Palestine : que faire ?
Il manque des mots pour décrire ce qu’il se passe en Palestine, il manque des mots pour décrire l’horreur depuis des mois, des années… et puis décrire ça ne suffit pas, ça ne suffit plus… Nous sommes syndicalistes, internationalistes, nous nous devons d’analyser l’horreur, réfléchir, se mettre en lien bien sûr avec nos camarades palestiniens et palestiniennes, débattre de nos tâches de syndicalistes internationalistes, des actions à mettre en œuvre ici, en lien avec là-bas, des cadres unitaires, de comment on en discute au travail…
Inspectrice des finances, Linda Sehili est membre du Bureau national de Solidaires Finances publiques. Elle représente l’Union syndicale dans différents cadres collectifs de soutien au peuple palestinien, dont le Collectif national pour une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens (CNPPJDPI).
![« Stop génocide », 2024. [Nayla Hanna]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/stop-genocide.webp)
Nous avons écrit des dizaines de lignes sur « la Palestine », avant le 7 octobre et puis après. L’union syndicale Solidaires est en effet engagée dans la solidarité avec le peuple palestinien depuis plus de 20 ans. Ce soutien s’est traduit par notre participation à de nombreux collectifs et campagnes, à des mobilisations de rue, mais aussi à des missions syndicales en Palestine, et par l’écriture régulière de différents types de publications. Cet article propose de revenir sur la situation depuis le 7 octobre et les difficiles équilibres politiques à tenir, sur ce que notre Union syndicale a essayé de mettre en place, parfois avec difficultés, et lance des pistes pour essayer de les surmonter dans les semaines à venir.
Un contexte inédit dans une continuité coloniale
Les massacres opérés par le Hamas le 7 octobre 2023 ont ouvert une nouvelle séquence dans l’histoire coloniale qui lie Israël à la Palestine. Plus de 5 000 combattants de différentes factions armées palestiniennes, majoritairement du Hamas, mais aussi des civils ont mené trois assauts après avoir franchi, en une soixantaine de points, la clôture électronique séparant Gaza du territoire israélien. Plus de 1 200 civil·es et militaires israélien·nes ont été assassinés, 251 pris·es en otage. Le gouvernement israélien a très rapidement répondu par une offensive dévastatrice de la bande de Gaza. Son armée a tué 50 810 [1] Palestiniens et Palestiniennes dont 15 000 enfants, et blessé 115 688 personnes. Plus de deux millions de Palestiniens et Palestiniennes ont été déplacé·es dans le territoire, parfois plusieurs fois ; c’est 90 % de la population gazaouie.
Famines, épidémies, bombardements nuits et jours, destructions des logements, des infrastructures, des lieux culturels, des écoles, des hôpitaux ont rythmé le quotidien des gazaouis pendant près de 15 mois et ont été documentés et dénoncés, en France, par le Collectif national pour une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens [2] et ses composantes, par Urgence Palestine [3], par des associations et des membres de la société civile, et quelques journalistes. Des travailleurs et travailleuses ont perdu la vie dans l’exercice de leurs fonctions, lorsqu’il et elles n’ont pas été ciblé·es expressément par l’armée sur leur lieu de travail, iels étaient journalistes, mais aussi enseignant·es, personnels de santé, agriculteurs·trices, travailleurs et travailleuses humanitaires… Leurs instruments de production ont été détruits, leurs lieux de travail saccagés.
![« Oranges », 2024. [Nayla Hanna]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/oranges.webp)
Dès novembre 2023, des rapporteurs des Nations unies ont alerté sur le risque de génocide, avant d’estimer, quelques mois plus tard que les méthodes de guerre utilisées par Israël relevaient du génocide [4]. Après plusieurs mois d’enquête, Amnesty International a rendu public, en décembre 2024, son rapport [5] très étayé, concluant que « les autorités israéliennes commettent un crime de génocide contre la population palestinienne de Gaza. » La guerre génocidaire menée par le gouvernement israélien est venu amplifier, porter à son paroxysme une situation humanitaire, économique et sociale déjà catastrophique.
