Des extrêmes droites très internationales
L’extrême droite est nationaliste. Ça ne l’empêche pas de s’organiser sur le plan international. C’est avant tout une question d’efficacité : pour prendre le pouvoir dans un maximum de régions du monde, pour faire régner son ordre réactionnaire, pour imposer une hégémonie culturelle… Une question de rapport de force …
Fille de réfugié·es politiques urugayen·nes, professeure des écoles syndiquée à SUD Éducation Val-de-Marne, Nara Cladera est membre de la Commission exécutive de la fédération des syndicats SUD Éducation ; elle coanime le Réseau syndical international de solidarité et de luttes.
![L. Trump, Bannon, J. Bolsonaro, Abascal, Bullrich, E. Bolsonaro, Milei, et d’autres du même acabit, au programme d’une réunion de la Conférence d'action politique conservatrice, en 2024, à Buenos Aires. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/Buenos-Aires-576x1024.webp)
L’avenir répète le passé : genèse de l’international de l’extrême droite
Nous assistons à la montée des extrêmes droites qui, pas à pas, ont réussi à incarner l’illusion de résoudre le quotidien des couches populaires et ainsi apparaitre comme une alternative mondiale. Que ce soit dans nos lieux de travail, dans les médias, dans la rue ou par les urnes, nous constatons l’extrême droitisation des idées et son lot de dangers pour notre camp social. Avec la réélection de Trump à la Maison Blanche, non seulement la liste des pays gouvernés par l’extrême droite s’accroit mais ses idées s’installent au cœur de la première puissance mondiale, notamment militaire. L’offensive contre les acquis sociaux, le négationnisme climatique, l’obsession de l’ennemi intérieur avec une quantité exponentielle d’expulsion de personnes, la remise en question des droits des femmes et des diversités, l’érosion des valeurs démocratiques et la normalisation des autoritarismes, sont le continuum des forces d’extrême droite, avec leur corollaire de démantèlement systématique des politiques de protection dans chaque domaine et des services publics. La montée de l’extrême droite est un phénomène international au sein duquel nous pouvons identifier des connexions, des alliances et une histoire. Les analystes politiques tentent de donner un sens au phénomène actuel de l’extrême droite. N’est-ce rien de plus qu’une répétition du fascisme ?
Les réseaux transnationaux de l’extrême droite
Sans aucun doute, il y a toujours eu des réseaux et des contacts entre les différentes forces d’extrême droite. Non seulement pour la circulation des idées à l’époque de l’entre-deux-guerres, mais aussi avec les tentatives de créer une « Internationale fasciste » dans les années 1930, le projet de « Nouvel ordre européen » nazi et encore réseaux néofascistes en Europe occidentale pendant la Guerre froide en lien direct avec les organisations « anticommunistes » sur tous les continents.
A échelle européenne, le parlement de l’UE compte, depuis la fin des années 1980, des député·es des formations d’extrême droite de pratiquement tous les pays. Ils et elles sont aujourd’hui organisé·es au sein des groupes parlementaires Identité et démocratie (ID) et Conservateurs et réformistes européens (ECR). Le premier, dirigé par la Ligue de Matteo Salvini comprend notamment le Rassemblement national l’Alternative pour l’Allemagne, les Partis de la liberté autrichien et néerlandais. Le second, dirigé par les Polonais de Droit et justice, compte parmi ses membres plusieurs formations de l’Est, ainsi que Vox (Espagne), les Démocrates de Suède, le Parti des Finlandais et Frères d’Italie, dont la leader, Giorgia Meloni, occupe actuellement la présidence du groupe. Ces lieux leur permettent de partager des idées, d’élaborer des positions communes comme « le manifeste en défense d’une Europe chrétienne » signé en juillet 2021 et d’échanger sur leurs expériences, en plus d’avoir un agenda commun. Au-delà, la mondialisation et Internet ont facilité le renforcement des réseaux transnationaux de l’extrême droite qui, sous couvert d’une multitude de think tanks, fondations, instituts et associations promeut un agenda partagé à échelle mondiale, en plus de déplacer des sommes énormes d’argent.
