La crise sanitaire, une respiration salutaire ?

Partagez cet article

Crise de la valeur travail. La crise sanitaire a fait de gros dégâts. Là où on ne les attendait pas. La corona, selon Jean-Luc Porquet « a véritablement ébranlé et annihilé la valeur travail ». Porquet, c’est dans le Canard enchaîné ; dans le Monde, Léa Iribanegaray nous fait rencontrer des « frugalistes » calculateurs qui, de très près, surveillent leur RIB (Revenu induit par ses besoins). Le boulot, juste ce qu’il faut… « A-t-on perdu tout sens de l’effort ? » s’interrogent deux auteurs bretons, Gérard Amicel et Amine Bourkerche, qui dans L’autopsie de la valeur travail, dissèquent l’idéologie du boulot. Un allemand, Robert Kurz s’en prend lui, à « l’ethos du travail ». Les éléments de la critique s’accumulent. Procès à charge ? Mais, est-ce sérieux cette iconoclaste critique ? Allons voir.

Alain Véronèse est militant d’ATTAC-France et d’Agir ensemble contre le chômage, depuis la création du mouvement, en 1994.

Le secteur de l’hôtellerie-restauration a du mal à recruter. Une grande partie du personnel présent avant la crise sanitaire et  la fermeture des établissements n’a guère repris le chemin du turbin.Éloigné∙es des restos durant plusieurs semaines, l’oisiveté circonstanciée fut l’occasion pour certains et certaines de méditer sur le bien-fondé de leur activité de service à table, ou de leur transpiration en cuisine et à la plonge.Dans ce secteur, les conditions de travail sont pénibles et les horaires fort inconvenants. Pour le service diurne (il y a des restos ouverts 24h/24h), c’est dès 9 ou 10 heures du matin qu’il faut dresser les couverts et préparer les tables. A 11 heures, déjeuner rapide avant l’accueil des premiers clients à midi. Souvent, de 15 heures à 18 heures, 18 heures30, c’est « la coupure ». Et retour pour le dîner, qui doit impérativement être avalé avant 19 heures.Le service du soir se termine au plus tôt à 22 heures, 22 heures 30. A Montparnasse et rue de la Gaîté, par exemple, on peut se sustenter jusqu’à minuit au moins.Les jours de repos, légalement deux par semaine, sont très rarement le samedi et le dimanche. Dans ces conditions, la vie familiale, sociale, amicale et sentimentale est fort problématique. Le niveau moyen des salaires est à peine supérieur au SMIC ; avec une exception dans les restaurants classés, réputés et coûteux, où le personnel est au pourcentage, 12 ou 15 %, et bénéficie de salaires plus élevés qui font accepter les contraintes liées à la profession.

Toujours est-il que l’oisiveté sanitaire, respiration salutaire, fut pour beaucoup l’occasion de méditer sur l’antique slogan « pourquoi perdre sa vie à la gagner – mal » ?Chômage stratégique, indemnisé si possible n’en déplaise à Madame Borne, et recherche de pistes de reconversion professionnelle sont les saines occupations du présent, en attendant de voir.Le patronat des auberges et estaminets est obligé de lâcher du lest. On parlait d’une augmentation des salaires de 20 %, un week-end par mois sera concédé. A vérifier.

Reconsidération existentielle pour le personnel, financière pour les patrons. Le virus est aussi un révélateur : le boulot c’est pas la joie. Le manque d’enthousiasme pour la reprise du turbin est observé dans bien d’autres secteurs.Jean-Louis Porquet, dans le Canard Enchaîné (23/06/2021), diagnostiquait – c’est fort grave – « Une pandémie de flemmards ».« Du simple employé au cadre dirigeant, pas moins de 48 % seraient démotivés. La corona crise a véritablement ébranlé et annihilé la valeur travail » assène, iconoclaste, Porquet s’appuyant sur une enquête du Point.Incorrigible, insupportable, le plumitif du Canard d’en rajouter : « Ne plus courir. Rester peinard, chez soi, avec la famille et les amis […] leur a fait voir la vie autrement. » Impardonnable, dépassant largement les bornes du politiquement correct, Porquet ose nommer et désigner la suprême menace. Imaginons la fureur et l’abyssal désespoir de Macron prenant connaissance de ce qui suit : « La France est-elle à la veille de devenir une nation d’avachis, d’assistés à vie, suicidaires partisans de la (horreur !) décroissance ?! »

Pour circonstances atténuantes, il faut tenir compte des (perverses, malsaines) lectures de l’auteur de  cet insupportable billet (jubilatoire pour certains).Le Travailler deux heures par jour du collectif Adret[1] côtoie le Droit à la paresse de Paul Lafargue[2] et de nouveaux Bartleby[3] (« je préférerais ne pas… »). Sur cette lancée destructrice de la valeur travail, l’auteur n’économise pas ses munitions.Pour achever le carnage, l’An 01 en explosion finale !