Nous devons condamner l’attaque meurtrière cordonnée par le Hamas, pour ce qu’elle est factuellement : une tuerie de masse, des crimes de guerre. Condamner cette attaque, ce n’est pas se donner un supplément d’âme, c’est réaffirmer qu’en tant qu’organisation syndicale progressiste, il n’y a pas de possibilité, pour nous, de bâtir une société juste et égalitaire sur de tels agissements, et que quel que soit la situation, l’usage de la violence contre les civil·es n’est jamais justifiable. Il est néanmoins indispensable de replacer cette attaque dans l’histoire.
Le 7 octobre 2023 « ne s’est pas produit dans le vide » comme l’a rappelé le secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU), Antonio Guterres et comme le mentionne Joseph Daher dans son ouvrage Gaza : un génocide en cours. Nous nous devons d’écrire à nouveau que l’histoire n’a pas commencé le 7 octobre 2023, non pas pour polémiquer, mais parce qu’en tant qu’organisation syndicale progressiste, anticolonialiste, il est de notre devoir d’aider à faire entendre d’autres voix dans la désinformation entretenue. Oui, il est de notre devoir de rappeler que depuis des décennies le gouvernement israélien ne respecte pas le droit international et notamment :
➔ La résolution 194 de l’ONU qui donne le droit au retour des réfugié·es Palestiniens et Palestiniennes ;
➔ La 4e convention de Genève qui interdit l’établissement de colonies de peuplement israéliennes et l’expulsion des Palestiniens de leurs territoires ;
➔ L’avis consultatif de la Cour internationale de justice qui déclare illégale la construction du Mur de séparation.
Il est de notre devoir de rappeler [6] qu’à Gaza, un blocus inhumain est mené par le gouvernement israélien depuis 2005 et qu’il a été renforcé dès 2007, qu’en Cisjordanie, à Jérusalem et sur son propre territoire, le gouvernement israélien mène des politiques d’apartheid envers le peuple arabe palestinien, qui ont largement été documentées par plusieurs ONG [7].
Il est de notre devoir de rappeler que depuis 2008, l’armée israélienne mène régulièrement des guerres tuant des milliers de civils et détruisant de nombreuses infrastructures, qu’en 2018-2019, les manifestations largement pacifistes de civils gazaouis appelées « grandes marches du retour » et demandant la fin du blocus et le retour des réfugié·es palestinien·nes dans leurs villes et leurs villages ont toutes été réprimées violemment. On évoquera même « les amputés de la marche du retour », et aussi le fait que, depuis de nombreux mois, l’armée israélienne intensifiait sa politique d’oppression, de discrimination, de colonisation et d’annexion forcée.
Il est de notre devoir de rappeler le droit des peuples à leur autodétermination comme le stipule la Charte des Nations unies dans son article 1.2 : « Développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l’égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes, et prendre toutes autres mesures propres à consolider la paix du monde ».
Écrire cela, ce n’est pas cautionner les crimes de guerres commis par le Hamas, ce n’est pas soutenir les positions du Hamas comme on a pu souvent l’entendre dire, c’est se permettre de faire un pas de côté [8] pour analyser la situation dans son ensemble, c’est ne pas restreindre notre compréhension de la situation à la seule journée du 7 octobre, c’est penser le 7 octobre 2023 dans le contexte 1917-2023 [9] ou 1948-2023 [10] selon les références que l’on prend. S’efforcer de reposer le contexte historique, politique dans lequel ont eu lieu ces massacres pour se permettre d’analyser la situation dans son ensemble, ajuster notre compréhension et mener l’action syndicale la plus juste.
Faire de la question palestinienne un enjeu syndical
Dans ce contexte de guerre génocidaire où, à l’unissons, les gouvernements ont laissé et continuent majoritairement de le faire, le gouvernement israélien agir en toute impunité, nous avons dû lutter pour faire exister un autre discours à l’extérieur, et montrer, à l’intérieur de notre organisation les enjeux syndicaux autour de la question palestinienne.
Faire entendre une autre voix en France. Faire de la question palestinienne un enjeu syndical a d’abord consisté a essayé de faire entendre une autre voix. Si notre union s’est toujours positionnée en soutien au peuple palestinien, nous avons partagé les difficultés d’être audibles pour celles et ceux qui, une fois bien évidemment condamnés les actes du Hamas et les massacres de civil·es souhaitaient mettre en perspective cet évènement dans l’histoire de la colonisation de la Palestine et rappeler l’impunité d’Israël dont les gouvernements ne respectent pas le droit international depuis des années.
