Dictatures : les enfant butins de guerre

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Estela Barnes de Carlotto est née en 1930. Elle est la mère de Laura, Montonera* enceinte de 2 mois et demi lors de son arrestation par la dictature militaire argentine, en novembre 1977, et grand-mère de Guido, né en captivité le 26 juin 1978, arraché à sa maman 5 heures après l’accouchement. Laura fut exécutée deux mois après la naissance de Guido. A travers l’interview réalisée pour Les utopiques, elle partage avec nous son histoire, l’histoire de toute une génération, sa lutte, la lutte des Abuelas de Plaza de Mayo, les Grands-mères de la Place de mai**. Estela Barnes de Carlotto*** est présidente de l’association Abuelas de Plaza de Mayo. Alicia Lo Giúdice,  psychologue au sein de Abuelas de Plaza de Mayo depuis 36 ans, est aujourd’hui coordinatrice de l’équipe de psychologues de l’association. C’est elle qui, en 1985, accompagna la première petite-fille restituée. Dans son interview, elle nous explique le soutien psychanalytique mis en place par Abuelas.

* Montoneros et montoneras formaient une organisation politico-militaire, active en Argentine dans les années 1970.

** abuelas.org.ar

*** Avant de commencer l’interview, Estela a tenu à nous remercier de l’avoir sollicitée, et à souligner que la France a fait preuve de solidarité en accueillant les Abuelas les bras grands ouverts à plusieurs reprises notamment « pour rencontrer Mme Mitterrand et son époux ». Elle a mentionné le soutien de nombreuses organisations en France, tout particulièrement de l’ACAT, ainsi que le plaisir d’avoir reçu Danielle Mitterrand dans les locaux des Abuelas à Buenos Aires.

Les interviews ont été réalisées par Nara Cladera. Professeure des écoles, elle est membre de la Commission exécutive fédérale Sud éducation et co-anime l’Union locale Solidaires Comminges (31) ainsi que le Réseau syndical international de solidarité et de luttes.

Affiche du Collectif pour le boycott de l’organisation par l’Argentine de la coupe du Monde de football en 1978. [Coll. CM]

Adolfo Scilingo, lieutenant de vaisseau affecté à l’ESMA en 1977, raconte lors d’une interview à la TVE, le 22 aout 1996, sa participation aux « vols de la mort ». Lorsque le sujet des femmes enceintes et de leur bébés est abordé par le journaliste, il dit: « ça paraissait plus humain, entre guillemets, ne pas placer de personnes enceintes au sein des avions ; mais plutôt qu’elles passent leur grossesse dans des chambres spécialement conçues pour elles ; puis, après l’accouchement, elles étaient tuées lors des vols. Les enfants n’étaient pas confiés à la famille parce qu’il fallait les sauver et les amener au sein de bonnes familles. Qu’est-ce que c’était des bonnes familles? Des familles d’officiers ou des amis d’officiers de l’armée. C’était pour sauver l’enfant, lui éviter de tomber une fois de plus dans les griffes du communisme. Il y avait une liste de personnes ne pouvant pas avoir d’enfants et qui se portaient volontaires. C’est ainsi qu’on les leur a donné. »

En Amérique Latine, les années 60 et 70 sont le théâtre de puissantes mobilisations sociales, allant pour certaines jusqu’à l’organisation de la lutte armée en vue d’une transformation radicale de la société par la prise du pouvoir, avec en toile de fond les espoirs bâtis par les révolutions cubaine et algérienne. La répression, dictée par Washington et enseignée depuis 1946 au sein de la triste célèbre Ecole militaire des Amériques, s’est mise en place rigoureusement dans toutes les contrées, dès les premiers signes de contestation. La junte militaire argentine, en collaboration avec celles du Chili, d’Uruguay, du Paraguay et du Brésil, instaura dès le coup d’état du 24 mars 1976 la terreur généralisée avec, entre autres, la disparition forcée de tous et toutes les opposant∙es. Même si certain∙es survivront, on estime à 30 000 le nombre de détenu∙es disparu∙es en Argentine. Parmi eux et elles, 33% sont des femmes, âgées de 20 à 29 ans pour 83% d’entre elles ; 16% de ces dernières étaient enceintes au moment de leur arrestation.

Une petite poignée de mères de détenu∙es disparu∙es s’est réunie pour la première fois le 30 avril 1977, sur la Plazo de Mayo à Buenos Aires, afin de visibiliser la recherche de leurs enfants. Puis, de mères, beaucoup ont appris leur statut de grand mères… Comment vont-elles, d’une douleur aussi intime, aussi viscéral parvenir à une lutte, qui plus est collective ? Comment vont-elles comprendre qu’il s’agit d’un plan systématique de vol d’enfants … leurs petits enfants ? Comment vont-elles faire face à la période de 1987 à 2003, lorsque la Ley del punto final et la Ley de obediencia debida anéantissent toute lueur de justice par voie légale ? Comment vont-elles passer d’une démarche individuelle adressée aux autorités susceptibles de répondre à une organisation collective ? Une auto-organisation en tant que grands-mères ; avec des alliées certes, mais avant tout comme premières concernées.

Nara Cladera

Les grands-mères défient le régime militaire qui nie l’existence des disparu∙es ; ici, le 24 mars 1980. [Abuelas]

Interview de Estela Barnes de Carlotto, grand-mère de la Place de mai

Nara Cladera – Les utopiques. Peux-tu nous résumer la genèse de cette lutte collective ?

