Critique de l’économie politique et activité syndicale

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Envisagé par son auteur comme « le plus redoutable missile qui ait jamais été envoyé à la tête des bourgeois »[1] le Capital est pourtant, bien plus que ses autres textes, resté dans l’ombre des marxismes populaires et de parti. Véritable flop éditorial historique, seuls quelques groupes d’ouvriers isolés s’en saisissent dès sa parution pour constituer des cercles de lecture, tant l’ouvrage semble difficile et érudit[2]. On se passera rapidement de sa lecture pour lui préférer des livres de « vulgarisation », comme le célèbre Abrégé du Capital de Cafiero[3] qui, bien qu’approuvé par l’auteur rhénan, comporte de profondes lacunes. S’ensuivra l’avènement du marxisme de parti dont l’orthodoxie se passe de tout rapport sérieux et précis à Marx, et en particulier au Capital.
[1]Karl Marx, « Marx à Johann Philipp Becker, 17 avril 1867 », Correspondance, t. VIII. Paris, Éditions Sociales, p. 360.
[2]Voir à ce sujet le livre de Maurice Dommanget, L’Introduction du marxisme en France, Lausanne, Rencontre, 1969.
[3] Carlo Cafiero, Abrégé du Capital de Karl Marx, Editions Le chien rouge, 2008. Pour aller plus loin, outre les livres faisant l’objet de notes spécifiques, voir également : Karl Marx, Le Capital, Critique de l’économie politique, PUF, 1993 ; Louis Janover, Maximilien Rubel, Lexique Marx I. Etat / Anarchisme, Editions Smolny, 2020.

Professeur dans le secondaire à Liévin, membre de SUD Education Pas-de-Calais, Ivan Jurkovic est aussi traducteur de l’allemand, membre du collectif d’édition Smolny et animateur du site liremarx.noblogs.org.


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Aujourd’hui, à quoi nous sert le Capital de Marx ?

Si les introductions à Marx et à son maître-ouvrage parsèment aujourd’hui les rayons de nos librairies, elles ont bien souvent l’intention de nous libérer de cet étrange fardeau qui semble attendre tout anticapitaliste consciencieux : lire le Capital. Encore résonnent les conseils bienveillants de nos normaliens de référence, à l’instar d’Althusser, de ne pas lire la première section (les trois premiers chapitres) ; ou ceux d’universitaires, bien inspirés par Lénine, qui nous affirment, droit dans les yeux, qu’il faut avoir compris Hegel pour pouvoir comprendre Marx. Alors à quoi bon s’infliger cela ? Le temps des idoles n’est-il pas passé ? Le portrait des figures tutélaires n’a-t-il pas jauni ? Quelle est donc cette voie qui s’ouvre avec le Capital ? Cet ouvrage est-il, en fait, accessible ?

Lire le Capital, mais quel texte et comment ?

S’il est un des ouvrages majeurs de Marx, le Capital a la particularité de n’avoir pas été terminé par son auteur. Envisagé selon différents plans, sa forme finale, bien que donnée par Engels, suit une logique bien spécifique et n’a pas perdu de sa pertinence pour mieux comprendre ce phénomène économique complexe qu’est le capitalisme. Pour comprendre cette logique d’ensemble, il est bien entendu nécessaire de lire la préface (celle à la première édition suffit), mais ce ne sera pas suffisant : pour bien saisir les enjeux théoriques et politiques qui entourent le texte, une introduction très générale permet de réancrer sa lecture dans les tensions propres à tout mouvement en lutte : types de revendications, rôle de l’Etat, société communiste. Une lecture qui se ferait hors-sol, sans cette mise en perspective, fera redoubler les difficultés liées à la langue et au niveau d’abstraction exigé par l’auteur.

La connaissance des enjeux généraux, historiques et politiques qui constituent en fait l’ensemble de notre arrière-plan implicite de notre lecture, est donc nécessaire. Nous avons certes une connaissance plus ou moins précise de ces enjeux. Pourtant, on ne voit pas forcément comment le texte de Marx y répond déjà par lui-même, ou en quoi certaines ambiguïtés qu’il comporte ont généré ces débats. Cet éclairage plus large autant sur l’ouvrage que sur notre « pré-compréhension » est apporté par l’introduction de Michael Heinrich[1].