Le droit à la paresse, Paul Lafargue, Editions Maspéro,1972. [Coll. CM]

On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste !

Bien au contraire. Au-delà des ruines, reconstructeur, Porquet entrevoit «  un monde de vie plus sain, plus lent, plus doux, plus en phase avec les rythmes de la nature. » Et, pour donner des convulsions à Macron, il ajoute : « Le décrochage menace toutes les classes sociales ». Vrai : nombre de professions, pas seulement la restauration, doivent composer avec des exécutant∙es démotivé∙es. Dans le bâtiment, la première génération des immigrés acceptant le gros œuvre a pris sa retraite, les enfants et petits-enfants sont plus exigeants. Les services à la personne, aides à domicile, sont majoritairement occupés par des femmes à temps partiel qui doivent se déplacer de domicile en domicile. Cavalcades chaque jour renouvelées. Les volontaires pour laver pépé ou pour poser le parpaing ne sont pas pléthores. Ce, d’autant que du point de vue pognon, c’est pas Byzance. Près de 300 000 emplois, dans divers secteurs peu attractifs, restent trop longtemps non pourvus, nous disent, courageux, les « experts » et les comptables. A vérifier : nombre d’entreprises laissent leurs offres apparemment disponibles durant la période d’essai, voire plus longtemps. Toutes catégories confondues ce sont environ 6 millions de salarié∙es qui sont en attente d’emploi. Malgré l’écart, les  chômeurs et chômeuses soupçonné∙es d’insuffisamment chercher seront sanctionné∙es, les glandeurs.ses éliminé∙es. Macron sévère, durement sévit. Il l’a dit devant tout le monde, à la télé.

Il faut frapper vite et fort, le MEDEF s’inquiète : l’oisiveté bien conduite est mère de toutes les imaginations. Affamer un peu les indemnisé∙es (moins de 50%), c’est pour leur bien : allégé∙es ils et elles pourront traverser la rue rapidement avec une vélocité inversement proportionnelle au niveau de leur allocation. Plus c’est maigre, plus c’est efficace. Eh, oui, il ne s’agit pas de laisser les quémandeurs d’allocs s’endormir sur leur matelas. Trop risqué. Le temps libre est potentiellement révolutionnaire. Cultivons nos potentialités « même si Macron ne le veut pas » (texte complet chez les Gilets jaunes).

L’allergie au travail ?

Dans les années 70, L’allergie au travail, diagnostiquée par Jean Rousselet dès 1974[4], inquiétait fort le MEDEF, encore nommé CNPF[5]. Force est de constater que le virus, la pandémie de flemmardise sommeillait, attendait l’heure de sa  résurgence. Les flemmards repérés par Jean-Louis Porquet sont plus nombreux qu’il n’y paraît. Certains jeunes, bien que diplômé∙es, s’interrogent sur le bien-fondé de la « valeur travail ». Une enquête sociale du Monde (29/11/2021), transcrite par Léa Iribanegaray, met en valeur des « frugalistes » militant∙es. Léa Iribanegaray écrit en résonance avec le rédacteur du Canard : « Après deux années de pandémie qui ont bouleversé nos repères et changé durablement l’organisation du travail, l’envie de  retrouver du sens s’accompagne plus que jamais d’un désir de ralentir, de se retrouver. Du chômage choisi – et non subi – à la retraite anticipée, en passant par une simple réduction du temps de travail, toutes les options sont envisagées pour lever la tête du guidon ».

On peut citer, par exemple, la stratégie exemplaire de Matthieu Florence, nantais, qui a réussi à économiser 30 000 euros en quelques années, et homo economicus calculateur (comme il se doit) , considère le Revenu de solidarité active (RSA) comme un revenu de base mérité. Avec son petit matelas sécurisant et son allocation mesurée, il pratique une sorte de frugalité révolutionnaire, il lui suffit de 500 à 600 euros par mois pour vivre chichement, mais décemment. Un décroissant subventionné ? Dans le groupe affinitaire fréquenté par Matthieu, chacun peut calculer son RIB (Revenu induit par ses besoins) et, estimation faite, convertit cette somme en temps de travail nécessaire . Cela permet « d’arrêter de perdre sa vie à la gagner », déclament-ils de concert. La relève des « soixante-huitards » et autres « crypto-situationnistes » est-elle assurée ?

