Sur le fascisme : Russie, États-Unis, Ukraine…

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La guerre menée en Ukraine et la brutalisation du pays par l’administration Trump depuis le début du second mandat méritent une analyse qui fasse la place au temps long. Les régimes de Trump et Poutine peuvent ainsi défier l’analyse : soit parce qu’on se refuserait à les considérer comme des objets nouveaux, en invoquant des principes qui tiendraient à une sorte de « psychologie des peuples », soit parce qu’au contraire, on aurait la tentation d’en faire des régimes étranges, des anomalies en somme, ce qui rend impossible leur caractérisation. Or notre camp social a grand besoin d’un débat sur la caractérisation de ces deux régimes, ne serait-ce que pour résister efficacement ici aux idéologies qui les portent et qu’ils véhiculent. C’est pourquoi on cherchera ici brièvement à rechercher des continuités et des discontinuités entre ces deux régimes d’une part, et dans le temps long des États-Unis comme de la Russie d’autre part.


Professeur de français dans la Somme, Brendan Chabannes est membre de SUD Education et Solidaires 80. Il a été cosecrétaire fédéral de SUD éducation de 2017 à 2023 ; il est secrétaire national de l’Union syndicale Solidaires depuis 2024.


Affiche de Mai 68 (atelier populaire des Beaux-arts). [DR]
Affiche de Mai 68 (atelier populaire des Beaux-arts). [DR]

Continuité de l’orientation stratégique russe

Le consensus actuel sur la stratégie russe est celui d’une continuité de long terme (avec bien entendu des oscillations) de l’orientation stratégique de l’État russe depuis l’Empire jusqu’à nos jours.
Le projet impérial russe, auquel se réfère de façon systématique le gouvernement russe aujourd’hui, est celui d’une stratégie d’expansion vers ce qu’il qualifie « d’étranger proche », qu’il confond souvent avec le « monde russe » (comprendre « russophone »). Il s’agit de la sphère d’influence autour des frontières de la Russie. Il existe une continuité entre Russie tsariste, URSS et fédération de Russie actuelle, largement consensuelle du point de vue des spécialistes de ces questions. Les points saillants de cette continuité sont au nombre de trois.
D’abord, la volonté d’accès à ce qu’il est convenu de nommer les « mers chaudes » est une constante. Le terme est à comprendre de deux façons : il s’agit d’une part d’un accès à des ports en eau profonde qui demeurent accessibles toute l’année car ils ne sont pas pris dans les glaces en hiver, et d’autre part de ports qui permettent un accès à des mers et des océans au sud de la Russie. Les régimes russes successifs ont craint l’encerclement maritime sur la frontière occidentale du pays, que ce soit en mer du Nord ou pour l’accès à la Méditerranée et à l’Atlantique. Les navires brise-glace ne compenseraient qu’imparfaitement un tel blocage des voies d’approvisionnement maritimes et l’accès à des eaux qui seraient, sans présence navale russe, autant de chasses gardées occidentales. Ce déterminant fait partie des facteurs importants qui ont conduit la Russie à soutenir mordicus le régime criminel d’Al Assad en Syrie. Il s’agissait notamment de préserver les seules bases militaires à disposition de la flotte russe en dehors des ports nationaux (et de Sébastopol en Crimée depuis 2014).
L’expansionnisme sur les frontières joue ensuite un rôle important. La Russie est une puissance continentale qui a entamé une politique expansionniste vers le sud de ses frontières dès le début du dix-neuvième siècle. Des conflits sanglants ont conduit à l’annexion de territoires ou d’États dont une partie (par exemple la Tchétchénie ou le Daghestan) sont devenus des sujets de la fédération de Russie. D’autres sont devenus d’abord des « démocraties populaires » et ont obtenu leur indépendance à la chute de l’URSS (par exemple l’Arménie). Dans de nombreux territoires, les régimes successifs ont entrepris une politique de « russification » qui n’a guère à envier à ce que les impérialismes occidentaux ont commis de leur côté sur les continents américain, africain et en Asie. L’intervention de l’URSS dans l’Afghanistan frontalier en 1979 en est un autre exemple.