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La lecture du Capital pose des difficultés spécifiques liées à la nature du texte lui-même, à son style et à l’ensemble de références explicites et implicites qui le traversent. A contre-courant de toutes les lectures qui en font un ouvrage accessible aux seuls universitaires ès Hegel et germanistes, Michael Heinrich est le seul auteur aujourd’hui à répéter inlassablement qu’il est possible de lire le Capital sans avoir fait d’études supérieures. Michael Heinrich, qui, s’il reconnaît l’accessibilité de l’ouvrage, ne manque cependant pas de nous assister dans notre lecture, sans gloser de manière non nécessaire, grâce à son livre Comment lire le Capital de Marx ? Cet ouvrage est le résultat de nombreuses années de cercles de lecture tenus à Berlin, qui ont permis de mettre en évidence les questions récurrentes qui apparaissent à la première lecture. Ainsi, l’auteur se borne à nous indiquer, si cela est nécessaire, une référence implicite, qui était alors un lieu commun, au moins des lecteurs bourgeois de son époque. Il sera ainsi d’une grande aide à celles et ceux qui entendent s’atteler à cette lecture.

Si l’on est tenté de s’arrêter au premier livre, ce n’est pas sans contradiction avec le développement général de Marx, pour lequel il existe certaines limites aux concepts qu’il développe selon les divers degrés d’abstraction qu’il atteint. C’est pourquoi, par exemple, la théorie du capital telle qu’elle est formulée au livre premier, même si elle est cohérente, est pourtant contredite dans certains de ses présupposés dans les Livres II et III. Par exemple, ces contradictions, Marx les avait en vue dès le premier chapitre, lorsqu’il pose les déterminantes fondamentales des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste. C’est pourquoi il a posé que le prix d’une marchandise exprime sa valeur dans le Livre I, ce qui est une condition qui dérive de la nature-même de l’échange, posant comme nécessaire que les choses qui se rapportent les unes aux autres le soient dans une unité commune, puisqu’elles doivent pouvoir être mesurées les unes aux autres. Si pour pouvoir s’échanger elles doivent se rapporter à une chose commune à l’une et à l’autre – leur caractère de produit du travail – ce n’est qu’au Livre II que nous atteignons à un niveau de complexité qui nous permet de comprendre qu’à aucun moment dans le mode de production capitaliste, les marchandises ne s’échangent exactement « à leur valeur ».

Enfin, lire les trois livres du Capital permet d’avoir un aperçu plus précis sur la fonction spécifique de l’Etat dans le mode de production capitaliste. Si on ne trouve pas chez Marx de théorie unifiée de l’Etat, il est important de se rappeler qu’elle ne se résume pas à une approche instrumentaliste, au sens où l’Etat ne serait qu’un instrument du capital. Il peut parfois arbitrer entre les capitaux singuliers, à leur détriment immédiat, pour en fait préserver les possibilités de valorisation en général, comme par exemple en régulant la qualité des marchandises en vente.

Comprendre la fonction du syndicat et les contradictions qui le traversent

Ce n’est pas seulement à droite que l’on a considéré, et que l’on considère encore, que le Capital n’est plus actuel et qu’il ne sert donc plus à rien de le lire. Même si Marx utilise particulièrement l’Angleterre du XIXe siècle comme exemple et illustration, « l’objet du Capital n’est nullement le capitalisme anglais, et ce n’est pas non plus le capitalisme du XIXe siècle. L’intention de Marx n’est pas d’analyser un certain type de capitalisme ou une certaine phase du développement capitaliste, mais — comme il le souligne dans la préface à la première édition allemande — les lois fondamentales du capitalisme. Ce que Marx veut exposer, comme il le fait remarquer à la fin du livre III, c’est le mode de production capitaliste ‘ dans sa moyenne idéale[2]‘. Ce qui lui importe, c’est ce qui fait que le capitalisme est capitalisme. »[3]

Si ce livre peut donc nous dire quelque chose sur le capitalisme en général, il nous permet d’avoir des éléments d’orientation pour nos revendications et nos pratiques. L’activité syndicale intervient sur les conditions de travail dans le cadre capitaliste. Elle n’existe que par le capital et l’intensification du degré de conflictualité entre différents groupes sociaux. Il n’y a pas eu de syndicats d’esclaves pour une raison simple : l’égalité des contractants n’était pas supposée. Or, c’est une condition dérivant de l’échange marchand, le vendeur et l’acheteur doivent se trouver sur un pied d’égalité, ils doivent prendre le statut qu’a la marchandise dans l’échange. C’est bien une spécificité liée à l’extension de l’échange marchand que toutes et tous puissent être considérés comme égaux, ayant les mêmes droits, c’est le potentiel émancipateur du capitalisme. Ceci ressort de l’analyse faite par Marx dans le premier chapitre du Capital, où encore aucun acteur humain n’intervient, seule est à l’œuvre la logique de l’échange.

