Le Service national universel

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Le 13 septembre 2018, le Premier ministre d’alors, Édouard Philippe, déclarait que le SNU devait être pour les jeunes « une fabrique de la citoyenneté et de l’engagement », l’armée étant chargée de « transmettre les valeurs[car elle]en a l’expérience ». Sarah El Haïry, actuelle Secrétaire d’État auprès du ministre de l’Éducation nationale et des Sports, chargée de la Jeunesse et de l’Engagement, vient de réaffirmer que le Service national universel (SNU) serait obligatoire en 2026, pour 800 000 jeunes de 16 ans. Elle insiste : « Je considère que chanter “la Marseillaise” et donner du respect au drapeau font partie d’un moment d’unité citoyenne. Donc si, au cours du séjour, un jeune refuse de chanter “la Marseillaise”, d’assister au lever des couleurs, ou de porter l’uniforme, il devra quand même s’y conformer ». 

Toujours, les jeunes n’ont pas manqué de « s’engager » ; il en est de même dans les conditions sanitaires et sociales que nous connaissons depuis plus d’un an : à travers les opérations de solidarité organisées dans de nombreux quartiers et villages, par l’exercice de leurs métiers socialement utiles, ou encore en manifestant contre le recul des droits individuels et collectifs ou pour défendre notre environnement. Ils et elles n’ont pas attendu les injonctions de l’État pour le faire. Au contraire, il s’agissait de répondre aux carences gouvernementales. Pour leur engagement social, nombre de ces jeunes ont même été réprimé·es, poursuivi·es, sanctionné·es.

LE DISPOSITIF

Le dispositif SNU débute par le parcours citoyen qui prévoit, dès 13 ans à l’école, l’intervention de l’armée pour en présenter l’esprit et à 15 ans les interventions des militaires ou des gendarmes, des anciens combattants, des réservistes, la visite de lieux de mémoire pour parler de la patrie et de la Défense nationale et des OPEX, les Opérations militaires extérieures, c’est-à-dire les interventions armées impérialistes dans différentes régions du monde. A 16 ans les jeunes devront participer à 15 jours dits de « cohésion » dans une brigade de 200 appelés. Encadrement militaire, uniforme, organisation en compagnies, levée du drapeau, chants guerriers, parcours du combattant, commando, contribueront à leur endoctrinement et à banaliser encore plus le rôle de l’armée.

Dans un deuxième temps, ces 7 à 800 000 jeunes seront soumis à deux semaines de travail obligatoire, gratuit, pour des durées variables sans aucun des droits des travailleurs et travailleuses, remplaçant ainsi des emplois avec acquis sociaux. Ils et elles seront vivement encouragé∙es à poursuivre leur engagement pour une période de trois mois au minimum. Encadrement militaire, travail gratuit au service de la nation. Voilà qui n’est pas sans rappeler les chantiers de jeunesse d’un certain maréchal. Ce dispositif totalement obligatoire sera assorti de mesures coercitives. Il s’agit d’inculquer l’esprit d’obéissance aux règles, aux normes établies une fois pour toutes, développer l’esprit de défense, l’idée de l’ennemi de l’extérieur et celui de l’intérieur, préparer les jeunes esprits à la nécessité des interventions guerrières, à se soumettre sans broncher aux pires conditions d’existence, aux décisions prises par ceux d’en haut qui savent et qui œuvrent pour notre bien à tous.

PEUT ÊTRE PAS SI SIMPLE À METTRE EN ŒUVRE ?

Le service militaire a été suspendu en 1997. Le président de la République et son gouvernement entendent donner une nouvelle impulsion au service national afin, disent-ils, d’offrir à chaque classe d’âge de quinze à seize ans l’occasion de partager pendant un mois une expérience commune contribuant à la cohésion nationale.  Tout cela s’inscrit dans l’article 111-2 du Code du Service national : « La journée Défense et citoyenneté a pour objet de conforter l’esprit de défense et de concourir à l’affirmation du sentiment d’appartenance à la communauté nationale, ainsi qu’au maintien du lien entre l’armée et la jeunesse ».