Affiche de 1975 où « l’Oncle Sam » et Brejnev (secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique et président du Præsidium du Soviet suprême) représentent les deux impérialismes. [Coll. CM]
Affiche de 1975 où « l’Oncle Sam » et Brejnev (secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique et président du Præsidium du Soviet suprême) représentent les deux impérialismes. [Coll. CM]

L’expansionnisme joue également un nouveau rôle depuis les années 1990. La population russe décroît depuis la fin de l’URSS : baisse de l’espérance de vie, taux de natalité faible, émigration sont les principaux facteurs. Les politiques natalistes mises en œuvre par Poutine depuis son arrivée au pouvoir n’ont rien changé à la tendance de fond. La seule perspective de croissance démographique dans un pays qui perd plusieurs centaines de milliers d’habitant·es par an est constituée par l’annexion de territoires.
Le libéralisme politique constitue enfin une crainte ancienne pour les dirigeants russes. La police politique tsariste avait parmi ses priorités les socialistes et les anarchistes, ainsi que la popularité des régimes fondés au moins en partie sur le suffrage en Europe de l’Ouest comme aux États-Unis. Cette crainte sera ravivée dès l’arrivée au pouvoir de Staline. Aujourd’hui, dans un registre différent mais dans une forme de continuité, Poutine s’appuie largement sur le clergé orthodoxe réactionnaire pour défendre un pays du « satanisme » que représentent pêle-mêle à ses yeux les LGBT+, la démocratie libérale, l’État de droit et les droits de l’Homme. La fédération de Russie était le pays classé en premier dans les statistiques de violation des droits de l’Homme avant son retrait de la CEDH [1].

La reconstitution d’un empire et de marges dominées

Comme d’autres pays, la Russie a un passé impérial. La fédération de Russie compte également aujourd’hui une centaine de minorités différentes bien que composée à 80 % de Russes. Les gouvernements russes successifs ont toujours dû faire face à la fragilité d’un État qui n’est pas un État-nation, et qui de surcroît se livre à une politique expansionniste. L’usage de la force constitue le ressort principal du maintien de l’autorité centrale depuis plus d’un siècle.
Certains des conflits les plus sanglants dans lesquels la Russie a été impliquée au vingtième siècle (première et seconde guerres mondiales) l’ont opposée à des puissances continentales comme l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Empire ottoman. La réponse à ces événements a consisté à se construire un glacis constitué de territoires neutres, désarmés, ou vassalisés sur ses frontières occidentales pour la protéger. Cela n’est évidemment pas allé sans arrière-pensées quant à l’exploitation de ces territoires. Dans les grandes lignes, c’est ce à quoi a servi le Pacte de Varsovie à l’issue de la Seconde guerre mondiale.
C’est précisément cet espace qui a disparu lors de la dissolution de l’URSS. Des républiques intégrées à l’URSS ont profité de l’occasion pour échapper à la tutelle russe et proclamer leur indépendance, parfois à l’occasion de ce qui s’apparente à une guerre d’indépendance. Les républiques vassalisées se sont émancipées également. Peu de pays ont choisi de demeurer dans la « communauté des États indépendants » qui avait pour vocation de prendre la suite. Or nombre de ces pays abritent une importante minorité russe, ou russophone. L’irrédentisme [2] constitue une caractéristique essentielle de l’action internationale du gouvernement russe, comme en témoigne son action en Transnistrie (Moldavie), Ukraine, à l’égard des États baltes, du Bélarus, et en Géorgie.
Les États-Unis, qui sont aussi une puissance impériale, ont profité de leur suprématie indisputée dans les années 1990 pour installer des bases militaires en Europe de l’Est. On peut citer la Bulgarie, la Roumanie, la Pologne, la Lituanie, et au sud de la Russie le Kazakhstan. Mais surtout, au-delà d’installations militaires souvent symboliques par leur effectif, c’est l’intégration à l’Otan qui a constitué un revirement : satellites russes depuis la fin du second conflit mondial, les États d’Europe de l’Est sont souvent devenus soixante ans plus tard des satellites des États-Unis. C’est alors deux impérialismes qui se font face. La morgue occidentale et l’utilisation du cadre de l’OTAN hors de ses frontières dans le cadre de la guerre du Kosovo, ce qui constituait un détournement de ses statuts initiaux, ont marqué un tournant qui a renforcé les élites russes dans l’idée qu’il fallait reconstituer un glacis pour se défendre. C’est en ce sens que Poutine parle de la chute de l’URSS comme de la « plus grande catastrophe géopolitique du siècle [3]».
La mise en œuvre de cette doctrine de renforcement du caractère unitaire de l’État central et de la reconstitution d’une sphère d’influence a conduit à des conflits meurtriers coûtant la vie de dizaines voire de centaines de milliers de civils en Tchétchénie et plus largement dans le Caucase, où la fédération de Russie a agressé plusieurs de ses voisins. La Transnistrie, république fantoche séparatiste de la Moldavie située à la frontière de l’Ukraine, est une création russe du début des années 90 pour affaiblir les pays de la région. Des éléments militaires russes y sont ainsi toujours présents. Le Bélarus présente de moins en moins les caractéristiques d’un État indépendant, et de plus en plus celles d’un dominion russe. La Russie a annexé par la force une partie importante du territoire géorgien en 2008. L’influence qu’elle joue sur la politique géorgienne est encore déterminante comme le montrent les mobilisations massives de la population en réaction aux projets du gouvernement de museler la société civile. La guerre russo-ukrainienne de 2014 est un autre épisode important. De la même manière qu’en Moldavie ou en Géorgie, la Russie a suscité l’émergence de « républiques » indépendantistes qui proclamaient dans un même mouvement leur velléité d’indépendance et leur attachement à la Russie. À cette occasion, la Russie a envahi certaines parties du Donbass et la Crimée en totalité. Le conflit est resté gelé durant 8 ans (qui ne doivent pas faire oublier que les incidents à la frontière demeuraient nombreux).