![El Salvador, un des terrains d’intervention de l’impérialisme étatsunien dans les années 1980. [Coll. CM]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/El-Salvador-794x1024.webp)
L’un de ces outils est la renommée Conférence d’action politique conservatrice (CPAC), qui réunit le gotha du monde conservateur nord-américain et qui a des tentacules en Australie, au Japon, au Brésil, au Mexique et en Hongrie, et de plus en plus en Amérique latine. On peut aussi citer le Réseau Atlas ou la Fondation Edmund Burke, créée en 2019 et liée à des secteurs ultraconservateurs israéliens, américains et européens. L’une des figures clés en est le philosophe israélien Yoram Hazony, auteur du best-seller La vertu du nationalisme et président de l’Institut Herzl, proche du Likud de Benjamin Netanyahu. Cette capacité à tisser des réseaux se retrouve également dans les écoles de formation de cadres : l’Institut supérieur de sociologie, économie et politique (ISSEP), fondé par Marion Maréchal Le Pen en 2018 à Lyon, a une succursale à Madrid, en lien avec Vox ; l’ECR a sa fondation, New Direction ; Fidesz, le parti hongrois d’Orbán, via Mathias Corvinus Collegium, dispose de vingt sièges en Roumanie et à Bruxelles. En Pologne, le parti Droit et justice promeut son université au sein du Collège Intermarium, lié au think-tank ultra catholique Ordo iuris.
En plus de la plateforme The Movement lancée en 2018, Steve Bannon a tenté de créer une école avec la collaboration de l’Institut catholique Dignitatis humanae, en périphérie de Rome pour former des « guerriers culturels » et des « gladiateurs » chargés de défendre la culture occidentale judéo-chrétienne ; preuve de sa volonté d’unifier l’extrême droite des deux rives de l’océan atlantique. Le monde ultraconservateur russe et de l’Europe orientale a été très actif, depuis la fin de la Guerre froide, dans différents pays européens, américains et asiatiques. L’existence de gouvernements d’extrême droite a permis que le Congrès mondial des familles, fondé aux États-Unis en 1997, soit organisé en Russie en 2017, et que les premières CPAC en territoire européen aient lieu en Hongrie en 2022, puis Pologne en 2023. Depuis, la Hongrie accueille, tous les 2 ans, le « sommet démographique de Budapest », sur un sujet socle de l’extrême droite qui permet de rassembler le monde intégriste chrétien et les autres courants d’extrême droite du monde entier. Car, c’est surtout le monde intégriste catholique qui a créé des forums de débat, des fondations et des associations depuis la fin des années 1990, mettant en relation catholiques, orthodoxes et évangélistes.
Il y a également le réseau tissé par Vox en Amérique latine sous l’étiquette de Foro de Madrid qui lui a permis de resserrer ses relations avec les droites néopatriotes du sous-continent, du Brésil au Chili, en passant par l’Argentine, le Pérou, la Colombie et le Mexique. C’est la raison pour laquelle, la réunion internationale des partis d’extrême droite (CPAC), organisée par Vox à Madrid le 8 mai 2024 a eu une forte répercussion auprès de l’extrême droite latinoaméricaine ; elle était non seulement présente, mais une place importante lui a été réservée. Aux côtés de Meloni, Orbán, Le Pen, du ministre israélien de la Lutte contre l’antisémitisme, Amijail Chikli, sont intervenus le chilien José Antonio Kast et l’argentin Javier Milei. Ce dernier a profité de sa présence à Madrid pour présenter son livre, El Camino del Libertario. Il a exprimé sa gratitude à son hôte de Vox : « Quand personne ne voulait de moi, le seul qui m’a embrassé était Abascal. C’était un impératif moral de participer à l’événement, car, en plus, c’est un grand ami, un grand être humain. » Trois ans avant son élection, Milei avait déjà participé à cette rencontre internationale en 2021, célébré par les participants notamment pour son message de « fraternité irrévocable dans la bataille culturelle et politique pour la liberté et contre la ruine gauchiste » et son affirmation selon laquelle « les progressistes sont une machine à fabriquer des pauvres ».
