Retour en Syrie

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Syro-suisse, Joseph Daher est retourné en Syrie après la chute de Bachar El Assad et l’Union syndicale Solidaires l’a reçu pour qu’il nous parle de la situation générale sur place et pour savoir si et comment les travailleur·euses s’organisent. Le texte qui suit est une transcription de cet entretien.


Joseph Daher est historien et politiste ; il travaille sur le Liban, la Palestine la Syrie. Fin 2024, dans une configuration similaire, il nous avait parlé de la situation au Liban. Universitaire à Lausanne, il est en bute à la répression : son contrat a été interrompu en raison de ses positions et actions en soutien au peuple palestinien.


« Syrie – Démocratie », 2023. [Nayla Hanna]
« Syrie – Démocratie », 2023. [Nayla Hanna]

J’ai eu la chance de pouvoir retourner en Syrie, après le 8 décembre et la chute de Bachar el Assad. Cela faisait 14 ans que je n’avais pas pu y aller. Je me suis rendu à Damas, dans le sud, à Soueda. Soueda, c’est une région à majorité druze, une minorité religieuse islamique qui est en dehors du contrôle de Damas et du contrôle de Hayat Tahrir al-Cham [1]. Ensuite, j’ai passé quelques heures à Homs, où la situation était très tendue. Homs, où a débuté la révolution syrienne de 2011 et de 2013, a vu beaucoup de massacres confessionnels et des destructions énormes. Dans les quartiers de confession alaouite, majoritaire, il y avait déjà des violations de droits humains. Après, je suis allé à Alep, la ville d’où ma famille est originaire, qui est la ville qui a le plus souffert de destructions.
A Damas, tous les jours, j’avais de deux à quatre réunions, avec des collectifs d’étudiant·es, des associations, des militant·es qui étaient du Nord, du Sud et autres. C’était excitant de revoir des gens que je n’avais pas vus depuis longtemps, des gens avec qui j’étais en contact depuis des décennies, dont un militant que vous connaissez peut-être, Munif Mulhem ; il faisait partie d’une organisation, en Syrie, qui s’appelle le Parti de l’action communiste. J’ai écrit deux articles sur ce parti [2]. Munif a passé plus de 16 ans en prison en Syrie. Il joue actuellement un rôle important à Jaramana, qui est à 10 minutes du centre-ville de Damas. Avant la guerre, c’était une ville principalement habitée de chrétien·nes. Ils et elles étaient 200 000. Maintenant, il y a un monde fou, un million de personnes. Les gens sont venus d’autres régions qui sont détruites, de la banlieue de Damas entre autres. Et il y a une très forte activité d’une partie de la gauche. Ce sont ces forces qui protègent la ville, des forces locales. Ce n’est pas Hayat Tahrir al-Cham.

Un pays divisé et incontrôlé, une situation ouverte

Aujourd’hui, la Syrie est fragmentée. Le président actuel s’est autoproclamé à la suite d’une conférence en janvier, en présence de différents groupes armées liés à Hayat Tahrir al-Cham (HTS) et de l’Armée Nationale Syrienne, qui agit comme un proxy pour les intérêts de la Turquie depuis plusieurs années et est coupable nombreuses violations de droits humains, notamment contre les populations kurdes, qui maintenant constituent la nouvelle armée syrienne. Hayat Tahrir al-Cham, contrôle principalement Damas, Homs, Hama, la côte syrienne et Deir Ez-Zor, mais le Sud, Suwayda, Der’a sont en dehors de leur contrôle. Ce sont d’autres groupes armés combattant qui contrôlent cette région. Le Nord-Est de la Syrie, lui, est sous contrôle de l’Autorité autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES) qui est dominé politiquement par le Parti de l’union démocratique (PYD), le parti sœur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, en Turquie). Le gouvernement actuel à Damas a une faible capacité en termes humains et militaires pour tout gérer, que ce soit au niveau de la gestion du pouvoir ou du territoire. Il s’agit aussi d’une chance, il faut l’avouer, qui permet à des groupes politiques et secteurs de la population de pouvoir s’organiser plus librement. Maintenant, il y a un espace politique qui s’est ouvert, permettant aux gens de s’organiser, de manifester, avec plein de défis et de difficultés et une diversité qui permet qu’il y ait un espace où on peut s’organiser, mais pas partout à cause de menaces de sécurité.