Estela Barnes de Carlotto. Lorsque nous avons commencé, on n’imaginait même pas ce qu’on allait vivre. Que s’est-il passé pour chacune d’entre nous ? Un jour, notre fille n’a pas appelé, ou n’est pas revenu, ou on nous a dit qu’elle avait été séquestrée, attaquée dans la rue et mise de force dans une voiture. Les voitures utilisées étaient très souvent des Ford Falcon dans lesquelles étaient assis des hommes armés. Dans la ville de La Plata où j’habite, capitale de la province de Buenos Aires, ville universitaire par excellence, c’était le scénario lorsque des étudiant∙es étaient séquestré∙es. Lorsque tel jeune homme n’avait pas appelé, ou que telle jeune fille n’avait pas envoyé la lettre qu’elle avait l’habitude d’envoyer, alors on supposait immédiatement que nous touchait personnellement ce que nous ne voulions surtout pas qu’il nous arrive : la séquestration de notre fils ou de notre fille. Longtemps, nous n’avons jamais imaginé quel était le projet diabolique de ces gens : séquestrer non pas pour mettre les personnes capturées dans une prison ordinaire, mais la torture pour leur soutirer des information, pour qu’elles dénoncent leurs camarades -chose qu’ils et elles ne faisaient pas, préférant mourir que de le faire- et, après les tortures, l’assassinat. Tout ça clandestinement car les cadavres ont été transportés à des endroits que nous ignorons encore aujourd’hui. Et beaucoup de ces victimes ont été jetées vivantes, depuis des avions, à la mer ou au Rio de la Plata.
Je me bats depuis 43 ans maintenant aux cotés de mes camarades. Sillonnant le monde, l’Argentine , tous les jours, sans relâche, pour accomplir les tâches nécessaires à notre combat. Cette terrible pandémie de COVID-19 m’oblige à rester chez moi, à changer mon rythme et mes outils de travail ; qu’à cela ne tienne, je me prépare, afin d’être prête lorsque tout cela sera fini.

Nara. Que signifie cette notion d’enfants comme butin de guerre ?

Estela Barnes de Carlotto. Nos enfants sont des militant∙es politiques, autour de 30 000 personnes qui ont été capturées, séquestrées dans un des 600 camps de concentration qui existaient en Argentine, torturées puis assassinées. Mais la vie des détenues enceintes était préservée jusqu’à la naissance de leur enfant. Certaines ont été assassinées avant, mais la plupart a été épargnée jusqu’à l’accouchement. Elles ont vécu ces mois de captivité et de grossesse dans l’illusion de la liberté et d’élever leur petit ou petite mais ça ne s’est jamais produit.

Les enfants ont été des victimes de l’injustice, tout au long de l’histoire et partout dans le monde, mais la séquestration par les bourreaux des enfants des victimes assassinées est assez rare. Les victimes sont des femmes jeunes, assassinées en raison de leur volonté de libérer leur peuple. Pour beaucoup, nous ignorons encore où elles se trouvent ainsi que 300 de leurs enfants, nos petits-enfants. Par une idée très perverse et bien entendu très politique, les dictateurs, les génocidaires se sont appropriés de la vie des argentins et argentines, comme s’ils étaient les maitres de nos actions, de notre vie et de notre mort. Tant et si bien, qu’ils ont mis en place un plan inédit au sein des successives dictatures latinoaméricaines : celui de voler les bébés. Ce plan est la seule raison pour laquelle la femme enceinte était préservée jusqu’à la naissance de l’enfant. Elle avait sans doute une toute petite amélioration dans son alimentation jusqu’à l’accouchement, qui pouvait avoir lieu sans aucune assistance médicale ou dans un hôpital si la prison clandestine en était équipée. Le silence des médecins était absolu au prix de leur vie. Et l’enfant était pris comme butin de guerre. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’ils n’ont pas pris ces enfants pour les aimer, qu’ils n’ont pas pris ces enfants pour s’en occuper, mais pour exercer sur eux une violence idéologique et les élever à l’encontre de leurs parents. Ces enfants ont reçu une éducation , pour certains extrêmement agressive, parfois même des petites filles étaient violées par celui qui disait être leur père, un militaire. Pour d’autres il n’y a pas eu de maltraitance mais une toile d’araignée enfermant l’enfant dans une histoire de mensonges élaborée en faveur de ceux et celles qui avaient participé, collaboré ou maintenu sous silence le vol de l’enfant. Par conséquent, leur toute puissance leur permettait non seulement de séquestrer, de torturer et de tuer, mais aussi de voler ton enfant pour l’élever comme ils le voulaient. Autrement dit, ce fut une situation inédite en Argentine où nous avons été obligées de chercher des enfants même d’origine uruguayenne, nos voisins, ou chilienne. Nous avons déjà retrouvé 130 petits-fils et petites-filles en 43 ans. C’est un chiffre important mais pas suffisant, car il en manque encore autour de 300.

Nara. Dans le contexte répressif de la dictature militaire, comment avez-vous construit votre lutte ?

Estela Barnes de Carlotto. Tout ça , nous n’y avions pas pensé lorsque nous avons commencé notre recherche solitaire. Moi j’étais directrice d’une école primaire. Je faisais mon travail sans rien dire à mes collègues. J’ai pris ma retraite dès que possible pour chercher Laura, ma fille ainée. Mes autres enfants étaient également engagés politiquement en tant qu’étudiants, deux d’entre eux ont été obligés de s’exiler. Le plus jeune est resté et a souffert des conséquences d’une persécution directe dans la ville où nous habitons. Logiquement, nous avons cherché quelqu’un qui puisse nous aider un avocat, un militaire. Moi, j’ai pu m’entretenir à deux reprises avec un haut gradé dont la sœur était une collègue enseignante. Mais la réponse avait été : « Vous payez injustement à cause d’autres pêcheurs , même si votre fille n’a rien fait, par contre d’autres… ». Il émettait des accusations à tout bout de champ. Bref , j’ai appris , j’ai cheminé toute seule. J’ai laissé mon mari la charge de la maison. Il a assumé, du jour au lendemain, toutes les tâches ménagères. Puis, quelqu’un m’a demandé pourquoi j’étais toute seule, alors que d’autres dames, comme moi, recherchaient deux générations : les enfants et les petits-enfants. Certains avaient été séquestrés avec leurs parents et d’autres étaient été nés en captivité ; on ne savait pas où.

