L’adoption internationale, mythes et réalités

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Paru début mai aux éditions Anacaona, l’essai intitulé L’adoption internationale, mythes et réalités propose une analyse du système de l’adoption internationale dans une perspective antiraciste, anticapitaliste et décoloniale. L’autrice s’appuie sur sa propre expérience d’adoptée sud-coréenne, tente de faire le lien avec le vécu d’autres minorités et appelle à la politisation des personnes adoptées et de leurs allié·es pour que la prise de conscience individuelle soit suivie d’une organisation collective.

Joohee Bourgain, est enseignante dans le secondaire, dans la métropole lilloise, et militante antiraciste et féministe. Elle nous livre ici une présentation de son ouvrage.

Persuadée de la nécessité de rendre visible un discours critique sur l’adoption internationale et de reconsidérer l’adoption du point de vue des adopté·es, l’autrice souhaite par ce livre porter ce sujet dans le débat public en plaçant la parole des adopté·es au centre de la discussion. « L’enjeu est de taille lorsqu’il s’agit d’aborder les contenus et les effets des politiques de l’adoption à travers le monde. Aujourd’hui, plus de 40 ans après l’arrivée des principaux contingents d’adopté·es internationaux·ales en France, les adopté·es adultes devraient avoir autant leur mot à dire dans le débat public que les « spécialistes » de l’adoption et les parents adoptant·es. Et pour cause : iels savent dans leur intimité de quoi il en retourne. Pourtant, le réflexe de se tourner vers elleux reste rare, alors qu’iels essaient pourtant, de leur côté, de faire changer le point de vue sur l’adoption. » (p.35-36 )

L’adoption est une pratique assez courante en France. Qui n’a pas dans son entourage une personne adoptée, une personne qui a adopté ou qui souhaiterait adopter ? Pourtant, on entend très peu les analyses portées par des adopté·es adultes, d’autant plus lorsqu’iels remettent en question la mythologie idéalisant l’adoption à l’international. Par « mythologie », l’autrice entend « la production d’un discours idéalisant l’adoption, qui engendre un ensemble de croyances et de représentations qui permettent que des pratiques asymétriques se perpétuent au point de faire système. » (p 59). L’autrice s’attelle à montrer les schémas qui se répètent, et qui, parce que systématiques, finissent par faire système. L’autrice relève notamment le flux à sens unique des adoptions des pays du Sud global vers le Nord, les problématiques identitaires qui résultent de l’adoption d’enfants racisé·es par des familles blanches, les enjeux de justice reproductive qui révèlent des inégalités dans le droit à faire famille entre les femmes du Nord et les femmes du Sud global.

Concevoir l’adoption comme étant seulement le résultat d’un abandon a aussi ses limites. Ce que l’on nomme « abandon » n’est qu’une étape parmi d’autres dans un processus que l’autrice désigne plutôt comme une « séparation ». Ce terme semble en effet plus approprié pour appréhender un processus mettant en scène différents acteurs (parents, organismes d’adoption, institutions, parents de naissance, etc.), leurs rôles (celleux qui demandent à accueillir un enfant, celleux qui fournissent cet enfant), leur agentivité respective, les raisons (économiques, sociales, culturelles) et les enjeux au sein d’un processus que ne peut pas retranscrire à lui seul le terme d’abandon. Les adopté·es ont bel et bien été séparé.es d’une communauté et d’une terre d’origine par une somme d’actions que l’autrice tente de reconstituer dans cet essai. L’autrice propose de déconstruire un par un les mythes qui entourent l’adoption : le mythe de l’orphelin·e, le mythe d’une vie misérable dans le pays d’origine, le mythe du sauveur blanc, le mythe de l’adoption comme acte non-raciste, le mythe de la page blanche, le mythe de l’éternel·le enfant. Elle amène également des pistes de réflexion sur la filiation, la parentalité et la famille. Voici un bref aperçu de quelques mythes analysés dans cet essai.