Le premier communiqué de l’Union syndicale Solidaires a été critiqué ; écrit rapidement, en réaction à l’actualité, nous n’avons pas mesuré, comme bon nombre de personnes, l’importance des attaques, l’impact sur les consciences en France, et l’impossibilité d’être audibles dans un premier temps. Nous avons réagi comme nous le faisions habituellement dans une situation totalement inhabituelle.Face à la riposte de l’armée israélienne et aux bombardements sur Gaza, notre syndicat a, dans un premier temps, tenté, avec d’autres organisations syndicales, politiques et associatives d’organiser des rassemblements et des manifestations. Après plusieurs interdictions, pour cause de « trouble à l’ordre public », après des référés perdus puis gagnés, nous avons pu organiser un premier rassemblement, puis une journée de mobilisations d’ampleur avec une manifestation gigantesque à Paris et des déclinaisons partout sur le territoire.
Enfin d’autres voix ! Dès lors, nous n’avons cessé de porter ces autres voix dans des meetings, des actions de rue organisées par le Collectif national pour une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens, dont nous sommes partie prenante, partout en France. Nous y avons chaque fois défendu la nécessité d’avoir des cadres larges et unitaires, sur des mots d’ordre qui fassent consensus et permettent de rassembler le maximum d’organisations : stop génocide, arrêt des massacres. C’est ainsi que nous avons ponctué les 15 mois de guerre génocidaires menée à Gaza par des mobilisations régulières avec nos camarades d’Urgence Palestine, et permis par l’organisation dans laquelle nous nous sommes impliqué·es à des milliers de personnes de manifester.Au fil des semaines, nous avons vu un important mouvement social émerger, qui a regroupé aussi bien des militants et militantes organisé·es dans des partis politiques, des syndicats, des associations, que des personnes pour qui la Palestine était un premier engagement ; un mouvement qui a rallié des femmes et des hommes de toutes les générations, de tous les quartiers. Sur de nombreux territoires se sont formés des comités locaux, organisés des initiatives autour de l’histoire de la Palestine, des injustices que le peuple palestinien subit depuis plus de 75 ans, du droit international, de la culture palestinienne avec des débats nombreux.
![« Gaza n’est pas à vendre », 2025. [Nayla Hanna]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/gaza-not-for-sale-674x1024.webp)
Chaque fois que c’était possible nous avons travaillé en intersyndicale avec nos camarades de la FSU et de la CGT en France et nos partenaires du Réseau syndical international de solidarité et de luttes à l’international.Présents et présentes dans les manifestations de rue, nous avons aussi été à l’initiative de deux meeting parisiens : l’un organisé par le Syndicat national des journalistes membre de Solidaires (SNJ), avec l’intersyndicale des journalistes en France et le syndicat des journalistes palestiniens intitulé « Guerre à Gaza, journalistes tués , l’information victime » et l’autre avec plusieurs organisations partenaires, la CGT, la FSU, « pour un cessez le feu immédiat », autour d’interventions d’universitaires, de syndicalistes et de personnalités de la société civile.Parce que les travailleurs et travailleuses sont directement impacté·es par cette guerre, parce que l’armée israélienne cible délibérément les personnels de santé et les journalistes, parce que c’est un désastre humanitaire orchestré sous nos yeux, nous n’avons eu de cesse d’essayer de montrer que la question palestinienne est un sujet éminemment syndical.
Faire entendre la voix des Palestiniens et des Palestiniennes. S’il a été d’abord difficile d’avoir des nouvelles de nos camarades sur place, nous sommes restés en lien régulièrement avec les organisations syndicales que nous connaissons en Cisjordanie. Ces syndicats, impliqués quotidiennement dans les luttes de défense des droits des travailleurs et travailleuses palestinien·nes sont aussi indépendants de l’Autorité palestinienne. La guerre génocidaire a décuplé les conditions de travail difficiles qu’ils et elles vivent : discrimination et apartheid dans le travail pour les travailleurs et travailleuses qui vivent en Israël, conditions de circulation indignes, voire impossibles, pour celles et ceux de Cisjordanie ou de Jérusalem qui travaillent en Israël, illégalité quand ils et elles travaillent dans les colonies, taux de chômage record.Le syndicat des travailleurs arabes, basé à Nazareth, a dénoncé la disparition de dizaines de travailleurs et travailleuses palestinien·nes à la suite du, et l’incarcération de milliers d’autres dans des centres de détention en Cisjordanie.
