Autogestion, féminisme : deux utopies à conjuguer ensemble ?

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La conception du syndicalisme développée par l’Union syndicale Solidaires ne se limite pas aux revendications quotidiennes mais porte un projet politique fort de transformation sociale qui remet en cause non seulement le système capitaliste, mais aussi le système patriarcal. Prenant la suite du mot « révolution » qui a eu cours pendant des décennies, l’expression choisie « projet de transformation sociale » porte deux idées : celle d’un mouvement à construire, sur un très long terme et celle d’un enjeu qui dépasse le monde du travail et qui touche à tous les domaines de la société. « Solidaires a un projet de transformation sociale : anticapitaliste, féministe, internationaliste, antiraciste et écologique global. Cela repose sur un certain nombre de principes : l’intérêt général, la mise en commun des ressources, le partage des richesses, l’égalité des droits ou encore le respect des libertés fondamentales, la préservation de l’environnement.1» Pourtant la question concrète de cette transformation sociale n’est pas toujours facile à appréhender ; en témoigne la formation intitulée Histoire et pratiques de l’autogestion qui reconnaît que « La question de l’autogestion, pourtant au cœur de l’histoire des SUD et du projet syndical de Solidaires, reste encore peu débattue au sein des structures syndicales de Solidaires. L’objectif de cette formation est de familiariser les adhérent.es de Solidaires avec cette idée multiforme. »

Dès la création de l’Union syndicale Solidaires, les questions relatives à la place des femmes dans l’organisation et aux revendications spécifiques aux femmes ont été portées par les militantes. Une commission Femmes s’est mise en place ; elle a construit des formations, publie un bulletin « Solidaires et Égales » pour que les militantes et militants s’approprient cette thématique. Lors du Congrès de Solidaires en 2008, a été intégré dans le préambule des statuts que « le syndicalisme s’inscrit dans une démarche féministe en agissant pour l’égalité entre les hommes et les femmes ». Malgré cette affirmation, la réalité montre qu’on est encore loin du compte : qu’il s’agisse de la prise en charge des revendications visant à l’égalité au travail ou à la place des femmes dans les différentes structures de l’organisation… La résolution adoptée en 2014 L’égalité entre les femmes et les hommes, un enjeu syndical, « s’inscrit dans la volonté de Solidaires de donner plus de réalité à cet engagement politique2 » : « Du lien avec les mouvements sociaux féministes. Si Solidaires est engagé sur le terrain féministe, notre Union n’a pas la prétention de le faire isolément ou à la place de mouvements sociaux qui y travaillent depuis longtemps, ont développé des vraies expertises sur des sujets particuliers, et agissent pour les droits des femmes en général. Afin d’enrichir notre registre revendicatif, et nos actions pour faire avancer les droits des femmes, le travail entre les structures de Solidaires et les mouvements féministes est essentiel et doit être maintenu et/ou développé.3»

Le principe d’autogestion se veut en même temps un but, un moyen et un chemin ; il prône une démocratie active, des formes d’auto-organisation et des nouvelles expérimentations sur les terrains sociaux et politiques. Il porte une réflexion sur les « biens communs » et leur appropriation sociale, les modes de décision et les responsabilités individuelles et collectives.

Comme le relève Christine Bard dans l’avant-propos du Dictionnaire des féministes4, « définir le féminisme est une tâche redoutable ». Contestation des inégalités entre les sexes, luttes contre les violences et les discriminations, résistance à une oppression mondialement répandue, mouvement idéologique et philosophique et recherche scientifique multidisciplinaire, la plasticité du féminisme est grande et demande sans cesse à être contextualisée.

Tenter de relier autogestion et féminisme est une gageure, d’une part parce que ces deux notions sont multiformes mais aussi parce qu’elles ne sont pas sur le devant de la scène syndicale ! Pourtant la question n’est ni nouvelle, ni française et les exemples ne manquent pas ! Nous en avons choisi quelques-uns, pour illustrer notre propos et nous tenterons dans notre conclusion de montrer leurs points d’alliance, les points de vigilance à surveiller et nous soulèverons quelques questions.