Lorsque nous posions la question à l’administration pénitentiaire, la réponse était « ici il n’y a personne ». même s’il y avait l’un d’entre eux, jamais on ne l’aurait su. Cet apprentissage m’a amené à rencontrer mes camarades, mes camarades qui le sont encore aujourd’hui. Les grands-mères, nous qui avions cette double recherche en commun …même si nous étions différentes les unes des autres, nous ne nous sommes pas posées des questions sur la religion, ou notre position sociale, ou la politique mais cette question primordiale : « Qu’est-il arrivé ? » Et l’histoire était toujours la même : « Ma fille n’est pas revenue » ou « je sais que, tel jour à telle heure, mon fils et sa compagne enceinte ont été séquestré∙es ». Ce qui nous intéressait, était de nous réunir, afin de faire des choses ensemble. Ainsi naquit l’organisation , formellement le 22 octobre 1978. Un petit peu après les Mères de la place de Mai parce que nous étions aussi des mères.

C’est ainsi que débute la célèbre ronde sur la Plaza de Mayo. Nous devions marcher sans nous arrêter, car l’Etat de siège interdisait tout groupe de plus de trois personnes. La première fois que j’ai participé, je tremblais comme une feuille parce qu’il y avait des armes partout, des policiers à cheval, des tanks ; c’était oppressant. Je tremblais et j’ai dit « je pars ». Quelqu’une qui avait bien plus d’expérience que moi m’a dit « marche Estela, marche qu’il ne t’arrivera rien ». Effectivement et heureusement, il ne nous est rien arrivé ; parfois, il pouvait y avoir des arrestations sur la place, mais aucune de nous n’a disparu comme nous le craignions.

Les Abuelas Chela Fontana, Raquel Radío de Marizcurrena, Clara Jurado et Eva Castillo Barrios marchent ensemble, avec les Mères de la Place de Mai, le 5 mai 1982. [Abuelas]

« Les disparu-e-s sont des jeunes pour toujours »
Petite fille restituée parlant de ses parents, détenus disparus à l’âge de 22 ans.

Nara. C’est un combat d’une intensité émotionnelle extrêmement forte…

Estela Barnes de Carlotto. Laura fut assassinée deux mois après la naissance de son fils. J’ai appris que c’était un garçon par des camarades exilé∙es, lors de mes déplacements à l’étranger. Les exilé∙es se réunissaient, pour nous donner des informations. Donc, ce petit était né et deux mois après sa mère avait été assassinée. J’ai eu la chance de pouvoir faire le deuil. Je ne sais pas si je peux parler de chance car on m’a remis le corps de ma fille, ma fille âgée de 23 ans et tout son projet de vie. C’est terrible mais nous avons pu l’enterrer, lui apporter une fleur, nous avons pu faire le deuil. Toute la douleur, il fallait la supporter en silence, car nous ne pouvions savoir si les gens et le reste de la société allaient nous accepter, reconnaitre notre douleur. On était qualifié de « mères de terroristes » et nos enfants également étaient affublés de cet adjectif si terrible. Bien entendu, enterrer sa fille va à l’encontre de toute la loi de la vie mais, surtout, ces génocidaires pensaient que la douleur nous ferait rester à la maison pour pleurer. Certes, nous avons pleuré à la maison. En ce qui me concerne, j’ai promis à Laura de chercher tous les jours ceux qui l’ont assassinée ainsi que ces camarades, et de chercher son fils. J’ai juré ne jamais arrêter de chercher. Cette douleur, je l’ai transformée en lutte ; en une lutte, non de vengeance, ni de haine, ni de revanche, mais d’amour. Le grand amour, pour ces enfants dont nous ne savions pas où ils se trouvaient, ni pour certains de quel sexe ils étaient, ou encore à qui ils ressemblaient. Nous avons commis des erreurs, nous avons cherché sans aucune utilité, jusqu’à avoir la chance, le miracle même, de lire un article relatant l’histoire d’un père ayant pu prouver sa paternité, grâce à une comparaison sanguine. Le mot sang nous a mobilisé et, en démocratie, en 1984, nait la Banque nationale de données génétiques, unique au monde avec toutes les données génétiques nécessaires à la recherche de nos petits-enfants et enfants.

Bien entendu, l’institution Abuelas de Plaza de Mayo s’est structurée au fur et à mesure des années. Nous étions déjà en lien avec la Justice sous la dictature car nous envoyions des recours de Habeas Corpus aux juges. Il s’agissait de recours faits par nous-mêmes, puisque les avocats « disparaissaient » lorsqu’ils nous aidaient. Les réponses des juges étaient toujours les mêmes : « cette personne n’est pas détenue », « on ignore ses coordonnées ». Ils ont donné la même réponse au sujet d’une petite fille âgée de 3 mois. C’est dire le niveau de mensonge, horreur et infamie au sein de la Justice. La vraie justice, est celle que nous obtenons aujourd’hui ; pas aussi rapide que nous l’aurions souhaité car 43 ans c’est toute une vie !

