande de régularisation. C’est un piège, il est enfermé au Centre de rétention administrative de Lyon le soir-même. Il y restera jusqu’au 12 mars. Entre-temps, des rassemblements ont lieu. Le syndicat SUD Rural-Territoires écrit au ministre de l’Agriculture (puisque Madama est scolarisé dans l’enseignement professionnel agricole). Des communiqués unitaires paraissent, exigeant la libération et la régularisation de Madama[2].

C’est la mobilisation qui a permis la libération de Madama, et la détermination, durement éprouvée pourtant, de nos camarades Eric et Véronique. La Fédération SUD éducation publie une série de dessin en soutien à Madama Diawara qui sont reproduits à la suite de cet article. Les éditions de l’Atelier du poisson soluble participent également à l’opération « Un dessin pour Madama ». Une chanson est composée et un clip est réalisé et mis en ligne par un collectif d’artistes altiligériens : Madama(s). La Préfecture maintient néanmoins sa volonté d’expulser : une Obligation de quitter le territoire français (OQTF) est délivrée à l’encontre de Madama. Eric est menacé de procédures en justice pour outrage. À l’heure où nous écrivons, Madama a disparu de son domicile et Eric et Véronique, malgré l’adversité, continuent de se mobiliser. Parce que personne n’est illégal, que Madama vit ici et doit rester ici.

Théo Roumier

 « Un véritable gâchis humain »

Déclaration d’Eric, lors de la conférence de presse du Comité de soutien à Madama le 15 avril 2021. Le titre et les intertitres sont de la rédaction du site Rapports de force.

Cette déclaration s’adresse bien entendu à tous ces militant∙es des droits humains qui se battent sans compter pour que des valeurs toutes simples comme la solidarité, la fraternité soient mises en œuvre. Mais elle s’adresse surtout à toutes ces personnes qui au travers de l’histoire de Madama, et des nombreux autres, ont pris conscience de la violence des politiques d’État. Elle s’adresse aux représentants de l’État dans les départements, formés probablement dans de grandes et belles écoles détachées de toute réalité de terrain. Enfin, elle ne s’adresse pas aux invertébrés avachis sur leur canapé, une bière à la main devant CNews, s’imaginant faire partie d’une « race supérieure », parce qu’ils ont décrypté un site complotiste ou ont compris l’unique idée de Zemmour. Autrement dit tous les décérébrés qui nous ont inondés de messages racistes et abjects. J’ai espoir que nos combats anticipent la France de demain et non leurs meuglements infects.

« Force est de constater que la politique migratoire est d’une rare violence »

Aujourd’hui avec Madama on prend en pleine figure un véritable gâchis humain dont sont victimes des milliers de jeunes adultes en France. Lors de la déclaration du 17 février que j’avais faite, je me souviens avoir terminé en disant : « Nous n’avons pas voulu vous insulter, mais force est de constater que la politique migratoire est d’une rare violence : celle de l’évaluation des êtres humains, de l’emprisonnement en centre de rétention et des expulsions. ». Force est de constater pour ceux et celles qui suivent l’histoire de ces jeunes migrantes à quel point nous avions raison ! Aujourd’hui, une décision du tribunal administratif confirme la décision du préfet. En fait, elle confirme que vous avez respecté une procédure et des lois. Elle ne confirme pas que la procédure ou les lois sont bonnes, elle ne confirme rien de la vie de ces êtres humains, qui sont réduits dans les services préfectoraux à de simples cases et formulaires.

J’avais dit aussi que ces politiques contribuaient à fabriquer des clandestins. Le choix qu’a fait Madama, probablement terrifié par cette violence est peut-être celui-là. Il risque de devenir comme des milliers la proie de patrons voyous et négriers adorant ratisser auprès de ces populations. Ce qui montre à quel point quand on fait un tel choix l’impossibilité de retourner dans son pays. Le parcours de Madama, avec nous, en France, nous a balancé en pleine figure la violence de l’État en ce qui concerne le soi-disant accueil de ces jeunes. Cette violence, qui est certainement, pour de nombreux et nombreuses migrant-es, une véritable torture morale. Être migrant-es aujourd’hui, c’est être constamment suspecté, contrôlé, rabaissé, dominé, soumis, exploité, pressuré, déshonoré, berné, insulté, traqué. Et à la moindre petite réaction, à la moindre réclamation, c’est être menacé, arrêté, frappé, enfermé, humilié, expulsé… Et tout cela par un pays et des personnes qui se revendiquent des droits humains ! La démonstration de cette violence institutionnelle serait bien trop longue à expliquer ici, mais il est possible qu’avec ma compagne nous trouvions un moyen de la partager pour d’autres combats à mener.

Une des traductions de cette violence est le traitement de ces jeunes au travers de procédure administrative en totale méconnaissance de la personne, de son histoire, de son parcours. Si vous aviez accepté, M. Le Préfet les nombreuses demandent de rencontres, et cela bien avant cette lutte, nous aurions pu vous donner quelques informations sur cette histoire de Madama. Madama nous en a confié quelques passages, depuis sa naissance jusqu’à son arrivée en France. Cela relève de sa vie privée que nous n’avons pas à exposer ici. Mais, pour nous, la connaissant, cela nous rajoute une souffrance à une autre. Mais certes, cela n’est pas votre problème…. la loi est respectée !