En 1972, la création du Cercle Élisabeth Dimitriev5 vise à regrouper « toutes les femmes qui luttent pour la construction d’un Mouvement autonome des Femmes pour leur Libération sur des bases autogestionnaires. » Pour le Cercle Dimitriev, « l’autogestion est l’essence même du mouvement des femmes pour leur libération. […] C’est collectivement et dans l’autonomie, sans tous ces amis qui leur veulent du bien, que les femmes veulent mener leurs luttes. […] Les femmes prennent leur sort en mains, se mettent en mouvement pour se réapproprier le pouvoir dont elles sont dépossédées, pas le pouvoir d’en opprimer d’autres mais le pouvoir de gérer ses propres affaires. Et ce combat autogestionnaire, il s’affirme à travers toutes les luttes que mènent les femmes. »

Au cours de la même période, la lutte légendaire des LIP pour leurs emplois, a montré que la tentative d’autogestion de la production (« on fabrique, on vend, on se paie ») tout comme la gestion du mouvement se sont trouvés confronté à la question de la place des femmes, dans la production, comme dans la lutte. La brochure Lip au féminin6, réalisée fin 1974 montre au travers des témoignages des femmes comment elles ont pris conscience de leur exploitation, puis confiance dans leur force autonome et collective.

Plus récemment, le projet de maison de retraite autogérée, les Babayagas (nom qui fait référence à des sorcières de légendes russes), à Montreuil, est une mise en pratique de ces deux thèmes. La Maison des Babayagas7 a ouvert ses portes en 2012. « Terre utopique née du désir d’une vingtaine de femmes de construire un environnement fondé sur les valeurs de l’association qui la porte : autogestion, citoyenneté, écologie, féminisme, laïcité, solidarité ».

Le principe ? « Un lieu de vie de femmes vieillissantes choisissant d’inscrire leur cheminement jusqu’à son terme dans un compagnonnage solidaire ». Concrètement ? Un studio pour chaque résidente et des espaces communs pour faire vivre le projet collectif. Pas de personnel soignant permanent ni d’équipement médical, mais une mutualisation et une entraide sur les questions de santé. La prise en charge collective de l’organisation du lieu, des achats groupés, peu de recours aux aides extérieures, et pour pallier les « forces déclinantes », une « attention soutenue aux soins du corps ». Le projet repose aussi sur l’envie de reconstruire des solidarités de voisinage : repas de quartier, soirées débats, point de chute d’une AMAP (Association pour le maintien de l’agriculture paysanne).

Une des spécificités de cette maison de retraite peu commune : seules des femmes y habiteront. Thérèse Clerc, pionnière de cette aventure, fonde son action sur une analyse critique de la place des personnes âgées dans la société : « La France n’aime pas ses vieux : il faut être beau, masculin, productif, être dans la norme. Nous voulons changer le regard de la société sur ses vieux. Mais aussi changer le regard des vieux sur la société.8»

Dans un tout autre domaine, dans le cadre de sa thèse sur le travail salarié dans les associations féministes, Auréline Cardoso, sociologue, a pu observer le travail quotidien de deux associations accueillant des femmes victimes de violences.9 Pour ces deux structures, la dimension féministe, au-delà de façonner le travail auprès du public accueilli, se reflète dans des choix, en matière d’organisation du travail quotidien et de fonctionnement global de l’association : sans directrice, avec des réunions d’équipe hebdomadaires pour discuter de l’organisation quotidienne, mais également de choix plus stratégiques, comme le fait de créer de nouveaux partenariats, de se rendre ou non à une manifestation militante ou à une réunion institutionnelle, des journées entières consacrées aux débats sur les orientations politiques générales de l’association.

Les décisions se prennent au consensus, après des discussions plus ou moins longues, parfois conflictuelles, mais avec un souci permanent de favoriser la participation de toutes, sans distinction d’ancienneté ou d’aisance à l’oral. La polyvalence des salariées est un choix politique, qui permet d’accorder la même valeur à toutes les dimensions du travail, tout en évitant la spécialisation, propice au développement de rapports de pouvoir en raison de niveaux d’information inégaux. Dans cette perspective, les différences de salaires existantes sont liées à l’ancienneté et non au statut. Les conseils d’administration des deux associations jouent un rôle de personnes-ressources plus que de contrôle ; les décisions importantes, qui engagent l’association, y sont prises avec les salariées.