En Amérique latine, la montée des forces d’extrême droite s’est accompagné de relectures dans deux domaines particuliers. D’abord, les passés dictatoriaux et leurs violations des droits humains ont fait l’objet d’un négationnisme, en réaction aux avancées des enquêtes juridiques et historiques, ainsi qu’aux politiques mémorielles et éducatives liées à ces questions. Puis, les offensives contre ce que l’extrême droite appelle « l’idéologie du genre » ont explosé, s’exprimant dans le rejet de la légalisation de l’avortement, dans un accroissement et une banalisation des violences sexistes et sexuelles envers les femmes et les LGBTQI+. En décembre 2024, une fois élu, Javier Milei renvoie l’ascenseur en organisant à Buenos Aires une nouvelle Conférence d’action politique conservatrice. Elle rassemble plusieurs têtes d’affiche de l’extrême droite internationale, mais pas l’ancien président brésilien Jair Bolsonaro, retenu par ses problèmes juridiques ; mais c’est son fils, Eduardo Bolsonaro, accusé d’avoir commandité l’assassinat de la militante Marielle Franco [1] qui l’a représenté ! A Buenos Aires, on peut dire que l’avenir répète le passé car, le 2 septembre 1980, sous l’égide du régime dictatorial de Jorge Rafael Videla, se tenait le IVe congrès de la Confédération anticommuniste latinoaméricaine (CAL), avec environ deux cents délégué·es de vingt pays d’Amérique latine. C’était le dernier précédent d’un tel calibre si l’on veut le comparer avec le sommet que l’Argentine de Milei a accueilli.
L’Internationale anticommuniste de la Guerre Froide : une de leur racine historique
Au-delà de leurs particularités, ces nouvelles droites extrêmes partagent une identité qui les rattache à des racines profondes de la lutte contre le « danger rouge ». Elles ne seraient peut-être pas si « nouvelles » … La Ligue internationale anticommuniste, plus connue sous le sigle anglais WACL (World Anti-Communist League), fut créée en Corée du Sud, en 1966, et ses structure et idéologie émanent de l’Internationale anticommuniste de la Guerre Froide. Son profil idéologique découle d’organisations et d’individus qui l’ont précédée comme l’Entente internationale anticommuniste (EIA [2]), portée par Théodore Aubert au début du XXème : le Bloc des nations antibolchéviques (ABN), un groupe d’anciens collaborateurs nazis d’Europe de l’Est (re)créé en 1946 par le service secret britannique (MI6) ; la Ligue anticommuniste des peuples asiatiques (APACL), créée en 1954 en Asie du Sud-Est ; la Confédération interaméricaine de défense du continent (CIDC), première alliance de l’ultra-droite latino-américaine, créée en 1954 dans le cadre de l’Opération PBSUCCESS [3] de la Central Intelligence Agency (CIA), tentative de légitimer régionalement le coup d’État made in USA contre le président du Guatemala Jacobo Arbenz ; le Comité international d’information et d’action sociale (CIAS), think-tank créé en 1956 par d’anciens nazis allemands. En 1990, l’organisation a pris le nom de Ligue mondiale pour la liberté et la démocratie ; après la chute du Mur de Berlin, « anticommuniste » était sans doute moins porteur comme terme, mais l’objectif politique réactionnaire demeure le même.
![[DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/wacl.webp)
Une première tentative de création de la WACL a eu lieu au Mexique, en 1958, mais la fondation date de 1966, lors de la réunion en Corée du Sud. Après un premier cycle asiatique de conférences de la WACL, de 1967 à 1971, ce fut « le virage des Amériques » de la Ligue, dicté par la visite en Chine du président des États-Unis, Richard Nixon et « la détente » entre les deux pays. Ce changement dans la politique internationale étasunienne sera catastrophique pour le Taïwan du généralissime Chiang Kai-Shek, architecte de la matrice de l’APACL et de la WACL. Après 1972, la WACL a construit une alliance mondiale avec divers groupes anticommunistes : il y avait là des ultra-catholiques mexicains (Los Tecos [4]), d’anciens collaborateurs nazis vivant en Europe et en Amériques, des bandes paramilitaires centraméricaines extrêmement violentes et racistes, des « faucons » du Parti républicain des États-Unis, ou encore des fonctionnaires syriens d’un antisémitisme débridé. Le Mexique avait été secoué par le mouvement étudiant, le Chili était sous le gouvernement de l’Unité populaire et les mouvements insurgés en Uruguay et en Argentine s’étaient renforcés, tout cela dans le feu de la révolution cubaine.
