Les Jeunesses syndicalistes

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On connait les Jeunesses des organisations politiques (Jeunesses communistes, socialistes, communistes révolutionnaires, libertaires, écologistes, etc.), mais on parle rarement des Jeunesses syndicalistes ou Jeunesses syndicales (JS) ; et pour cause : en France, elles n’ont guère existé qu’au premier quart du siècle passé, et de manière intermittente. Les organisations politiques ne sont pas pour rien dans cette situation : Les Jeunesses socialistes avant la Première Guerre mondiale, plus encore les Jeunesses communistes dans les années 1920, voyaient d’un mauvais œil cette organisation autonome de la jeunesses, basée sur l’appartenance à sa classe sociale, non inféodée à leur parti. Bien plus tard, on retrouvera des débats similaires parmi la jeunesse lycéenne et étudiante des « années 68 » : entre celles et ceux qui voulaient organiser des syndicats ou collectifs larges et d’autres pour qui la priorité était la construction de « leurs » Jeunesses spécifiques. Mais revenons-en aux Jeunesses syndicalistes…

C’est à l’orée du 20ème siècle que sont créées les Jeunesses syndicalistes (JS) : « Au 5ème Congrès de la CGT tenu à Paris en 1900, Briat estimait que chaque année cinq ou six mille jeunes syndiqués partaient à la caserne, nombre qui depuis lors a certainement triplé. Chiffre peu important : en fait, les jeunes gens ne sont pas syndiqués. Pour les attirer à eux, les Syndicats ont créé l’œuvre du Sou du Soldat dont l’objet est d’envoyer de modestes subsides aux jeunes ouvriers sous les drapeaux, et les groupes appelés : Jeunesses syndicalistes, sur le modèle des Jeunesses socialistes. » […] « Il existe des “sections de pupilles” dans certains syndicats, par exemple au syndicat de la peau de la Seine, à la Chambre syndicale typographique parisienne adhérente à la Fédération du Livre, des “Jeunesses Syndicalistes” ont été fondées en 1904-1905, puis en 1910-1911, dans quelques villes, notamment à Paris (où elles sont reliées par un “Comité d’entente”, à Brest, à Rouen, à Fougères, à Nantes, à Alaix, à Angers, à Boulogne-sur-Mer, etc., soit par le soin des syndicats (à Paris, les syndicats du bâtiment et de la voilure), soit le plus souvent par celui des Bourses du Travail. Les statuts des Jeunesses syndicalistes sont très simples : voici par exemple ceux de la Jeunesse syndicaliste du Bâtiment :

Jeunesse syndicale de Trélazé ; carte postale de 1910.
Jeunesses syndicalistes et Pupilles de Rénazé ; carte postale de 1910. [DR]

Préambule. Nous entendons par “jeunesse syndicaliste” un groupement de camarades syndiqués confédérés se donnant pour but principal l’éducation intégrale de ses adhérents et la propagande aux exploités par la parole, l’écrit, l’exemple et l’action.

C’est le groupement naturel des camarades qui souffrent de ne pouvoir donner libre cours à leurs désirs d’étude et de savoir après leur temps de travail exigé par l’actuelle exploitation de l’homme par l’homme ;
Qui se rendent compte de l’éducation sophistiquée qu’ils ont reçue et reçoivent de l’enseignement bourgeois patronal et capitaliste ;
Qui reconnaissent leur ignorance et, partant, leur impuissance à résoudre, même théoriquement, les hautes questions d’intérêt économique de leur classe ;
Qui, pour faire “leurs affaires eux-mêmes”, veulent étudier les phénomènes scientifiques, les faits et données sociologiques, les idées, analyses, synthèses des penseurs, orateurs, écrivains, artistes indépendants, c’est-à-dire toutes matières susceptibles d’élever leur mentalité, de rectifier leur jugement, de développer leur esprit observateur, critique, organisateur ; connaître les lois naturelles de l’Evolution et du Progrès détruisant les préjugés ataviques et sociaux ;
Qui désirent augmenter et perfectionner leurs connaissances techniques professionnelles ;
Qui veulent se reposer d’un labeur, le plus souvent abrutissant, par le choix et l’usage de délassements sains, physiquement et moralement: jeux, sports, promenades, visites, excursions, spectacles, arts, etc. etc. ;
Qui aspirent à devenir des militants syndicalistes, entrevoyant une société meilleure, dont ils hâteront l’avènement en se faisant les éducateurs et les entraîneurs de la masse, ordinairement indifférente, mais capable de se révolter spontanément en vue de la grève générale expropriatrice.