Affiche contre l’impérialisme américain ; années 1960. [DR]
Affiche contre l’impérialisme américain ; années 1960. [DR]

Le régime de Poutine s’est progressivement radicalisé, en particulier à partir de 2008. Poutine a rédigé lui-même en 2021 un article [4] publié sur le site du Kremlin dans lequel il estime que les peuples russe et ukrainien forment « un seul peuple », et que l’Ukraine a été « volée » à la Russie. Quelques mois plus tard, Poutine lançait l’invasion de l’Ukraine. Il faut être lucide sur le fait que Poutine et les idéologues ultra-réactionnaires qui l’entourent visent à reconstruire un empire russe mythifié, ce qui n’a en soi rien de très différent des extrêmes droites européennes et américaines qui glorifient les mythes impériaux et coloniaux de leurs États respectifs. Il ne fait donc guère de doute, dans les populations des États baltes, en Ukraine, en Moldavie, en Roumanie, ou même en Pologne que Poutine n’a aucun désir de s’arrêter aux régions prises à l’Ukraine aujourd’hui. Le précédent 2014-2022 en Ukraine est à cet égard éclairant.

Poutine n’a pas atteint ses buts de guerre

Poutine et l’appareil de propagande de l’État russe martèlent depuis trois ans maintenant que la Russie se défend en envahissant son voisin. Officiellement, le but assigné à « l’opération militaire spéciale » par le conseil de sécurité de la fédération de Russie est de « protéger le territoire russe » contre les « néo-nazis » qui seraient au pouvoir à Kiev. L’opération devait durer quelques semaines, comme en Géorgie en 2008.


Un an après l’invasion russe « à grande échelle », la tournée en Europe de Yuri Samoilov, responsable du syndicat des mineurs de Kryvyi Rih, organisée par le Réseau syndical international de solidarité et de luttes. [RSISL]
Un an après l’invasion russe « à grande échelle », la tournée en Europe de Yuri Samoilov, responsable du syndicat des mineurs de Kryvyi Rih, organisée par le Réseau syndical international de solidarité et de luttes. [RSISL]

Les buts de guerre sont bien différents [5]. En premier lieu, le Kremlin souhaite la chute du régime au pouvoir à Kiev (issu d’élections libres) au profit d’un régime ami favorable aux intérêts du Kremlin. En deuxième lieu, le statut d’État « neutre » pour l’Ukraine. Elle serait largement démilitarisée, et se verrait interdire l’intégration de toute alliance militaire. Un tel accord équivaut à l’impossibilité d’une adhésion à l’Otan, l’article 5 de son traité fondateur prévoyant l’assistance militaire entre ses membres. Mais il s’agit aussi de la possible intégration à l’Union européenne. Bien que méconnu, le Traité sur l’Union européenne prévoit en effet une clause d’assistance mutuelle défensive [6]. La population ukrainienne est aujourd’hui très majoritairement favorable à l’entrée de l’Ukraine dans l’UE. Un véritable processus révolutionnaire a conduit en 2013 à la chute du gouvernement pro-russe de Viktor Lanoukovytch qui venait de décider de suspendre l’accord d’association entre l’Ukraine et l’UE. Il s’agit enfin pour le régime russe de faire légaliser dans un traité les annexions auxquelles a procédé la Russie à la faveur des deux guerres qu’elle a déclenchées. D’autres compensations en gains territoriaux ne sont pas non plus à exclure.
Aucun de ces buts n’a été atteint. Les troupes ukrainiennes, pour épuisées qu’elles soient, opposent une résistance qui n’a guère faibli. Au contraire, il est raisonnable d’estimer que la conscience nationale ukrainienne est plus forte aujourd’hui qu’avant cette seconde invasion. L’état de droit, fragile notamment du fait de la corruption et de la loi martiale, a tout de même survécu jusqu’ici à cette épreuve et la population, quoique durement éprouvée et désireuse d’une fin au conflit, n’est pas prête à voir son destin lui échapper.