« Syrie – Liberté », 2018. [Nayla Hanna]
« Syrie – Liberté », 2018. [Nayla Hanna]

En janvier, le pays était encore un peu dans l’euphorie de la chute d’un régime despotique, criminel -plus de 54 ans de règne criminel- et qui n’a pas seulement fait du mal aux Syriens et aux Syriennes, mais aussi aux Libanais·es et aux Palestinien·nes. Il a une tradition de répression contre le mouvement national palestinien. Ainsi, le camp palestinien de Yarmouk a été détruit massivement par le régime d’Assad.
Avec Hayat Tahrir al-Cham, il y a une course contre la montre. Eux, veulent consolider leur pouvoir. Dès le premier jour, c’était très clair, ils veulent imposer une nouvelle forme de régime autoritaire, mais ils n’en ont pas encore toutes les capacités. La nouvelle armée syrienne est composée de 80 000 à 100 000 hommes. Il faut savoir que s’agissant de Hayat Tahrir al-Cham, les forces armées étaient constituées d’environ 15 à 30 000 hommes. Le reste aujourd’hui c’est l’Armée nationale syrienne, et des nouveaux soldats, ainsi que des djihadistes étrangers. Un certain nombre de ces groupes armés ont participé aux massacres sur la côte syrienne en mars 2025 [3].

Un président autoproclamé, une Constitution à la va-vite

Hayat Tahrir al-Cham a d’abord établi un gouvernement temporaire à la suite du régime dont les ministres, dans leur quasi-totalité, étaient ceux de leur ancien gouvernement à d’Idlib [4]. Il était constitué d’hommes arabes, sunnites, de HTS ou d’orientation politique très proche. Il n’y avait qu’une seule femme, et bien sûr, je dis ça de manière ironique, pour s’occuper des affaires des femmes et qui était très conservatrice, pour ne pas dire réactionnaire.  Ensuite un nouveau gouvernement nommé par le président Ahmed al-Shareh a vu le jour, en avril 2025 ; même avec des nouvelles personnalités plus démocratiques dans certains ministères, il reste essentiellement contrôlé par des membres de HTS, notamment dans les ministères clés. De plus, il existe des institutions parallèles, mises en place par la présidence syrienne, qui remettent partiellement en cause les responsabilités du nouveau gouvernement. Il y a aussi une nouvelle Constitution, dite temporaire, pour la phase de transition. Ils ont mis en place une nouvelle armée, pour l’instant composée quasiment des anciens membres de HTS et de l’Armée nationale syrienne, comme mentionné auparavant. Ils font du recrutement, mais prioritairement parmi les Arabes sunnites. Il y a des cas où ils ont refusé des Alaouites [5]. Pour rejoindre l’armée, il faut suivre des cours de 40 jours, dont des cours de religion islamique sunnite. Ce qui est discriminant, bien sûr. Il y a aussi un nouveau service de sécurité. À sa tête, c’est un des bras droits de Ahmed al-Shareh, qui était avec lui dès les années 2000, quand il était dans Al-Qaïda en Irak.
De même, il y a eu une soi-disant conférence de dialogue nationale. De nombreuses personnes n’ont pas pu y participer parce que les invitations sont parties, trop tard, un jour ou deux avant le jour de la conférence. Mais au-delà de ça, le problème, c’est qu’en une journée, ils ont eu trois heures de discussion sur des thèmes pour lesquels il faudrait des années : justice transitionnelle [6], économie entre autres. Il y avait des absents : l’Autorité autonome de la zone du Nord et de l’Est de la Syrie, mais aussi de l’autre groupe, le Conseil national kurde, qui est plus proche de Barzani [7]. Il y avait une sous-représentation des régions de Der’a, de Suwayda et d’une partie des confessions, notamment des Alaouites. Mais le problème principal, c’est les trois heures pour discuter. Surtout, l’objectif de tout le dialogue national, c’était de satisfaire les classes dirigeantes occidentales et les monarchies du Golfe. Ça ne veut pas dire qu’il n’y ait pas eu possiblement de bonnes discussions dans certains ateliers, notamment sur la justice transitionnelle, mais sans réelle suites à donner. Pour l’économie, le débat était orienté de manière très libérale. Le débat, ce n’était pas : « est-ce que la privatisation, c’est bien ou pas ? », mais « jusqu’où faut-il aller ? »
La Constitution temporaire a été mise en place pour une période de cinq ans. On verra… Peut-être que ça va durer plus longtemps. Elle reprend pas mal de choses de l’ancienne : le président doit être un homme musulman ; la Charia est la principale source de loi ; de manière plus dangereuse, il y a une concentration de pouvoirs au sein de la présidence. Ces processus cherchent surtout à satisfaire des attentes étrangères envers le nouveau pouvoir, c’est surtout peu participatif et contrôlé par en haut, par HTS qui vise à instaurer un nouveau régime autoritaire.