C’est le groupement, le cercle, tout désigné pour entretenir de bonnes et fréquentes relations avec les jeunes gens pris par le militarisme et enrégimentés pour la défense du Capital. C’est le groupement économique d’avant-garde qui permet aux syndiqués d’aborder les questions théorique et pratiques, fatalement négligées par les syndicats, absorbés dans leur indispensable et préalable besogne purement et strictement corporative. Les adhérents de la Jeunesse Syndicaliste du Bâtiment s’engagent à se donner mutuellement les preuves de la plus grande solidarité dans toutes les manifestations de la lutte contre les flagorneurs, adversaires et ennemis du Prolétariat.

Les Jeunesses syndicalistes s’adressent aux jeunes gens du Bâtiment ; La Bataille syndicaliste du 6 octobre 1911. [DR]

Admissions. Pour être admis à la J. S. B. il faut être syndiqué à une des Chambres syndicales du département de la Seine adhérente à la Fédération nationale du Bâtiment. L’admission se fait sur la présentation de la carte confédérale au pair des cotisations. Les femmes accompagnées de camarades adhérents sont admises à titre consultatif et exonérées de cotisation.

Administration et Fonctionnement. La J. S. B. aura autant de sections qu’il sera nécessaire pour la vitalité de chacune d’elles sans nuire aux principes d’unité et de but exposés dans le préambule. Les premières sections seront formées de préférence au siège des Comités intersyndicaux de l’Union des syndicats de la Seine. Chaque section nomme son bureau, composé d’un secrétaire et d’un trésorier. Les membres des bureaux de section, réunis, forment le Conseil de la J. S. B. Le Conseil nomme son secrétaire et trésorier. Aucune fonction n’est rétribuée. Les membres du Conseil sont responsables devant leur section et les assemblées générales; ils sont nommés pour un an et renouvelables tous les six mois. Le Conseil convoque les assemblées générales aussi souvent que l’exige l’intérêt général de l’organisation, et au moins une fois tous les trois mois. Le Conseil décide l’organisation des meetings, fêtes, conférences, etc., d’après l’avis des sections ou de sa propre initiative. Le droit d’admission est fixé à 0.50 franc et la cotisation mensuelle à 0.25 franc. Tout adhérent en retard de ses cotisations de plus de trois mois est considéré comme démissionnaire. Celui qui manquera à ses devoirs de solidarité sera radié.

Dissolution. En cas de dissolution, les fonds en caisse seront versés à la Fédération du Bâtiment ayant actuellement son siège à la Maison des Fédérations, 33, rue Grange-aux-Belles.[1]»

Les Jeunesses syndicalistes ont toutefois du mal à se développer. Elles reprennent de la vigueur, à l’approche de la boucherie mondiale de 1914-1918, avec la lutte antimilitariste : « créées en 1903, les JS se sont assoupies, avant de connaître un nouveau bourgeonnement en 1911[2]. En 1912, elles représentent une soixantaine de groupes (500 adhérents environ) dans tout le pays, dont une trentaine (300 adhérents) dans la capitale[3]. Leur structuration est empirique, tantôt professionnelle (JS de la Voiture, des Métaux, du Bâtiment…), tantôt géographique (JS de Lorient, d’Asnières, de Trélazé…). Il n’existe pas de fédération nationale, mais deux coordinations régionales : l’Ouest[4] et la Seine. Liées à la CGT mais non confédérées, les JS ont une large autonomie et se donnent volontiers le rôle de “poil à gratter” de l’organisation adulte. Les jeunes ouvriers idéalistes de 14 à 22 ans qui la composent se préoccupent peu des thèmes corporatifs classiques – salaires, horaires, conditions de travail. Ils se fixent plutôt pour mission d’éveiller la conscience de classe de leurs pairs. En organisant des soirées théâtrales, des conférences, des balades champêtres, des entraînements sportifs, des concerts ou des tombolas, ils veulent concurrencer les patronages catholiques et développer une contre-culture ouvrière dont les piliers sont l’antialcoolisme et l’antimilitarisme. Nulle surprise, donc, à ce que les révolutionnaires soit hégémoniques dans ces JS. La Fédération révolutionnaire communiste (FRC) y jouit d’une certaine influence, au travers de plusieurs de ses militants : Maurice Fister est secrétaire de la JS de Saint-Ouen, Auguste Dauthuille de la JS du Livre et Ernest Duté de la JS des garçons-bouchers. Jules Lepetit, secrétaire de la JS des terrassiers, est également membre du Comité d’entente des Jeunesses syndicalistes de la Seine.[5] »