À quel jeu joue Trump

Au-delà des commentaires psychologisants sur la nature de la relation qu’il entretient avec Poutine et les spéculations sur un renvoi d’ascenseur à l’occasion des scrutins présidentiels américains, des facteurs, idéologiques, militaires, et économiques et politiques contribuent à expliquer l’attitude ambivalente du président des États-Unis à l’égard de la Russie. Indiquons d’emblée que le président des USA et la cour qui l’entoure n’ont que faire de la vie et de la mort des populations ukrainiennes et russes. Il leur importe avant tout de renforcer leur pouvoir et de maintenir leur popularité. Dans cette perspective, Trump identifie les bénéfices qu’il y aurait à être le « faiseur de paix », quitte à passer l’indépendance ukrainienne par pertes et profits.
Les USA voient en la Chine un adversaire plus direct que la Russie du point de vue de la rivalité militaire et commerciale. Cette stratégie initiée par B. Obama en 2011 consiste en un « pivot vers l’Asie [7]» depuis le moyen-orient et l’Europe. Les différentes administrations depuis lors ont toutes poursuivi cette orientation de confrontation avec la Chine, désormais première économie mondiale et deuxième marine de la planète. Trump voit dans la Chine une menace plus importante pour les intérêts américains que la Russie (ce qui est vrai du point de vue strictement économique). La Chine ne fait en outre pas mystère des vues qu’elle a sur Taïwan, république de 20 millions d’habitants qui héberge un nombre important d’industries de pointe (notamment l’entreprise de gravure de microprocesseurs TSMC sans compétiteur à son niveau) dont dépend l’industrie américaine, de l’automobile à l’aéronautique en passant par les armes et l’informatique grand public. Le lien entre la Chine et la Russie est un sujet de préoccupation pour la diplomatie américaine. Cette « amitié indéfectible » est en fait un partenariat inégal entre une Russie condamnée à vendre à bas prix ses hydrocarbures et à acheter à la Chine des puces et appareils nécessaires à son industrie de défense, voire à la consommation de la population, ce qui renforce encore la puissance industrielle chinoise. La Chine y gagne, en plus d’un marché presque captif pour sa production industrielle et des hydrocarbures à moindre coût, un allié de poids pour faire face aux USA et ses alliés sur la scène internationale. Du point de vue américain, décorréler les intérêts chinois et russes est donc souhaitable. La discontinuité avec les administrations précédentes se trouve dans le prix que l’actuelle est prête à payer : une progression russe sur le continent européen.
Ce désintérêt américain pour l’Europe doit être immédiatement relativisé. L’Europe est un immense marché pour les entreprises américaines et en particulier le secteur des hautes technologies et du numérique. Trump, tout comme les idéologues et grands patrons qui l’entourent ont en tête la vassalisation du continent pour s’y servir en négociant avec la Russie. On peut risquer l’analogie avec des organisations criminelles qui négocient entre elles l’exploitation d’un quartier dans une grande ville. C’est en ce sens que l’on peut lire le traité léonin que Trump et Vance cherchent à imposer à l’Ukraine, qui consisterait à en faire un protectorat sur un modèle très similaire à ce qu’imposaient les grandes puissances coloniales qu’étaient le Royaume-Uni et la France aux États comme l’Égypte ou le Maroc avant la seconde guerre mondiale. L’Ukraine céderait ses droits à exploiter les ressources minières, et les entreprises américaines jouiraient de privilèges considérables [8].
Il existe enfin un terrain de proximité idéologique entre les cercles qui ont porté Trump au pouvoir et les idéologues dans l’orbite de Poutine. Si bien entendu le courant libertarien n’existe pas de manière aussi puissante en Russie, il n’en va pas de même de ce qu’on pourrait qualifier de « nationalisme chrétien ». De ce point de vue, les convergences sont nombreuses. L’exaltation des valeurs traditionnelles, l’obsession homophobe et transphobe en font par exemple partie et dessinent des régimes qui, s’ils sont prêts à une grande violence extérieure, sont également convaincus qu’il faut régénérer la nation depuis l’intérieur. Aux USA, catholiques intégristes et protestants évangéliques se retrouvent dans l’idée d’un Trump « sauveur » et multiplient les allusions bibliques [9], tandis qu’en Russie le patriarche Kyrill, chef ultra-réactionnaire de l’Église orthodoxe russe évoque une guerre sainte en Ukraine. Cet élément idéologique est important, car il est constitutif d’une grammaire commune : les éléments d’un type fasciste qui constituent l’entourage de Trump comme de Poutine, quoiqu’ils partagent des objectifs nationalistes bien distincts, se retrouvent à tenir le même langage.

