Les monstres sont lâchés

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Le respect du « fonctionnement de règles fondamentales de la démocratie représentative » a été un privilège de la mise en place du néolibéralisme dans le Nord Global. Bien que, la répression du mouvement social ait été féroce dans le continent européen notamment en Grande Bretagne sous les années Thatcher, le terrorisme d’état instauré à travers les dictatures civico-militaro-religieuses dans plusieurs pays du continent américain, cobayes du néolibéralisme, a été génocidaire. C’est pourquoi ce monde peut paraitre « Nouveau » sous un angle franco- français, mais ne l’est pas dès qu’on élargit le rayon au « Sud Global ».


Fille de réfugié·es politiques urugayen·nes, professeure des écoles syndiquée à SUD Éducation Val-de-Marne, Nara Cladera est membre de la Commission exécutive de la fédération des syndicats SUD Éducation ; elle coanime le Réseau syndical international de solidarité et de luttes.


[Cerises]
[Cerises]

Certes, avec le second gouvernement de Trump, il y a bien une nouveauté pour le « Nord Global », celle d’un régime qui s’est imposé dans la plus grande puissance capitaliste du monde, prêt à rompre avec ce qui est trop contraignant pour le système. A travers les inquiétantes mesures annoncées par Trump, les États-Unis violent officiellement aujourd’hui des accords internationaux et des principes régissant les droits humains mais ce pays en a violé bien d’autres, et depuis longtemps, sous différentes latitudes et longitudes de la planète.
Une connivence, devenue réseau, s’est tissée entre les néofascistes des États-Unis et du monde entier, structurée autour du propriétaire de la plus grande fortune et figure centrale du « techno féodalisme », mettant au service de la propagande et de la désinformation néofascistes la principale plateforme de réseaux sociaux du monde dont il est propriétaire. Le pouvoir politique lui garantit des possibilités de profits permanents. L’échiquier géopolitique a été renversé.
L’ascension de l’extrême droite met en lumière un mécontentement social profond, dont les politiques néolibérales et ses crises économiques sont, en fait, les causes. La question à se poser est : comment et pourquoi les secteurs populaires en viennent-ils à soutenir l’extrême droite ? L’extrême droite capitalise sur des points qui affectent directement la vie des populations, rendant son discours vérifiable par les expériences personnelles des non-politisé·es. Elle culpabilise les victimes des politiques néolibérales et coloniales, désignant des boucs émissaires : les migrants et migrantes en Europe, les Afrodescendantes et Latinos aux États-Unis, ou encore les victimes des dictatures en Amérique latine, sans oublier les femmes et les diversités partout dans le monde. L’extrême droite exploite les fantasmes rouges, dénonçant un ennemi « communiste » imaginaire qui cristallise les peurs et justifie des politiques répressives à travers lesquelles elle vise à casser toute mobilisation populaire et à détruire les victoires sociales antérieures.