Beaucoup est dit avec cette mise en avant de la notion de cohésion nationale. « Nationale », tout d’abord : pourquoi devrions-nous nous soumettre aux frontières des Etats aujourd’hui définis ? Si cohésion il doit y avoir, elle doit concerner l’ensemble des peuples, des populations, au-delà des nationalités. Mais de quelle « cohésion nationale » parlent-ils ? En quoi « un mois d’expérience commune » permettrait-il cela, alors qu’une infime minorité d’exploiteurs confisque les richesses produites par la grande majorité de la population ? Alors qu’il y a des millions de personnes sans ressources, sans logement, sans droit à la santé, à l’éducation, aux transports ? Alors que toute une partie de la jeunesse est discriminée et cible de violences policières ? En ce domaine comme dans d’autres, l’universel ne peut se définir à l’aune des plus puissants ! L’universel ne signifie pas l’unicité, l’alignement et pour finir le respect de « l’ordre » établi, celui qui organise l’exploitation, la misère, les guerres, les discriminations, etc.

Le « brassage social » tant vanté était déjà un argument utilisé pour défendre le Service national, le Service militaire jusqu’en 1997. Ce n’est que de la poudre aux yeux : l’égalité sociale, ce n’est pas se retrouver au même endroit quelques semaines dans toute la vie ; ça passe par la fin des discriminations et des inégalités, la reconnaissance des méfaits du patriarcat, du colonialisme, des racismes et exclusions, de la captation par une minorité des moyens de production et d’échanges et de l’exploitation de la majorité qui en résulte, etc. Pas vraiment le programme du SNU (ni de l’ex-Service militaire) !

Le rapport du groupe de travail préalable au vote de la loi, présidé par le général de division Daniel Menaouine, chiffrait à 24 000 les jeunes qui refuseront « par conviction, refus d’autorité ou par désintérêt » le SNU,  et à 8 000 ceux et celles qui, du fait de leur handicap, ne pourront l’effectuer. Sont également à retirer 2 000 filles enceintes et mères de famille et 40 000 jeunes français à l’étranger. La grande crainte des promoteurs du SNU est le rejet par la jeunesse de cet embrigadement. On lit ainsi dans ce même rapport: « Il faudra être extrêmement prudent pour que les bonifications résultant de l’engagement ne puissent pas être globalement lues comme le rendant obligatoire à raison de l’ampleur de la restriction des droits qui résulterait de son inaccomplissement. […] En effet, la contradiction relative qu’il y aurait à vouloir rendre obligatoire un engagement, qui n’a de sens que librement consenti, et qui serait susceptible de perturber, au moins dans la perception initiale qu’en auraient les intéressés, le bon déroulement des études et l’entrée sur le marché de l’emploi, risquerait de focaliser les critiques et de cristalliser une opposition, certes minoritaire, mais qui peut suffire à entraver le déploiement du projet. » Conclusion de ce texte : « On ne doit pas dissimuler l’ampleur des oppositions qui, sans doute minoritaires aujourd’hui, pourraient demain concerner, de manière plus significative, les principaux intéressés, c’est-à-dire les jeunes, et leurs organisations. » Le SNU n’est pas le Service militaire ; mais il n’est sans doute pas inutile que les jeunes générations s’approprient les luttes qui existèrent autour de celui-ci[1]

LE COLLECTIF NATIONAL CONTRE LE SNU

Sur l’initiative de l’Union pacifiste et de l’Union syndicale Solidaires, un collectif unitaire a été créé. Sa plateforme expose les motifs du refus du SNU.

Le Service national universel que le gouvernement veut rendre obligatoire pour les jeunes de 16 ans, c’est :

Une opération de soumission de la jeunesse

Il s’agit d’inculquer un esprit d’obéissance aux règles, un respect absolu des normes… Règles et normes qui, pour la plupart, ne visent qu’à perpétuer les inégalités et injustices inhérentes à l’organisation actuelle de la société. Cette volonté de soumission passe aussi par un contrôle renforcé, notamment à travers la mise en fiches de tous les jeunes de 16 à 25 ans ; on sait comment ce genre de fichier peut être utilisé ! Volonté de soumission, enfin, car elle ne reconnaît comme « engagement » des jeunes que les dispositifs étatiques.