LE MYTHE DE L’ÉTERNEL ENFANT

Dans l’imaginaire collectif, un·e adopté·e est avant toute chose un·e enfant. Les espaces médiatiques et de savoirs (notamment les livres) sont saturés des points de vue des parents adoptant·es et des ”spécialistes” de l’adoption (généralement des psychologues) qui ont pris de longue date l’habitude de parler à la place des adopté·es, quand bien même ces dernièr·es ont désormais acquis une expertise sur le sujet. Ce faisant, 20 ans, 30 ans, après leur arrivée en France, les personnes adoptées sont toujours soumises à des narrations qui les prennent pour objet de la discussion mais auxquelles iels ne sont pas invité·es à participer. De la même manière, les adopté·es sont aussi tenu·es à l’écart des lieux de prise de décisions (politiques, juridiques et administratives) au sujet de l’adoption. L’autrice suggère par exemple que les adopté·es qui ont acquis une certaine « expertise » siègent dans les espaces décisionnaires de l’ASE (Aide sociale à l’enfance).

La plupart du temps, lorsque les adopté·es devenu·es adultes tiennent une analyse dissonante, iels sont rapidement renvoyé·es à une supposée mauvaise expérience personnelle, non représentative car individuelle et émotive de l’adoption. Toute parole critique est marquée du sceau de la « souffrance » ou de la « colère » lorsqu’elle émane d’un·e adopté·e. Or, l’autrice, qui considère avoir eu une adoption « réussie », souhaite apporter un éclairage nouveau afin de promouvoir une vision plus globale et systémique de l’adoption internationale, qui sorte du cas par cas.

LE MYTHE DE L’ADOPTION COMME UN ACTE NON-RACISTE




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Bien qu’iels puissent se servir des adoptions comme d’un talisman antiraciste, les parents adoptant·es ne sont, pas plus que d’autres individus, a priori exempt·es de racisme. La seule chose qu’il est pertinent d’affirmer, à fortiori lorsqu’on a la charge d’élever un·e enfant non blanc·he, c’est la volonté d’être antiraciste par ses actes et non en revendiquant une immunité dont on se demande bien sur quelle base elle se fonde.Beaucoup de familles adoptantes ignorent ce qu’implique d’élever une personne non blanche dans une société profondément structurée par le racisme si bien qu’elles se retrouvent parfois en position d’euphémiser la violence vécue par leur enfant à l’extérieur du cercle familial. Les témoignages d’adopté·es évoquant des situations de racisme intrafamilial sont également fréquents.Le seul moment où, étrangement, les familles ne sont pas aveugles à la « race sociale », c’est au moment du choix du pays dans lequel elles vont adopter. Là, l’origine et la « couleur de peau » constituent des critères d’adoptabilité (plus ou moins assumés par les familles), au même titre que l’âge, le genre et la validité.

De même, les adopté·es racisé·es élevé·es par des familles blanches font face à des problématiques particulières que l’autrice appelle « charge transraciale ». Il s’agit du coût psychologique induit par le fait de traverser tout leur vie durant des identités raciales multiples, naviguant entre la blanchité de leur famille adoptante d’une part, et leurs corps racisés de l’autre. Ce statut de « passagèr·e » interracial·e a des incidences notamment dans la manière dont les adopté·es se perçoivent. L’autrice donne des exemples de ce qu’implique cette charge transraciale au quotidien. Elle alerte également sur le manque de formation des spécialistes dans le domaine de la santé mentale sur ce sujet, et suggère que les thérapeutes de la santé se forment auprès d’adopté·es conscient·es des problématiques liées à leur construction identitaire.

LE MYTHE DE L’ORPHELIN·E ABANDONNÉ·E

L’adoption internationale est un système structuré par un jeu d’ « offre » (des enfants « adoptables ») moins importante que la « demande » (celle des familles, généralement occidentales, désireuses de fonder une famille). Ajoutez à cela que l’adoption internationale est l’objet d’une transaction financière et vous avez là les ingrédients de séparations abusives que tente tant bien que mal d’encadrer la convention de la Haye de 1993. Dans le cas de la Corée du Sud, dont l’autrice est originaire, les cas de « fabrication administrative » d’orphelin·es pour continuer de répondre à la demande de familles adoptantes sont aujourd’hui avérés. Plus généralement, selon une étude menée par l’ONG Lumos, 80% des enfants placé.es en institution à travers le monde pour être adopté.es ne sont pas réellement orphelin.es. Iels ont toujours au moins un parent biologique vivant dans leur pays d’origine. Et pourtant, le mythe reposant sur l’idée d’un « stock » illimité d’orphelin·es à travers le monde continue de perdurer.


