Il y a 50 ans : la CFDT et l’écologie

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Globalement, le mouvement n’a pas été en pointe dans les luttes écologistes. Le constat ne vaut pas que pour la France. Plusieurs contributions publiées dans ce numéro le rappellent. Pour autant, des courants syndicaux se sont naturellement retrouvés aux côtés de celles et ceux qui luttaient contre le nucléaire, la pollution de l’air, les marées noires, le gigantisme industriel, etc. La CFDT a joué un rôle particulier dans ce domaine : dans la foulée des année autogestionnaires, mais c’était encore le cas au tournant du « recentrage » de la fin des années 1970 ; cela perdura au-delà pour des équipes militantes qui, volontairement ou non, quitteront cette confédération au fil des années suivantes ; mais c’est là une autre histoire… Nous nous attardons ici sur trois situations, de ces années qui pouvaient amener à croire, encore en 1988, La CFDT, un passé porteur d’avenir: développement du nucléaire, pollution des marées noires, implantation d’une centrale à Plogoff.


ANTINUCLEAIRES ET SYNDICATS : L’EXEMPLE DE MALVILLE

Le projet de construction du réacteur nucléaire surgénérateur Superphénix, à Creys-Malville (Isère) a cristallisé une des luttes antinucléaires les plus fortes des années 1970, en France. D’importantes manifestations ont eu lieu sur le chantier de construction, durant les étés 1976 et 1977. Lors de celle du 31 juillet 1977, la police tue un manifestant, Vital Michalon, et en blesse de nombreux et nombreuses autres. D’autres actions eurent lieu dans les années 80/90, notamment après divers « incidents de fonctionnement » de la centrale qui occasionnent plusieurs arrêts … et redémarrages. Finalement, après toutes ces fuites de sodium et d’argon [1], Superphénix est définitivement abandonné en 1997. Conséquence d’un des aspects que pointait le mouvement antinucléaire : la déconstruction a débuté en 2006 et devrait se terminer dans les années 2030…

La mobilisation, locale et nationale, a largement reposé sur les Comités Malville, constitués sur tout le territoire. Au plus fort de la lutte, ceux-ci publiaient un journal mensuel : Superpholix. Le numéro 26 d’octobre 1979 comprend un dossier intitulé « Lutte antinucléaire et syndicats ». On y lira comment les antinucléaires, en l’occurrence le Comité Malville de Lyon, prônent la convergence avec le mouvement syndical. Les analyses des restructurations de l’industrie, ou encore de l’utilisation du secteur nucléaire comme expérimentation d’une précarité des travailleurs et travailleuses qui se généralisera ensuite, n’ont rien à envier au monde syndical. L’Union départementale CFDT du Rhône accepte volontiers le débat et publie sa contribution dans ce même numéro. Le journal précise que l’Union départementale CGT, également sollicitée, n’a pas voulu donner suite.

C’est dans cette même période que, sur l’initiative de la CFDT, est lancée une pétition nationale « Pour une autre politique de l’énergie ; pour un débat démocratique sur l’énergie ». Outre la CFDT, elle est soutenue par la Confédération syndicale des familles (CSF), la Confédération syndicale du cadre de vie (CSCV), le Groupement de scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire (GSIEN), le Mouvement de radicaux de gauche (MRG), le Parti socialiste (PS), le Parti socialiste unifié (PSU), le Réseau des amis de la terre, l’Union fédérale des consommateurs (UFC). Il s’agit de s’opposer au « tout nucléaire » et non « au nucléaire » ; la gauche de la CFDT critique alors ce mot d’ordre en retrait par rapport au mouvement antinucléaire et à ses comités locaux, dans lesquels on retrouve nombre de militantes et militants CFDT, voire d’Unions locales et syndicats CFDT. La pétition permettra toutefois de mener un débat de grande ampleur, sur les lieux de travail, avec les salarié·es. Au sein de la CFDT, elle s’accompagne en effet de dossiers argumentaires, d’affiches, d’autocollants, de panneaux informatifs, de circulaires adressées aux équipes militantes, etc. Une campagne nationale !