Autopsie de la valeur travail

Le démembrement de la « valeur travail » repéré par le chroniqueur du Canard et l’enquêtrice du Monde, commencé dans les années 70, doit d’urgence être poursuivi. La dissection (du cadavre ?) est opérée par Gérard Amicel et Amine Boukerche dans Autopsie de la valeur travail[6] ; avec un sous-titre provocateur : A-t-on perdu tout sens de l’effort ?. Citations, tirées d’un livre fort bien fait, une réussite de pédagogie économique, dont nous n’utilisons ci-dessous qu’une faible partie : « Pour une catégorie de chômeurs, le chômage est vécu positivement. Chômage assumé […] Ces chômeurs heureux et fiers de l’être vont considérer cette oisiveté comme une période de vacances prolongées et se comporter comme des « rentiers provisoires ». […] Les chômeurs de cette catégorie ne vivent pas  leur situation comme dévalorisante […] On peut dire que, pour cette catégorie, il y a un refus assumé du travail car la véritable vie n’est pas au sein de celui-ci, mais en dehors. » Qu’il soit dit que tous les chômeurs et toutes les chômeuses ne vivent pas ce chômage subversif : une certaine sécurité matérielle et financière constitue un préalable pour exercer l’abolition temporaire du salariat. La réforme de l’assurance chômage était urgente…

« Parmi ces chômeurs assumés, il y a aussi les artistes qui, contrairement aux rentiers provisoires, refusent le travail au nom de la liberté et du loisir » La crise sanitaire, respiration salutaire, l’abolition partielle et provisoire du salariat, ont ouvert l’espace de significatives interrogations ; c’est au moins l’hypothèse des auteurs rencontrés plus haut. La réforme punitive de l’assurance chômage, entrée en vigueur en décembre 2021, est une réaction libérale logique qui vise à paupériser pour discipliner. Pourtant, l’écart du salariat, la résistance au turbin dessinent les contours d’un otium positif, créatif, tel que préconisé par Bertrand Russel dans Eloge de l’oisiveté : « Etre capable d’utiliser intelligemment ses loisirs, tel est  l’ultime produit de la civilisation » et d’ajouter, réaliste : « Les riches ont toujours été scandalisés par le fait que les pauvres puissent avoir des loisirs ». L’opium anesthésiant de l’idéologie libérale capitaliste a pour fonction d’occulter les potentialités d’un loisir largement partagé, un otium du peuple que la révolution numérique pourrait rendre possible.

Otium. C’est un terme latin, le temps durant lequel une personne profite du repos pour s’adonner à la méditation, au loisir. Éventuellement s’engage dans des activités visant le développement artistique ou intellectuel. Sénèque loue les mérites de l’otium et le considère comme la caractéristique de l’homme vraiment libre, mais en ajoutant qu’il est bon de le consacrer à un rôle social et politique dans la cité. L’otium romain fut précédé de la scholé grecque. D’où nous vient le mot école…

Le refus du travail, une résistance légitime ?

Dans un numéro de Philosophie magazine (15 /11/2021) un article d’Octave Larmagnac Matheron réhabilite et valorise l’attitude de certains salariés qui refusent de traverser la rue. C’est en 1919, nous dit-on, que Paul Nartop publia Du chômage. Philosophie du manque de travail[7]. L’argument majeur : « Le travailleur ne veut rien savoir du travail , il veut plutôt lui cracher au visage ». Mais, précise Nartop, « ce que les chômeurs fuient, ce n’est pas le travail comme tel, mais celui qu’on leur propose ». Il s’agit pour l’auteur de montrer « que l’homme ne peut s’épanouir qu’en étant “créateur” de son travail. » Dès 1919, Nartorp, précédant Guy Debord, écrit : « Travailler c’est bien, ne pas travailler c’est mieux. » Excessif ? La crise sanitaire, telle qu’évaluée, a ouvert l’espace d’une reconsidération existentielle du « travail-emploi » selon la formulation d’André Gorz.  Les « adieux du prolétariat », la sortie, même partielle et provisoire du turbin énergivore et chronophage, l’exode hors le salariat ont gagné quelques candidat∙es. Jusqu’où iront-ils/elles ?