Les JS déploient une intense propagande antimilitariste. En novembre 1912, trois responsables des JS de la Seine sont arrêtés car l’organisation a diffusé le tract « Comment on sabotera la mobilisation ». Le congrès des JS se tient dans les locaux de la rue de la Grange-aux-belles à Paris, durant l’été 1913. Il se prononce pour la désertion, l’insoumission au service militaire. Mandat est donné au Comité d’entente des JS de la Seine de prendre contact avec des organisations syndicales d’autres pays pour qu’elles appuient ceux qui feraient le choix de l’exil pour échapper au service militaire[6]. A l’ordre du jour, figurent aussi « l’antiparlementarisme ; les loisirs et les sports ; la création de jeunesses féminines; l’apprentissage professionnel; l’anti-alcoolisme; le néomalthusianisme ; la langue internationale.[7] » Mais les questions d’organisation des JS font débat : une motion affirmant l’autonomie des JS vis-à-vis de la CGT est votée … alors que les JS existent par les syndicats et Unions locales CGT. Plusieurs responsables du Bureau confédéral, ainsi que La Bataille syndicaliste, critiqueront fortement cette orientation ; parfois sous une forme quelque peu méprisante vis-à-vis « des jeunes ».

Les « retraites rouges » illustrent l’antimilitarisme syndical des Jeunesses syndicalistes : « Depuis qu’en mars 1912, Millerand a rétabli les “retraites en musique”, la capitale et les grandes villes françaises sont parcourues, chaque semaine, par des défilés militaires en fanfare. Dans la capitale, c’est devenu un rituel du samedi soir, avec un défilé rive gauche et un autre rive droite. Dans les premiers temps, les retraites ont provoqué des échauffourées entre antimilitaristes venus les siffler et patriotes venus les acclamer. Puis, durant le premier semestre 1913, les antimilitaristes les ont snobées, trop occupés par la campagne contre les trois ans. En juillet, cherchant un moyen de prolonger l’action, les JS décident de relancer des contre-manifestations sous le nom de “retraites rouges”. C’est Lyon qui donne l’exemple, le 15 juillet. Alors qu’une bande de Camelots du roi crie “Vive l’armée! À bas la CGT!”, place des Terreaux, en attendant le passage de la troupe, les JS fondent sur eux et les mettent en fuite. Une fois le blanc drapeau monarchiste jeté à l’égout, ce sont des JS goguenards qui emboîtent le pas de la fanfare militaire, mais en entonnant leurs propres chants révolutionnaires. Jusqu’à 300 manifestants se joignent à eux avant que la police ne les disperse. Ce joli coup a motivé les JS de la Seine, qui concentrent leur action, chaque samedi soir, contre la retraite militaire de la rive droite. Les deux premières tentatives, les samedis 19 et 26 juillet, ont donné un résultat mitigé: la fanfare militaire a en effet paradé dans les beaux quartiers. Loin de leurs bases, les JS ont peu mobilisé, mais ont perturbé le défilé par des slogans et des sifflets. Le 2 août, en revanche, dans les rues plus populaires du 10e arrondissement, leur retraite rouge rencontre un certain succès. Il faut dire que, cette fois, l’appel des JS a été relayé par la Fédération communiste anarchiste, le comité intersyndical du Bâtiment de la Seine, le Syndicat des métaux de la Seine, celui des ébénistes et celui de Paris-Nord de la Fédération nationale des transports par voie ferrée, ainsi que par la Jeunesse socialiste révolutionnaire (affiliée au PS) et un groupe “œcuménique”, la Jeunesse révolutionnaire d’Asnières. Bref, outre la jeunesse ouvrière radicalisée, les “retraites rouges” servent de point de ralliement à tous les mécontents de la conférence de la CGT de la mi-juillet, bien décidés à montrer que les antimilitaristes et antipatriotes ne baissent pas les bras.