Rappelons que le premier gouvernement constitutionnel, à la fin de l’année 1983, fait un procès mémorable et condamne la junte militaire. Mais ensuite, il les pardonne grâce à deux lois d’impunité, celles de “Punto final” et “Obediencia Debida”. Pendant vingt longues années, nous avons vécu avec ces assassins et ces tortionnaires dans la rue, sans pouvoir les juger et les condamner. Cependant, nous avons initié des procès, sans effet pénal, qui ont permis d’avancer grandement grâce aux dépositions et souvenirs des survivant∙es et des familles des victimes. Tout ce travail nous a été utile lorsque ces deux lois ont, enfin, été abrogées par le gouvernement de Nestor Kishner parce que déclarées anticonstitutionnelles. Le travail avec la Justice continue ; aujourd’hui, nous avons douze équipes techniques constituées d’avocat∙es, de psychologues, de généticien∙nes, de chargé∙es de la presse et de la diffusion. Heureusement, de nombreux jeunes participent à toutes les tâches que doivent être assumées tous les jours au sein des Abuelas. Tous ceux et toutes celles qui travaillent au sein de l’association des Abuelas, sont des personnes de bonne volonté parmi lesquelles certaines sont de la famille des victimes recherchées. Nous, les grands-mères, sommes celles qui avons l’expérience ; nous dirigeons l’institution mais déléguons à ces équipes le travail de terrain. Nous ne sommes plus très nombreuses en raison de notre grand âge ; certaines sont malades, d’autres sont déjà décédées. Par conséquent, nous sommes une organisation extrêmement complexe, riche de la longue expérience forgée par un travail ininterrompu tout au long des années de dictature et ensuite sous la démocratie. Même avec les mesures sanitaires imposées en raison de ce virus qui a attaqué le monde, nous travaillons à distance et toutes les équipes techniques se réunissent comme d’habitude, faisant le point quotidiennement. Bref, chaque jour il y a quelque chose à faire pour qu’on n’oublie pas, et il en manque encore énormément. Nous insistons là-dessus. Aujourd’hui les gens nous comprennent, nous respectent. Nous faisons partie d’une histoire qui n’est pas encore achevée mais qui a établi des précédents pour que ça ne se reproduise nunca mas [plus jamais].

Le 12 mai 1982. [Abuelas]

« Maintenant, je sais qui je suis ou je sais qui je ne suis pas »
Guido après avoir récupéré son identité en aout 2014.

Nara. Tu as pu retrouver Guido…

Estela Barnes de Carlotto. Le journal Pagina 12 apporte sa solidarité en mettant en place une rubrique « Rappel » avec le nom des détenu∙es disparu∙es, lors de l’anniversaire de la date de leur arrestation. Cette rubrique a été inaugurée à la date anniversaire de l’assassinat de Laura, par le rappel que j’ai publié dans ce journal. Ensuite, toutes les mères et grands-mères ont, à leur tour, publié à la date de la disparition supposée de leur fille ou fils, un avis de rappel pour qu’on nous aide à les retrouver. Le message est « où que tu sois , je t’aime » et, en ce qui me concerne, j’avais un énorme désir de trouver mon petit-fils, Guido.
Autrefois j’aimais écrire. Je dis autrefois, car aujourd’hui je suis bien plus paresseuse, et lorsque Guido aurait fait ses 18 ans j’ai voulu lui écrire. Cette lettre contient quelques mots prémonitoires. Je lui dis qu’il doit sans doute aimer le jazz, même si je ne le connais pas encore. Le jour de ses 18 ans, il devient majeur et je l’interroge, ou plutôt je m’interroge, sur l’homme en devenir. Je le rêve à travers les mots de cette lettre. Lorsque nous avons retrouvé mon petit-fils Guido, en aout 2014, 18 années après l’écriture de cette lettre, j’ai découvert un homme qui aimait le jazz -qui aime le jazz- et qui est musicien ; c’est son métier. Pourtant, il a été élevé à la campagne par un couple de paysans au sein duquel aucune émulation culturelle n’était possible, par manque de moyens. Mais lui, sans savoir pourquoi, il est allé l’acquérir. L’origine de l’identité de chacun et chacune d’entre nous, celle qui nous vient de notre maman et de notre papa, les coutumes, les centres d’intérêts, défauts et qualités…
Les premiers petits-fils que nous avons retrouvés sont uruguayens. Beaucoup de grands-mères uruguayennes venaient sans arrêt travailler avec nous. Tout cela a été un cercle, une affaire de femmes. Aux hommes, nous leur avons dit de ne pas venir, de rester à la maison. Pourquoi leur avoir dit ça? Parce que, eux, croyaient que les hommes étaient les méchants et nous les femmes étions les folles et les idiotes. Ils se sont trompé , ils se sont beaucoup trompés.

Nara. Je remercie profondément Estela d’avoir accepté avec autant de générosité, tendresse, humour et intelligence cette humble interview téléphonique, depuis son domicile de La Plata, le jeudi 29 avril 2021.

Guido Montoya Carlotto a donné une conférence à la Maison des Abuelas, le 8 août 2014, deux jours seulement après avoir appris son identité. Il a raconté comment il a osé chercher, comment il a découvert qu’il était le petit-fils de la présidente d’Abuelas, Estela Barnes de Carlotto. [Abuelas]

Interview d’Alicia Lo Giúdice, psychologue au sein de Abuelas

Sous l’impulsion de Estela de Carlotto, Abuelas propose un soutien psychanalytique aux petits-fils et petites-filles retrouvé∙es, à leur famille, mais aussi, plus globalement, à la population. Ceci, pour tous les cas dits « d’adoption », qui sont de fait des cas d’appropriation parce que la procédure juridique a été évitée et la filiation falsifiée. Ainsi, Abuelas renvoie à l’ensemble de la société ce que celle-ci lui a donné en soutiens, en informations sur un possible petit-enfant, en témoignages ayant permis un éclairage sur un cas. L’équipe de psychologues de Abuelas travaille au-delà des victimes de la dictature, aussi auprès d’autres personnes qui peuvent avoir des doutes sur leur origine. Abuelas parle du droit à l’identité et cela touche beaucoup de monde.