LE PLAN CONDOR
Le 2 septembre 1980, sous l’égide du régime dictatorial de Jorge Rafael Videla, se tenait à Buenos Aires le IVe Congrès de la la Confédération anticommuniste latinoaméricaine (CAL) avec environ deux cents délégués de vingt pays d’Amérique latine. Il s’agissait du plus grand congrès de la CAL. Le chef de la police fédérale, le général Juan Bautista Sasiaiñ, qui sera arrêté pour le vol de bébés pendant la dictature, et des officiers actifs des trois armes, ont assisté à l’événement. Dans son discours de bienvenue, le général Carlos Guillermo Suárez Mason, l’un des principaux criminels de la brutale dictature argentine, a critiqué l’action de l’Église saluant indirectement, l’escadron de la mort qui avait assassiné Óscar Romero, l’archevêque salvadorien, exprimé l’inquiétude que le triomphe des sandinistes au Nicaragua suscitait et le souhait de voir Ronald Reagan remporter la présidence des États-Unis.
Les deux cents délégué·es de l’organisation transnationale d’extrême droite ont été conduits à Campo de Mayo, l’une des plus grandes garnisons militaires du pays où, selon la presse de l’époque, ils ont rendu hommage aux « victimes du terrorisme » et visité le Musée de la subversion, un site sinistre dont l’accès a été refusé par les militaires jusqu’à la fin des années 1990. A Campo de Mayo, selon certains journalistes et chercheurs, les officiers guatémaltèques présents ont été formés aux techniques de renseignement et d’interrogatoire. La formation à ce sujet spécifique est devenue l’objectif principal des cours de renseignement pour les officiers étrangers dispensés en Argentine.
Ces « formations » avaient le soutien financier de la Ligue anticommuniste mondiale, par l’intermédiaire de la Confédération anticommuniste latino-américaine. La célébration du quatrième congrès de la CAL de septembre 1980 à Buenos Aires était au cœur des processus d’échange entre l’Argentine et l’Amérique centrale. Ce qui s’était mis en place en Argentine, était destiné à l’exportation. De nombreux militaires argentins au cœur de la répression du Plan Condor ont participé à la formation des soi-disant « contras » en Amérique centrale. Ainsi, le colonel José Osvaldo Riveiro était le chef de la Foreign Task Force au Honduras, qui rendait compte directement à Carlos Suárez Mason, chef d’état-major de la dictature militaire et président du quatrième congrès de la CAL. Ainsi, le Plan Condor peut être défini comme un plan de coordination supranationale de la répression avec comme l’une de ses principales caractéristiques, l’utilisation d’organisations et de réseaux d’extrême droite.
Grâce à ces initiatives, la WACL est devenue, dans les années 1970 et au début des années 1980, un réseau mondial, en lien étroit avec la tristement célèbre « École des Amériques [5] » à Panama, qui fournissait des outils idéologiques, de la légitimité, des armes et de l’argent à des acteurs « anticommunistes » établis dans plusieurs parties du monde. Contrairement à ce qui s’était passé jusqu’alors, les extrêmes droites latino-américaines prendront une plus grande place, en particulier le régime créé et contrôlé, depuis 1954, par le général Alfredo Stroessner au Paraguay, ainsi que la dictature argentine instaurée en 1976 et les régimes militaires centraméricains. Les congrès anticommunistes de la WACL ou de ses filiales latino-américaines témoignent de ce virage politique étasunien. Le déplacement géopolitique de la WACL se remarque à travers les lieux de ses conférences. En 1972, avec la WACL, le Mexique accueille la première réunion de sa déclinaison régionale en Amérique latine : la Confédération anticommuniste latinoaméricaine (CAL). Ce seront ensuite le Paraguay en 1973, puis le Brésil en 1974, les États-Unis en 1975, de nouveau le Brésil en 1976. A la Conférence de la WACL d’Asunción, en 1979, plusieurs groupes espagnols néo franquistes étaient présents, ainsi que des criminels de guerre croates embauchés par le général Stroessner, des terroristes néofascistes italiens, des militaires d’Amérique Centrale impliqués dans des assassinats.