NOUVEAU MONDE ? NOUVEAU DEFI ! [1]
Depuis une quarantaine d’années, notre compréhension du capitalisme était « stabilisée » avec l’analyse de ce qu’il avait été convenu d’appeler le néo-libéralisme. Ouverte avec l’accession de Reagan et Thatcher, cette période a été marquée par une politique dite de « dérégulation » tout en prenant soin de conserver certains attributs régaliens à l’État et dans le respect du fonctionnement de règles fondamentales de la démocratie représentative telles que les classes dominantes l’entendaient. Avec la révolution industrielle, le capitalisme a permis l’accaparement des richesses par une minorité. Puis confronté aux conséquences de la révolution des connaissances et notamment numériques, il s’est réfugié dans une fuite en avant néolibérale. Aujourd’hui il arrive au bout de ses capacités d’adaptation et cherche à rompre avec ce qui est trop contraignant pour le système.
L’arrivée de Trump au pouvoir signe cette rupture. Il ne s’agit pas de la déraison d’un apprenti dictateur. Une nouvelle cohorte d’intellectuels organiques a pensé cette contre-révolution notamment à travers le Projet 2025. Elle s’inscrit dans une course vers l’autocratie : Xi Jinping (Chine), Modi (Inde), Poutine (Russie)… et dans un monde en désordre où les États-Unis semblaient à la peine pour rétablir un semblant d’ « ordre impérial ». Les outils idéologiques néo-libéraux étaient épuisés, et « hors d’usage » alors que les forces progressistes n’arrivent pas à offrir une alternative cohérente.
La « contre-révolution trumpiste » (précédée par Milei en Argentine) ouvre une nouvelle voie qui combine un populisme fiévreux (nouvelle forme d’hégémonie sur les couches subalternes) et une déconstruction féroce de l’État pour laisser la conduite de l’ « administration des choses » directement à des oligarchies, dans le sens où Le Capital ne délègue plus à un personnel politique particulier la défense de ses intérêts mais s’en occupe lui-même sans intermédiaire. Une sorte de « féodalité capitaliste où des « lumpen capitalistes » « sans foi, ni loi » s’emparent du pouvoir. Les premières semaines du pouvoir Trump sont éclairantes à cet égard.
Dans cette nouvelle période, de nombreux enjeux nous sautent au visage. Comprendre la reconfiguration et les nouvelles « aspirations » des classes dominantes ; leur véritable projet mais aussi ce qui les pousse à de tels projets. Dans ce cadre allons-nous vers une nouvelle révolution industrielle avec l’IA et vers de nouveaux rapports sociaux de gré à gré qui rendent caducs lois et contrats collectifs, vers une réorganisation de la chaîne de valeur ou une nouvelle division internationale du travail à l’échelle mondiale ? Quelles conséquences sur la physionomie du prolétariat mondial ? Quelles spécificités pour ce qu’on nomme parfois « les couches intermédiaires » (le milieu de la high tech par exemple), voire la petite bourgeoisie ? Y-a-t-il un espace pour un moindre mal ? Quelle alternative à ces régressions ?
Pour les mouvements émancipateurs aussi, nous changeons d’époque. Toute reconfiguration des formes de domination du capital oblige les mouvements émancipateurs à modifier (à abandonner ?) leurs « logiciels » précédents et à en inventer d’autres à partir de l’expérience concrète de l’auto-activité des masses exploitées et dominées où gisent les « déjà là ». Nouveau monde ? Nouveaux défis !


Comment répondre à cette vague globale ? Dans notre camp social, nous devons repenser nos stratégies, en nous appuyant sur le syndicalisme comme espace de réflexion politique et en reconstruisant des liens sociaux solides. La carte mondiale est complexe, bien que les processus sociaux soient similaires, les débouchés politiques varient selon les régions. Les droites du Sud et du Nord diffèrent dans leurs approches, mais partagent un objectif commun : servir au mieux les intérêts du patronat. L’ultra-droite remet en cause l’histoire, la philosophie, la science. Son impact sur les démocraties est profond, mais il n’est pas irréversible.
La pandémie a agi comme un laboratoire à ciel ouvert d’hyper individualisation du travail, révélant l’absence de politiques collectives et distendant les liens sociaux. Cette hyper individualisation du travail, alimentée par les nouvelles technologies avec l’IA en tête, a réduit les espaces collectifs. Les monstres du colonialisme, du racisme, de l’exploitation, de l’extractivisme, du négationnisme, du sexisme… sont lâchés. Ils ne reculeront que face à la force du collectif, debout, organisé ; le syndicalisme reste l’un des rares espaces collectifs où se construit encore une réflexion politique pour la résistance mais également pour la conquête de nouveaux droits.

Nara Cladera


[1] « Les monstres sont lâchés » est une contribution au débat organisé par Cerises la coopérative, sur le thème « Nouveau monde ? Nouveau défis ! », dont nous reprenons ici la problématique soumise aux contributeurs et contributrices. Voir www.ceriseslacooperative.info/2025/04/04/nouveau-monde-nouveaux-defis


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