Quel enjeu pour les peuples européens à fournir un soutien matériel à l’Ukraine ?

L’État ukrainien ne récupérera certes pas la Crimée ou le Donbass dans un avenir prévisible. En revanche, le coût du conflit pour la Russie (comme pour l’Ukraine) est colossal en vies humaines et en matériel. Ce conflit peut mettre un terme à l’aventurisme militaire russe pour une période dont la longueur dépend de plusieurs facteurs au rang desquels se trouve de manière prééminente le soutien matériel dont bénéficiera l’armée ukrainienne de la part des États européens. C’est dans cette perspective que s’était engagée l’administration Biden, ainsi que les États européens qui ont fourni du matériel et de la formation aux forces armées ukrainiennes.
Un autre élément déterminant sera l’état dans lequel se trouvera le pays dans quelques années. Aura-t-il bénéficié d’une assistance massive pour sa reconstruction, le soin à sa population, ses services publics ? Une forme d’État-providence, conduisant à défendre un modèle de société juste sera-t-il mis en place ? L’état de droit s’imposera-t-il face aux oligarques corrompus et aux tentatives russes de déstabilisation ?
L’Europe de l’Ouest n’a plus connu de guerre sur son sol depuis 1945. Du point de vue de la paix, la construction de l’Europe de l’Ouest d’après-guerre a été une réussite. L’amitié franco-allemande n’est pas qu’un symbole : c’est aussi la mise en œuvre d’une paix après trois guerres dont deux mondiales. L’Europe de l’est a au contraire connu nombre de déflagrations : les indépendances violentes dans les pays baltes et en Arménie de l’URSS, la dislocation de la Yougoslavie puis l’intervention de l’Otan, et les guerres déclenchées par la Russie.
Au-delà de la paix, la prospérité économique et le respect des droits humains bon an mal an quelles que soient les régressions que nous dénonçons depuis de nombreuses années demeure un modèle qui attire l’attention des peuples d’Europe de l’Est. Et pour cause : l’UE incarne un modèle alternatif à la tutelle plus ou moins discrète de la Russie et de régimes de prédation économique.

Des régimes Fascistes

La situation aujourd’hui, pour dramatique qu’elle soit, présente une opportunité historique : celle de s’affranchir de la tutelle des USA en Europe de l’Ouest, et de s’affranchir qui de la tutelle des USA, qui de la tutelle russe en Europe de l’Est. D’un point de vue anti-impérialiste, une telle opportunité est une des conditions pour construire un modèle de société juste et pacifiée en Europe et au-delà. Les organisations qui militent pour leur indépendance dans les territoires encore colonisés par la France le répètent d’ailleurs inlassablement : il n’est pas possible de construire le progrès social lorsque leur pays est la proie de l’impérialisme d’une puissance.


Autocollant du collectif français du Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine. [RESU]
Autocollant du collectif français du Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine. [RESU]

Un autre enjeu est celui de mettre un coup d’arrêt aux velléités d’expansion de régimes fascistes tels que celui de Trump ou de Poutine. Ces régimes cumulent effet un certain nombre de caractéristiques qui permettent de les considérer comme fascistes. Citons pêle-mêle : – une pensée profondément réactionnaire et anti-science sur de nombreux plans ; – un virilisme exacerbé ; – une valeur nulle de la vérité, la perméabilité au complotisme ; – une langue médiatique appauvrie jusqu’à la caricature qui rend le monde impensable en dehors des catégories imposées par la propagande ; – la mobilisation des frustrations sociales et le rejet radical de la responsabilité sur des franges dominées ; – un nationalisme outrancier et militariste.