La question kurde

Bien sûr, il y a la question kurde. Pour l’instant, il y a des formes de reconnaissance symbolique : notamment, dire que les Kurdes sont une partie essentielle de la nation syrienne. Mais il y a un problème par rapport à la Constitution, aux références arabes et islamiques. Pour l’instant. Il y a eu un accord entre le gouvernement et l’Autorité autonome du Nord et de l’Est de la Syrie. Il y a une dizaine de points dans cet accord, notamment que la branche armée de l’Autorité autonome, les Forces démocratiques syriennes (FDS) sera intégrée à une future armée. Les deux parties ont toujours dit que ça se passerait comme ça. Il y a aussi le partage des ressources, parce que le pétrole est principalement situé là-bas. Cet accord a eu lieu après les massacres sur la côte, dans une volonté d’Ahmed Hussein al-Charaa de montrer qu’il voulait une certaine forme d’unité ; message toujours destiné essentiellement aux pays étrangers. Il y a aussi un enjeu américain sur cet accord, entre le gouvernement central et les Kurdes, parce qu’il y a encore entre 1500 et 2000 soldats américains au Nord-Est, qui empêchent, de facto par leur présence, une invasion turque.


« Liberté - Détenu·e·s », 2018. [Nayla Hanna]
« Liberté – Détenu·e·s », 2018. [Nayla Hanna]


Mais l’implémentation de l’accord reste une question ouverte. On a d’un côté Hayat Tahrir al-Sham qui essaie de consolider son pouvoir avec le soutien de la Turquie, qui est maintenant l’acteur étranger le plus important en Syrie : économiquement, politiquement, militairement, et il va sûrement y avoir des bases militaires. Un des buts, c’est bien sûr d’empêcher toute forme d’autonomie au Nord-Est de la Syrie, dans la continuité des plans des politiques turques contre les populations kurdes. Pour le moment, l’AANES maintient son pouvoir au Nord-Est de la Syrie. Cela n’a pas empêché certains problèmes à la suite de la chute d’Assad, avec une partie de la population arabe souhaitant rejoindre le gouvernement de Damas. Dans une ville comme Raqqa, qui est à majorité arabe, des forces de sécurités de l’AANES ont réprimé des manifestants. La gouvernance de la ville de Deir ez-Zor, qui avait été temporairement sous le contrôle de l’AANES après la chute d’Assad, est passée sous contrôle de HTS. Et il y a des menaces constantes de la Turquie sur le Nord-Est de la Syrie, et cela même après l’accord et le discours de Ocalan [8]. L’AANES a d’ailleurs considéré qu’elle n’était pas concernée par ce discours. Et des bombardements ont continué en Syrie, même après l’accord. Il y a un discours antikurde qui est encore relativement présent en Syrie. J’entendais très souvent : « Les Kurdes nous volent le pétrole. »

Des forces étrangères : Turquie, États-Unis, Israël

La Syrie est importante pour la Turquie : ces dernières années, elle y a exporté pour une valeur de deux milliards de dollars par an, c’est un gros marché. Fin janvier 2025, Damas a réduit les droits de douane sur plus de 260 produits turcs. Les exportations turques vers la Syrie au premier trimestre de cette année se sont élevées à environ 508 millions de dollars, soit une augmentation de 31,2 % par rapport à la même période en 2024 (près de 387 millions), selon le ministère turc du Commerce. Les responsables syriens et turcs ont également exprimé leur volonté de rouvrir les négociations sur l’accord de libre-échange entre la Syrie et la Turquie de 2005, suspendu depuis 2011, dans le but d’élargir la coopération économique. Cela pourrait avoir un impact négatif sur la production nationale syrienne, en particulier dans les secteurs manufacturier et agricole, qui pourrait avoir du mal à soutenir la concurrence des importations venant de Turquie. L’accord précédent, en 2005, avait eu des effets dévastateurs sur l’industrie locale, entraînant la fermeture de nombreuses usines, notamment dans les banlieues des grandes villes. Dans des conditions économiques extrêmement difficile et après plus de 13 ans de guerre, la production nationale va encore souffrir davantage d’un tel accord. Déjà, quand on est dans le Nord, à Alep et autres, on ne trouve que des produits turcs. Même à Damas, on trouve énormément de produits turcs. Donc, cet accord va détruire davantage la production nationale et l’économie des petites et moyennes entreprises d’agriculture et autres. Ce serait une vraie catastrophe si ça continuait comme ça. Mais la Turquie joue un rôle prépondérant dans le pays, et soutient beaucoup HTS.