L’histoire autant que le Capital le montrent sans détour, la lutte de classe n’est pas intrinsèquement et nécessairement anticapitaliste : « Les luttes de classes sont tout d’abord des luttes au sein du capitalisme : le prolétariat lutte pour ses conditions d’existence en tant que prolétariat, pour des salaires plus élevés, de meilleures conditions de travail, la fixation légale de droits, etc. Dans cette mesure, les luttes de classes ne sont pas le signe d’une faiblesse particulière du capital, ou même d’une révolution imminente, mais bien plutôt la forme normale du mouvement que prend la conflictualité entre la bourgeoisie et le prolétariat. »[4] Dans la mesure où l’activité syndicale défend ou tend à améliorer la condition des travailleurs et des travailleuses, elle est, dans un sens, un élément aussi nécessaire au capital que l’est la lutte pour l’écologie[5]. Dans la forme politique qui lui convient le mieux, le fascisme ou la dictature, les syndicats n’existent pas, ils sont interdits, il ne faut pas non plus l’oublier. Le capital est régi par une dynamique qui le contraint – et contraint ceux qui le représentent et remplissent sa fonction – à réduire le temps d’exploitation de la force de travail (appelée longévité de la vie et âge de départ à la retraite) ainsi que la fertilité de l’ensemble des sols. Après la première phase appelée de soumission (subsomption) formelle au capital, s’en est suivie celle dite de soumission réelle, qui consiste à intensifier l’extraction de plus-value pendant le temps de travail. L’intensification de cette extraction signifie une accélération des cadences, l’augmentation du degré de concentration psychique, la chasse aux pauses, la lutte contre la lenteur, etc.

C’est pour cette raison que l’activité syndicale est, sur le long terme, vitale au capital ; c’est pour cette raison que la durée de vie de la force de travail, conditionnée autant par la nature de son exploitation que par le temps sur lequel elle s’étend, constitue un enjeu central autant pour le capitaliste que pour le syndicaliste. Ils ont un intérêt commun, et pourtant s’affrontent dans une lutte sans merci. Marx nous permet de comprendre en quoi, dans cette lutte, « les dés sont truqués ».

Sur la lutte de classe, la position de Marx n’est pas figée. Rappelons tout d’abord qu’il n’est pas permis de la réduire à ce qu’il a pu défendre dans le Manifeste communiste, en 1848, ne serait-ce que parce qu’il projette de théoriser ce que sont les classes seulement à la fin du Livre III : la lutte de classe n’est pas un présupposé, il est possible de parvenir à sa compréhension seulement après avoir accédé à celle de la dynamique d’ensemble de reproduction du capital. Le grand théoricien des classes sociales est Ricardo, un économiste classique qui cherche à prouver, contre les capitalistes, que les rentes des propriétaires fonciers ne sortent pas de nulle part : on n’est donc pas spécifiquement marxiste en affirmant que la lutte des classes existe.

Retenons une chose cependant qui nous sera utile pour comprendre la composition et les comportements de classe dans la société contemporaine : une classe répond à deux fonctions distinctes qui peuvent potentiellement être en contradiction. Une classe a une fonction économique : la classe capitaliste est faite de capitalistes qui ont pour fonction la valorisation infinie de capital. Cette classe, si elle remplit complètement sa fonction économique, est une classe dépourvue d’argent puisque l’accumulation de biens se trouve en contradiction avec l’impératif de valorisation qu’elle suit. Ce que permet de saisir spécifiquement le Capital de Marx, c’est déjà la différence qu’il faut absolument faire entre patrimoine et capital. On n’est donc pas spécifiquement marxiste en prétendant qu’une meilleure répartition de la richesse est nécessaire.

Cependant, une classe sociale a aussi une fonction historique qui consiste à disposer d’un pouvoir de décision politique, d’être représentée, d’être visible et d’avoir une légitimité. Il ne s’agit pas uniquement de stratégies discursives à un niveau « gramscien » de l’hégémonie, mais surtout de stratégies lui permettant de conserver une position dominante, par exemple en faisant des concessions à une autre classe afin de rétablir le calme propice à l’échange. Cette fonction est parfois en contradiction avec sa fonction économique qui, dans l’absolu, n’a d’autre fin que de valoriser toujours plus et toujours mieux le capital. Bien entendu, une classe ne constitue pas un ensemble homogène et uniforme, elle n’agit pas consciemment suivant un plan préétabli, ce que montre notamment la sape systématique de la base sur laquelle se fonde le mouvement du capital, la force de travail.