![Après le coup d'état, la prestation de serment de Videla en tant que président de l'Argentine. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/Videla.webp)
Mais l’extrême droite sud-américaine n’avait pas attendu la WACL pour s’organiser : dès les années 1950, quatre congrès anticommunistes se sont déroulés sur le thème « Contre l’intervention soviétique en Amérique Latine » ; au Mexique en 1954, au Brésil en 1956, au Pérou en 1957 et au Guatemala en 1958. La même année, à Montevideo un Forum national anticommuniste a eu lieu. La pluralité idéologique, organisationnelle et des pratiques des anticommunistes qui caractérisait ces rencontres, n’empêchait pas la circulation de publications anticommunistes et de discours sur la situation des pays latino-américains, du continent et du monde, ainsi que des efforts pour la création d’institutions transnationales dédiées à la lutte contre le « danger rouge ». La perception que le « communisme » était une menace pour l’intégrité territoriale, morale et religieuse du continent a précédé la révolution cubaine : l’anticommunisme a augmenté davantage sous l’impact de la révolution guatémaltèque (1944-1954) que par l’entrée des barbudos [6] à La Havane.
![Affiche réalisée par un camarade de Solidaires Loire-Atlantique. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/Solidaires-Loire-Atlantique-1-724x1024.webp)
Sans exonérer les agences de renseignement étasuniennes de leurs responsabilités dans l’intervention et l’espionnage hors de leurs frontières, les pratiques anticommunistes lancées, promues ou inspirées par les gouvernements latino-américains et les organisations n’ont pas toujours été liées aux intérêts de l’impérialisme yankee. Sur le continent, il n’y avait pas de pays contrôlés par le Parti communiste ; mais des réformes sociales ou des modèles économiques nationalistes étaient en cours de mise en œuvre, considérés comme un danger et la crainte que ces expériences de « nationalisme marxiste » se répandent. En 1954, la réforme agraire mise en œuvre au Guatemala et ses conséquences négatives pour les intérêts des entreprises américaines incarnaient le « danger rouge ». Pour la WACL, le « communisme » inclut toute force politique qui remette en cause l’inégalité dans la répartition des richesses. C’est pourquoi Getulio Vargas [7] et sa république travailliste ou la révolution bolivienne de 1952 avec les milices populaires, la nationalisation des mines, la réforme agraire, les actions de la Central operária boliviana (COB) et la réforme universitaire, étaient ses cibles. Parmi les ennemis, le programme social du péronisme occupait une place importante c’est pourquoi, après que Perón [8] ait été chassé du pouvoir et contraint à l’exil, en septembre 1955, il fut convenu que « le problème péroniste » transcendait les frontières argentines, comme le montrait l’activité du leader réfugié à Caracas, dont on dénonçait qu’il semblait décidé à promouvoir une « révolution sociale américaine ». La WACL exigea du gouvernement vénézuélien l’expulsion de Perón et demanda aux autres gouvernements américains de ne pas lui accorder l’asile, d’empêcher la réalisation « d’activités subversives » de ses « complices » et de favoriser l’échange d’informations à ce sujet. En 1958, les délégués argentins ont réussi à faire proclamer leur pays comme le plus affecté du continent par l’agitation du communisme international. À cette occasion, l’inquiétude concernant les mobilisations étudiantes au Mexique, en Argentine et en Uruguay survenues quelques jours avant la réunion anticommuniste a été discutée.
