Barbara, ancienne détenue : « personne n’est à l’abri ! »

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C’est grâce à la revue féministe La déferlante[1] que nous avons rencontré Barbara. Son interview a été diffusé lors de l’émission Remue-Méninges Féministes[2] du 20 juillet 2021.

Militante dans le secteur sanitaire et social, en Lorraine à la CGT en 1971-1972, puis en région parisienne, à la CFDT de 1973 à 1988, Elisabeth Claude participe à la création du syndicat CRC Santé Sociaux (futur Sud Santé Sociaux). En 1991, elle entre à l’AFPA où elle milite à la CGT ; en 1999, elle est parmi les fondatrices et fondateurs de SUD FPA ; en 2010, comme 1000 autres salarié.es, son contrat de travail est « transféré » à Pôle Emploi et elle milite alors à SUD Emploi. Aujourd’hui retraitée, elle est active au sein de la commission Femmes Solidaires et de l’Union interprofessionnelle Solidaires 93.

[1] revueladeferlante.fr

[2] remuemeningesfeministe.blogspot.com



La déferlante n°3, septembre 2021. [revueladeferlante.fr]

En novembre 2011, ta vie bascule…

C’est au cours d’une violente dispute avec F., mon compagnon, le jour du beaujolais nouveau… Dans un restaurant avec d’autres personnes de notre entourage, après de nombreuses insultes, il s’est levé, il a fait un geste brusque, j’ai eu un moment de peur et de panique, je me suis levée aussi et j’ai rétorqué avec couteau et fourchette. Ni lui, ni moi ne nous sommes rendus compte de la gravité de ce geste ; plus tard, c’est une convive qui a appelé les pompiers, mais au lieu d’entendre coup de couteau, ils ont entendu coup de poteau et n’ont pas vu l’ampleur de la blessure : il n’y avait pas de sang en train de couler ; ils ont emmené F. à l’hôpital et il est mort dans la nuit. Travaillant dans le secteur des vins, spiritueux et de la gastronomie depuis une vingtaine d’années, je me cachais derrière un alcoolisme mondain, dans des soirées, buvant toujours après 19 heures. Je n’avais pas l’impression de souffrir d’alcoolisation. Le mot alcoolisme est tabou et n’est pas vendeur quand on vend de l’alcool à des restaurateurs, des clients, des barmans. On ne voit que l’aspect positif quand on n’en abuse pas mais on manque de clairvoyance sur les conséquences : on peut avoir des gestes non réfléchis, on perd la raison, on a des trous noirs.

Ce soir-là, trop ivre, j’ai été raccompagnée chez moi par une salariée et je suis allée me coucher ; vers 6h du matin la police a frappé à la porte ; on m’a expliqué que « F. est décédé suite à ce qui s’est passé la veille au soir ». J’ai eu du mal à réaliser car je ne me souvenais pas beaucoup de la soirée. J’ai été mise en garde à vue, une journée et une nuit, puis transférée à Fleury-Mérogis où je suis restée pendant 2 ans en détention provisoire. Quand l’enquête a été close, j’ai été libérée et sous contrôle judiciaire pendant 3 ans, avec contrôle tous les mois, et une obligation de soins pour l’alcoolisme. En janvier 2017, les assises de Melun m’ont condamnée à 10 ans de prison pour « coups et blessures volontaires sans intention de la donner » mais le mot volontaire me dérange. A aucun moment je n’ai souhaité le blesser, ni lui faire du mal. Ma réaction a été disproportionnée. Les assises ont fait état de deux circonstances aggravantes : l’alcool et les faits commis sur conjoint. A noter la différence de traitement avec des hommes alcoolisés, à qui on trouve plus généralement des circonstances atténuantes, notamment l’emprise de l’alcool ! Aux assises, les jurés trouvent toujours plus explicables les gestes violents des hommes.

Mon avocat a choisi de ne pas plaider la légitime défense car celle-ci n’est reconnue que si les personnes sont à armes égales… Il aurait fallu qu’il me donne un premier coup. Lors de l’audience, il aurait aussi fallu « descendre » la victime, mettre en avant des actes violents mais les jurés perçoivent très mal qu’on s’attaque à la victime. L’alcool m’a encore plus enfoncée : je ne me rappelais qu’approximativement ce qu’il s’était passé ; je n’avais jamais été violente, jamais une gifle à mes enfants mais je ne me souvenais pas de ce qui m’avait fait réagir pour qu’il arrête de m’insulter. Après le procès, je suis réincarcérée pendant 3 ans et demi, un an à Fleury-Mérogis, puis à Rennes dans une prison de femmes subissant des peines longues.