COMITE MALVILLE DE LYON

Il est incontestable que l’industrie nucléaire est l’un des piliers de la restructuration [de l’industrie française], en ce sens qu’elle oriente les investissements, les concentrations de capitaux, qu’elle vise à trouver des débouchés extérieurs où la France aurait une certaine exclusivité. Ce n’est pas le seul pilier ; l’informatique joue aussi un rôle. Mais dans la mise en place du programme, on retrouve, concentrées, toutes les caractéristiques de la disparition organisée de l’industrie française passée, tout ce qui va inscrire la France dans la nouvelle division internationale du travail.

  • La France n’a plus la maîtrise complète de la recherche et du développement des techniques qu’elle emploie. […] Pour les travailleurs, ça signifie que le détenteur du pouvoir patronal est de plus en plus loin, de moins en moins atteignable.
  • Le nucléaire, c’est l’éclatement des fabrications, la systématisation de la sous-traitance. Autour d’EDF, maitre d’œuvre, s’agencent sur tout le territoire mille entreprises privées. Seul le chef, en haut de la pyramide, maîtrise tout le processus. Tous les autres, exécutants, ne connaissent qu’un bout de l’édifice, ne savent pas à quoi leur fabrication va servir […]
  • Le nucléaire est un moyen pour accélérer la restructuration, pour éliminer certaines entreprises en donnant aux concurrents les commandes du programme […]
  • Le nucléaire accélère aussi la restructuration des trusts qui ont arraché une part du gâteau. C’est un mouvement classique du capitalisme : il y a un secteur rentable ? Eh bien, on y investit tout et on laisse tomber le reste … et les ouvriers qui vivaient du dit reste. Ainsi Creusot Loire. Ainsi Péchiney Ugine Kuhlman, qui exporte à tour de bras ses usines non nucléaires. Ça sacrifie des régions entières ? Bof, c’est pas grave…
  • Si, c’est grave. En particulier parce que le nucléaire crée moins d’emplois qu’il n’en supprime. […] Evitons les faux débats : qu’une amélioration de la technique permette de diminuer le nombre d’heures de travail pour tout le monde, c’est très bien. Mais nous savons bien qu’aujourd’hui, ça ne se passera pas comme ça et qu’il y aura des chômeurs en plus.
  • Dans toute l’industrie nucléaire, le patronat, que ce soit EDF ou le patronat privé, systématise le recours à l’intérim et aux contrats à durée déterminée. C’est si pratique, pour éviter de suivre les travailleurs sous radiations, pour éviter de les payer quand ils ont atteint la dose maximale admissible. Et surtout, pour liquider les syndicats sur la boite, pour diviser les travailleurs réunis sur un même lieu géographique. […] Tous ces multiples statuts ont pour effet (et d’ailleurs pour but) de diviser les personnels et de rendre les luttes plus difficiles. Dans le nucléaire, on a vu que ce type de fonctionnement est la pratique générale.
  • Toutes ces transformations nous conduisent à un type nouveau de classe ouvrière : d’un côté, quelques techniciens « privilégiés » qui disposent d’un statut vivable ; de l’autre, une masse de travailleurs précaires, proies de l’intérim et des contrats à durée déterminée, mal payés et ayant intérêt à fermer leur gueule, donc voués aux conditions de travail les plus abrutissantes et les plus dangereuses. Le tout, sur un fond de contrôle social généralisé et de répression de toute déviance. Il est bien évident que cette transformation a aussi pour but d’empêcher les travailleurs de s’organiser.
  • Dans les luttes ouvrières de ces dix dernières années, sont apparues de nombreuses revendications sur l’organisation du travail, contre la déqualification, la parcellisation des tâches ; la « crise » a été un moyen pour le patronat de freiner ces revendications, en obligeant les travailleurs à se battre essentiellement sur le front de l’emploi.

[…] Tout ceci fait que pour nous, la convergence entre le mouvement syndical et le mouvement antinucléaire n’est pas une tactique qui peut varier au gré des situations. C’est, et ce sera, une préoccupation constante du Comité Malville de Lyon et, nous l’espérons, de tous les antinucléaires.

