Actualité de Pierre Bourdieu

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Pierre Bourdieu est décédé le 23 janvier 2002 à l’âge de 71 ans. 20 ans plus tard, quelle actualité de Bourdieu – plus précisément de sa production intellectuelle en tant que sociologue – et donc quelle efficacité réelle d’une sociologie critique comme outil au service d’une stratégie politique d’émancipation, du rapport entre science sociale et pratique sociale du politique ?

Retraité d’Air France, Pierre Contesenne a participé à la création de SUD Aérien en 1996, puis à l’animation du syndicat national jusqu’en 2015. Il est un des initiateurs des appels « pour des états généraux du mouvement social » et « Résolument pour une alternative, le développement des luttes et l’autonomie du mouvement social » ici évoqués.

Pierre Bourdieu et Annick Coupé, le 12 décembre 1995. [DR]

« Les vraies réponses à la fascisation rampante ou déclarée

ne peuvent venir que des mouvements sociaux qui se développent depuis 1995 »

P. Bourdieu et al., Pour une gauche de gauche, Le Monde 8 avril 1998

Il ne s’agit pas ici de faire une synthèse exhaustive des travaux de Bourdieu, d’abord parce que nous n’en avons pas les compétences dans ce champ spécifique et surtout parce que son œuvre est considérable, d’une lecture qui peut paraitre difficile ; mais de considérer pourquoi cette sociologie critique, élaborée sur plusieurs décennies, reste une boite à outils à disposition militante, plus que jamais pourrait-on ajouter ! Bourdieu répond ainsi à la question de ce que signifie « critique » au sujet de ses travaux : « les choses que la sociologie dévoile sont soit implicites soit refoulées et le simple fait de les dévoiler a un effet de dénonciation »[1]. Il s’agit donc de dévoiler (par la raison) et non de dénoncer (par préjugé idéologique ou moral). Enfin, il insistait sur le rapport pratique à la théorie, critiquant « l’arrogance du théoricien qui refuse de se salir les mains dans la cuisine de l’empirie », c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’objets d’études à négliger parce que socialement considérés comme mineurs tout en mettant en garde contre l’empirisme qui confond l’objet apparent et l’objet réel.

Concernant l’engagement politique des intellectuels et chercheurs : « Je m’expose à [les] choquer …qui, choisissant les facilités vertueuses de l’enfermement dans leur tour d’ivoire, voient dans l’intervention hors de la sphère académique un dangereux manquement à la fameuse « neutralité axiologique », identifiée à tort à l’objectivité scientifique …Il faut coûte que coûte faire entrer dans le débat public, d’où elles sont tragiquement absentes, les conquêtes de la science »[2]. A propos du caractère scientifique de la sociologie, un certain préjugé – assez largement partagé – rechigne à la considérer comme telle ; pourtant, souvent ces mêmes préjugés ont comme corollaire de considérer comme évident que le libre marché de l’économie capitaliste est indépassable en tant que loi d’airain, sans alternative (ainsi l’économiste ultralibéral Milton Friedmann affirmant qu’il s’agit d’une science neutre ne pouvant faire l’objet de débats politiques).

Le sociologue a eu à essuyer nombre de critiques, voire des insultes (« stalinien », « chef de secte », « imprécateur », « terroriste », etc.)[3], par méconnaissance réelle de ses travaux, souvent par des journalistes, ou par malhonnêteté intellectuelle de la part de nombreux intellectuels, surtout après qu’il se soit clairement positionné du côté des grévistes et des mouvement sociaux en 1995. Bourdieu est donc assez spontanément qualifié comme sociologue de la domination, ou plutôt de différentes formes de domination dans des champs spécifiques, en fait c’est bien ce qui dérange sur le fond ! Il a théorisé différents concepts à l’œuvre dans ses travaux : capital (économique, culturel, social, symbolique, etc.), champ(politique, scientifique, religieux, etc…),  violence symbolique, habitus, que l’on retrouve dans ses ouvrages devenus des classiques de la sociologie : Les Héritiers, La Distinction, La Reproduction, La Misère du monde

[sebastienmarchal.fr]