![« Gaza », 2023. [Nayla Hanna]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/gaza.webp)
Par ailleurs, dès les premiers jours de la guerre, les autorités israéliennes ont retiré les permis de travail de 18 000 travailleur·euses de la bande de Gaza qui se sont ainsi retrouvé·es sans travail, sans droits, ni salaires.
Nous avons relayé les informations et les campagnes de soutien, qu’il soit syndical ou matériel. Avec nos camarades de la Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives (FTCR) et d’ATTAC, nous avons pris en charge la campagne de soutien financier en faveur de la santé à Gaza avec l’association Al-Awda qui gère plusieurs hôpitaux et centres de santé et qui pratique des actions humanitaires en lien avec la santé. Parallèlement, en Palestine, plusieurs organisations syndicales ont lancé un appel à défendre l’interdiction d’exporter ou de faire transiter des armes à destination d’Israël en soutenant un embargo militaire international contre Israël ; et en encourageant les militant·es afin qu’ils et elles interpellent leurs entreprises pour s’assurer que ces dernières ne participent pas directement ou indirectement aux violations du droit international et des droits humains en Palestine. C’est ainsi que notre Union a rejoint en France, la campagne Stop arming Israel.
Se former en interne. Face aux demandes, parfois aux incompréhensions légitimes de nos camarades en interne, nous avons relancé des formations en présentiel et en distanciel sur la situation politique palestinienne et pour faire connaître notre engagement internationaliste sur ces questions. Nous avons rappelé que si nous ne prétendons pas décider à la place de celles et ceux qui mènent les luttes sur place [11], nous avons néanmoins nos propres avis et analyses sur la situation politique et sociale. Nous sommes pour l’application du droit international, la fin de la colonisation et de l’apartheid, l’égalité des droits, l’autodétermination, le droit au retour et l’émancipation des peuples au-delà de la décolonisation.
Des freins à notre action. Dans cette période nous avons aussi rencontré des freins puissants et des difficultés qu’il ne faut pas ignorer. Au sein des mobilisations, il a fallu parfois batailler pour garder des cadres larges et unitaires, chercher des consensus et des limites, sans mettre en péril nos équilibres internes ; faire vivre notre revendicatif, pas toujours tout notre revendicatif mais toujours juste notre revendicatif, c’est à dire accepter qu’à un moment où certaines des organisations de Solidaires découvraient ce que nous défendions sur la Palestine, cela puisse être à nouveau discuté, voir remis en cause, dans un contexte où un certain nombre d’entre nous auraient aimé aller plus loin sur nos mots d’ordre [12] ou juste plus parler de la question palestinienne dans nos activités militantes quotidiennes.
Nous sommes une organisation syndicale, défendre le droit à l’autodétermination d’un peuple n’est pas évident ni prioritaire pour toutes et tous, dès lors, nous devons montrer pourquoi notre syndicalisme internationaliste est nécessaire. Nous avons ainsi rédigé des fiches militantes sur des sujets comme l’emploi du terme génocide, ou en donnant des éléments plus généralistes permettant d’analyser la situation contemporaine au regard du contexte historique. Mais mettre en ligne sur Internet des fiches n’est pas suffisant à leur appropriation ; nous n’avons pas toujours pris le temps de passer des coups de fils, de rencontrer nos camarades pour débattre des difficultés, des interrogations qui tournent souvent autour de cette question : pourquoi Solidaires parle de la Palestine ? Nous n’avons pas toujours pris suffisamment le temps de mener des débats contradictoires et de poser certains mots, mais aussi d’échanger avec les camarades de secteurs dans lesquels nous sommes implanté·es, dont les organisations syndicales pourraient relayer sur le terrain certaines campagnes unitaires, dans l’industrie en général, chez Thalès par exemple, ou encore dans le commerce.On peut déplorer que notre action syndicale soit parfois trop restée enfermée dans un cercle d’initié·es et n’ait pas toujours infusé en interne, ne permettant pas que le déploiement de campagnes, en lien avec le travail et/ou nos prérogatives de syndicalistes (les campagnes de désinvestissements de manière générale, mais aussi d’embargo sur les armes, de boycott), soient suffisamment prises en charge par notre Union.