Alicia Lo Giúdice. A la création de Abuelas, ces grands-mères cherchaient des bébés et des enfants en bas âge ayant été séquestrés au même temps que leur parents. Elles pensaient que ces bébés, nés en captivité, allaient être remis à leur famille pour être élevés, même si leur parents restaient en prison, seraient jugés etc. Elles croyaient qu’elles et leur conjoint, en tant que grands-mères et grands-pères, allaient les élever. Ceci n’a pas eu lieu, excepté pour un minuscule nombre de cas, par exemple un petit garçon resté dans un commissariat où la famille a pu le récupérer ; ou, lors d’opérations militaires, un enfant gardé par les voisins ou un membre de la famille. Mais c’est une infime minorité. L’écrasante majorité des enfants séquestrés avec leur parents a été maintenu en camps de concentration et d’extermination ; puis, l’enfant était pris par un militaire ou un de ses proches. Par ailleurs, il y avait la situation des bébés nés en captivité. Dans une première étape, les Abuelas a cru que les enfants allaient être récupérés encore bébé ou en bas âge. Elles ont pensé que la période de contact et d’éducation avec les familles qui s’étaient appropriées des enfants allait être courte. Il leur était reconnu le droit à l’identité et les grands-mères demandaient que, si on pensait que l’ identité d’un enfant pouvait être celui d’un∙e disparu∙e il fallait la lui restituer, notamment à travers la possibilité de pouvoir vivre avec la famille biologique. C’était leur revendication, lorsque les enfants étaient encore petits. Les bébés n’ont pas été rendus, le temps est passé et Abuelas a dû s’adapter. Ce n’étaient plus des bébés qu’on recherchait, mais des enfants en bas âge ; puis des enfants, ensuite des adolescent∙es, puis des adultes…

La généticienne Mary Claire King avec les grands-mères Estela de Carlotto et Nélida Navajas, le 10 aout 1983. [Abuelas]

L’APPROPRIATION : RESTER AVEC UN ENFANT QUI N’EST PAS LE SIEN


Aujourd’hui, ceux et celles qui restent à récupérer ont plus de 40 ans puisque Abuelas a fêté ses 43 ans d’existence l’année dernière. Le temps passe, les gens grandissent, les grands-mères avancent elles aussi en âge. Malheureusement, plusieurs nous ont déjà quitté. C’est la vie, mais heureusement des petits enfants restitués participent aujourd’hui à la vie de l’association et même à sa commission d’animation. Il est important de penser aux différents temps que traverse la personne restituée, avant de parvenir à commencer un travail psychanalytique. Cette année, j’entame ma 36ème année chez Abuelas : en 1985 j’ai commencé à m’occuper de la première petite-fille restituée sous ordre judiciaire, basé sur les preuves génétiques d’ADN. La première petite-fille localisée par ce système a été restituée à sa famille d’origine. Elle avait été séquestrée lors de l’arrestation de ses parents, détenus puis disparus, et avait été confiée à un policier de la Province de Buenos Aires. Elle avait 23 mois lors de la séquestration, mais ce policier l’inscrit au registre civil comme nouveau née, lui ôtant deux années de son existence. Il agit de même pour sa scolarité.

A propos de ce cas, il y a deux éléments que je mentionne toujours. D’une part, il ne leur a pas été possible de lui changer son prénom car, âgée de 23 mois, elle ne reconnaissait que son prénom d’origine. D’autre part, lors du procès de restitution, le policier et son épouse qui se l’avaient appropriée, disaient que l’enfant était âgé de 5 ans et sa grand-mère disait qu’elle avait 7 ans. Alors, des études d’âge osseux furent effectuées ; le résultat disait 5 ans. Par ce résultat, il est prouvé que la spoliation a ralenti le développement osseux de 2 ans. On peut ainsi voir l’effet concret de l’appropriation d’un enfant sur son squelette, en écrasant le vécu subjectif. La restitution arrive à son terme par un long chemin. Elle commence à vivre auprès de sa grand-mère maternelle et un an après elle initie un travail avec moi dans mon cabinet car à l’époque je ne faisais pas encore partie de Abuelas. C’est sa tante maternelle, qui avait été mon élève à la fac, qui m’a demandé de suivre sa nièce. Elle a tissé un formidable lien avec sa famille et rejeté ceux qui se l’étaient appropriée. Ce qui est très intéressant c’est que suite à la restitution juridique, à la cohabitation avec la famille d’origine et au début du travail psychologique, au bout de quelques années elle a récupéré son développement osseux. C’est tout à fait surprenant, pour moi ce fut vraiment impressionnant. Comme je disais, c’est l’effet de l’appropriation sur l’écrasement du vécu subjectif. Ceux qui se les appropriaient, au contraire, considéraient que, comme ils les élevaient, ils seraient pareils à eux et que l’origine n’avait aucune importance.

Ce cas et d’autres montrent comment l’histoire ne peut être occultée combien même elle est niée du côté des appropriateurs. Ces derniers utilisent le mécanisme décrit par la psychanalyse comme celui de la dénégation : « cet enfant n’est pas à moi mais je fais comme s’il était à moi ». Ils élèvent cet enfant « comme si » . Ce mécanisme de la dénégation appartient à celui de la perversion. C’est ce que la psychanalyse permet de savoir et comprendre. A chaque fois, il y avait un élément de la version donnée par les appropriateurs qui semait le doute chez l’enfant. Par exemple, une autre petite fille restituée disait que pendant son enfance il y avait toujours quelque chose qui ne collait pas : « c’était comme si dans ma tête j’avais un puzzle, auquel il manquait une pièce que je n’arrivais pas à trouver ». La pièce, elle l’a trouvé lorsque par voie judiciaire elle est restituée et commence à vivre auprès de sa famille. Car elle se rendait compte qu’avec les gens avec qui elle vivait, il y avait quelque chose qui clochait. On ne peut pas dire que tous les cas sont pareils ; chacun a sa particularité. En revanche, ce qu’ils ont en commun c’est d’avoir vécu la terrible expérience d’avoir été privés de leurs parents et jetés dans la détresse ; et ceux qui ont été à l’origine de cette détresse, vont s’emparer de l’enfant, comme s’il était leur garçon ou fille. Et tout ça a des conséquences chez les gens, car ce ne m’est pas indifférent de passer des uns aux autres.