Le rôle que Pierre Bourdieu assigne à la sociologie

C’est une discipline scientifique (la sociologie comme science sociale), qui dévoile ce qui masque la vérité du monde social et, de ce fait, dénonce implicitement l’illusionnisme social  qui entrave pour les dominé∙es la possibilité de mettre en pratique une dynamique sociale (lutter au sein des différents champs : économique, culturel, éducation, etc.)pour une transformation de la société ; société au sein de laquelle, le débat politique démocratique s’articulerait essentiellement autour d’arguments rationnels, à partir du monde tel qu’il est réellement (une politique rationnelle), et non pas à partir de la représentation  falsifiée de la société imposée par les dominants et légitimée par les dominé∙es (habitus), par la violence symbolique exercée sur eux et elles par les agents/classes sociales dominants (dans tous les champs d’activités humaines : politique, social, économique, culturel, etc.).   

Toujours sous l’angle qui nous intéresse : la sociologie comprise à la fois comme science sociale déterminante pour accéder à la vérité (en tant qu’enjeu de lutte) du social et comme outil militant déterminant (comme pratique de lutte) au service d’une politique d’émancipation contre toutes formes de domination, conçus comme « les deux faces d’un même travail d’analyse, de décryptage, et de critique de la réalité sociale pour aider à sa transformation »[5]. Bourdieu aura eu à subir régulièrement le reproche de promouvoir le « fatalisme » ou la « démission pessimiste », ce qu’il qualifiait de « contresens » : « les régularités sociales se présentent comme des enchainements probables que l’on ne peut combattre … qu’à condition de les connaitre »[6]. Surtout, la principale critique qu’il aura eu à subir est celle d’un déterminisme enfermant les agents sociaux dans un carcan de fer, à partir d’une lecture caricaturale, innocente ou malveillante suivant les champs considérés, et de produire un savoir désenchanté de la domination des dominants. Cette critique provient surtout d’une lecture particulière du concept majeur d’habitus, concept clé de la théorie sociologique de Bourdieu. Elle s’est élaborée en troisième voie, entre objectivisme et subjectivisme ou spontanéisme, mécanisme et finalisme, structures et individus, entre ces grands courants de pensée de l’après-guerre, structuralisme (Lévi-Strauss) et humanisme existentialiste (Sartre) :  « Une des fonctions majeures de la notion d’habitus est d’écarter deux erreurs complémentaires… d’un côté le mécanisme, qui tient que l’action est l’effet mécanique de la contrainte de causes externes ; de l’autre le finalisme qui, notamment avec la théorie de l’action rationnelle, tient que l’agent agit de manière libre, consciente ».

Entre deux mythes, celui du déterminisme indépassable et celui du libre arbitre absolu, Bourdieu montre que le social existe à la fois dans les corps des individus et dans les objets (sociaux) et les institutions : le social incorporé c’est l’habitus, c’est-à-dire l’ensemble des dispositions intériorisées qui organisent les différents rapports de l’individu (dans les différents champs) au monde, ces dispositions (manières d’être, d’agir et de réagir socialement, de se représenter le monde…) se construisent au cours de l’expérience du monde social de l’individu depuis son enfance. Pour autant, « l’habitus n’est pas le destin que l’on y a vu parfois. Etant le produit de l’histoire, c’est un système de disposition ouvert, qui est sans cesse affronté à des expériences nouvelles et donc sans cesse affecté par elle. Il est durable mais non immuable »[7].

Ainsi, les syndicalistes ayant eu à animer et participer à des grèves longues dans leur entreprise, souvent éprouvantes sur le plan physique et psychologique, connaissent ce phénomène qui transforme littéralement les collègues de travail en quelques jours, y compris les syndicalistes, dans une ambiance de créativité parfois ludique, parfois lourde et anxiogène ; les grévistes se révèlent capables de prises de responsabilités, de capacité d’analyses pertinentes sur les formes de domination subie et d’élaboration tactique et stratégique pour la poursuite de la grève. Certes, il y a des conflits, des colères et de la mauvaise foi mais aussi une capacité d’écoute et une capacité à débattre insoupçonnées : une sorte de catharsis libératrice qui ouvre une fenêtre sur ce qui pourrait être, une sorte d’état de grâce qui dure le temps de la mobilisation, quelle que soit l’issue de la grève.Puis, c’est le retour à la « normalité » instituée, c’est à dire qui est considérée comme telle par la direction de l’entreprise : le retour à l’ordre ancien. Le constat est alors partagé – y compris au-delà des syndicalistes – que ce qui pourrait être ne s’inscrit pas dans la durée, avant de comprendre, avec le temps et l’expérience, que ce conflit sera néanmoins inscrit dans une mémoire collective, même lorsque la grève se conclut de façon socialement dramatique (licenciements, fermeture de l’entreprise, etc.)