Au congrès de la fédération de l’Ouest des Jeunesses syndicalistes. [DR]

Quand, à 20h35, les portes de la caserne Nouvelle-France, rue du Faubourg-Poissonnière, s’ouvrent pour laisser sortir la fanfare du 24e régiment d’infanterie, un cortège de “bons Français” se forme à sa suite. Les bonapartistes sont également présents, distribuant un discours du prince Victor qui assure que “la France attend un chef”. Des policiers surveillent. C’est parti pour un parcours en boucle dans l’arrondissement, jusqu’au retour à la caserne. Les réjouissances sont cependant vite ternies par l’irruption de 200 à 300 contre-manifestants qui, tantôt sur les talons du cortège, tantôt surgissant d’une rue adjacente, s’époumonent contre la guerre et les trois ans, chantent L’Internationale et rendent coup pour coup. Repoussés par la police, les antimilitaristes se reforment de loin en loin. Un affrontement sérieux se produit rue du Faubourg-Saint-Martin où les pandores, acculés, doivent dégainer leurs revolvers pour se dégager. Sept d’entre eux, rossés à coup de matraque ou de canne, doivent être évacués. Décontenancé, le défilé patriotique remonte la rue Montmartre, zone hostile où, autour de l’imprimerie du Croissant, se concentrent les sièges de la presse ouvrière: La Guerre sociale, L’Humanité et La Bataille syndicaliste. Les antimilitaristes font masse devant les bureaux du quotidien syndicaliste pour injurier les “vivelarmistes”. Boulevard Poissonnière, devant le siège du Matin, les antimilitaristes sont chargés par les brigades centrales, qui procèdent à une dizaine d’arrestations. Quand enfin, ayant achevé sa parade, la fanfare s’engouffre dans sa caserne, les vivelarmistes, pressés d’en finir, renoncent à lui faire la haie d’honneur habituelle et déguerpissent. Les bruyants antimilitaristes leur collant au train, un groupe de patriotes marche néanmoins jusqu’à la Concorde, où se dresse la statue de Strasbourg qui, voilée de noir depuis 1871, est le rendez-vous ordinaire des cérémonies revanchardes. La soirée s’achève vers minuit, alors que les patriotes, réfugiés à l’étage d’un café de la rue Saint-Honoré, sont mollement assiégés par les révolutionnaires qui lancent quelques cailloux sur les fenêtres avant de lever le camp. […] les retraites rouges vont se renouveler chaque samedi pendant quatre semaines. Échouant à rassembler plus de 400 personnes, elles donneront lieu à des bagarres de plus en plus violentes : avec les Amis des retraites, avec les bonapartistes, mais surtout avec les policiers, qu’ils soient en uniforme ou “en bourgeois”. À chaque fois, des militants seront arrêtés. Après avoir atteint son paroxysme le 23 août, la tension va retomber brusquement. Face à un déploiement policier de plus en plus spectaculaire, les JS décideront, en assemblée générale, d’arrêter les frais. Le défilé patriotique du samedi 6 septembre, escorté par une nuée de képis, se déroulera donc sans incident majeur. Désormais sans opposant, les retraites en musique continueront à réchauffer les cœurs nationalistes jusqu’à la veille de la guerre.[8] »

Un journal réalisé par et pour les jeunes syndicalistes. [Jeunes FGTB]

Les JS sont tiraillées ; une partie des militants s’inscrit sans conteste dans une pratique syndicale : syndicaliste révolutionnaire, qui s’oppose au glissement réformiste de la majorité de la CGT, mais syndicaliste.  La fédération de l’Ouest des JS[9] affirme ainsi : « Nous sommes syndicalistes au même titre que d’autres sont socialistes ou anarchistes. Nous reconnaissons au syndicalisme sa valeur et sa force de transformation. Sa lutte de classes constante, son action le rendent forcément libérateur, les circonstances de la lutte l’y forcent. » A contrario, une frange des JS, peut être par réaction à l’évolution confédérale, se lance dans une fuite en avant vers un radicalisme verbal et littéraire sans lien avec la réalité du rapport de forces, sans souci de la construction de celui-ci, et finalement de plus en plus … antisyndicaliste. Mais la Guerre emportera tout.