En France, la répression a aussi pu freiner notre action syndicale : nos manifestations ont été interdites, des militants et des militantes ont été poursuivies pour « apologie du terrorisme » par suite de la publication de tweets sur les réseaux sociaux en soutien au peuple palestinien, parfois interpellé·es, perquisitionné·es et placé·es abusivement en garde à vue pour leurs participations à des mobilisations. La criminalisation du mouvement de solidarité avec la Palestine a été inédite et la liberté d’expression piétinée.
Sur nos lieux de travail, dans un moment où la pression était telle en France, qu’il devenait difficile de discuter de la question palestinienne sereinement, il a été compliqué de faire les liens nécessaires avec le monde professionnel. Si ces débats et nos solidarités sont souvent restés au niveau militant, c’est aussi à cause de l’engouement médiatique, politique, qui a créé un cadre sans précédent, où tout soutien au peuple palestinien est parfois allé jusqu’à être assimilé à du soutien au « terrorisme », voire à des formes d’antisémitisme, avec des amalgames très dangereux.
Revenir sur nos freins et nos difficultés, encore nombreuses est un détour indispensable pour avancer et réfléchir aux tâches qui nous incombent dans la période.
Et maintenant, que faire ?
Alors où va le monde ? Où va la Palestine ? Nulle part pour l’instant… Les différentes propositions avancées par Israël, les États-Unis ou même les pays arabes ont toutes en commun de se discuter sans les premiers et premières concerné·es : les Palestiniens et les Palestiniennes. En février, alors que le cessez-le feu était encore très fragile sur la bande de Gaza, Donald Trump, fraîchement investi président des États-Unis, a rencontré Benjamin Netanyahou, premier chef d’État à être reçu à la Maison Blanche par le nouveau président. Lui faisant part de sa volonté d’imposer l’expulsion des gazaoui·es de leur territoire vers l’Égypte et la Jordanie, Donald Trump a proposé de construire, à Gaza, un méga projet immobilier : une « Riviera du Moyen-Orient ». Ce projet contrevient aux règles du droit international qui interdit aux États de procéder à des transferts forcés de population. S’il est mené à bien, il constituerait un véritable crime de nettoyage ethnique de la population gazaouie.
En réaction à ces propos, début mars, l’Égypte a présenté un plan de redressement et de reconstruction de Gaza avec le maintien de la population palestinienne sur place. Le coût du plan, approuvé par les pays de la Ligue arabe, est estimé à 53 milliards de dollars. Le ministre français des Affaires étrangères [13] a salué un plan qui « ouvre des perspectives réalistes pour la reconstruction de Gaza et prévoit, s’il est mis en œuvre, une amélioration rapide et durable des conditions de vie catastrophiques des Palestiniens vivant à Gaza. » sans cependant ne rien cesser de ses partenariats avec le gouvernement criminel israélien. Enfin, début avril, Emmanuel Macron a semblé découvrir la situation à Gaza [14] et a annoncé que la priorité était la reprise la plus rapide possible de l’aide humanitaire dans l’enclave. Il a émis le souhait que la France reconnaisse l’existence d’un État palestinien lors d’une conférence en juin sur ce thème et qui sera co-présidée par la France et l’Arabie Saoudite. Par ailleurs, alors que les démarches diplomatiques semblent avancer très lentement, Benjamin Netanyahou continue à parcourir le monde, et notamment l’Europe, alors qu’il est toujours sous le coup d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité, et que son armée a rompu unilatéralement la trêve, a repris les bombardements à Gaza et intensifié l’annexion de la Cisjordanie.
![« Détenus palestiniens », 2024. [Nayla Hanna]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/detenus-palestiniens.webp)
Face à cette inaction des grandes puissances mondiales, dont la France, nous avons un rôle précieux à jouer, celui de faire pression sur nos gouvernements pour que cesse l’impunité d’Israël, celui de demander des sanctions. En tant que syndicalistes, nous pouvons mener les campagnes de désinvestissement en demandant aux entreprises qui ont des liens économiques avec l’état israélien et dans lesquelles nous avons des équipes syndicales, de cesser toute coopération au regard du droit international. Les camarades palestiniens et palestiniennes avec qui nous échangeons, tiennent toujours le même discours : c’est en France et sur nos gouvernements, nos institutions, nos sociétés que nous devons faire pression, car cette guerre génocidaire ne serait pas possible sans l’appui militaire, budgétaire des puissances occidentales.