UNION DÉPARTEMENTALE CFDT DU RHÔNE

Après la période « tout pétrole » depuis plusieurs années, la politique énergétique française est basée sur le « tout nucléaire ». Le programme électronucléaire du gouvernement, le plus ambitieux et le plus précipité du monde, se fait au détriment de la sécurité des travailleurs et de la population. […] Suite à l’accident significatif d’Harrisburg, les déclarations des responsables gouvernementaux, affirmant qu’un tel accident ne peut se produire en France, ne trompent personne. Le même discours a précédé la panne du 12 décembre 1978 qui, soi-disant, ne pouvait pas se produire en France.

[…] D’ores et déjà, la CFDT dit « non au tout nucléaire », et tant que le débat n’aura pas été conduit à son terme. La CFDT demande la suspension de la construction des centrales nucléaires au-delà du premier programme EDF, ainsi que de Superphénix ; l’abandon du lancement de toute série ; le refus de nouvelles installations industrielles nucléaires […] que les réacteurs achevés ne soient pas mis en activité, tant que toutes les leçons de l’accident de Harrisburg ne sont pas tirées.

La CFDT revendique un contrôle accru des travailleurs, dans les centrales et les usines, en associant les Comités d’hygiène et de sécurité à toutes les enquêtes, et à leurs conclusions, et en leur attribuant le pouvoir d’arrêter une installation pour la population et les travailleurs.

La CFDT exige une production diversifiée de l’énergie. Il existe des moyens de satisfaire les besoins réels de la population en énergie, hors de la politique actuelle du « tout nucléaire ». Le pays dispose de ressources non exploitées en charbon, hydraulique, géothermie, et doit développer leur utilisation. Le pays doit multiplier les efforts, en faveur des énergies nouvelles. Le pays doit se doter d’un type de développement, de production et de consommation, qui exige un important programme d’investissements publics.

Ces solutions permettraient, à terme, de créer des centaines de milliers d’emplois, et pas n’importe lesquels. Alors que les centrales actuelles créent l’emploi sur d’immenses chantiers, pour des milliers de travailleurs avec des contrats précaires, et dans des chantiers et usines géants, très concentrés, les solutions alternatives, tant sur les économies que sur la production diversifiée d’énergie, créeraient une foule d’emplois stables, dispersés sur tout le territoire, et permettraient ainsi de donner une réalité à la revendication CFDT : Vivre et travailler au pays !

MARÉE NOIRE : UN ENGAGEMENT SYNDICAL

Navigant avec 227 000 tonnes brut de fioul à bord, l’Amoco Cadiz est pris dans une tempête au large de la Bretagne le 16 mars 1978. Il échouera sur les rives bretonnes, à Portsall (Finistère). Durant deux semaines, sa cargaison se déverse dans l’océan, les nappes de fioul affecteront près de 300 kilomètres de littoral. Le bilan écologique est catastrophique [2] : 30 % de la faune et 5 % de la flore marines sont détruites sur une surface de 1 300 km2. Le pétrolier transportait le fioul pour le compte de la compagnie américaine Standard Oil, sous pavillon du Libéria.

Nous reprenons ici le texte lu par le secrétaire général de la CFDT, lors d’une conférence de presse [3] tenue douze jours après l’échouage du pétrolier sur les côtes bretonnes. On y relève le souci marqué de lier social et écologie, d’interroger sur l’efficacité de la technocratie en pointant la capacité des travailleurs à décider, de remettre en cause l’inéluctabilité du « progrès » confondu avec la croissance du système capitaliste. Sur un autre plan, notons que, lors de cette conférence de presse, la parole était donnée, outre le secrétaire général de la confédération, à des représentants et représentantes des salarié·es de l’industrie pétrolière, des marins, des pêcheurs, des secteurs de l’alimentation, de l’agriculture ou de l’hôtellerie et des structures syndicales interprofessionnelles locales.