On l’a vu à travers les statuts de la JS du Bâtiment : Les Jeunesses syndicalistes ont « pour but principal l’éducation intégrale de ses adhérents et la propagande aux exploités par la parole, l’écrit, l’exemple et l’action. » Le souci de l’éducation intégrale résulte du constat de l’insuffisance de l’enseignement public vis-à-vis des jeunes travailleurs et travailleuses, qui l’ont souvent quitté très jeunes. Mais il provient aussi de la volonté de s’éduquer, se former, apprendre et comprendre, au sein de la classe ouvrière, sans s’en remettre à ce seul « enseignement bourgeois, patronal et capitaliste ». La formation qui est une des activités essentielles des JS se veut intégrale : technique, professionnelle, scientifique, artistique, sportive, littéraire… Animations sportives ou théâtrales, cours théorique, discussions libres sont autant d’exemples d’auto-organisation durant lesquels on parle aussi « syndicalisme », « luttes collectives », « émancipation sociale », etc.

Les Jeunesses syndicalistes qui se reconstituent après la fin de la guerre seront directement impactées par les scissions syndicales des années 1920 (CGT, CGTU, CGT-SR) et par la place prise par les organisations politiques au sein du mouvement syndical. Au sein de la CGTU, les syndicats influencés par le PCF abandonnent progressivement les JS : à compter de 1925, le courant syndical organisé par le PCF ne fait plus référence aux Jeunesses syndicalistes. Le prétexte est de ne plus diviser les syndicats, la syndicalisation des jeunes devant être prise en compte par le collectif syndical dans son ensemble et pas seulement par les jeunes. La réalité est que le PCF construit d’une part ses commissions syndicales, d’autre part sa propre organisation de jeunesse. Durant cette même année 1925, le congrès confédéral adopte une motion, présentée par Ambroise Croizat qui affirme que « le congrès condamne d’une façon énergique et définitive les jeunesses syndicalistes comme forme d’organisation des jeunes ouvriers, cette organisation étant une secte qui sépare les jeunes travailleurs de l’ensemble de la classe ouvrière ». Au-delà de la structure « JS », ce qui disparait c’est la prise en charge syndicale de la formation professionnelle, scientifique, culturelle, etc., évoquée précédemment. Les lieux de sociabilité ouvrière (chorales, troupes théâtrales, cercles de lecture, clubs de sport, etc.) sont lâchés par les syndicats … et seront récupérés par le PCF et ses municipalités. Opposé∙es aux orientations mises en œuvre par le PCF au sein de la CGTU, une partie des « syndicalistes révolutionnaires » utilisent également les JS dans ce qui est un rapport de force entre fractions politiques. Les JS de la Seine participent ainsi au congrès de l’Association internationale des travailleurs, à Berlin, en 1922 ; dans de plus en plus de villes, les JS qui subsistent sont, de fait, des groupes anarchistes.

Dans les années 1930, la CGT-SR maintient des Jeunesses syndicalistes mais elles rassemblent peu de forces. [Coll. CM]

La fédération des Jeunesses syndicalistes des PTT offre un exemple du potentiel qu’offrait les JS. En grève durant 10 jours, les « petits télégraphistes », qui ont entre 13 et 20 ans, obtiennent satisfaction et font reculer le gouvernement. Au départ, il y a la décision de l’Etat de ne pas payer aux jeunes de moins de 21 ans une allocation de vie chère nouvellement créée. Durant tout le mois de janvier 1925, assemblées générales et grève du zèle sont organisées par les JS des PTT au Central télégraphique de Paris. Gouvernement et direction jouent la division : le versement de l’allocation est prévue à partir de 18 ans (mais rien pour les plus jeunes) et quatre grévistes sont suspendus. Les JS maintiennent l’unité du mouvement, qui s’étend à d’autres centres, grâce à la fédération des JS. Finalement, le gouvernement cède : l’allocation sera versée à tous les jeunes fonctionnaires, dans toutes les administrations ! Mais quelques semaines plus tard, il renie son engagement. Au Central télégraphique de Paris, là où les JS ont construit une présence syndicale forte, la grève redémarre. Une AG se tient à la Bourse du travail et le 7 mars 1500 jeunes postiers parisiens sont en grève. L’Etat et la direction des PTT répriment et tentent de briser la grève. Un Comité central de grève est mis en place, en lien permanent avec tous les sites en grève à travers la France, via les Jeunesses syndicalistes et la fédération. Après 7 jours de grève, les revendications salariales sont satisfaites. Ce sera sans doute la dernière manifestation de l’efficacité des Jeunesses syndicalistes.