Pour dépasser certains écueils de l’autogestion, comme le surinvestissement, les salariées veillent à ce que leurs collègues ne soient pas surchargées et sont attentives aux heures supplémentaires. Elles vont, par exemple, s’inciter mutuellement à ne pas amener de travail à la maison ou à partir à l’heure, ou encore freiner une collègue qui prend en charge trop de missions. L’organisation du travail peut également être modifiée pour permettre d’absorber, là encore collectivement, une augmentation de la charge de travail : il peut s’agir de fermer temporairement un temps d’accueil pour les femmes, afin de soulager les salariées qui sont débordées par le travail administratif. De plus, les charges familiales des salariées ayant de jeunes enfants sont prises en compte au quotidien, en matière d’horaires ou, plus ponctuellement, pour choisir une date d’assemblée générale compatible avec les contraintes familiales.

Au-delà de cette attention mutuelle à la charge de travail, on observe dans les deux associations des formes de gestion collective de l’usure au travail : stratégies d’entraide au quotidien (temps de discussions sur les situations rencontrées, pratique de la « double écoute » pour recevoir les femmes), temps de réflexion pour évoquer les difficultés, sollicitation d’un médecin du travail pour objectiver les facteurs d’usure et réfléchir à des moyens de prévention.

Ces démarches ont pour effet de collectiviser les ressentis des salariées et de mettre au jour les déterminants structurels de l’usure exprimée par certaines. C’est donc à la fois la dimension féministe, qui habitue à rechercher des causes structurelles à des expériences individuelles, et l’organisation autogestionnaire, qui favorise la discussion collective, qui peut produire cette prise en charge collective de l’usure exprimée par certaines. La force de ces modèles d’organisation est de montrer qu’il est possible de tenir ensemble des éléments qui entrent habituellement en conflit lors du développement des associations. Ainsi l’engagement militant des salariées ne s’oppose pas au respect du droit du travail, et la professionnalisation est compatible avec la fidélité au projet militant. Enfin, la démocratie interne caractérisant ces deux associations permet aux salariées de prendre part au projet militant de la structure, et ainsi de garder la maîtrise sur le sens de leur travail.

Grâce à une conférence intitulée « L’organisation du mouvement des femmes kurdes : une source d’inspiration ? » qui s’est tenue à l’Université de Saint Denis le 8 mai 2018 et au travail du Collectif Solidarité Femmes Kobanê10, on peut connaître les luttes menées dans cette région du monde11. De l’émergence du mouvement des femmes kurdes dans les années 1990, de leur participation croissante dans les mouvements kurdes à la fois comme militantes mais également comme combattantes, à la mise en place de quotas par sexe et d’une co-représentation dans toutes les instances d’une femme et d’un homme, jusqu’à la bataille de Kobanê en 2014, les femmes combattantes kurdes ont fait l’objet d’une certaine médiatisation.

Mais le combat des femmes kurdes pour leur émancipation ne se mène pas uniquement sur le front mais bien au quotidien à l’intérieur de la famille, dans la société ou encore dans les organisations politiques. Il prend des formes multiples, innovantes et s’inscrit dans une lutte plus large pour toutes les femmes du Moyen-Orient et même au-delà : les aspects de l’auto-organisation et du caractère internationaliste, en même temps que la critique des courants féministes occidentaux, en passant par la conception d’une spécificité féminine qui leur vaut souvent d’être accusées d’essentialisme.

L’organisation en non-mixité est souvent remise en question car apparaissant comme une source de division et de fragilisation de la lutte pour l’émancipation, elle est pourtant au cœur de l’organisation du mouvement révolutionnaire kurde. Leur force d’auto-organisation et de résistance est le résultat d’une histoire de 30 ans de lutte où les femmes ont, depuis le début, joué un rôle central dans le mouvement social et démocratique kurde. Elles se sont organisées en non-mixité à l’intérieur de leurs organisations et dans la société civile, en créant des académies des femmes, des assemblées des femmes et des unités d’auto-défense des femmes contre les violences masculines.