CONFÉRENCE DE PRESSE CFDT SUR LA MARÉE NOIRE, LE 28 MARS 1978. DÉCLARATION D’EDMOND MAIRE

La marée noire qui déferle sur les côtes de Bretagne des flancs de l’Amoco Cadiz est une catastrophe économique et écologique. La CFDT a plusieurs raisons de s’exprimer et d’agir à partir de son rôle d’organisation syndicale. La situation des travailleurs qu’elle regroupe est connue. Ils sont gravement touchés soit directement au niveau de leur emploi et de la dégradation de leur environnement, soit indirectement par toutes les conséquences à court, moyen et long terme de la situation créée. Les marins pêcheurs, l’Union régionale Bretagne, la Fédération générale des transports et de l’équipement (FGTE), la Fédération unifiée de la chimie (FUC) la Fédération de l’alimentation, la Fédération générale de l’agriculture (FGA), la Fédération générale de la métallurgie (FGM) décriront certaines conséquences, actuelles ou prévisibles, sur les travailleurs de leur profession ou de leur secteur. Ils analyseront les causes et les responsabilités.

Pour ma part, je voudrais vous communiquer l’analyse de la confédération et mettre en évidence un certain nombre d’aspects : l’imprévoyance, la légèreté des pouvoirs publics, qui marquent l’insuffisance de prévention ; la permanence du risque, due à une logique de croissance et de profit ; le lien entre les conditions de travail et les risques d’accident, les dégâts du progrès technique non maîtrisé.

L’IMPRÉVOYANCE DES POUVOIRS PUBLICS, L’ABSENCE DE PRÉVENTION

C’est le quatrième accident en dix ans. Le Torrey-Canon, le Bolhen, l’ Olympic-Bravery, n’ont pas suffi pour prendre le problème à bras le corps. A chaque fois, les mêmes discours, les mêmes promesses de règlementations. La fatalité, la tempête, la responsabilité des éléments sont chaque fois invoquées. Or, la mer est faite de vagues, l’air fait du vent. Il n’y a rien là d’extraordinaire, ni d’imprévisible. Depuis le Torrey-Canon, rien n’a été fait sur la sécurité concernant la conception et l’aménagement des pétroliers, rien non plus pour interdire les itinéraires dangereux pour les côtes, ni pour mettre un terme au scandale des pavillons de complaisance.

Gouverner, c’est prévoir, a-t-on dit. Quand non seulement on ne prévoit pas, mais qu’on ne tient même pas compte de ce qui est déjà arrivé, on n’a pas le droit d’invoquer la fatalité. Les pouvoirs publics portent dans cette affaire une responsabilité écrasante. La marée noire de Portsall permet également de jauger à leur juste valeur les moyens mobilisés pour défendre la nature. Des déclarations, des promesses, il y en a eu dans le passé, notamment lors de la catastrophe du Torrey Canon, le 18 mars 1967. Le ministre de l’Intérieur à l’Assemblée nationale, après la description de l’ampleur du sinistre, sans pour autant céder au pessimisme disait-il, affirmait que cette catastrophe « nous a armés pour lutter désormais dans de meilleures conditions » ! La lecture du débat est édifiante, mot pour mot, on se croirait aujourd’hui; les mêmes appels à la solidarité, pour masquer les mêmes carences.

LA PERMANENCE DU RISQUE, DUE A UNE LOGIQUE DE CROISSANCE ET DE PROFIT

La course à la croissance pour la croissance induit une consommation d’énergie toujours plus grande. Qu’il s’agisse du nucléaire ou du transport du pétrole, c’est le gigantisme, la concentration, le secret des décisions, l’ignorance dans laquelle on tient des populations des risques qu’on leur fait encourir par la mainmise des multinationales. Ainsi, dès l’échouage du pétrolier, on savait parfaitement ce qu’il allait advenir : la rupture du bateau et l’impossibilité de venir à bout de la cargaison par pompage en ces lieux.

La CFDT, dans son récent colloque sur l’énergie, a montré qu’une autre politique était possible : diversification des sources d’énergie, priorité aux énergies de flux non polluants telle la géothermie, énergie solaire, énergies de stock, large débat avec les populations et travailleurs concernés sur les choix et les risques. La CFDT, à travers sa plate-forme d’objectifs de juin 1977, propose un autre type de développement où les aspects qualité de la vie doivent devenir les éléments importants du niveau de vie permettant de consommer moins d’énergie et de diminuer les risques de pollution.