Un siècle plus tard, la question de l’organisation des travailleurs et travailleuses en formation, des jeunes travailleurs et travailleuses, demeurent posée. La jeunesse subit une exploitation spécifique, mais inscrite dans le cadre général de l’aliénation capitaliste. Les jeunes ont des besoins et des revendications propres à leur âge, mais qui s’intègrent dans le rapport de force quotidien global entre « capital » et « travail » et dans la recherche de l’émancipation sociale de tous et toutes. Leur organisation, en tant que jeunes et au sein du mouvement syndical, est à discuter. L’exemple belge est une piste. Il existe l’Union syndicale étudiante (USE), avec qui Solidaires étudiant-e-s travaille, mais c’est une section de Jeunes FGTB : « Jeunes FGTB a été créée pour répondre aux questions et aux préoccupations des étudiant∙es et des jeunes travailleurs et travailleuses. S’affilier aux Jeunes FGTB est une première porte d’entrée vers le monde syndical. » Nos camarades belges met en avant « 5 raisons pour s’affilier aux Jeunes FGTB » :

  • « Être informé : Tes droits et devoirs de jobiste, stagiaire, apprenti ou quand tu quittes l’école.  Quels contrats ?  Quel salaire ? Que sont le stage et les allocations d’insertion ? Quels droits à la sécurité sociale ? Les allocations familiales et les impôts ?  Vacances jeunes ?  Bourse d’étude ?  […]
  • L’affiliation gratuite pour les étudiant∙es  […]
  • Les conseils et aides personnels: Tu as des questions sur ton boulot, par rapport au chômage, sur les impôts, les allocations familiales… ? […] Si tu as des soucis dans ton job étudiant […]
  • Les Jeunes FGTB défendent un projet de société solidaire et égalitaire.  C’est un mouvement qui veut sensibiliser les jeunes aux intérêts de la collectivité d’ici et d’ailleurs  […]
  • Un réseau de jeunes militants: Les Jeunes FGTB organisent des activités de toutes sortes: formations et animations; débats, groupes de travail, manifestations; activités culturelles; voyages à thème, échanges internationaux; actions contre les idéologies d’extrême-droite… ouvertes à toutes et à tous ! »

[1] La condition ouvrière, Maxime Leroy, Editions Giard et Brière, 1913. (retour au texte)
[2] « Les Jeunesses syndicalistes », enquête dans La Vie ouvrière, 20 septembre, 5 octobre, 20 octobre, 5 décembre 1911 et 20 janvier 1912. (retour au texte)
[3] Les Jeunes, le socialisme et la guerre, Yolande Cohen, Editions L’Harmattan, 1989. (retour au texte)
[4] La Fédération des JS de l’Ouest a été créée au congrès du 18 février 1912, où huit villes étaient représentées : Renazé, Angers, Saint-Malo, Rennes, Nantes, Saint-Nazaire, Indret et Trélazé. Le Libertaire, 5 juillet 1913. (retour au texte)
[5] La citation, et les notes qui s’y rapportent, sont tirées de Trop jeunes pour mourir ; Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914), Guillaume Davranche, Editions L’Insomniaque et Libertalia, 2014. (retour au texte)
[6] La Bataille syndicaliste du 13 août 1913. (retour au texte)
[7] Trop jeunes pour mourir ; Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914), Guillaume Davranche, op. cit. (retour au texte)
[8] id. (retour au texte)
[9] Douze groupes sont présents lors de son deuxième congrès, en mars 1913 : Angers, Brest, Indret, Laval, Lorient, Misengrain, Nantes, Renazé, Rennes, Saint-Nazaire, Tours, Trélazé [revolutionnairesangevins.wordpress.com] (retour au texte)

Christian Mahieux
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Christian Mahieux

cheminot à la Gare de Lyon de 1976 à 2003, a été notamment secrétaire de la fédération SUD-Rail de 1999 à 2009, secrétaire national de l’Union syndicale Solidaires de 2008 à 2014. Il est aujourd’hui membre de SUD-Rail et de l’Union interprofessionnelle Solidaires Val-de-Marne. Il participe à l’animation du Réseau syndical international de solidarité et de luttes, ainsi qu’au collectif Se fédérer pour l’émancipation et à Cerises la coopérative. Il a été objecteur-insoumis au Service national, membre du mouvement d’objection collective des années 1970/80.