C’est le sens de la campagne BDS, Boycott, Désinvestissements, Sanctions à l’initiative de la société civile palestinienne, basée sur le respect du droit international et qui mène actuellement en France plusieurs campagnes dont une pour que Carrefour rompe son partenariat avec Electra Consumer products et sa filiale de distribution Yenot Bitan qui « est directement lié à la fourniture de services soutenant l’existence et le maintien des colonies, ainsi que leur utilisation des ressources naturelles palestiniennes à des fins commerciales [15]. »
C’est aussi le sens de la campagne Stop Arming Israel, collectif construit pour répondre à l’appel de plus de 30 syndicats de travailleurs et travailleuses palestiniennes pour agir contre le commerce des armes avec Israël « en refusant de produire et de transporter des armes utilisées pour commettre des génocides, opprimer et réprimer les peuples [16]. »
Inspirons-nous des mobilisations passées des travailleurs et travailleuses contre les guerres, continuons à agir en tant que syndicalistes, convaincu·es par la nécessité de transformer la société, depuis notre position de travailleurs et travailleuses, mais aussi en tant que membre d’une société que l’on souhaite plus juste et égalitaire. Oui, la question palestinienne est un enjeu syndical : parce que l’économie de guerre israélienne n’est possible qu’avec le soutien des entreprises mondiales, entre autre françaises, de l’armement ; mais pas seulement : aussi parce que face à la barbarie génocidaire, tout le monde est concerné ; parce que lorsque les droits des travailleurs et des travailleuses sont attaqués à quelque endroit dans le monde, cela met en péril nos droits à toutes et tous ; parce que nombreux et nombreuses sont ceux et celles, jeunes, qui s’engagent pour la première fois, par le biais de la question palestinienne et pour qui il est évident qu’une organisation syndicale doit aussi porter ces combats.
![« Pâquerette avec noms des enfants de Gaza »., 2024. [Nayla Hanna]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/paquerette.webp)
Tout récemment, depuis les lieux de travail, plusieurs actions ont été menées :
➔ à Grenoble, le 10 avril, la CGT de STMicroelectronics a organisé un rassemblement devant l’entreprise avec le collectif Urgence Palestine Grenoble et a appelé les salarié·es à se mobiliser par la grève pour demander l’arrêt de toute collaboration avec les entreprises israéliennes du secteur de la défense. Cette première action de ce type montre que les travailleurs et les travailleuses, leurs syndicats et les collectifs de soutien à la Palestine peuvent agir ensemble.
➔ Dans un communiqué du 16 avril, Solidaires RATP a interpellé la RATP, afin qu’elle somme Amundi, société qui gère l’intéressement des salarié·es de la RATP, de cesser ses investissements auprès de vendeurs d’armes israéliens : « En aucun cas, l’argent d’une entreprise publique ne doit servir à des fins génocidaires [17] »
➔ Depuis plusieurs semaines, SUD Éducation soutient et s’investit dans la campagne Education for Gaza [18], initiative palestinienne de soutien éducatif et psychosocial pour les enfants de Gaza, mise en œuvre par le Centre de jeunesse Watan et soutenue par l’Association de développement humain, basés à Gaza.
➔ Mi-avril, un grand rassemblement a été initié par large collectif « composé des principaux syndicats de journalistes (SNJ, SNJ-CGT et CFDT-Journalistes), de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), de la Fédération européenne des journalistes (FEJ), de Reporters sans frontières, du Prix Albert Londres, du collectif Reporters solidaires et de la commission journalistes de la SCAM» pour dénoncer le massacre des journalistes palestinien·nes, l’impunité des auteurs de ces crimes et demander l’ouverture immédiate du territoire à la presse internationale [19].