Affiche du Comité pour le désarmement nucléaire en Europe 1980 (CODENE), en 1980. [Coll. CM]
Affiche du Comité pour le désarmement nucléaire en Europe 1980 (CODENE), en 1980. [Coll. CM]

Ces deux régimes ont cependant deux autres points communs qui les distinguent des régimes historiques qu’a connu le continent européen. Ils n’ont tout d’abord pas d’assise de masse, du moins rien de comparable à celle dont disposaient Hitler ou Mussolini. Si Trump et Poutine peuvent apparaître légitimes aux yeux d’une large fraction de la population de leurs pays respectifs, il n’existe pas de cohortes de centaines de milliers de militant·es fascistes organisés dans des structures paramilitaires et assumant une violence de rue qui aurait un caractère aussi massif que celui pratiqué dans l’Allemagne du début des années trente par exemple. Les régimes de Trump et Poutine ont une seconde caractéristique commune qui en font des objets nouveaux. Ils font en effet reposer des pans entiers de leur économie sur les énergies fossiles et l’exploitation sans borne des ressources naturelles, au point que certain·es évoquent à leur propos un « carbo-fascisme ».
C’est à l’aune de ces éléments de continuité et de discontinuité qu’il faut considérer sérieusement les déclarations martiales de Trump à l’égard du Canada, du Mexique, ou bien du Groenland. Il ne s’agit pas de que paroles en l’air, mais de propos de quelqu’un pour qui n’existe que le rapport de force. Il en va de même pour le régime de Poutine. De plus, pour justifier leur existence aux yeux de leur population, il faut sans cesse trouver de nouvelles menaces existentielles qui justifient les mesures exceptionnelles entraînant la baisse du niveau de vie du plus grand nombre ainsi que la réduction des libertés individuelles et collectives. La guerre n’est pas le seul élément le permettant, mais elle est un moteur puissant. Mettre un coup d’arrêt à ce type d’expansionnisme a pour intérêt de discréditer ces régimes aux yeux de leur population. Par ailleurs, rien ne dit que le régime russe se montrera en mesure de reconvertir son économie de guerre sans effondrement, qui constituerait une crise comme il en a peu connu.
Qui plus est, les USA comme la Russie sont engagées dans des campagnes d’ingérence massive dans les affaires des pays d’Europe, à l’ouest comme à l’est. Le financement massif de la campagne d’un fasciste inconnu du public avant les élections en Roumanie par la Russie, la mise sous pression des gouvernements ainsi que le soutien apporté aux partis et organisations fascistes en Grande-Bretagne ou en Allemagne par Musk ne sont que des exemples parmi les plus marquants.

La question de l’armement nucléaire

Incidemment, dans les années à venir, la question qui va se poser est celle de la prolifération nucléaire.
La dissuasion nucléaire repose sur l’idée qu’elle est une arme de riposte, qui rendrait prohibitif le coût d’une attaque particulièrement destructrice mettant en jeu l’existence d’un État ou s’en approchant. Elle ne nécessite donc pas nécessairement un stock énorme pour permettre la dissuasion. Elle nécessite en revanche une logistique très importante pour rendre la rendre crédible.
L’Europe connaît quatre puissances nucléaires. Il s’agit de la Russie, qui a désormais déployé des missiles également au Bélarus. On compte également le Royaume-Uni, dont la force de frappe est entièrement liée à celle des États-Unis et dépend de ces derniers pour une large part de sa mise en œuvre, ainsi que les États-Unis eux-mêmes, qui ont déployé des armes nucléaires en Belgique, Allemagne, Italie, Pays-Bas, et Turquie. La France enfin est la dernière puissance nucléaire du continent.
L’Ukraine a ceci de particulier (avec le Bélarus et le Kazakhstan) qu’elle a choisi à son indépendance de détruire ses armes nucléaires héritées de l’URSS ou de les céder à la Russie en échange de la reconnaissance de ses frontières et de garanties de sécurité accordées notamment par le Royaume-Uni et les USA (la Chine et la France ont apporté séparément leurs garanties). Le Bélarus, passé sous tutelle russe, a dénoncé cet accord et accueilli les armements nucléaires russes à la faveur de la guerre en Ukraine.
L’engagement américain à protéger les États européens en cas de menace existentielle n’a pas été formellement remis en cause par Trump. Mais le revirement diplomatique auquel il se livre, dans un domaine où constance et réassurance sont vitales, a conduit même l’Allemagne par la voix de son nouveau chancelier à évoquer des discussions avec la France et le Royaume-Uni. Il ne faut pas négliger la possibilité de prolifération en cas de signaux négatifs envoyés par l’administration américaine qui conduiraient des pays comme l’Allemagne à se sentir dépourvus de protection. Cela nécessiterait de sa part un investissement considérable et un temps important, mais ne serait pas hors de sa portée. Le Premier ministre polonais a également indiqué [10] son intérêt pour l’armement nucléaire.
Si l’Ukraine sort du conflit très affaiblie par un accord de paix humiliant, on ne peut exclure complètement la tentation pour elle de se doter d’un tel armement. Elle dispose déjà de centrales nucléaires, dispose de personnels qualifiés et formés. Le précédent pakistanais montre que la chose est faisable. Le risque de prolifération demeure aujourd’hui modéré [11]. Néanmoins, la guerre en Ukraine jette une lumière crue sur le fait que les puissances nucléaires peuvent attaquer de façon conventionnelle avec une impunité bien plus grande leurs voisins, ce qui ne va sans doute pas contribuer à la sécurité du monde. Ce précédent, inédit à cette échelle, augmente les risques d’escalades militaires, et ce d’autant plus que le nouveau terrain de jeu des militaires semble être la défense contre les missiles depuis des satellites en orbite, ce qui risque de perturber un peu plus l’équilibre qui prévalait jusqu’ici.