Illustration d’un dossier de La déferlante. [revueladeferlante.fr]

Tu mènes un combat sans répit contre la souffrance…

Ce qui m’a fait le plus souffrir, c’est le deuil, la douleur d’avoir perdu un être qui m’était cher. Mais, étant responsable de son décès, je ne suis pas reconnue comme sa veuve. De ce fait, je ne sais pas qui je suis réellement. C’est une douleur encore plus terrible ! En prison, j’ai bénéficié de soins psychologiques mais il n’y a pas de magiciens ! Devant une telle douleur, les soignants vous abrutissent par des médicaments, et soi-même on en demande pour ne plus penser, pour dormir et ne plus souffrir…

Tu vas prendre une décision

Pendant les premiers mois vous êtes sous le choc, vous avez peur des autres détenues, vous pensez à lâcher le fil de votre vie et à continuer la descente aux enfers ! Beaucoup de détenues font des tentatives de suicides ou prennent des drogues. Pour ma part, j’avais déjà connu la douleur de perdre quelqu’un, mais j’ai eu moins mal à la mort de ma mère que dans cette perte-là. On est vivant mais on transmet cette douleur à nos proches, on peut se laisser mourir de chagrin… Parce que j’avais deux beaux enfants, une famille qui m’entourait, j’ai pris la décision de mener le combat pour rester en vie.

Tu t’occupes le plus possible pour tenir le coup

Dans cet enfer que sont les prisons, tu cherches un sourire, des conversations, des activités. Je me suis inscrite à tout ce qui était possible : des cours, des cercles de lecture, avec des personnes venues de l’extérieur, car on ne peut pas compter sur le personnel de la prison. Nous sommes seules au monde, et les bénévoles, ce sont nos bouées. J’ai écrit dans le journal Citadelles, magazine qui paraît 3 fois par an, et dont tous les articles sont rédigés par les détenues. Le journal peut être téléchargé sur le site citadelles.org.

Tu espères une libération, provisoire, puis conditionnelle

La différence entre les deux mesures est que la liberté provisoire est possible avant le procès et que la liberté conditionnelle peut être demandée – et peut-être accordée – après le procès. Au cours de ma détention provisoire, pendant le temps de l’enquête, mes demandes de libération ont été refusées parce, en étant dehors, l’administration judiciaire craignait que j’intervienne sur les témoins que je connaissais d’une part et d’autre part, que cela aurait pu constituer un « trouble à l’ordre public », soit des réactions hostiles de l’opinion publique, des médias…

Ensuite mes demandes de libération conditionnelle ont été refusées à deux reprises et acceptée lors de la troisième demande. Le premier refus a été causé par une erreur dans la formulation de la demande ; or, en prison, et particulièrement à Rennes, on a beaucoup de mal à voir nos avocats et à leur demander conseil, on est en dehors du monde. Après une demande, il faut attendre environ 4 mois pour présenter une nouvelle demande, sinon on va nous reprocher un manque de crédibilité. Le deuxième refus a été motivé par les juges par le fait qu’il n’y avait pas de garantie que mon employeur honore sa promesse d’embauche en raison de la pandémie de Covid mais ils ne lui ont pas demandé de confirmation ! Ma libération a été acceptée la 3ème fois mais on m’a imposé le port d’un bracelet électronique ! J’aurais pu ne pas en avoir ! C’est particulièrement injuste quand on connaît le nombre d’hommes violents à l’égard de leurs compagnes ou de leurs ex-compagnes à qui ce bracelet est parfois proposé mais qui peuvent le refuser.

Et depuis la sortie ?

Ce qui m’a choqué les premiers jours et qui est très difficile c’était mon incapacité à me concentrer, à tenir et à participer à une conversation, à répondre à plus d’une personne à la fois. Je me suis rendue compte que j’avais beaucoup perdu ma sociabilité. En prison, pour tenir l’angoisse à distance, vous avez besoin de repères successifs dans le temps, d’activités programmées à des heures précises et qui se succèdent sans interruption. Le moindre grain de sable bousille votre journée. En conséquence, à la sortie, vous éprouvez un sentiment d’angoisse, de ne pas avoir fait ce que vous auriez dû faire ; c’est difficile de remplir ses journées ; et c’est une terrible douleur physique qui vous revient plusieurs fois par jour.