Contre « le communisme », surveillance et répression sociale et étatique
Ce mouvement anticommuniste hétérogène s’est organisé en réaction à ce qu’il identifiait comme des menaces ou des dangers plus ou moins proches. À cette fin, il a été ordonné de redoubler l’activité dans chaque pays, de signaler ou de démasquer les supposées cellules communistes parmi les enseignant·es, les syndicalistes, les fonctionnaires, les intellectuel·les et les organisations culturelles. Des droits tels que la liberté d’expression ou de syndicalisation ont été remis en question, car ils permettaient l’acceptation progressive d’idées et d’utopies parmi les jeunes, les travailleurs et les travailleuses et de larges secteurs sociaux sans opinion formée. À plusieurs reprises, il a été discuté de la nécessité de réveiller et de conseiller les gouvernements qui minimisaient la menace communiste. Le monde étudiant les préoccupait à deux titres : parce que les enseignant·es de tous les niveaux étaient soupçonné·es d’« empoisonner les âmes » des jeunes et parce que la jeunesse, perçue comme la tranche d’âge la plus influençable, était « manipulée ».
L’Opération Colombo [9] et le Plan Condor [10] mettent en évidence les responsabilités directes des organisations internationales (WACL et CAL) avec le terrorisme d’état en Amérique du Sud à travers le pacte criminel entre les forces armées régionales destiné à surveiller et réprimer les « subversifs » et les « ennemis intérieurs » des dictatures militaires. Ce schéma systémique de répression meurtrière avait pour objectif d’anéantir tout le mouvement social afin de mettre en place des mesures économiques dictées par le Fond monétaire international, à savoir le « néolibéralisme ». Après avoir imposé le néolibéralisme, l’extrême droite vient-elle, aujourd’hui, sauver le club des multimillionnaires dans un capitalisme en profond déclin ?
⬛ Nara Cladera
[1] Marielle Francisco da Silva, dite Marielle Franco, née le 27 juillet 1979 à Rio de Janeiro, est morte, assassinée le 14 mars 2018 dans la même ville. Sociologue, c’était une militante féministe des droits humains et LGBT. Elle siégeait au conseil municipal de Rio de Janeiro, comme élue du Parti socialisme et liberté (PSOL).
[2] Cet organisme, fondé en 1924 par l’avocat genevois Théodore Aubert et Georges Lodygensky, délégué de l’ancienne Croix-Rouge impériale russe auprès des organisations internationales, a développé, au cours des années 1920 et 1930, un important réseau international de correspondants et d’informateurs, chargés de transmettre au Bureau permanent de l’organisation toute information sur l’Internationale communiste et le bolchevisme en général, ainsi que d’alimenter la lutte anticommuniste dans leurs pays respectifs grâce à la documentation fournie par ledit Bureau. Lors d’une conférence internationale secrète, réunissant à Lucerne des représentants de mouvements d’autres pays européens (Allemagne, Hollande, Belgique, Italie, Espagne), Aubert avait exposé le projet d’une « Centrale internationale d’informations », afin de récolter « des renseignements exacts sur l’ennemi qu’on veut combattre, sur son organisation, ses actions, intentions. D’autant plus que cet ennemi a choisi de conduire sa lutte sur le terrain international. » Mussolini, Primo de Rivera et Pétain furent parmi ses soutiens.
[3] www.archive.org/details/CIA-Guatemala-Coup-Report
[4] La TECOS est une société secrète mexicaine, associée au fondamentalisme et au catholicisme national, fondée à Guadalajara, au début des années 1930. L’organisation prétend répondre à l’introduction du marxisme dans le système éducatif. Elle s’est développée au cours des années 1950 et a joué un rôle de premier plan au sein de la Ligue anticommuniste mondiale, dirigeant la branche latino-américaine.
[5] L’École des Amériques pour la coopération de sécurité, anciennement nommé « École des Amériques », est un centre d’enseignement militaire créé en 1946, géré par le département de la Défense des États-Unis. Il se trouve, depuis 1984, à Fort Moore, près de Columbus en Géorgie, après avoir longtemps été situé à Fort Gulick, au Panama. L’École des Amériques est connue pour avoir enseigné aux militaires latino-américains les doctrines de contre-insurrection et inculqué une idéologie « anti-communiste ». Nombre des militaires ayant, par la suite, organisé des coups d’état et instauré des juntes y ont été formés.