La remise en cause des droits des travailleurs et travailleuses

Les jeunes du SNU seront utilisé/es pour remplacer des emplois aujourd’hui occupés par des employé/es qui ont un salaire, une convention collective ou un statut, la possibilité de s’organiser syndicalement, des droits individuels et collectifs. Avec le SNU, chaque année, 800 000 jeunes seront exploité/es, sans aucun de ces droits, pour des durées variables ; ils et elles seront très vivement encouragé.es à poursuivre leur « engagement volontaire » par un service civique, dans les mêmes conditions de précarité.

Des dépenses considérables

6 milliards €/an, selon un rapport sénatorial de 2017. Ces milliards seraient bien plus utiles pour le service public de l’Éducation, qu’aux mains des militaires !

Le renforcement de la militarisation.

Encadrement militaire, levée du drapeau, chant guerrier, uniforme, parcours du combattant, raid commando, etc. contribueront à l’endoctrinement des jeunes. La propagande visera à banaliser encore plus le rôle de l’armée, alors que celle-ci est en pointe dans la répression, sur le territoire français, dans les colonies et diverses régions du monde. Sans surprise, il n’est nullement question dans le programme de pacifisme, de non-violence, ni de remise en cause du rôle de l’armée.

Le gouvernement nous dit : Il faut que les jeunes s’engagent. Mais c’est déjà le cas ! Ils et elles s’engagent pour lutter contre le racisme, pour que cesse la destruction de la terre, pour défendre leur droit à étudier, pour le partage des richesses, pour le droit au logement, pour l’égalité des droits et contre les discriminations, etc. Ce n’est pas à l’État de les forcer à s’engager ! Comment peut-on parler d’apprendre la citoyenneté, lorsqu’on confie l’encadrement à l’armée (qui, par ailleurs, n’était pas demandeuse) ? Non au SNU ! Abrogation du SNU !

Campagne unitaire contre le SNU

Union pacifiste, Union syndicale Solidaires, ASSO-Solidaires, Solidaires Lycéen·nes région parisienne, Fédération Solidaires Étudiant·e·s, Fédération SUD éducation, SUNDEP Solidaires Sud Enseignement privé, Solidaires Jeunesse et Sports, Fédération SUD Collectivités territoriales, Fédération Éducation de la Confédération Nationale du Travail, CNT Santé, Éducation, Social et Territoriale de Lorraine, Fédération éducation/recherche de la CNT-SO, Émancipation tendance intersyndicale, Les Jeunesses Syndicalistes, Mouvement National Lycéen, Fédération Indépendante et Démocratique Lycéenne, Fédération nationale de la Libre Pensée, Droits Devant !!, Ni guerres ni état de guerre, Causes communes, Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami(e)s Contre la Guerre, Réseau des Centres de Recherche, d’Etude et de Formation à l’Animation et au Développement, Mouvement de la paix, ATTAC-France, Stop Fuelling War, Abolition des Armes Nucléaires – Maison de Vigilance, Mouvement de l’Objection de Conscience Nancy, GRATLIB, Parti Communiste des Ouvriers de France, Europe Écologie – Les Verts, Fédération Anarchiste, Union Communiste Libertaire, L’insurgé, Les Jeunes écologistes, Union des Jeunes Révolutionnaires, Union Prolétarienne ML, Unité Communiste de Lyon, Groupe libertaire Jules Durand, Mouvement Résilience, Radio-Libertaire, Revue Silence, Arc en ciel théâtre réseau coopératif. Collectifs locaux unitaires Non au SNU Loire-Atlantique, Lyon, Bordeaux, Angoulême, Nancy, Chambéry, Hérault…

Pour rejoindre le collectif : nonsnu@lists.riseup.net


[1] « Contester dans l’armée », Théo Roumier, Les utopiques n°5, juin 2017 ; « Contester l’armée », Christian Mahieux, Les utopiques n°6, novembre 2017.

Christian Mahieux
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Christian Mahieux

cheminot à la Gare de Lyon de 1976 à 2003, a été notamment secrétaire de la fédération SUD-Rail de 1999 à 2009, secrétaire national de l’Union syndicale Solidaires de 2008 à 2014. Il est aujourd’hui membre de SUD-Rail et de l’Union interprofessionnelle Solidaires Val-de-Marne. Il participe à l’animation du Réseau syndical international de solidarité et de luttes, ainsi qu’au collectif Se fédérer pour l’émancipation et à Cerises la coopérative. Il a été objecteur-insoumis au Service national, membre du mouvement d’objection collective des années 1970/80.