Pour pouvoir sortir en conditionnelle, il est quasi obligatoire d’avoir un emploi. J’ai eu la chance d’être embauchée dans une entreprise d’insertion pour réparer des clôtures électriques. Je n’avais jamais fait ce type de travail mais ce n’était pas désagréable, en été, dans la campagne, mais porter les piquets et les bobines de fils métalliques, c’était lourd et dur. Et ce n’était pas ce que je voulais faire, ni ce que j’aime faire. Mais trouver un boulot quand on est incarcérée, c’est quasiment mission impossible ! Quelque temps après, j’ai trouvé un emploi de secrétaire dans un cabinet dentaire, grâce à des connaissances mais malheureusement, je l’ai perdu. Aujourd’hui j’aimerais continuer dans le milieu médical, car c’est un métier qui a du sens, on rassure les gens. Par exemple, j’aimerais allier le commerce et les produits pharmaceutiques…


Sans légende [revueladeferlante.fr]

Où est le droit à l’oubli ?

Dans cette recherche d’emploi, je suis confrontée à un problème compliqué ; avec les progrès techniques, notre vie privée n’est plus préservée. Si les employeurs potentiels à qui je m’adresse font une recherche sur Internet à partir de mes nom et prénom, ils vont trouver des articles qui relatent les faits et ils ne veulent pas de « quelqu’un qui a donné un coup de couteau », puisque c’est ainsi que les médias évoquent cette affaire.

Ce qui me pose souci, comme une empreinte indélébile, c’est que la société m’a punie pour ce que j’ai fait et, en me libérant, m’a donné une deuxième chance. Il faut savoir qu’on ne sort pas de prison si on montre un signe de dangerosité et plusieurs psychiatres et psychologues ont signifié aux instances judiciaires l’absence de risque de récidive de ma part. Mais les médias, qui influencent l’opinion publique, les employeurs, continuent à me juger, ils ne prennent pas en considération le fait que ma peine est faite.

Mes réclamations à différents médias ont été rejetées ou négligées : on m’a répondu d’attendre 9 ans (pourquoi ce chiffre, je ne sais pas) et que cela leur coûterait trop cher de retirer les articles. Lors des audiences de jugement, il serait plus simple que la justice prononce le retrait des articles à la libération de la personne mais ce n’est presque jamais fait. De ce fait, je n’ai donc pas toutes les chances de trouver un emploi… car le droit à l’oubli n’existe pas ! Parfois, je passe par des biais comme l’utilisation de mon deuxième prénom mais on dirait qu’on me pousse à être dans le déni de mon passé. Si je change de nom, c’est comme si je n’avais rien commis, alors qu’il faut que j’assume ce que j’ai fait : cet acte, ce que je dois la société, ma peine de prison, ma douleur, c’est moi que les porte et ce n’est pas en changeant de nom qu’elles ne seront plus là.

Continuer à témoigner ?

J’aimerais bien continuer à écrire, mais il faut du temps… trouver des sujets, mettre des mots justes, l’écriture n’est pas toujours libératrice et il faut être fort dans sa tête pour écrire. Ne pas être dans le déni de ce qu’on a fait et avoir du remords pour avoir des forces. Je voudrais témoigner du fait que 99% des détenues regrettent ce qu’elles ont fait. Elles ont besoin qu’on leur donne un nouveau souffle car la prison est un monde dans lequel on manque cruellement d’oxygène.

Personne n’est à l’abri des hasards de la vie où on a une réaction irréfléchie, mais on doit avoir une deuxième chance ; la prison ne doit pas nous rendre pire que ce qu’on était avant les faits ; une personne qui a une libération conditionnelle récidive beaucoup moins que celle qui sort en fin de peine car elle a un sentiment de reconnaissance, alors que pour celle qui va au bout de sa peine, il y a une haine qui peut germer. Je souhaiterais que toutes les personnes de bonne volonté, qui ont des connaissances, des intellectuels, des journalistes, des acteurs viennent en prison rencontrer les détenues : elles ont besoin de relations, d’échanges ; si on les laisse en vase clos, si on les laisse croupir sous les brimades et les méchancetés, elles risquent de devenir des monstres.

Elisabeth Claude (interview et rédaction)


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