ABUELAS PERMET À L’ENFANT DE RENOUER AVEC DÉSIR FAMILIAL


Ce que nous pouvons penser c’est que, à l’origine de ces enfants, au sein de leur famille, avec leurs parents qui ensuite ont été séquestrés et assassinés, il y avait un désir de ce garçon ou cette fille. Ce désir d’origine ne peut pas être effacé ; dans le vécu subjectif, il laisse trace. Lorsque Abuelas localise un petit-fils ou une petite-fille et fait la restitution, il faut renouer avec le désir familial. Ce désir qui a été à l’origine est conservé par les grands-mères et apparait lorsque le petit-fils ou la petite-fille est restitué∙e. Il y a une place désirante au sein de la famille et c’est à partir de là qu’il ou elle peut, avec bien entendu des allers-retours car chacun et chacune est différent, s’inclure au sein de cette famille qui l’a attendu pendant des années. L’autre caractéristique qui est également très importante, c’est que les enfants n’ont jamais été abandonnés. Ils ont toujours été recherchés, même pour certains avant leur naissance. Abuelas a fait des demandes d’Habeas Corpus pour des enfants qui étaient dans le ventre maternel, dans le but qu’à la naissance la famille parviennent à le récupérer.

Les grands-mères ont essayé des tas de choses pour tenter de localiser et restituer ces enfants. Elles ont réussi pour ce qui est de renouer au désir familial. Elles ont réussi aussi à donner corps au point soulevé par la psychanalyse selon lequel il faut trois générations pour qu’une transmission aboutisse. La transmission serait la tradition familiale. Ici, nous avons bien trois générations les grands-mères, les parents disparu∙es et assassiné∙es et les petits enfants. Nous voyons ainsi comment Abuelas relient les petits enfants à leurs parents disparus, parce qu’il y a un désir en jeu. Il me semble fondamental de pouvoir transmettre que le désir ne peut être écrasé. Le désir, c’est ce que met en mouvement l’appareil psychique. Il est intéressant de voir comment Abuelas, une fois restitué le jeune ou la jeune, aujourd’hui l’adulte, peut resituer ceci et lui transmettre quelle était la place qu’il ou elle occupait dans le désir de ses parents. Ceci, bien qu’ils ou elles ne les aient pas connu∙es au-delà du moment de l’accouchement, et le court laps de temps vécu dans les camps de concentration et d’extermination.

PACTE DE SILENCE


En Argentine, il y a eu autour de 600 camps, parmi lesquels beaucoup avaient des maternités clandestines. Ce fut le cas pour la ESMA, Campo de Mayo, La Perla, la Comisaria Quinta, el Pozo de Quilmes, el Pozo de Banfield, et d’autres. Il y a eu plein d’endroits où étaient détenu∙es les supposé∙es disparu∙es ; des naissances avaient lieu en captivité. Ces enfants restaient dans les mains des forces armées : police, armée, marine et aviation ou de proches de personnes y appartenant. Le « pacte de silence » était garanti : « je reçois un enfant , je ne pose aucune question, je ne dis rien ». C’est ainsi que se perpétrait la disparition et l’appropriation.

Le 22 juin 1987, les Abuelas Matilde Herrera, Clara Jurado et Eva Castillo Barrios, 10 ans après leur fondation, défilent avec l’affiche « Nous cherchons deux générations ». [Abuelas]

LE MENSONGE


Lorsqu’un enfant est localisé et qu’on parvient à la restitution, la question qui surgit toujours est « pourquoi m’a-t-on menti ? » Il est clair qu’ils ne pouvaient pas dire la vérité, car s’ils la révélaient il fallait joindre la famille. C’est pourquoi le « pacte de silence » a été permanent pour pouvoir continuer à commettre le délit. Un autre constat que j’ai pu faire est qu’ils et elles soulignent qu’il y a eu une trahison dans la parole. Parce qu’on leur a donné une version au sujet de leur origine, de leur enfance, de leur famille, de leur milieu, qui n’est pas la vérité. La parole, pour qu’elle soit vraie, ne peut pas être trahie, surtout par un mensonge aussi grave, construit sur l’assassinat des parents. Et de plus, on leur nie la possibilité de recherche de leur famille ! Ces deux éléments sont très importants : on trahit la parole, ce qui a des effets sur le vécu subjectif.

LA VÉRITÉ


Lorsque la vérité commence à être dévoilée, lorsque grâce aux Abuelas avec le soutien de la justice on peut commencer à voir la famille à laquelle on appartient, savoir ce qui s’est avec les parents, etc., on s’aperçoit qu’il faut faire tout un travail sur le vécu subjectif. Ce qu’ils et elles avaient vécu et appris jusqu’alors ne leur sert plus beaucoup. Alors, comment faire avec le vécu pour le connecter à cette vérité réapparue ? Beaucoup de petites-filles et de petits-fils se sont eux-elles mêmes rapproché∙es de Abuelas, pour savoir s’ils et elles étaient enfants de disparu∙es. Il y a donc une vérité, mais il y avait quelque chose qui clochait ; ils et elles trouvent finalement cette vérité recherchée, qui se dévoile. Mais elle n’est pas sans douleur. C’est ainsi car ils et elles ne vont pas trouver une vie merveilleuse. La famille les a cherché, les a retrouvé et leur ouvre les portes, mais comment faire avec ce qu’ils et elles laissent prétendument derrière. Il y a toute une circulation complexe entre ce qu’on a reçu pendant notre enfance, ce que propose la famille, nos propres interrogations.

J’ai fait quelque chose de mal
Cette petite fille à l’âge de 8 ans, apprend qu’elle avait été adoptée. Elle se réjouit de connaitre ses vrais parents. Lorsqu’elle commence à poser des questions, ses appropriateurs lui donnent plusieurs versions puisqu’il était impossible pour eux de dire la vérité. Cette multiplicité de versions la rendait folle parce qu’elle ne parvenait pas à se situer vis-à-vis d’une version. D’habitude, la version était « tes parents t’ont abandonnée » « si ce n’était grâce à nous tu serais dans un fossé ». Elle a donc décidé de se donner sa propre version sans attendre la leur. Lors de son analyse, elle décrit qu’elle avait fini par se convaincre qu’elle avait été abandonnée car elle avait fait quelque chose de mal, elle en tant que nouvelle née. C’est la version qu’elle avait pu se construire pour justifier pourquoi elle était avec cette famille au lieu d’être avec ses parents.