« Liberté - Détenu·e·s », 2018. [Nayla Hanna]
« Liberté – Détenu·e·s », 2018. [Nayla Hanna]

De l’autre côté, dans le Sud, on a Israël qui, le lendemain de la chute d’Assad, a bombardé quasiment toutes les installations militaires en Syrie, la force navale notamment, et a surtout augmenté son occupation dans le sud du pays. Et Israël continue de bombarder. Ce sont des menaces constantes et des tentatives d’exploiter les différences confessionnelles, en disant qu’ils vont intervenir pour les Druzes. L’Autorité autonome du Nord et de l’Est de la Syrie a eu des contacts avec des officiels israéliens. L’Arabie Saoudite a donné concrètement le feu vert au gouvernement syrien et les Émirats ont suivi. Le but d’Ahmed Al-Charaa, encore une fois, est de consolider son pourvoir et de gagner les faveurs des monarchies du Golfe et des États occidentaux. Il s’est rendu en Arabie Saoudite. Il a dit en substance : pour nous, la révolution, c’est fini ; maintenant, on en est à la construction de l’État. C’était vraiment pour les rassurer : « nous, on ne veut pas que ça se propage ; on veut que ça en reste là et on est prêts à garantir vos intérêts ». Il a salué le programme économique Vision 2030 de Mohammed Ben Salman d’Arabie Saoudite. Je pense que le gouvernement syrien veut faire la même chose. Un exemple encore avec l’Égypte : un Égyptien, partisan de Hayat Tahrir al-Cham pour le djihad, avait été intégré comme d’autres dans la nouvelle armée syrienne. Il a appelé le 25 janvier à un mouvement contre la dictature de Sissi en Egypte. Il a été emprisonné par Haïta Khalil Al-Cham, le jour suivant.
Donc, ils veulent donner ces garanties, très clairement ; et aussi aux Européens. S’il y avait un nouveau régime autoritaire, les gouvernements européens ne seraient pas contre, du moment qu’il bloque la migration de réfugié·es et ne remettent pas en cause les dynamiques régionales défiant les intérêts occidentaux. Il faut savoir qu’Ahmad al-Charah est conseillé par une boîte de communication britannique. Le discours est bien modelé. Pour les États-Unis et Israël, il faut que la Syrie reste faible, divisée. Ils souhaitent même que les bases russes restent comme un contrepoids à la Turquie. Trump n’accepte même pas les gouvernements libéraux occidentaux comme partenaires ; comment accepterait-il Ahmad al-Charah ! Alors, pour la suppression des sanctions établies auparavant contre le régime de Assad, ça ne bouge pas. Alors, pour supprimer les sanctions établies auparavant contre le régime de Assad, ça ne bouge pas ; en revanche, les Européens ont fait des suspensions temporaires.

Une situation économique catastrophique

La situation économique est ce qui m’a choqué le plus en Syrie. Personne n’en parle dans le pays, à part la gauche, qui est très petite. Il y a les destructions massives, dans tout le pays. Il y a une pauvreté très dure à voir. Il y a un truc qu’on dit en arabe : « c’est fatigué ». Le pays est fatigué. 90% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Il faut savoir que pour la majorité des Syriens·nes, la plus grande aide venant de l’extérieur, c’est celle des Syrien·nes eux-mêmes, à travers les envois de fonds des émigré·es. L’aide humanitaire est à peu près de 2 milliards par an, mais elle a diminué à cause des décisions de Trump sur l’USAID [9]. Et ça entraîne des conséquences aussi sur l’intérieur du pays. On estime les coûts de la reconstruction à plus de 100 milliards de dollars. Et puis, il y a les sanctions, qui sont toujours un problème ; mais même si on les supprime demain, il y a de gros problèmes structurels.
La livre syrienne n’est pas stable et ce n’est pas la seule monnaie utilisée ; dans le Nord c’est la livre turque. Et il y a de plus en plus de dollars qui circulent alors que c’était interdit auparavant. Maintenant, il y a une histoire qui se raconte : « Si on vous voyait avec un dollar ou si vous en parliez, vous étiez mis en prison ; alors à la chute du régime les enfants criaient : dollar, dollar ! » Il y a une dollarisation accrue de l’économie.  Ensuite, il y a les coûts de production qui ne cessent de monter, surtout que, de facto, il n’y a plus de subventions Avant, il y en avait, même s’il y avait de la corruption. Désormais, le pétrole est vendu n’importe où dans les rues, partout, pour la voiture, pour se chauffer. Le pétrole manque dans le pays, parce qu’avant, il était fourni en partie par l’Iran. Ça c’est fini, il faut l’acheter. L’électricité et les infrastructures sont détruites dans le pays, ce qui est disponible coûte très cher.
Il y a un manque de main d’œuvre, surtout qualifiée. Et ce n’est pas demain que les personnes vont revenir massivement, parce que les salaires restent très faibles. Le salaire minimum pour un fonctionnaire, c’est 25 $ mensuels. Ils ont annoncé qu’ils vont le quadrupler, ce qui n’a toujours pas été fait. Mais même si le salaire est quadruplé, pour une famille de cinq personnes, à Damas, le coût de la vie, c’est entre 600 et 700 $. Dans le secteur privé, ils ont un peu plus, peut-être 100, 150 $… C’est pour ça que je disais que la majorité des gens vit grâce aux envois de fonds. Donc, il y a des problèmes structurels très importants. Encore une fois, même si les sanctions sont levées demain, ça ne veut pas dire qu’il y aura une meilleure situation.
Avec tous ces problèmes structurels, économiques, vous avez une orientation économique de classe du nouveau gouvernement qui approfondit et accélère les politiques néolibérales et d’austérité. Il y a eu une réunion à Abu Dhabi, aux Émirats, avec 70 businessmen, des gros businessmen. Il y a une orientation très claire en faveur des intérêts des classes bourgeoises, de la haute bourgeoisie, à l’intérieur comme à l’extérieur. Et je pense qu’on va avoir une mise en place d’une sorte de capitalisme de copains, entre certains anciens du régime et des nouveaux. Le ministre des Affaires étrangères est allé Forum économique mondial de Davos, qui est quand même le symbole du capitalisme mondial, de ces élites. Le programme, c’est la privatisation massive des infrastructures d’État : aéroports, ports, routes, transports, etc. Et aussi la volonté de virer 300 000 employé·es d’État, soit entre un tiers et un quart de l’effectif. Déjà, il y en a une dizaine de milliers qui ont été viré·es. Ce n’est pas simplement pour imposer l’austérité, c’est une orientation politique : il est vrai que pour les recrutements au sein de l’administration d’État, avant, il y avait des lois qui favorisaient les familles des martyrs, c’est-à-dire les familles des soldats, du régime. Mais aucun mécanisme clair n’a été mis en place pour justifier ces mesures, qui sont complètement arbitraires.