Les cas de trafics qui émaillent régulièrement l’actualité ne doivent ainsi pas être considérés comme des cas isolés. En février 2021, les Pays-Bas décident de suspendre les adoptions internationales suite à un rapport d’enquête parlementaire révélant la responsabilité du gouvernement néerlandais dans le cas d’adoptions illicites au Brésil, en Colombie, en Indonésie, au Sri Lanka et au Bangladesh entre 1967 et 1998. Cette décision de suspendre les adoptions de la part des Pays-Bas s’avère hautement symbolique car il s’agit du pays garant de la Convention de la Haye (1993) qui est le texte juridique encadrant l’adoption au niveau international. Suite à cette décision, deux pétitions ont émergé, l’une française, l’autre européenne, pour demander que des commissions d’enquête soient créées afin de répertorier officiellement les cas d’adoptions illicites en France et en Europe. Ces actions sont l’expression d’un désir de vérité et de justice pour tenter de réparer le préjudice causé par ces séparations illégales.




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UNE RÉFLEXION SUR LA FILIATION, LA PARENTALITÉ ET LA FAMILLE

En France, le régime de l’adoption plénière, en vigueur depuis 1966, constitue une « fiction juridique » dans le langage du droit. Il crée ainsi l’illusion juridique que les adopté·es sont les enfants biologiques de leurs parents adoptants. À partir de cette écriture fictive, le passé s’efface pour laisser place à l’écriture d’une nouvelle histoire, faisant des adopté·es des pages vierges. Dans les faits, les adopté·es ne sont pas des pages blanches quand iels arrivent dans leurs familles adoptives. Iels ont une histoire dans leurs pays d’origine aussi courte soit-elle. L’autrice propose l’image du palimpseste qui colle davantage aux  réalités des adopté·es. Au Moyen Age, le palimpseste est un manuscrit dont on effaçait la première écriture pour écrire un nouveau texte par-dessus. Ce mythe de la page blanche a pour conséquence de faire mourir socialement et juridiquement les parents de naissance, dont la trace est perdue. Sans doute, cette « fiction » de l’adoption plénière a-t-elle été construite pour éviter aux parents adoptant·es d’avoir à accepter la perspective d’une parentalité multiple qui correspond pourtant aux réalités des adopté·es, même lorsque le lien avec leurs parents biologiques est rompu. En effet, les adopté·es ont toujours au moins trois parents (les parents de naissance et le/la ou les parents adoptant·es). Cette parentalité multiple va à contre sens du lien exclusif exprimé juridiquement par l’adoption plénière. Elle transgresse également le cadre fixé par la filiation biologique. De par leur adoption, les adopté·es ont appris à ne pas concevoir le lien familial sous un angle purement biologique.

Cet essai apporte également une réflexion sur la revendication du droit à faire famille de certain·es (les parents adoptant·es) qui repose dans les faits sur le non-droit des parents de naissance, privé·es de leur droit de faire famille et d’élever leurs enfants. L’adoption internationale est un phénomène social moderne (apparu dans sa forme actuelle au milieu du 20e siècle) qui a entraîné une occidentalisation de l’adoption et du faire famille dans les pays sources du Sud global, là où d’autres modèles familiaux et d’autres manières d’adopter existaient au préalable, et avec lesquels les pratiques de l’adoption internationale entrent en contradiction. L’adoption internationale n’est pas qu’une « histoire de famille » ou une anecdote familiale condamnée à rester dans la sphère privée. Il s’agit d’un sujet hautement politique qu’il est temps de questionner

Joohee Bourgain


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