Ce sont toujours des situations très compliquées. A une des grands-mères, sa petite fille lui est restituée lorsque celle-ci est adolescente. Elle vient me voir et me dit : « Ecoute Alicia, j’ai besoin de ton aide parce que je ne sais pas comment faire maintenant, à mon âge, pour me connecter avec une adolescente ; une adolescente, élevée d’une certaine façon par un militaire. Que dois-je faire ? Car si je m’oppose à elle, j’ai peur qu’elle se fâche avec moi ; et si je ne fais rien, je trahis mon fils et ma belle-fille ». Tout ça pour comprendre comment ça va affecter la petite fille ou petit garçon, mais aussi la grand-mère, les oncles, tantes, frères, sœurs, bref à la famille dans son ensemble.

Un autre exemple
Un petit-fils me demande un rendez-vous, parce qu’il ne savait pas comment expliquer à son fils la situation. Son fils était en relation avec la famille qui avait élevé son père. Et pour lui, c’était son grand père et sa grand-mère. Comment aider le fils âgé de 11 ans à penser que ses supposés grands-parents l’étaient mais par appropriation ? Qu’est-ce l’appropriation ? Qu’est-ce que l’adoption ? Où était la famille ? Que s’était-il passé avec les vrais grands-parents ? Comment expliquer à un enfant la complexité de cette situation ?
Il me demande de l’aide pour expliquer à son fils puis, petit à petit, c’est lui qui va commencer une thérapie. Car à travers les questions de son fils, ce sont les siennes qui apparaissent. Comment accommoder, comment commencer à situer ce qui a été une cohabitation avec des personnes qui l’ont eu par appropriation, en lui mentant tout au long de sa vie.

VICTIME VIS-À-VIS DU DROIT POUR LA JUSTICE


On en arrive à certains termes qu’enseigne la psychanalyse, à savoir le sujet du trauma. Il serait un accident dans la vie de la personne, qui marque un avant et un après. Il est difficile de faire face à un fait traumatique car, parfois, on ne parvient pas à faire une élaboration suffisant du fait. Nous, nous veillons à ne pas l’appréhender qu’à travers le trauma, car le danger serait que la personne soit pour le reste de sa vie vue comme une personne traumatisée ou comme une victime. Il faut, là aussi, être très prudent et dissocier entre victime vis-à-vis du droit pour la Justice et victime pour la psychanalyse ou pour la subjectivité. Une chose est la reconnaissance de droits qu’ils et elles doivent réclamer ; une autre chose est se cristalliser dans une position de victime qui empêche un projet à soi. Par conséquent, notre position en tant qu’équipe dont je suis la directrice, est celle d’essayer d’aller au-delà du traumatisme, au-delà de la victimisation pour permettre que chacun et chacune puisse construire un projet de vie. Il est indéniable que ce qui leur est arrivé a marqué pour tous et toutes leur enfance, pour beaucoup leur adolescence, pour trop nombreux et nombreuses encore leur vie d’adulte puisque ayant vécu de cette façon-là pendant 40 ans. Comment aider à ce qu’ils et elles ne soient pas attrapé∙es par l’aspect traumatique de la situation ou par l’aspect si terrible qu’est l’appropriation ?

L’espace thérapeutique ou l’espace psychanalytique permettent de travailler peu à peu les différentes situations qui les ont marqué∙es. Parce que le mensonge, que je nomme la trahison de la parole, était aussi un mensonge dans le quotidien. La vie de tous les jours était basée sur le mensonge. Bien entendu, le gros mensonge de l’appropriation n’était jamais révélé mais il se déclinait en une succession de petits mensonges, auxquels la famille de ces personnes participait également. Grandir dans cette situation n’a rien de simple, mais l’important est d’identifier et travailler ces questions en prenant en compte l’immense douleur que cela éveille.

LE DEUIL


Un autre point important est le deuil car il faut savoir qu’ils et elles réalisent qu’ils et elles ne vont pas retrouver leur papa et leur maman. Il y a eu très peu de cas où un des parents était encore en vie. Dans un cas très connu, le papa fait partie aujourd’hui de la commission d’animation de Abuelas. Le papa avait pu s’exiler, son fils était né en captivité et, au bout de beaucoup d’années, il avait été restitué. A part deux mamans, toutes les autres mamans ont été assassinées après leur accouchement. Comment faire le deuil de celles et ceux avec qui ils et elles n’ont eu quasiment eu de contact ? Comment perdre ce que je n’ai pratiquement jamais eu ?
C’est un travail très complexe, car le deuil dans les cas de disparitions est un deuil qu’on nomme « spécial ». Il n’obéit pas au deuil de façon classique, lorsqu’une personne décède et qu’on peut surpasser la perte de la personne qu’on aimait. On peut accomplir les rituels funéraires, que ce soit par crémation ou enterrement ; il y a toujours un rituel que la société accompagne, que la famille et les amis accompagnent. Ici, non, il n’y a pas de tombeau, pas de nom, pas de restes. Alors comment fait-on avec ça ?
Ce qu’il a été possible de faire, grâce à l’équipe argentine d’anthropologie médico légale, c’est la découverte de restes. Et grâce à leur travail extraordinaire, les familles peuvent, après la récupération de certains restes, parvenir à un deuil plus élaboré. Parmi les petits-enfants, un seul a récupéré les restes de son papa et de sa maman et a pu ainsi leur donner sépulture. Une petite-fille a récupéré les restes de son papa qui avait été jeté à la rivière depuis un avion, son corps échoué sur les rives de l’Uruguay. Ce corps avait été enterré à Colonia, puis le travail de l’équipe argentine d’anthropologie médico légale a permis l’identification. Sa fille a pu l’enterrer dans sa ville natale dans le caveau familial.