« Quand les guerres s’achèvent », 2018. [Nayla Hanna]
« Quand les guerres s’achèvent », 2018. [Nayla Hanna]

En ce qui concerne les mesures d’austérité, de nombreuses décisions ont déjà été prises. Le prix du pain subventionné est passé de 400 SYP (pour 1100 grammes) à 4 000 SYP (initialement pour 1500g, ensuite ramené à 1200g). Au cours des mois suivants, la fin des subventions pour le pain a été annoncée, dans le cadre de la libéralisation du marché. Quelques semaines plus tard, en janvier 2025, le ministre de l’Électricité, Omar Shaqrouq, a déclaré dans une interview accordée au site The Syria Report que le gouvernement prévoyait une réduction progressive, voire la suppression, des subventions sur l’électricité, car « les prix actuels sont très bas, inférieurs à leur coût ; mais seulement de manière progressive et à condition que les revenus moyens augmentent ». Actuellement, l’approvisionnement en électricité du réseau public dans les principales villes du pays ne dépasse pas deux heures par jour. Dans le même temps, le prix de la bouteille de gaz domestique subventionnée a été augmenté de 25 000 SYP (2,1 dollars) à 150 000 SYP (12,5 dollars), ce qui a de graves répercussions pour les familles. Le pétrole est beaucoup utilisé, pas simplement pour les voitures, mais pour tout ce qui est industrie, agriculture, pour chauffer la maison et autres. Et il y a peu d’électricité : deux heures d’électricité par jour sur 20 jours par mois seulement.
Donc, le gouvernement syrien a clairement une orientation économique néolibérale, encourageant libéralisation du marché, privatisation de l’économie, mesures d’austérités, etc. C’est du « Thatcher islamique ». Leur argument, c’est de dire : Il n’y a pas de ressources d’État. En même temps, ils baissent les taxes sur les importations. Ils ne taxent pas les grosses fortunes, ou ils cherchent des deals avec un certain nombre de gros businessmen issus de l’ancien régime.

Des manifestations et un enjeu syndical

Face à cela, un des phénomènes les plus intéressants, depuis plusieurs semaines, il y a des manifestations des employé·es d’État qui se sont fait licencier ou se sont vu·es imposer des suspensions de travail sans clarté sur leur retour au travail, soutenu·es par une partie des petits groupes de gauche. Et ça, ça a lieu dans tous les gouvernorats, dans toutes les provinces de la Syrie, quasiment. C’est le seul mouvement qui dépasse une seule province. Cependant les massacres confessionnels (voir ci-dessous) commis début mars ont mis un coup d’arrêt à cette dynamique malheureusement. Il y a eu des tentatives d’organiser au niveau national, des structures alternatives syndicales. Ce qu’il faut savoir, c’est que la Fédération nationale des syndicats, qui représente massivement surtout les employé·es d’État, était un organe de contrôle et de répression du régime Assad. Un nouveau leadership a été nommé par le nouveau gouvernement. Et c’est là où on voit aussi qu’il y a plus continuité que rupture. De même pour l’Association des avocats, ils ont eu un nouveau leadership qui a été nommé par le gouvernement, mais les avocats ont demandé des élections libres et démocratiques. Ça, pour l’instant, c’est un des plus gros enjeux dans lesquels la gauche devrait s’investir : redynamiser les syndicats et commencer déjà par des élections démocratiques. La majorité des forces politiques, la grande partie de l’opposition, « démocrate » et plutôt libérale économiquement, ne portent pas d’intérêt à ces employé·es d’État qui manifestent. Ils et elles ont été attaqués à Tartus, sur la côte, par des supporters du gouvernement.