L’enjeu pour notre camp social : faire reculer les fascistes ici

Il existe un précédent historique à la situation que nous connaissons : les années trente en France. Durant cette décennie, la plupart des mouvements d’extrême droite français alignés sur l’axe Mussolini/Hitler se disaient pacifistes dès qu’il était question de mettre un coup d’arrêt à l’expansionnisme allemand. Il faut rappeler que c’est le front populaire qui a décidé d’un réarmement massif et d’une nationalisation de l’industrie de l’armement. Aujourd’hui, les choses sont également claires : l’extrême droite européenne est alignée sur le régime de Trump comme sur celui de Poutine. Les accointances du RN avec le régime de Poutine sont connues, la fascination pour Trump de Bardella à Zemmour sont palpables ; la presse de l’univers Bolloré adopte un ton résolument défaitiste sur l’Ukraine et critique le « bellicisme » des autorités françaises.
Il nous faut également nous garder d’une forme de campisme dont la faiblesse conceptuelle désarme une frange de la gauche radicale. En effet, au lieu de recourir au prisme d’une grille d’analyse matérialiste ou du moins pragmatique des questions internationales, la tentation est forte de céder au raccourci selon lequel les USA sont responsables de la plus grande partie des malheurs du monde depuis 1945. Dans cette perspective, les ennemis des USA seraient les alliés de notre camp et devraient bénéficier d’un soutien inconditionnel. C’est ainsi que des responsables politiques ou des organisations se montrent acritiques de la Russie de Poutine, de la Chine de Xi, de la Syrie d’Al Assad au motif qu’ils s’opposent à l’hégémonie américaine. Cette aporie selon laquelle « les ennemis de mes ennemis sont mes amis » montre ses contradictions lorsque le régime honni de Trump se trouve finalement faire alliance avec celui qui est supposé lui faire face (Poutine) sur le dos des peuples ukrainiens et européens en général.
Il est donc nécessaire de développer une position qui ne soit ni affaiblie par le campisme, ni victime de l’extrême droite capitularde qui voit d’un bon œil les victoires de régimes fascistes. Cela suppose effectivement de défendre un soutien massif à l’Ukraine pour lui permettre de se défendre et de se reconstruire. Il s’agit aussi de montrer les dents pour ne pas avoir à mordre. L’Europe doit être suffisamment puissante militairement pour décourager une tentative d’agression future. Mais assurer l’indépendance pour construire la coexistence pacifique suppose de développer une autonomie productive et une autonomie énergétique [12]. Malgré les grands discours en effet, la France est le premier importateur de gaz naturel liquéfié des USA et le premier importateur de GNL russe en Europe. L’uranium n’est pas non plus extrait en Europe pour ses centrales nucléaires. L’urgence est donc aussi à la mise en œuvre d’une véritable transition écologique qui aurait pour intérêt de limiter la dépendance à des régimes carbofascistes. Cela ne suppose rien de moins qu’une transformation profonde de la société conduisant à un modèle social et écologique solide assurant justice sociale et progrès dans le rapport au vivant. Rien de cela n’ira de soi dans la période qui s’annonce sans mobilisations puissantes dans notre camp.
Une telle attitude n’est pas contradictoire avec le pacifisme de notre camp social qui s’est exprimé à juste titre au vingtième siècle et au début du vingt-et-unième contre l’escalade nucléaire entre les deux superpuissances, et dans les mouvements contre les guerres d’agression perpétrées par les USA et leurs alliés en Irak en 1991, dans les Balkans, puis de nouveau en Irak en 2003 auxquelles on peut adjoindre les diverses opérations néocoloniales françaises en Afrique. Une mobilisation aujourd’hui aurait plus à voir avec celles pour l’indépendance du peuple vietnamien, par exemple. Elle aurait pour principal enjeu de s’opposer à l’inéluctabilité de la progression des forces impérialistes.
Évidemment, il faut être lucide sur les intérêts immédiats d’une fraction de la bourgeoisie française qui a tout intérêt au réarmement, synonyme pour elle de profits. Dans l’Union européenne, la Commission est prompte à proposer un plan à 800 milliards d’euros et à garantir la dette des États pour favoriser le réarmement. Mais dans le même temps cette dernière propose une dérégulation massive des normes sociales, techniques et sanitaires qui protègent les populations et détricote ses objectifs écologiques. Nous avons toujours été sans illusion, et savons que c’est bien la bourgeoisie tout entière qui serait ravie de sauter sur l’occasion pour orchestrer le recul des droits sociaux et des services publics, ce qui aurait in fine pour conséquence de renforcer l’extrême droite en France. Les capitalistes voient rarement au-delà de leurs intérêts immédiats, sauf à les y contraindre.
La période qui s’est ouverte avec le retournement d’alliance des USA provoque une grande instabilité. Pour notre camp social, celui des travailleurs et des travailleuses, il existe un intérêt objectif à mettre un terme aux visées impérialistes de Trump et Poutine en Europe. Cela passe certes par un réarmement européen et le soutien à l’Ukraine, mais aussi, dans une mesure au moins aussi large, par la construction d’un modèle politique et de justice sociale et écologique à même de constituer un pôle d’attraction suscitant un autre imaginaire que le rapport de force débridé prôné par les réactionnaires alliés des capitalistes. L’enjeu de notre syndicalisme est donc de parvenir à peser dans le sens de la paix à condition qu’elle soit juste et durable, ce qui suppose de s’en donner les moyens, et du progrès social.

