Quand l’économie de guerre sert les partisans de l’austérité, version brutale

Partagez cet article

Depuis 20 ans, les néolibéraux ne cessent de réclamer des baisses massives de dépenses publiques pour éviter une hausse de la dette publique. Ce discours a été systématiquement utilisé pour justifier les contre-réformes néolibérales. Dans la période récente toutefois, le discours selon lequel l’austérité serait nécessaire évolue : face aux tensions internationales croissantes, il faudrait notamment baisser fortement les dépenses publiques pour dégager des marges de manœuvre budgétaire au profit des budgets de la défense.


Militante de Solidaires Finances publiques dont elle a été déléguée nationale adjointe, Ophélie Gath est membre du Secrétariat national de l’Union syndicale Solidaires. Elle a publié (avec Vincent Drezet) Autour d’impôt, éditions Syllepse, 2024 ; Notre argent public pour mieux vivre ensemble. Impôts, dépense publique, service public, protection sociale : et maintenant que fait-on ? éditions L’Harmattan, 2021.


Dessin de Francisco Lezcano Lezczno, dans Parole et Société, 1973. [Coll. CM]
Dessin de Francisco Lezcano Lezczno, dans Parole et Société, 1973. [Coll. CM]

Pour les néolibéraux, cette période est, d’une certaine manière et très cyniquement, une opportunité pour confirmer ou imposer leurs contre-réformes, celles dont ils ont toujours rêvé : hausse du temps de travail, restrictions dans l’accès à l’assurance-chômage, report de l’âge légal de départ à la retraite, maintien des cadeaux fiscaux au bénéfice des plus riches et des plus grandes entreprises, détricotage du droit du travail, etc. Dans le même temps, les enjeux environnementaux et les mesures écologiques sont délaissées. Dans cette période historique, à bien des égards un retour sur les enjeux accompagné d’une remise en perspective s’impose donc. Car l’économie de guerre telle qu’elle est prônée par les néolibéraux s’accompagne d’une guerre sociale et environnementale. Or, l’alternative existe, elle est même d’une absolue nécessité.

De 2006 à 2025 : 20 ans de discours néolibéral

En 2006, les auteurs du rapport Pébereau, commandé par Thierry Breton, alors ministre des Finances de Jacques Chirac, s’alarmaient de la hausse de l’endettement public. Le rapport fût rapidement utilisé par Nicolas Sarkozy, selon lequel le fameux « travailler plus pour gagner plus » allait permettre de réduire la dette publique en relançant l’activité économique. Par la suite, les gouvernements successifs ont tous affirmé avec gravité qu’il fallait rendre la dette publique « soutenable », voire la réduire, ce qui supposait de réduire la part des dépenses publiques dans le Produit intérieur brut (PIB) ou à tout le moins la stabiliser. C’est ce qui s’est d’ailleurs passé jusqu’à présent, à l’exception de l’année 2020 au cours de laquelle, pour faire face à la crise sanitaire, la dépense publique a connu un pic du fait des aides publiques (de type fonds de solidarité) d’une part, et de la baisse des recettes publiques lié à la baisse de l’activité économique d’autre part.


[Syllepse]
[Syllepse]

D’OU VIENT LA DETTE PUBLIQUE ?
La dette publique se nourrit des déficits non remboursés. Elle est mesurée en consolidant les dettes de l’État, des collectivités locales et de la Sécurité sociale. La dette provient de l’investissement (infrastructures, bâtiments, recherche publique, etc.) et/ou pour faire face à des crises (crise systémique de 2007-2008 ou crise sanitaire), lesquelles se traduisent par une baisse de recettes et à une hausse des dépenses (plans de relance, chômage, etc.) et/ou encore des baisses d’impôts. Il est par ailleurs arrivé dans les années 1980 et 1990 que l’État se soit endetté pour rembourser des dépenses de fonctionnement et des taux d’intérêt, lorsque ceux-ci étaient si élevés que l’État devait s’endetter pour les rembourser.

Plus récemment, devant les tensions internationales, et notamment depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir aux États-Unis et le renversement géopolitique consistant en un rapprochement avec Vladimir Poutine sur la question de l’Ukraine, le discours a évolué. L’austérité s’imposerait désormais surtout pour dégager des moyens budgétaires supplémentaires pour la Défense, ce qui ne serait possible qu’en réduisant les autres dépenses publiques et sociales. CQFD. En plein débat sur le « conclave » et l’avenir de la réforme des systèmes de retraites imposés de force par Emmanuel Macron et sa première ministre Élisabeth Borne, on a ainsi pu entendre que, désormais, il fallait choisir entre « les pensions et les canons ». Pire, certaines voix se sont élevées pour, « au nom de l’intérêt supérieur de la nation », travailler davantage et remettre ainsi en cause les 35 heures. Pour l’heure, le gouvernement s’oriente vers la mobilisation de l’épargne populaire. Il pourrait s’agir toutefois d’un prélèvement déguisé : si l’épargne populaire est réorientée vers la Défense, elle manquera aux domaines qu’elle aide de longue date, comme le logement social par exemple.