Réédition en 2022 de Pierre Bourdieu. Interventions, 1961-2001. Science sociale et action politique. [Ed. Agone]

De même, lorsque le sociologue pose la question : « comment le groupe peut-il maitriser l’opinion exprimée par le porte-parole, qui parle au nom du groupe et en sa faveur, mais aussi à sa place ? »[8], question que tout∙e syndicaliste soucieux∙se de respecter la démocratie, en promouvant l’auto-organisation en AG, dans les luttes pense respecter, tout en s’arrogeant le pouvoir de décider quelles sont les bonnes décisions à prendre pour organiser cette auto-organisation, ce qui ne signifie pas pour  autant qu’il/elle se trompe – habitus – et, parfois, il arrive que le groupe décide de lui-même de prendre la parole, non seulement pour s’exprimer mais pour auto organiser la lutte. Ainsi, la dynamique des coordinations dans la deuxième moitié de la décennie 80 (grèves SNCF, maintenance industrielle Air France, où beaucoup de syndicalistes se feront quelque peu « bousculer » dans leur pratique…). En fait, tout∙e syndicaliste est un peu à sa manière une sorte de sociologue sans le savoir ni y prétendre, lorsqu’il s’agit d’évaluer subjectivement le contexte social de son entreprise – l’ambiance – dans lequel il évolue à un moment donné et au regard des informations objectives qu’il ou elle reçoit (situation économique de l’entreprise, évolution de la convention collective, négociations sur salaires et conditions de travail, etc.), dans une perspective de promouvoir une mobilisation sociale afin d’instaurer le meilleur rapport de forces possible au meilleur moment.

La sociologie critique de Pierre Bourdieu comme « boite à outils » est donc pertinente, y compris au plus près du terrain, pour tenter de dévoiler ce qui entrave cette perspective : les différentes formes de domination plus ou moins intériorisées par les agents, sachant que les syndicalistes n’en sont pas exclus mais que le possible (la mobilisation pour subvertir l’ordre établi) est toujours latent et peut émerger du groupe bien souvent sans prévenir qui que ce soit !

Merci à Franck Poupeau pour sa relecture de la présentation de la sociologie critique de Pierre Bourdieu, il semblerait que ce texte ne contient pas trop d’âneries !

Pierre Contesenne


1995, LE SOCIOLOGUE EN SOUTIEN PUBLIC AUX LUTTES SOCIALES ET CONTRE LES « INTELLECTUELSDE COUR » !