« Résistance », 2024. [Nayla Hanna]
« Résistance », 2024. [Nayla Hanna]

A gauche, différents groupes sont en train d’émerger, mais restent petits. Le plus gros groupe est une scission de l’ancien Parti communiste syrien ; il s’appelle le Parti de la volonté populaire, c’était une opposition tolérée sous le régime d’Assad, même si ses membres étaient parfois réprimé·es. Ils et elles ont un journal, Kassioun, qui parle pas mal des enjeux économiques et des luttes des travailleurs. Ils et elles sont entre 3 et 5 000 membres, c’est peut-être le plus gros parti de gauche. Ils sont présent·es quasiment dans tous les gouvernorats. Leur secrétaire général, Qadri Jamil, a été accusé de corruption dans le passé : il a été ministre lors d’un dit gouvernement d’union nationale, après l’éruption de la révolution entre 2012 et 2013. Longtemps, il a demeuré à Moscou, en exil ; il en est revenu récemment. Ensuite, il y a un certain nombre de petits groupes de gauche, par exemple le Rassemblement de la Syrie démocratique, le courant de la gauche révolutionnaire, qui essaient de croitre et organisent un certain nombre d’initiatives locales allant de conférences à des rassemblements. Il y a une volonté de recherche d’alliances, pour une partie d’entre eux. Récemment, on a vu la mise en place d’une alliance large d’environ trente entités politiques et civiles, rassemblant des partis de gauche et démocratiques, kurdes et arabes, s’appelant « Tamasuk », qui chercher à établir un état démocratique civile. Dans ces alliances, on trouve également le Conseil démocratique syrien, affilié politiquement à l’AANES, et qui agit un peu comme sa branche politique, mais toujours dominé politiquement par le PYD qui, sur le spectre de gauche, est le plus grand parti en Syrie. Ces dynamiques sont intéressantes, mais restent encore balbutiantes. De plus, l’AANES, qui à travers le Conseil démocratique syrien a le plus grand poids, demeure plus intéressé par des accords par en haut avec le gouvernement central de Damas, pour satisfaire certains de ses intérêts, plutôt que de s’investir dans des dynamiques par en bas pour construire un pôle de gauche démocratique large, qui est absolument nécessaire, Sinon, nous avons le risque d’en rester à un débat entre les démocrates libéraux et le gouvernement, et de se focaliser sur la forme de gouvernement, islamique, civil ou autre, sans aborder la question socio-économique. Bien sûr, il faut se battre pour un état démocratique et laïc, mais nous ne devons pas oublier les questions socio-économiques qui sont essentielles.