LE DROIT À L’IDENTITÉ ET LA COMPLEXE RESTITUTION D’IDENTITÉ


Nous voyons le nombre de travaux psychiques à réaliser à partir de ce que Abuelas nomme la restitution d’identité. C’est alors que se noue ce que Abuelas appelle le droit à l’identité et la restitution, lorsque la Justice reconnait le délit et donne place à la famille d’origine. Une fois que ces petits enfants ont grandi, il est important de reconnaitre les liens sanguins et surtout que leur famille, leurs grands-mères les ont toujours cherché. Lors de certaines tables rondes, j’ai expliqué comment Abuelas noue des liens en fonction des rencontres et comment l’association Abuelas accueille toutes ces situations. Elles font des ponts entre la petite-fille ou le petit-fils et la famille qui a recherché. Il en est qui demeurent proches de l’association, d’autres plus éloigné∙es mais la fonction de Abuelas est de tisser ces liens pour qu’ils et elles puissent, plus tard, construire à leur tour les liens nécessaires pour épauler les familles sur la question de l’origine.

ABUELAS ACCUEILLE TOUTES CES SITUATIONS COMPLEXES


A ses débuts, Abuelas pensait que dans la mesure où la cohabitation de l’enfant avec les appropriateurs avait été de courte durée, rapidement tout ceci allait s’effacer et qu’ils et elles allaient avoir toute la vie auprès de leur famille d’origine. Les enfants ont grandi. Et il y a quelque chose de très précieux chez Abuelas, c’est que malgré les marques que l’appropriation laisse dans le vécu subjectif, elles insistent sur la localisation et restitution des petits enfants. En disant cela, je veux expliquer que tout ce qu’on vit laisse des marques dans le vécu subjectif ; par conséquent on ne peut pas dire que « peu importe, que c’est pareil ». Ces marques peuvent être d’amour, de rejet, de haine. Pour tout sujet, pas seulement celui qui a été approprié, il y a des marques. Abuelas accueille ces marques-là. Elles permettent que chacun et chacune fasse un travail nécessaire pour localiser ce qui a fait marque chez lui ou elle.

Le 4 juin 1987, les Abuelas manifestent au Congrès national contre « la loi de l’obéissance due ». [Abuelas]

LA PSYCHANALYSE DANS TOUT ÇA …


Ceci peut être travaillé par la psychanalyse et construire quelque chose que les psychanalystes appellent « démonter ces identifications faites sous emprise de l’appropriation ». Il ne s’agit pas de pas faire table rase du passé ; mais de leur enlever le poids afin qu’ils et elles l’affronte autrement. Sinon, on leur dit qu’ils et elles ont été marqué∙es, sans plus jamais pouvoir bouger de ces marques. Au contraire, la psychanalyse permet de pouvoir faire autre chose avec les marques reçues ; c’est la déconstruction nécessaire à tout un∙e chacun∙e, mais plus particulièrement à ceux et celles qui sont passé∙es par la terrible expérience d’avoir été approprié∙es par le terrorisme d’Etat. Bien entendu, toute personne s’imprègne des marques familiales, de la vie auprès de ses parents et, pour pouvoir aller vers sa propre vie, il faut qu’il et elle puisse aller au-delà de ce qui a été donné par la famille. Ce que la famille nous apporte n’est pas négatif mais il nous faut tenter d’aller au-delà et construire nos propres choses. En ce sens, on pourrait dire qu’à notre naissance, quelqu’un se constitue en tant que nouveau sujet et que l’identité n’implique pas d’être pareil à l’autre mais, plutôt, d’accepter une différence. Au sein de chaque génération se marque une différence, sinon nous serions tous et toutes des espèces de clones d’autrui ; ce n’est pas le cas. Avec chaque génération, de nouvelles marques se font en élaborant des maillons pour de nouvelles chaines générationnelles. Je vais citer Lacan car il affirmait que l’appropriation des personnes, des enfants, produisait des dommages dévastateurs. La filiation falsifiée produit des dommages qui peuvent aller jusqu’à la dissociation de la personnalité, surtout lorsque l’environnement s’entête à maintenir le mensonge. On dirait que Lacan a écrit pour le cas argentin ! Pourtant, c’est un texte de 1953. Cela nous a permis de savoir qu’on était dans un chemin correct, car on pouvait voir l’effet provoqué par la restitution auprès de chaque enfant. Par exemple, une fois, un juge qui suivait le dossier d’une restitution d’un garçon me dit « vous avez déjà vu lorsqu’un cocon s’ouvre et devient fleur ? » Je le regarde, très étonnée, et lui répond « oui ». Et là, il reprend « et bien lorsque nous avons procédé à la restitution de Ramon, c’était comme si Ramon s’était ouvert comme une fleur ». C’est reconnu par la justice…

Le plan systématique de vol d’enfants a été une sorte d’extermination. Le nazisme tuait les enfants ; ici, c’était les exterminer d’un système de filiation et les inclure violemment au sein d’un autre. Le quotidien auprès des appropriateurs présente une logique concentrationnaire parce qu’ils et elles sont comme attrapé∙es dans un espace discursif, dans lequel ils et elles doivent accepter ce que dit ce discours et n’ont pas la possibilité de croiser des informations ; même si certaines fissurent se produisent , ce n’est pas un discours aussi psychotique ; comme si le concentrationnaire s’était déplacé au sein de la cohabitation avec les appropriateurs. Nous continuons à essayer de localiser les 300 qui manquent, même si 130 ont déjà été retrouvés. On peut dire que certaines modus de la dictature sont présents tant qu’il y a encore des petits-enfants appropriés et que ceux qui sont responsables de cette appropriation ne parlent pas.


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