Ces différents types de mobilisations doivent nous donner force et élan, pour qu’en plus de nos communiqués et de nos analyses sur la situation, pour qu’en plus de faire vivre notre revendicatif, nous puissions agir concrètement. Quand le monde n’a plus de boussole, il nous appartient de tenter de reprendre la bonne direction, et nos solidarités internationales peuvent y contribuer. Alors, continuons à porter nous aussi, modestement, le « fardeau de cet espoir [20] » qu’un jour la Palestine soit libre ! Tahya Falastine !
⬛ Linda Sehili
[1] Les chiffres proviennent du site de l’UNICEF et sont arrêtés au 19 janvier 2025, premier jour de la trêve à la suite de l’accord de cessez-le-feu, le 15 janvier 2025 : www.unicef.fr/article/israel-palestine-les-enfants-paient-le-prix-de-la-guerre/. Cependant, une revue scientifique médicale britannique, The Lancet, évoquait en juillet 2024, plus de 185 000 décès côté palestinien.
[2] Le Collectif national pour une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens a été créé en France en 2000 et rassemble plus de 150 organisations associatives, syndicales et politiques. Au niveau syndical : la CGT, la FSU et l’Union syndicale Solidaires en sont membres.
[3] Urgence Palestine a été créé après le 7 octobre 2023, et rassemble des citoyen·nes, des organisations et mouvements associatifs, syndicaux et politiques mobilisés pour l’auto-détermination du peuple palestinien qui mènent une lutte commune contre l’oppression coloniale et les guerres impérialistes autour des Palestinien·nes en tant que premiers et premières concerné·es.
[4] www.ohchr.org/fr/press-releases/2024/11/un-special-committee-finds-israels-warfare-methods-gaza-consistent-genocide
[5] www.amnesty.fr/actualites/rapport-genocide-palestiniens-gaza-commis-par-etat-israel
[6] Beaucoup d’éléments historiques pourraient être mentionnés et manqueront dans cet article qui n’a pas vocation a revenir sur le contexte de création de l’État Israélien ni sur les 7 dernières décennies ? mais qui souhaite mettre en évidence quelques éléments factuelles des dernières années.
[7] Amnesty International : l’apartheid israélien envers le peuple palestinien : www.amnesty.org/fr/latest/campaigns/2022/02/israels-system-of-apartheid/ Human Rights Watch : www.hrw.org/fr/news/2024/07/22/la-cour-internationale-de-justice-estime-quisrael-est-responsable-dapartheid
[8] Le livre de Joseph Daher, Gaza : un génocide en cours, paru aux éditions Syllepses en avril 2025, permet d’approfondir ces questions.
[9]1917 est l’année de la déclaration Balfour, lettre ouverte signé par le secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères qui se déclare en faveur de l’établissement d’un foyer national pour le peuple juif en Palestine.
[10]1948 est l’année du retrait des troupes britanniques en Palestine, de la proclamation d’indépendance de l’État d’Israël et de la première guerre israélo-arabe. Pour les Palestiniens et les Palestiniennes, 1948 est la Nakba, catastrophe en arabe, qui résume l’exil forcé de plus de 700 000 Palestinien·nes lors de la création de l’État d’Israël.
[11] Notre organisation ne se prononce pas sur la question un État/deux États ni sur celle de la nature de ce(s) États(s).
[12] A titre d’exemple, nous avons pris le temps avant d’employer le terme de génocide. Cela a fait l’objet d’une note de la commission internationale, soumise à validation collective lors d’un comité national.
[13] www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/israel-territoires-palestiniens/actualites-et-evenements/2025/article/israel-territoires-palestiniens-plan-des-pays-arabes-pour-la-reconstruction-de-283002
[14] Pierre-Emmanuel Barré, « Macron découvre Gaza » : www.youtube.com/watch?v=e_79l38FsTw
[15] www.bdsfrance.org/carrefour/
[16] www.stoparmingisrael.org/about
[17] www.solidaires-grouperatp.org/2025/04/17/amundi/
[18] www.sudeducation.org/communiques/pour-les-palestiniennes-et-palestiniens-de-gaza-leducation-est-aussi-vitale-que-le-pain-et-leau/
[19] www.snj.fr/journalistes-nous-nous-declarons-solidaires-de-nos-collegues-de-gaza/2392
[20] Référence au discours prononcé par le poète Palestinien Mahmoud Darwish, à Ramallah le 25 mars 2002.
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