Les incohérences de l’approche néolibérale

Sans minimiser les tensions internationales et les risques qui pèsent sur les populations, on peut tout de même affirmer que la ficelle néolibérale est un peu grosse. Rappelons-le, les politiques néolibérales ont aussi consisté à baisser les impôts et les cotisations sociales, ce qui a privé les services publics et la Sécurité sociale de ressources qui auraient été très utiles. Selon un récent rapport d’ATTAC, depuis 2014, plus de 450 milliards d’euros de recettes fiscales et sociales manquent. Et ce sont principalement les riches et les multinationales qui en ont été les grands bénéficiaires. Depuis 2018, ils ont bénéficié de 207 milliards d’euros de baisse cumulée de prélèvements. Un pouvoir qui voudrait réduire la dette publique sans créer d’injustice fiscale et sociale s’interrogerait sur un rééquilibrage du système de prélèvements. Mais les seules mesures visant les riches et les grandes entreprises prises, par exemple dans le projet de loi de finances 2025, sont temporaires. Et elles sont très loin de compenser les baisses antérieures.


Affiche pour une réunion publique du Collectif pour le désarmement nucléaire en Europe (CODENE) en 1980 [FCEDL]
Affiche pour une réunion publique du Collectif pour le désarmement nucléaire en Europe (CODENE) en 1980 [FCEDL]

L’effort de guerre auquel nous appelle le pouvoir ne concernerait donc pas l’impôt.
Les néolibéraux sont donc les moins bien placés et les moins légitimes pour réclamer une politique austéritaire. On pourrait retourner aisément leur argument : si vraiment, un renforcement des moyens de la Défense s’impose, alors l’élan « patriote » devrait l’inciter à prendre l’agent là où il est, c’est-à-dire chez les plus riches et les grandes entreprises, dont les revenus et les patrimoines ou les bénéfices se sont envolés. De la même manière, ce discours guerrier devrait prôner une remise en cause des règles budgétaires européennes et un endettement commun (ce qui a été possible durant la crise sanitaire). Mais de tout cela, il n’en est rien. Les incohérences des néolibéraux et libertariens de tout poil sont patentes. L’austérité qu’ils réclament n’est donc ni une fatalité, ni une nécessité, elle est illégitime.

Que faire ?

Réaffirmons-le d’emblée : sans méconnaître les risques actuels, depuis sa création, l’Union syndicale Solidaires est viscéralement attachée à la paix et estime que les peuples n’ont pas à payer, dans leur porte-monnaie comme par leur vie, les conflits qui opposent surtout les puissants. Vouloir la paix, c’est nécessairement exiger une autre répartition des richesses et d’être à la hauteur des enjeux. Cela signifie qu’il faut que chacun·e puisse vivre dignement et que ses droits et ses besoins fondamentaux soient satisfaits. Cela signifie aussi qu’il faut investir pour faire face au changement climatique et à la nécessaire bifurcation sociale et écologique. C’est le rôle des politiques publiques que d’y parvenir.
Parmi les moyens à mobiliser figure notamment le système de prélèvements. Il s’agit en effet de dégager des ressources et de réduire les inégalités. Revenons-y de manière synthétique. Pour cela, il faut notamment renforcer la progressivité du système fiscal, en matière d’imposition des revenus et du patrimoine, avec notamment la suppression du prélèvement forfaitaire unique et la création de nouvelles tranches pour l’impôt sur le revenu, la création d’un véritable impôt sur la fortune. En matière d’imposition des entreprises, l’élargissement de l’assiette est impérative. De même, il faut revaloriser les impôts locaux des entreprises. Pour l’ensemble des impôts, il faut supprimer les niches fiscales les plus inefficaces et injustes. Il en va de même s’agissant des « niches sociales » (les allègements de cotisations sociales), dont on sait désormais qu’elle génèrent des effets d’aubaine (elles bénéficient à des entreprises qui n’en avait pas besoin pour embaucher) et pervers (elles incitent les employeurs à maintenir leur personnels sous les seuils d’exonération, ce qui accroît les inégalités et la précarité).
Une autre gestion de la dette publique est également nécessaire. L’enjeu est de sortir de la dépendance aux marchés financiers. Pour cela, les banques centrales doivent mettre leur capacité de création monétaire au service de l’intérêt général en finançant les investissements publics nécessaires à la bifurcation sociale et écologique. Le recours à un intermédiaire financier public serait particulièrement utile. Dans ce cadre, les banques centrales pourraient moduler leurs taux d’intérêt en fonction de la nature des crédits bancaires et privilégier les investissements dans la transition écologique et la satisfaction des besoins sociaux. Enfin, la part des dettes publiques détenue par les banques centrales pourrait être annulée et transformée en titres de dette dite perpétuelle, de sorte que l’échéance soit indéfiniment repoussée dans le temps.
Par nos luttes, nos contre-discours, on continuera syndicalement à imposer une autre répartition des richesses seule à même de donner les moyens de faire face au défi climatique, d’accéder à la justice sociale. C’est par cette voie qu’on pourra aussi combattre les discours d’extrême droite et les logiques guerrières.

Ophélie Gath


Partagez cet article