Les crèches vues par la Commune de Paris

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Ce texte est paru dans le Journal officiel de la Commune de Paris. Comme l’indique Michèle Audin[1], il ne figure pas dans la « réimpression » dite in extenso qui est souvent utilisée. Il est extrait de La Commune au jour le jour[2].

[1] macommunedeparis.com

[2] La Commune au jour le jour ; Le Journal officiel de la Commune (20 mars – 24 mai 1871), Patrick Le Tréhondat, Christian Mahieux, Editions Syllepse, 2021.


Le J.O. du 15 mai 1871 précise que « ce document, présenté par la Sociétés des  Amis de l’enseignement, nous est communiqué par la citoyenne Maria Verdure et les citoyens Félix et Elie Ducoudray[1]. »

[1] Sur ces trois personnages, voir maitron.fr


L’éducation commence du jour même de la naissance ; il importe donc de déterminer le mode et la somme d’éducation applicables à l‘enfant au berceau, tout en reconnaissant qu’à cette époque de la vie le but principal doit être le développement physique. La maxime Mens sana in corpore sana acceptée comme vraie, on comprend que le développement de l’intelligence est préjugé par la santé de l’enfant. Pas d’esprit sain dans un corps maladif, Dans la société actuelle et dans les villes l’enfant nouveau-né est abandonné à des soins mercenaires : par les femmes riches sous prétexte de santé de la mère, le plus souvent par coquetterie; par les femmes commerçantes, parce que le coût des mois de  nourrice est inférieur au bénéfice acquis par le travail de la femme; par les femmes ouvrières, par impossibilité de mener de front un labeur incessant et les soins continuels nécessités par  l’enfant en bas âge. Dans les campagnes, l’enfant est généralement élevé par la mère; l’examen des faits c’est-à-dire la science positive, a établi que ce mode d’éducation physique est le meilleur et qu’il faut en revenir aux moyens naturels ce qui confirme la maxime que J.J. Rousseau a cherché à généraliser[1], à savoir que tout ce qu’on a appelé progrès de la civilisation fait dégénérer l’homme.

Chez tous les animaux qui vivent en liberté, la femelle nourrit son petit de son lait et parmi ces animaux l’étiolement des races n’existe pas, Le rachitisme, qu’on a pu produire expérimentalement par un sevrage prématuré de l’animal, est, dans l’état de nature, complètement inconnu. Les seules transformations ou dégénérescences qu’on a observées dans les séries animales sont dues aux modifications climatériques que le globe terrestre a subies à travers les siècles. Ces faits établis, il est de toute évidence que dans une société idéale, le produit qu’il importe avant tout de perfectionner étant l’enfant, la mère devra pendant la gestation et la période de lactation ne se livrer à aucun travail de nature à porter atteinte à la santé de son enfant et à la qualité de son lait. Pour obtenir ce résultat, des réformes économiques sont nécessaires. Il faut ou bien que le travail du chef de famille suffise à l’entretien des siens, ou bien que l’État intervienne; car il s’agit d’arrêter l’étiolement physique et moral vers lequel tend le peuple français, et de faire disparaître les conséquences de la misère involontaire. En attendant que la société soit reconstituée sur de nouvelles bases politiques et sociales, il faut la prendre telle qu’elle est et appliquer des palliatifs là où la cure radicale, c’est-à-dire la Révolution, est encore impuissante.

QUELS SONT CES PALLIATIFS ?

  • L’assistance publique accordait à toute fille-mère gardant son enfant une prime d’encouragement, elle distribuait aussi des secours aux femmes nécessiteuses; mais ces primes et ces secours étaient insuffisants pour amener l’allaitement maternel qui forme des générations robustes;
  • L’assistance publique entretenait de maisons destinées à recueillir les enfants dits assistés, ceux que leurs familles abandonnent. Ces maisons absorbent un capital énorme: sur 100 enfants qu’elles reçoivent 3 arrivent à l’âge de vingt ans ces oubliettes  modernes, que les employés seuls regretteraient peut-être parce qu’ils en vivent, devraient être fermées, et le capital qu’elles absorbent employé à assurer une indemnité sérieuse aux mères nourrice. À ceux qui craindraient de favoriser la débauche des jeunes filles par l’allocation d’une indemnité aux filles-mères, on peut répondre que la misère et l’insuffisance du salaire ont produit ce résultat à ce point qu’il semble impossible d’aller plus loin. L’éducation et l’allaitement d’un enfant par la mère sont d’ailleurs plus moralisants que le dépôt de l’enfant à l’hospice; par cette dernière combinaison, la mère devient libre presque au lendemain de l’accouchement, sans être pour cela délivrée de la misère qui la conduira fatalement à une rechute à bref délai. Si l’on objectait que l’indemnité amènerait les pauvres à se multiplier outre mesure, on peut affirmer, avec Malthus et les observateurs, que chez tous les peuples la classe nécessiteuse est la plus prolifique, c’est que les femmes de cette classe déshéritée produisent autant et aussi souvent que la nature le permet. Il n’y a donc pas à craindre d’augmenter par l’indemnité un produit qui atteint déjà son maximum. En retirant à la mort les enfants qui succombent faute de soins et d’allaitement maternel, craindrait-on d’accroître le nombre des êtres au-delà des ressources alimentaire du globe? Outre que cette pensée est contraire au sentiment de l’humanité, elle est fausse en fait : la France, par exemple l’une des contrées les plus peuplées du monde, peut nourrir une population double au mois de celle qui l’habite.
  • L’envoi de l’enfant en nourrice, à la campagne, exige la séparation de la mère et de l’enfant, ce qui est immoral; c’est un dissolvant du lien familial; on s’attache d’autant plus aux êtres qu’on leur a plus donné. Voilà pour le côté moral de la question. Au point de vue hygiénique et scientifique, on peut affirmer que le plus souvent les enfants envoyés à la campagne n’ont pas été nourris au sein, et que presque tous les nourrissons sont rachitiques, En fait, une mère n’a pas assez de lait pour deux enfants ; ainsi, chez les jumeaux élevés au sein par la mère, l’un dépérit au profit de l’autre, à moins que tau deux ne soient chétifs. Une nourrice ne peut prendre un nourrisson étranger qu’au détriment du sien propre. Une mère sèvre son enfant de douze à dix-huit mois; à ce moment, elle ne peut prendre un nourrisson sans inconvénient pour celui-ci. À mesure qu’on s’éloigne du jour de la parturition, les qualités du lait se modifient, et le lait d’une nourrice qui est accouchée depuis douze mois n’a plus les qualités utiles à l’alimentation d’un enfant qui vient de naître Aux garderies dirigées par de vieilles femmes incapables de tout autre travail dans lesquelles régnaient l’empirisme et les préjugés, les plus contraires au bon sens et aux règles les plus élémentaires de l’hygiène, on substitua les crèches, vers 1844, à Paris et dans plusieurs de nos grandes villes.