LES CONDITIONS DE TRAVAIL DÉGRADÉES SONT SOURCE D’ACCIDENTS

Comme pour les accidents du travail, les conditions de travail prises au sens large sont directement impliquées dans ce type de catastrophe : la conception des bâtiments comme celle des entreprises ; la division du travail ; la sous-traitance, dont les pavillons de complaisance représentent une des formes les plus inacceptables ; la surestimation de la maîtrise technique des dirigeants.

Si l’objectif de sécurité était un objectif primordial, il serait parfaitement possible de concevoir des bateaux, ainsi que leur aménagement, qui répondent mieux à cet objectif. Cela est possible, les problèmes technologiques sont surmontables si on en prend les moyens (voir la recherche spatiale). Cela suppose la volonté politique et financière de le faire. Les travailleurs qui sont aux manivelles, et donc les mieux placés pour parler de leur sécurité, doivent avoir la parole.

L’utilisation des pavillons de complaisance dans le but évident d’échapper au fisc et à la règlementation du travail est une des formes de la sous-traitance. Elle accroit l’exploitation et l’aliénation des travailleurs avec un statut précaire. Les conditions d’une telle exploitation sont génératrices d’accidents, de risques supplémentaires.

Enfin, la surestimation de la maîtrise technique par des technocrates qui sont loin du terrain, le progrès technique qui n’est pas mis au service des travailleurs et de la population, mais à celui des objectifs de profit des multinationales, conduisent à ces monstres de 230 000 tonnes et plus, qui amplifient les risques d’accidents niés avant qu’ils ne surviennent. Un navire = un plein d’essence pour toutes les voitures du parc automobile français ; il faut le savoir !

Le gigantisme sans révision des normes est un scandale ; l’accident s’est produit et se reproduira ici ou ailleurs. La C.F.D.T. a déjà analysé cet aspect antérieurement lorsqu’elle a préparé et organisé sa conférence sur le progrès technique en 1976. Dans cette région Bretagne, le développement économique, donc les conditions d’emploi, sont étroitement liés à l’état du milieu naturel et notamment de la mer. Si des conséquences immédiates sont visibles, il faudra du temps pour en apprécier toutes les conséquences en profondeur. Sur ce plan, les scientifiques apparaissent, tous, très réservés pour faire un diagnostic très précis.

Les camarades qui vont me succéder, vont approfondir, élargir tous ces aspects. La catastrophe de l’Amoco-Cadiz n’est pas seulement un fait divers dramatique, mais un évènement politique. Cet évènement a déjà, et va avoir des conséquences graves sur l’emploi, la flore, la faune côtière et maritime, les ressources de toute une région. Au vu de ces conséquences, de leurs causes, la CFDT a décidé de se constituer partie civile, pour élargir le débat afin de situer les véritables responsabilités et de défendre par tous les moyens légaux dont elle dispose, les intérêts des travailleurs et notamment leur emploi et leurs revenus. En effet, nous sommes suffisamment éclairés par les déclarations gouvernementales que nous avons rappelées, faites lors de la catastrophe du Torrey-Canon. Les moyens de prévention ne sont pris que sous la pression suivie de l’opinion publique organisée ; pour notre part, nous nous engageons ici comme sur d’autres catastrophes de ce type (Liévin, Merlebach, Feyzin, La Hague) à poursuivre l’action ; se constituer partie civile est un des moyens que nous utilisons. La CFDT, qui a l’ambition d’agir sur l’ensemble des conditions de travail et de vie des travailleurs, invite toutes les forces concernées à mettre en commun leurs efforts afin de résoudre les problèmes d’emploi et d’environnement posés de manière dramatique et d’en empêcher le renouvellement.