A propos des massacres

Les estimations, et ce n’est pas encore fini, c’est 800 à 1000 morts civils. Ce qui s’est passé ne venait pas de nulle part. Les incidents s’accumulaient déjà depuis janvier. En effet, les violations des droits humains à l’encontre des individus et des populations alaouites, y compris les enlèvements et les assassinats, ont augmenté au cours des derniers mois. Certaines d’entre elles, comme le massacre de Fahil en décembre 2024 et le massacre d’Arzah en février 2025, ont eu l’allure de répétitions générales préalables aux massacres sur la côte. Les autorités au pouvoir ont, à chaque fois, présenté ces actes comme isolés, sans prendre de mesures sérieuses contre leurs auteurs. Il faut savoir qu’après la chute d’Assad, il y a des hauts membres de la quatrième brigade militaire, qui était la plus importante brigade de l’armée syrienne et qui était sous contrôle du frère d’Assad, qui n’ont pas pu fuir. Beaucoup se sont réfugiés dans les zones rurales de la côte, où il y a une population alaouite relativement importante. Mais ce qui est nécessaire de comprendre, c’est que, à la chute d’Assad, la grande majorité des Alaouites, étaient content·es. Ils et elles n’ont pas profité économiquement du régime Assad ; ou un petit peu. Le régime d’Assad n’était pas un régime confessionnel, comme on l’a souvent écrit, c’était un régime qui instrumentalisait une partie des Alaouites pour protéger son pouvoir. C’est vrai qu’il y avait une sur-représentation dans les services de sécurité, et parmi les cadres de l’armée. Mais même là, il y avait des dynamiques qui étaient à la fois familiales ou régionales. La grande majorité des Alaouites sont des employé·es d’État, des salarié·es, qui souffraient énormément, comme le reste de la population, des difficultés socio-économiques. L’instrumentalisation du confessionalisme n’a jamais été l’objectif final de l’ancien régime, mais plutôt un moyen de maintenir son pouvoir.
Donc, une partie des personnes de l’ancien régime se sont réfugiées dans leur village mais elles étaient isolées. Ce qui s’est passé d’abord, avant les massacres, c’est une insurrection armée de ces groupes. Mais ce n’était pas un soulèvement populaire. C’est très important de le comprendre. C’était une insurrection armée, de ces personnes-là, contre des membres des forces de sécurité de Hayat Tahrir al-Cham, mais aussi contre des civils, dans certaines villes de la côte syrienne. Et là, 200 membres des forces de Hayat Tahrir al-Cham ont été tués. Une ville, Jablé, est tombée pendant quelques heures sous le contrôle des anciens du régime. Mais ils n’ont pas eu de soutien populaire. A la suite de ça, il y a eu des renforts envoyés par Damas, et un appel plus large, fait au Nord et dans d’autres régions, de milices armées, de groupes armés. Et là c’était vraiment : « On va tuer les Alaouites ». Et ils rentraient dans les maisons. Les images sont absolument horribles. Ils assassinaient femmes, enfants, personnes âgées, etc. À la suite de la publication d’un rapport d’Amnesty International sur les événements meurtriers survenus sur le littoral, le secrétaire général de l’organisation a déclaré : « Tuer délibérément des civils ou tuer intentionnellement des combattants blessés, qui se sont rendus ou qui ont été capturés constitue un crime de guerre. » En outre, près de 13 000 Syrien·nes ont fui vers le Nord du Liban à cause de ces massacres, et des dizaines de milliers d’autres vers l’intérieur du pays.
Sous prétexte de combattre les vestiges du régime d’Assad, ces massacres avaient pour principal mobile un sentiment de haine à caractère confessionnel, et de vengeance, assimilant à tort l’ensemble de la communauté alaouite à l’ancien régime. Et ce, malgré le fait que la grande majorité des Alaouites n’a pas soutenu les attaques armées perpétrées par les éléments armés issus de l’ancien régime contre les forces de sécurité. Qui plus est, de nombreux civils assassinés s’étaient, au contraire, opposés au régime d’Assad et avaient célébré sa chute en décembre 2011. À la suite de ces événements tragiques, les réseaux sociaux ont été inondés de discours confessionnels et haineux, tandis que d’éminents militants des droits de l’homme, dont Fadel Abdulghany, directeur du Centre syrien pour les droits de l’homme, ont été menacés et insultés pour avoir rendu compte des massacres et les avoir recensés.
La responsabilité des massacres contre la population alaouite du littoral revient aux nouvelles autorités syriennes. Non seulement ils n’ont pas réussi à empêcher la montée de la violence et de la haine confessionnelle, mais ils y ont également contribué activement, à la fois directement et en instaurant les conditions politiques qui ont conduit à ces massacres. De plus, Hayat Tahrir el-Cham et les responsables syriens ont régulièrement dépeint la communauté alaouite comme un outil de l’ancien régime utilisé contre le peuple syrien. Ainsi, lors de son discours à la 9ème édition de la conférence des donateurs sur la Syrie, à Bruxelles, le ministre syrien des Affaires étrangères, Asaad al-Shibani, a déclaré : « 54 ans de domination d’une minorité ont abouti au déplacement de 15 millions de Syriens », suggérant implicitement que la communauté alaouite dans son ensemble avait dirigé le pays pendant des décennies, et non une dictature contrôlée par la famille Assad.