« Jamais la subordination de certains intellectuels à l’égard des forces politiques et économiques n’a été aussi visible qu’à l’occasion de ce mouvement …» [1]. Contrairement à une idée reçue, ce n’était pas la première fois que le sociologue prenait position politique. Ainsi, il avait interpellé le gouvernement de gauche en décembre 1981, avec Michel Foucault entre autres, pour qu’il intervienne en soutien à Solidarnosc, en Pologne, après l’intervention des troupes du général Jaruzelsky : les signataires seront traités de clowns malhonnêtes par Jack Lang pour crime de lèse-majesté … de gauche ! Lors du mouvement social de 1995, notamment contre le plan Juppé de contre-réforme de la sécurité sociale en vue de diminuer les dépenses, un certain nombre d’intellectuels, au sein de la fondation Saint Simon, de la revue Esprit et de la CFDT de Nicole Notat, signent une pétition en soutien au gouvernement. Pierre Bourdieu signera un Appel des intellectuels en soutien aux grévistes, avant de prendre la parole un peu plus tard devant une assemblée générale près de la Gare de Lyon, le 12 décembre. Il brocardera le mentor de Macron, le philosophe Paul Ricoeur qui se désole de constater « l’énorme distance, le gouffre qui existe entre la compréhension rationnelle du monde, que ce soit l’économie de marchéet le désir profond des gens » [2].
Certains intellectuels et chercheurs ne feront pas dans la dentelle. La pensée critique incarnée par Bourdieu sera qualifiée de « populiste » et de « poujadiste » [3] ! De son côté, il n’est pas avare de cartouches ; il a régulièrement épinglé les « intellectuels de cour » en « mal de pouvoir » en miroir des « politiques en mal de pensée », des « demi-savants » », des pseudo penseurs hérétiques « franc- tireurs à blanc »…En 1996, il participe activement à un « Appel pour des états généraux du mouvement social » qui manquera son objectif mais qui sera élargi par un appel identique au niveau européen en 2000.En 1998, il intervient en soutien au mouvement des chômeurs et chômeuses (AC ! – Agir contre le chômage, APEIS, MNCP) et lance la collection Liber-Raisons d’agir : des livres à bas prix comme « armes intellectuelles de la résistance ».En 1999, il sera signataire de l’appel « Résolument pour une alternative, le développement des luttes et l’autonomie du mouvement social » [4].
Pierre  Bourdieu aurait certainement beaucoup à nous dire aujourd’hui au sujet de l’atmosphère intellectuelle : les républicains laics fustigeant le wokisme sous prétexte d’universalisme, en fait réactivant une idéologie réactionnaire [5]; les chercheurs encouragés par le président de la république et le président du CNRS à la compétition interne à la recherche, en faisant une référence aberrante au darwinisme social [6] ; la chasse à l’islamo gauchisme – pitoyable artefact idéologique [7] – au sein du CNRS et des universités, demandé par les ministres de l’éducation et de l’enseignement supérieur et de  la recherche ; le scientisme acritique sur les questions environnementales représenté par le rapport Bronner [8] – sociologue très médiatisé et porteur  d’une nouvelle sociologie cognitive –  et qui sous prétexte de lutter contre le complotisme se garde bien de toute évaluation critique des conséquences sociales et écologiques du capitalisme, fustigeant lui aussi la sociologie critique et la pensée décoloniale ; enfin un colloque de nouveaux et d’anciens réacs organisé début janvier 2022  à la Sorbonne [9], consacré à la critique du wokisme et de la pensée décoloniale, en présence du ministre de l’éducation nationale, qualifié de « maccarthysme soft » par le sociologue François Dubet.
Laissons la conclusion à Pierre Bourdieu sur le rôle des chercheurs, dans une perspective internationaliste : « celui de travailler à une invention collective des structures collectives d’invention qui feront naître un nouveau mouvement social, c’est-à-dire des nouveaux contenus, des nouveaux buts et des nouveaux moyens  internationaux d’action » [10].

[1] « Retour sur les grèves de 1995 », in Interventions, op cit. 
[2] Journal du dimanche, 15 décembre 1995.
[3] P. Perrineau et M.Wieviorka, Le Monde, 20 décembre 1995.
[4] Voir dans ce numéro « L’appel pour l’autonomie du mouvement social (1998) ».
[5] L’hebdo Franc-tireur.
[6] Tribune de 16 chercheurs « Le darwinisme social appliqué à la recherche est une absurdité », Le Monde, 6 décembre 2019.
[7] Inventé par P.A. Taguieff il y a 20 ans.
[8] Gérald Bronner, a été élève de Raymond Boudon, contemporain de Pierre Bourdieu et théoricien de l’individualisme méthodologie ? en opposition à la sociologie critique de ce dernier.
[9] L’Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires ainsi que le Collège de Philosophie, avec le soutien du Comité Laïcité République, « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture », 7-8 janvier 2022.
[10] « Les chercheurs et le mouvement social », in Interventions, op cit.


[1] Si le monde social m’est supportable, c’est parce que je peux m’indigner, Pierre Bourdieu, Editions de l’Aube, 2002.

[2] Préface à Contrefeux 2, Pierre Bourdieu, Editions Raisons d’agir, 2001.

[3] Pierre Bourdieu. Interventions, 1961-2001. Science sociale et action politique, textes choisis et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo, Editions Agone 2002 (réédition complétée et actualisée en 2022).

[4] Rôle, examiné dans la perspective militante qui nous intéresse ici.

[5] Ibid. Préface Interventions, op cit.

[6] « Fonder la critique sur une connaissance du monde social », in Interventions.

[7] Réponses, pour une anthropologie réflexive, Pierre Bourdieu, Editions du Seuil, 1992.

[8] « Contre la science de la dépossession politique », in Interventions.


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