Brendan Chabannes


[1] Rapport de 2021 de la Cour européenne des Droits de l’Homme. La Russie est première avec 239 violations relevées par la Cour, L’Ukraine deuxième avec 219 (ce qui n’est pas sans intérêt lorsque l’on observe les revendications du mouvement social ukrainien), et la Turquie troisième avec 78.

[2] L’idée nationaliste selon laquelle des territoires devraient être rattachés à un État au motif qu’ils en ont jadis fait partie ou partagent avec lui des caractéristiques culturelles et linguistiques.

[3] Adresse du président à la fédération, via France 2, 25 avril 2005 : www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/2816090001018/vladimir-poutin-la-chute-de-l-urss-a-ete-la-plus-grande-catastrophe-geo.

[4] Accessible ici traduit sur le site d’un des médias de la propagande officielle russe en langue française : https://fr.sputniknews.africa/20210713/article-de-vladimir-poutine-sur-lunite-historique-des-russes-et-des-ukrainiens-1045872360.html.

[5] Lire par exemple « Pourquoi la Russie n’est pas prête à la paix », Mediapart, 7 mars 2025, Justine Brabant : www.mediapart.fr/journal/international/070325/pourquoi-la-russie-n-est-pas-prete-la-paix.

[6] « Au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir, conformément à l’article 51 de la charte des Nations unies. » Traité sur l’Union européenne, art. 42, §7.

[7] Kenneth G. Lieberthal, Brookings, « The American Pivot to Asia », 21 décembre 2011 : www.brookings.edu/articles/the-american-pivot-to-asia/.

[8] European Pravda, « The full text of the Ukraine-US Minerals Agreement », 26 février 2025 : www.eurointegration.com.ua/eng/articles/2025/02/26/7205922/.

[9] Aleem Maqbool, ‘Anointed by God’: The Christians who see Trump as their saviour, BBC, 17 novembre 2024 : www.bbc.com/news/articles/c20g1zvgj4do.

[10] www.nytimes.com/2025/03/07/world/europe/poland-nuclear-trump-tusk.html.

[11] Nicolas Miller, « The Future of Nuclear Proliferation after the War in Ukraine », IFRI Studies 67, avril 2024.

[12] Entretien avec Pierre Charbonnier : « Se décarboner est une manière de se protéger de la Russie. Profitons-en ! », Alternatives économiques, 8 mars 2025.


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