Il faut être clair sur le fait que ces tensions et cette haine confessionnelle ne sont pas dues à d’anciennes divisions religieuses ou à quelque chose de fondamentalement ancré chez les populations de la région. Le confessionnalisme et les tensions confessionnelles sont le produit de la modernité et ont des racines politiques. Dans le cas présent, les dynamiques confessionnelles résultent des politiques et pratiques confessionnelles de l’ancien régime d’Assad, qui ont été utilisées comme un outil pour diviser la population syrienne, ainsi que des actions des nouvelles autorités au pouvoir, y compris le HTC et d’autres groupes armés d’opposition. Ces groupes ont activement instrumentalisé le confessionnalisme et continuent de le faire à travers leurs politiques, leurs actions et leur rhétorique.
Au-delà de la dynamique confessionnelle, les événements récents sont également le résultat de l’échec et du refus des nouvelles autorités au pouvoir de mettre en place un cadre de justice transitionnelle global et à long terme visant à ce que tous les individus et groupes aient à répondre de leurs crimes de guerre. Il est essentiel de faire face à l’héritage de la brutalité systémique du régime d’Assad, pour ouvrir la voie à un avenir durable et pacifique. Cette démarche aurait pu contribuer de manière décisive à limiter les actes de vengeance et à atténuer les tensions intercommunautaires croissantes. Le président Ahmed al-Charaa a mis en place une commission d’enquête chargée d’enquêter sur les événements survenus sur la côte syrienne et a créé une haute commission pour la paix civile. Cependant, ses conclusions sont toujours attendues, la date limite officielle étant fixée au 9 avril. En attendant, les violations des droits humains à l’encontre des civils alaouites dans ces régions se poursuivent. En réponse au rapport d’Amnesty International sur les événements dans les régions côtières, ainsi qu’aux critiques plus générales sur le rôle du gouvernement, une source du ministère syrien de l’Intérieur a déclaré au journal Al-Araby al-Jadeed, publication sœur de The New Arab, que « ne pas tenir compte des données et des faits sur le terrain et dénigrer le travail de la commission d’enquête relève d’un manque de rigueur qui va à l’encontre des normes les plus élémentaires d’objectivité. Cela dénote un parti-pris en faveur d’un projet politique porté par des acteurs dont l’histoire est bien connue et dont l’alliance avec des pays hostiles à la Syrie, tant à la nation qu’à son peuple, est évidente. »
Cela dit, Ahmed al-Charaa et ses alliés au pouvoir n’ont aucun intérêt à mettre en place un mécanisme complet de justice transitionnelle, craignant que cela ne les expose également à devoir rendre compte de leurs propres crimes et exactions contre des civils et diverses populations locales. En outre, la justice transitionnelle peut également inclure une dimension sociale, si elle intègre une action visant à récupérer les actifs de l’État qui ont été octroyés de manière illégale à des hommes d’affaires liés à l’ancien régime et à demander des comptes aux responsables de crimes financiers graves, tels que la privatisation des fonds publics et de l’État ou la cession de terrains domaniaux, au détriment de la classe populaire et de l’intérêt général. Une fois de plus, l’orientation économique des nouvelles autorités au pouvoir, qui vise à conclure des accords et des arrangements avec des personnalités du monde des affaires liées à l’ancien palais présidentiel, ainsi que leur volonté d’approfondir les politiques néolibérales et de privatiser les biens de l’État, sont en contradiction avec les principes d’un processus de justice transitionnelle global. Les récents événements soulignent l’importance de continuer à répertorier les violations des droits humains en Syrie afin de recueillir des preuves pour de futures poursuites pénales, tout en préservant la mémoire et l’histoire des victimes.
Seul un processus démocratique et inclusif, avec une large participation des classes populaires par-delà tous les clivages confessionnels et ethniques, peut briser le cycle de la violence confessionnel et garantir que les auteurs de violations des droits humains soient tenus de rendre des comptes. Pour y parvenir, les militant·es et les groupes démocratiques et progressistes syriens doivent former une force capable de faire contrepoids aux nouvelles autorités au pouvoir, en faisant pression sur elles pour qu’elles acceptent des concessions sur ces questions, notamment en matière de justice et de lutte contre l’impunité. Comme le dit le vieil adage : sans justice, pas de paix.

Joseph Daher – transcription : Verveine Angeli


[1] Hayat Tahrir al-Cham est l’organisation militaire qui a renversé Assad et pris le pouvoir.

[2] Voir www.contretemps.eu/author/joseph-daher/

[3] Massacres contre les populations alaouites, début mars 2025.

[4] Idlib est la région que Hayat Tahrir al-Cham contrôlait avant la chute d’Assad.

[5] Les Alaouites appartiennent à une branche de l’Islam chiite ; Bachar el Assad était de cette confession.

[6] Pour les Nations Unies, la justice transitionnelle englobe « l’éventail complet des divers processus et mécanismes mis en œuvre par une société pour tenter de faire face à des exactions massives commises dans le passé, en vue d’établir les responsabilités, de rendre la justice et de permettre la réconciliation ».

[7] Dirigeant kurde d’Irak.

[8] Le dirigeant du PKK, parti kurde de Turquie, en prison depuis des décennies, a annoncé la fin de la lutte armée en Turquie et la dissolution du PKK.

[9] L’USAID est l’Agence américaine d’aide au développement, dont Trump a décidé de supprimer la quasi-totalité des fonds et de licencier la plus grande partie du personnel.


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