La « valeur travail » n’enthousiasme gère les assujetti∙es aux « boulots à la con » (Bullshit jobs), analysés par David Graeber[8]. Très justement il note : « La classe dirigeante s’est rendu compte qu’une population heureuse et productive avec du temps libre était un danger mortel » . Les «  boulots à la con » ont une fonction anesthésiante et disciplinaire. Ce sont des activités effectuées souvent sur le registre légal d’auto-entrepreneuriat, une abolition-dissolution du salariat fort éloignée de celle espérée d’antan par le  mouvement ouvrier. Comment expliquer la prolifération de tels boulots « complètement improductifs  et inutiles », s’interrogent les deux auteurs de L’autopsie. L’utilité est prioritairement idéologique : il faut préserver les apparences de l’occupation travail-emploi du point de vue moral et disciplinaire. Incidemment, distribuer un peu de pouvoir d’achat pour écouler les marchandises surabondantes ; la misère généralisée pourrait générer  de dangereuse colères. Ces petites dépenses consenties sont un investissement pour tranquilliser les nanti∙es.

Les retraité∙es dans le collimateur

Le domaine de la liberté commence là où se termine celui de la nécessité. Débarrassé de la nécessité (de bosser), le ou la retraité∙e peut enfin donner libre cours à ses envies et mener se vie comme il/elle l’entend. La contre-réforme des retraites, qui est dans les cartons du gouvernement, vise à imposer la nécessité (?!) de travailler plus longtemps[9]. Il ne faut pas généraliser outre mesure. Certaines retraites minables obligent les « vieux pauvres » à de petit boulots lamentables. Toujours est-il que pour la majorité, compte-tenu de l’espérance de vie, c’est 20, 30 ans, voire davantage, de loisirs subventionnés (cotisés) qui sont disponibles. Inadmissible pour les bénéficiaires du sur-travail des salarié∙es, c’est-à-dire les actionnaires accumulateurs de dividendes. L’après travail, la retraite, est généralement attendu avec impatience . Cet after est quelquefois précédé d’un refus du travail au présent pour des motifs politiquement estimables.

L’An 01 de Gébé, Editions du square, 1972. Le film date de 1973.  [Coll. CM]

Les adieux du prolétariat

Dès 1980, André Gorz, dans Adieux au prolétariat[10], écrivait : « des pans entiers de l’activité économique ont pour seule fonction de ”donner du travail”, c’est-à-dire de produire pour faire travailler. [….] c’est le travail en général qui se trouve frappé de non-sens. Il n’a désormais pour finalité principale que « d’occuper les gens et de perpétuer ainsi les rapports sociaux de subordination, de compétition, de discipline sur lesquels repose le fonctionnement du système dominant. » L’analyse de Graeber complète celle de Gorz.

La crise sanitaire,  a ouvert  l’espace mental d’une trop courte cogitation radicale ? Ce n’est qu’un début, la valeur travail a du plomb dans l’aile, Soyons vigilant∙es: la chute sans alternative disponible serait une catastrophe sociale et politique. Pour essayer de penser l’après-travail nous pouvons lire quelques anticipations positives. Par exemple Bye, bye turbin d’Yves le Manach[11], écrit à une époque où les persistantes effluves de l’imagination « soixante-huitarde »  permettaient de décrier le travail « comme valeur capitaliste, antihumaine ».

Les adieux du prolétariat au turbin… Les lecteurs et lectrices audacieux∙ses se saisiront de L’avis aux naufragés de Robert Kurz[12]  : «  Avec la troisième révolution industrielle (la micro-électronique) […] la quantité de travail rendu superflu est supérieure à la quantité de travail créée par l’extension des marchés. Désormais, le capitalisme atteint ses limites objectives [….]. Parce que les nouvelles forces productives font éclater l’économie fondée sur la valeur et rendent obsolète l’ethos du travail ». Encore un coup contre la valeur travail…

Les temps ont bien changé, les thuriféraires du boulot ont aujourd’hui pignon sur rue et subventions accordées par Macron et l’Union Européenne. Nonobstant, pour le moins, la pandémie de flemmard∙es, s’il en est, aura servi  à prendre quelque distance avec la valeur travail, une distance fort salubre. Ne pas oublier les gestes barrière…

Alain Véronèse


[1] Editions du Seuil, 1979.

[2] Editions La Découverte, rééd. 2012.

[3] Nouvelle de Herman Melville parue en 1853, et reprise en 1856 dans Les contes de la véranda..

[4] Editions du Seuil.

[5] Conseil national du patronat français.

[6] Editions Apogée, 2020.

[7] Disponible intégralement sur Internet.

[8] Editions Les liens qui libèrent, 2018.

[9] Sur le sort enviable des personnes retraitées, on peut lire « C’est tous les jours dimanche. La retraite en chantant », Alain Véronèse, Les Utopiques n° 13, Editions Syllepse, printemps 2020.

[10] Editions Galilée.

[11] Editions Ivrea, 1973.

[12] Editions Lignes, 2005.


Partagez cet article