A travers ces quelques exemples on peut repérer quelques traits permanents, communs à l’autogestion comme au féminisme :

  • Prendre ses affaires en main, se sentir responsable et ne pas attendre qu’une instance extérieure décide à notre place.
  • Choisir collectivement les modalités de prises de décision avec l’objectif de trouver un consensus et non un rapport de majorité-minorité, trop souvent générateur de hiérarchisation.
  • Construire un espace de réflexion quant aux valeurs sociétales qui nous rassemblent.
  • Poser la question de la polyvalence des personnes ou de leur spécialisation, de la complémentarité des apports de chacune et chacun.

Mais des traits sont plus spécifiques au féminisme comme :

  • La non mixité de certains espaces de réflexion, de recherche ;
  • La revendication de l’autonomie des femmes ;
  • La réflexion collective sur les ressentis des participantes pour identifier les déterminants sociaux qui induisent tel ou tel comportement, au-delà des différences individuelles.

Ces questions pourraient être posées utilement dans des espaces mixtes autogérés : Comment est choisie la composition de groupes de travail ? Quelle est l’autonomie accordée à telle ou telle composante ? Quelles modalités sont mises en œuvre pour déconstruire les habitudes de fonctionnement issues d’un monde non autogéré ? On pourra aussi s’interroger quant à la prise en compte par un ensemble de personnes d’une des parties de cet ensemble (les femmes par exemple…) et sur la façon de gérer cette relation politique de la partie au tout, de l’individu.e au collectif.ve ?

De ce bref aperçu, peut-on conclure que les femmes ont tout à gagner à un système autogestionnaire et les autogestionnaires tout à gagner d’une approche féministe ? Autrement dit, l’autogestion sera féministe ou ne sera pas !


1 Extrait du texte adopté au 7è congrès de Saint-Brieuc, juin 2017, page 114 https://solidaires.org/7eme-congres-de-Solidaires

2 Extrait du texte adopté au 6è congrès de Dunkerque, juin 2014, page 5 https://solidaires.org/L-egalite-entre-femmes-et-hommes-un-enjeu-syndical

3 Idem. Extrait du texte adopté au 6è congrès de Dunkerque, juin 2014, page 91.

4 Dictionnaire des féministes. France XVIIIe – XXIe siècle, Christine Bard, Sylvie Chaperon, Editions PUF, 2017.

5 « Brève histoire du MLF. Pour un féminisme autogestionnaire », https://autogestion.asso.fr/app/uploads/2011/09/pourunfeminismeautogestionnaire.pdf

6 « LIP au féminin ». Supplément à Combat socialiste en Franche-Comté, n° 16. Voir aussi : C’est possible ! Une femme au cœur du conflit des Lip (1973-1974), Monique Piton, Editions L’échappée, 2015 (1ère édition : 1976).

7 www.lamaisondesbabayagas.eu

8 www.bastamag.net/Babayagas-l-utopie-d-une-maison-de

9 Auréline Cardoso, doctorante en sociologie à l’université de Toulouse II-Jean Jaurès. www.causecommune-larevue.fr/travail_associatif_et_feministe_le_bonheur_est_il_dans_l_autogestion

10 http://solidaritefemmeskobane.aelink.net http://solidaritefemmeskobane.aelink.net/2018/05/02/lorganisation-du-mouvement-des-femmes-kurdes-une-source-dinspiration

11 Voir aussi la revue Kurdistan, réalisée par la commission internationale Solidaires. https://solidaires.org/La-revue-Solidaires-international

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Elisabeth CLAUDE

Militante de la CFDT Santé Sociaux en région parisienne, de 1973 à 1988, Elisabeth Claude participe à la création du syndicat CRC Santé Sociaux (futur Sud Santé Sociaux). En 1991, elle entre à l’AFPA où elle milite à la CGT ; en 1999, elle est parmi les fondatrices et fondateurs de SUD FPA. Aujourd’hui retraitée, elle est toujours active au sein de la commission Femmes et de l’Union interprofessionnelle Solidaires 93.