C’est pourquoi le syndicat tend constamment à prendre la forme qui lui revient de fait dans le capitalisme, celle d’organe du capital. C’est pour cette raison strictement fonctionnelle-économique que le syndicat peut s’avérer être un ennemi de la classe ouvrière. La seule garantie qu’il reste un organe d’émancipation est la manière dont il traite cette contradiction fondamentale, et donc son rapport au prolétariat. Si l’histoire de la lutte de classe nous montre les méfaits de l’hypertrophie du rôle de l’organisation, l’analyse marxienne du mode de production capitaliste permet de ne pas agir uniquement en servant les impératifs de nos ennemis de classe.

[Ed. Smolny]

Dépasser des positions simplistes et réductrices

Le Capital permet de comprendre quelles revendications sont potentiellement anticapitalistes et pourquoi elles le sont. En devenant familier avec son argumentation, on peut par exemple comprendre en quoi la phrase de Proudhon, « la propriété c’est du vol » est encore prise dans une critique complètement superficielle du capitalisme. Ce que Marx explique c’est que dans l’ensemble des échanges qui ont lieu, il n’y a pas de vol, il n’y a pas de rupture des principes fondamentaux de l’échange marchand. On n’est donc pas marxiste si l’on dit que les patrons sont des voleurs.

On parvient aussi à saisir en quoi le fétichisme n’est pas une simple illusion, un voile derrière lequel se trouveraient des rapports sociaux « véritables », nous n’avons, en tant que révolutionnaires, aucun voile à lever ou de conscience à éveiller. Il nous faut cependant comprendre comment et pourquoi les formes de pensée qui sont valides et validées dans la pratique le sont. Ce n’est pas une erreur de percevoir que le salaire rémunère le travail, c’est bien ainsi qu’il apparaît vraiment au travailleur ; de même qu’il apparaît vraiment au capitaliste que le salaire représente une ponction sur ses profits, exactement comme les matières premières. Le capitalisme produit des manières d’agir et de penser qui sont objectivement valides et efficaces en son sein, elles le sont parce qu’elles permettent à toutes et à tous d’y survivre – plus ou moins.

Cette lecture peut éloigner de nous les pseudos économistes à teneur de gauche en apprenant en fait à les lire, à lire. Lire ce texte exigent et dense c’est autant apprendre à lire les économistes bourgeois que le capitalisme et son fonctionnement. Cela nous permet de dépasser ces positions simplistes et réductrices qui,  quand elles s’y réfèrent, n’en font qu’un réservoir de citations permettant d’orner de « dialectique » et de « capital circulant » des discours qui cherchent en fait à entériner une différence de capital culturel.

S’atteler à cette lecture permet donc de ne plus s’en tenir à simplement affirmer que la lutte de classe existe ; de ne plus se limiter à de simples explications intentionnelles présupposant l’action consciente et unifiée de la classe dominante pour expliquer ce qu’il se passe dans l’économie ; de ne plus réduire nos tâches révolutionnaires à l’éveil de la conscience des masses ; de ne plus accuser le capitaliste d’être un voleur ; de ne plus envisager une étatisation des moyens de production comme un projet révolutionnaire ; de ne plus revendiquer un « juste salaire » ou un réformisme de quelque sorte. C’est ainsi seulement qu’une voie véritablement émancipatrice et révolutionnaire peut s’ouvrir à partir de nos luttes. Il nous est alors permis de prendre un certain recul sur nos revendications, de comprendre le rôle que nous jouons, les limites de nos actions, ce que l’on est en droit d’espérer, et ce que l’on est en devoir de faire.

Ivan Jurkovic


[1]Michael Heinrich, Critique de l’économie politique. Une introduction au trois Livres du Capital de Marx, Editions Smolny, 2021.

[2]Karl Marx, MEW, t. 25, p. 839 ; Karl Marx, Œuvres, Économie, II, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1968, p. 1440.

[3]Michael Heinrich, Comment lire le Capital de Marx ?, p. 12, Editions Smolny, 2022.

[4]p.259.

[5]En témoigne par exemple la transition énergétique programmée de la Chine qui en réformant sa production d’énergie favorise un renouvellement de ses infrastructures l’engageant déjà sur un plan de relance massif de son économie.


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