Maria Verdure est aussi présente dans le J.O. du 24 avril 1871. [macommune.com]

Jusqu’à ce que les mères puissent être dispensées de tout travail extérieur pendant la période d’allaitement, au moyen des réformes sociales que nous souhaitons, la crèche peut rendre ses services considérables à la mère et à l’enfant par suite à la société. C’est un mode transitoire qui conserve presque entier les liens de la famille ; il permet à l’enfant de jouir presque complètement de l’allaitement maternel, tout en laissant à la mère le temps de se livrer à certains travaux extérieurs. Mais les crèches actuelles doivent être modifiées pour être véritablement fructueuses pour la société. En conséquence, nous émettons le vœu :Que l’allaitement de l’enfant nouveau-né par sa mère étant conformément aux lois naturelles et aux observations scientifiques le seul moyen d’obtenir des sujets sains et vigoureux, il y a lieu de pouvoir par des réformes sociales à ce que toute mère puisse allaiter son enfant ;

  • Que la crèche soit maintenue à titre transitoire et comme procédé le moins défectueux pour favoriser l’allaitement maternel et entretenir les liens entre la mère et l’enfant, avec les modifications suivantes :

Locaux – Les locaux sont disséminés dans les quartiers peuplés d’ouvriers, à proximité des grandes usines ; ils renferment quatre pièces et un jardin. Les maisons voisines sont peu élevées ou le local est situé à un étage accessible à l’air et à la lumière : la ventilation et la propreté sont irréprochables.

  • Chaque local est destiné à recevoir cent enfants, poupons et nourrissons. Une pièce est réservée aux nourrissons, la seconde aux poupons marchant déjà, la troisième est la salle à manger, la quatrième est la salle de jeux, une cuisine est disposée dans le local.
  • Dans la salle des nourrissons, les berceaux servent de lits de repos ; le parquet est couvert de tapis sur lesquelles les poupons se roulent et prennent leurs ébats.
  • La salle à manger est meublée d’une table en fer à cheval avec bancs proportionnés à la taille des enfants ; l’intérieur du fer à cheval permet la circulation pour le service. Autour de la table, une galerie à double appui-main sert de promenoir et remplace les lisières et chariots qui déforment les épaules en les soulevant outre mesure. Les enfants prennent ensemble leur repas. Pour que l‘attente de chaque bouchée ne soulève pas de cris, le personnel entier assiste aux repas.
  • La salle de jeux contient tout ce qui peut amuser les enfants ; l’ennui est leur plus grande maladie. Un promenoir à double appui-main règne autour de la table ; on y trouve des jouets de toute sorte, un orgue, une volière remplie d’oiseaux ; on y voit peints ou sculptés : des animaux, des arbres, des objets réels ou non pas mystiques.
  • Le jardin est fréquenté aussi longtemps que la saison et les règlements le permettent.

Personnel et règlement. Aucun ministre ou représentant d’un culte n’est admis dans le personnel. Chaque fonctionnaire doit pouvoir, à tout moment, remplir les rôles les plus modestes.

  • Dix personnes sont nécessaires pour cent enfants : une directrice, quatre femmes pour les nourrissons, trois pour les poupons, une pour la cuisine, une pour la lingerie. Toutes ces fonctions sont remplies à tour de rôle et de semaine en semaine par celles qui en sont capables. Les gardiennes des nourrissons et des poupons changent chaque jour entre elles ; un labeur, toujours le même, dégoûterait ces femmes et les rendrait tristes et maussades. Il importe que les enfants ne soient confiés qu’à des personnes gaies et jeunes, autant que possible. Le costume ne doit pas être sombre, le noir est banni de la crèche.
  • Les enfants ne sont gardés la nuit qu’en cas de nécessité absolue.
  • Un règlement intérieur est affiché dans chaque salle.
  • Un médecin et un pharmacien sont désignés par l’autorité civile sur la présentation du personnel de chaque crèche.
  • Afin d’éviter les maladies contagieuses, aucun enfant n’est admis sans l’autorisation du médecin.

[1] Discours sur les progrès des sciences et des arts.


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