« 200 à 300 millions d’enfants naissent sans état civil »

Derrière, l’Histoire de Madama que vous appelez M.X dans vos documents, il y a peut-être celle des « enfants-fantômes ». Celle, d’après un rapport de l’UNICEF ou un dossier d’Amnesty International, de 200 à 300 millions d’enfants qui naissent sans état civil. Des millions sont originaires d’Afrique subsaharienne. Ils sont les principales victimes du travail infantile, des mariages précoces pour les filles, de la mendicité, des enfants soldats. N’ayant accès ni l’éducation, ni à la santé ils ont un taux de mortalité plus élevé que la moyenne de pays aux taux déjà élevés. Exclus, marginalisés ils sont les fantômes de la société. Certains, avec les mouvements migratoires actuels arrivent à s’extraire de cette invisibilité, et suivant un long voyage évitant, esclavage, viols… arrivent en Europe, en France. On leur demande un état civil, ce qu’il essaie de faire sans frauder ni tricher. Mais comment faire dans des pays ou très souvent l’administration est complètement désorganisée, voire inexistante dans les villages de naissance, avec des officiers d’état civil non formés et du matériel qui est celui que nous avions dans les années 50 ! Quand en plus dans ces pays au droit civil national se rajoute un droit coutumier ! Face à cela, on leur demande des documents qui doivent répondre à des critères européens ! En fait, on leur demande l’impossible !

« D’enfants de l’ombre, ils deviennent enfants invisibles »

Ces enfants fantômes quand ils arrivent sur notre territoire, enfin sorti de l’ombre… on les replonge immédiatement dans les ténèbres. D’enfants de l’ombre, ils deviennent enfants invisibles. L’ignorance des autorités de sa situation explique que l’on demande à Madama de retourner au Mali, pays où il n’a plus personne ! Il pourra faire les mêmes études qu’à l’ISVT ! Je vois bien Madama arriver à Bamako, avec les 300 euros offerts généreusement par la France pour sa réinsertion, avec ses troubles cognitifs… taper à la porte d’une école et recommencer une scolarité ! Si la situation n’était pas aussi tragique, on en rirait ! Enfin, cette lutte montre comment le préfet, représentant de l’État, juge les libertés fondamentales et notamment la liberté d’expression. Le premier exemple que je reprends fait suite à votre demande d’excuses publiques pour le terme « racisme d’État », qui n’a rien à voir avec « État raciste » ! Ce que vous semblez ignorer.

Je cite le passage de la déclaration du 17 février : « Parler de racisme d’État, de racisme institutionnel peut faire débat, nous le concevons et nous acceptons le débat. En revanche, il ne peut être nullement condamné et sanctionné par une demande d’excuse publique. La question que vous nous posez n’est pas : est-ce que le racisme d’État est le bon terme, mais est-ce qu’on a le droit de l’utiliser. Cela nous semble être un abus de pouvoir et une atteinte très dangereuse à la liberté d’expression. ».

« Les pratiques discriminatoires existent bien en France »

Nous n’avons accusé personne de racisme ! Néanmoins, les pratiques discriminatoires existent bien en France, aussi dans nos institutions. Le reconnaître c’est déjà un premier pas pour les combattre. Je me demande si un ressortissant suisse, anglais, états-unien ou un riche étranger devant faire les mêmes démarches subiraient la même suspicion sur ces papiers ! Le deuxième exemple est votre réponse à la pétition que vous ne trouvez pas crédible, car les plus de 37 000 signataires ne connaissent pas Madama ! J’espère que les signataires des pétitions pour les Ouïgours les connaissent bien, car on pourrait douter du massacre de ce peuple ! Les signataires de pétition seront heureux d’apprendre comment leur soutien est pris en compte. ! Enfin, nous en avons appris aussi sur le fonctionnement de la justice. Les avocats qui ont plaidé pour Madama ont fait ce qu’ils pouvaient, sauf celui commis d’office lors de sa garde à vue qui, d’après le compte rendu d’audition, n’a ni souhaité voir Madama avant, ni consulter son dossier, ni intervenir ! Malheureusement, nous n’avons pas les moyens de mobiliser des cabinets d’avocats, de mener des investigations au Mali pour retrouver les traces de l’histoire de Madama. Les avocats ont fait ce qu’ils ont pu et je tiens à les remercier pour leur travail.

En revanche, je remarque que quand on est accusé de violence, accusé par le parquet d’usage illégal de passeports diplomatiques et d’avoir produit un faux pour obtenir un passeport de service, comme c’est le cas dans l’affaire Benalla… on reste en liberté et on peut continuer d’exercer une activité. Madama, lui est profondément honnête, il n’a jamais fait de faux, demande juste une vie simple et tranquille… Et pour cela, il est accusé de « troubles à l’ordre public », est incarcéré en centre de rétention et peut-être expulsé dans un pays où il n’a plus rien ! Ce n’est plus une double peine pour des innocents, mais une triple peine !

Pour finir, tous nos remerciements aux soutiens.


[1] « Un enseignant en grève de la faim pour que Madama vive ici dignement », Stéphane Ortega, article publié sur le site Rapportsdeforce.fr le 3 février 2021. Toutes les informations qui suivent sont tirées des articles de Rapports de force.

[2] « Madama vit ici, il doit rester ici : Régularisation pour Madama ! », communiqué unitaire du 10 mars 2021 signé par FSU, Ferc-CGT, SUD éducation, Sundep-Solidaires, CFDT-Fep, Sgen-CFDT, UNL, MNL, École pour tous, RESF.


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