[6] Référence à la barbe de Fidel Castro, Che Guevara, Camilo Cienfuegos et autres guérilleros du mouvement du 26 juillet qui débarquèrent à Cuba ; l’utilisation de ce surnom pour désigner les révolutionnaires qui mirent fin à la dictature de Battista exclut les nombreuses femmes engagées dans la lutte armée et actrices au sein de la révolution cubaine, y compris parmi ses dirigeantes.
[7] Getúlio Vargas (1882-1954 ) fut deux fois président du Brésil : tout d’abord, à la suite d’un coup d’état, de 1930 à 1945, période durant laquelle il institua un régime autoritaire. Surnommé « le père des pauvres » par ses sympathisants, il est réélu au suffrage universel direct en 1951. Il conduit alors une politique de grands travaux, nationalise les ressources pétrolières, prend des mesures protectionnistes, promeut des réformes sociales (journée de 8 heures, congés payés) et politiques (vote à bulletin secret, droit de vote des femmes). De plus en plus contesté par ses opposants conservateurs, il se suicide en 1954 au palais présidentiel.
[8] Juan Domingo Perón (1895-1974) est un militaire, premier président argentin à être élu au suffrage universel, à trois reprises à la suite d’élections démocratiques. Il mit en place les conventions collectives, le statut de l’ouvrier agricole, les tribunaux de prud’hommes, et un système de retraites. Ces mesures suscitèrent l’hostilité des milieux patronaux, des hauts revenus, qui seront à l’origine, à partir de 1945, d’un ample mouvement antipéroniste. Il est contraint à démissionner et mis en détention. Ce qui déclencha la journée du 17 octobre 1945, vaste mobilisation ouvrière qui réclama sa libération, jusqu’à l’obtenir. Cette même année encore, il épousa María Eva Duarte, qui jouera un rôle politique important sous sa première présidence. Réélu en 1951, lors de la première élection présidentielle à se tenir au suffrage universel, incluant les femmes. En plus de poursuivre ses politiques en faveur des couches sociales les plus démunies, son gouvernement met en œuvre une ligne nationaliste et industrialiste. Dans le cadre de la guerre froide, il œuvre pour une troisième voie entre l’Union soviétique et les États-Unis. Il affronta l’Église catholique, exacerbant ainsi l’opposition entre péronistes et antipéronistes Dans la foulée d’une série d’actes de violence de la part de groupes civils et militaires antipéronistes, dont en particulier le bombardement de la place de Mai en juin 1955, Perón fut renversé par un coup d’état en septembre de cette même année. Le péronisme fut proscrit de la vie politique et toutes ses lois abrogées, y compris les mesures de protection des secteurs sociaux les plus défavorisés et l’égalité juridique entre hommes et femmes. À la suite de son renversement, Perón s’exila au Paraguay, puis successivement, au Panama, au Nicaragua, au Venezuela, en République dominicaine et finalement en Espagne. Il ne put revenir qu’ en 1972. Le péronisme remporta les élections de mars 1973. Il mourut au milieu de 1974, laissant la présidence aux mains de la vice-présidente, qui fut renversée par la junte militaire sans avoir pu achever son mandat.
[9] L’opération Colombo désigne l’organisation, par la police politique chilienne, la DINA, de la disparition d’opposant·es à la dictature militaire d’Augusto Pinochet, mise en place au Chili après le coup d’état du 11 septembre 1973. Au sein de la DINA, Raúl Iturriaga, chef du Département des opérations extérieures de l’agence, fut spécialement chargé de cette double opération d’assassinats et de désinformation.
[10] Le Plan Condor est la campagne d’assassinats et de lutte anti-guérilla, conduite conjointement par les services secrets du Chili, de l’Argentine, de la Bolivie, du Brésil, du Paraguay et de l’Uruguay, avec le soutien des États-Unis au milieu des années 1970.
- Quand l’économie de guerre sert les partisans de l’austérité, version brutale - 31 juillet 2025
- Une autre économie, pour une paix juste et durable - 30 juillet 2025
- Face à la déstabilisation du monde : opposer le visage de la solidarité - 29 juillet 2025