PLOGOFF, LA RÉSISTANCE POPULAIRE

A compter de l’hiver 1975, des mobilisations se font jour contre l’implantation d’une centrale nucléaire dans la région. Plusieurs sites sont alors successivement évoqués par « les milieux autorisés ». En juin 1976, la population de Plogoff organise ses premiers barrages ; jour et nuit, des habitantes et habitants se relaient, pour empêcher les sondages géologiques sur le site de Feunteun-Aod. Le Comité de défense de Plogoff est né. C’est la rencontre d’une population locale qui refuse avant tout la centrale « chez elle » et de jeunes écologistes aux motivations plus profondes, liées au nucléaire dans son ensemble. C’est aussi le prolongement du travail réalisé par les Comités locaux d’information nucléaire (CLIN), regroupés dans une coordination régionale bretonne. Près de 80 CLIN couvrent la Bretagne ; leurs militantes et militants sont pleinement dans « les années 68 » de cette décennie : occupations d’usines et de bâtiments administratifs, liens avec les LIP, avec les paysans du Larzac, luttes antihiérarchiques, etc. Plusieurs pratiquent la désobéissance civile, par l’auto-réduction de leurs factures EDF : en mai 1976, pour financer le « tout nucléaire », EDF avait augmenté ses tarifs de 15% ; quelques milliers de personnes en France décident d’auto réduire systématiquement leurs factures d’un montant égal à ces 15%. Elles suivent l’exemple donné par l’auto-réduction de 3% de l’impôt sur le revenu, lancée deux ans auparavant, en soutien aux paysans du Larzac et contre l’armée. Les plus jeunes se sont formé·es à travers les mouvements lycéens des années précédentes.

UN SYNDICAT PARTIE PRENANTE DES MOUVEMENTS SOCIAUX

La CFDT de ces années-là est en phase avec tous ces milieux ; les Unions locales sont le lieu de l’activité syndicale interprofessionnelle de proximité, mais aussi, souvent, de rencontres avec ces mouvances, collectifs et autres comités. Les réseaux CFDT participent directement à la lutte antinucléaire. Les syndicats CFDT de l’énergie fournissent un gros travail argumentaire. Le livre L’électronucléaire en France [4], du syndicat CFDT de l’énergie atomique, fait alors référence dans les milieux militants, pas seulement syndicaux. Le cinéma est aussi un terrain pour les luttes antinucléaires et syndicales ; du moins pour la CFDT. En 1975, la section syndicale CFDT du centre de retraitement des déchets nucléaires de La Hague réalise un film, intitulé Condamnés à réussir. Il tournera partout en France, fournissant un excellent support à d’innombrables réunions d’information et de débats. En octobre 1978, il est présenté à Plogoff, en présence d’un militant CFDT de La Hague.

LES LANCE-PIERRES

A Plogoff, la résistance s’est organisée, mais le projet est mis sous l’éteignoir jusqu’aux élections législatives de mars 1978. A l’automne, les Conseils régional et départemental retiennent définitivement le site de Plogoff. Le 3 juin 1979, 10 000 personnes sont présentes pour la pose de la première pierre de la bergerie alternative de Feunteun-Aod, là où l’Etat entend construire la centrale. L’enquête d’utilité publique, du 31 janvier au 14 mars 1980 va permettre de faire connaître plus largement la lutte locale ; elle sera aussi un moment de collectivisation populaire de cette résistance à la « puissance publique » et ses forces militaires et policières. Des barricades sont construites à cinq reprises, les rassemblements sont quotidiens, la population locale harcèle policiers et gendarmes qui « protègent » une enquête d’utilité publique boycottée par le public ! Les femmes du village jouent un rôle de premier plan dans la lutte. C’est la période des lance-pierres symboliques [5] … et pas que symboliques [6].

LA VICTOIRE

La « Pentecôte antinucléaire de Plogoff », les 24 et 25 mai 1980, rassemble environ 100 000 personnes à la baie des Trépassés. La CFDT locale est présente et de nombreuses Unions locales et départementales d’autres régions françaises ont organisé, souvent dans le cadre de collectifs unitaires, des trajets en autocar pour s’y rendre. Des actions en justice sont menées par les opposant·es au projet de centrale ; en février 1981, l’Union régionale CFDT de Bretagne a ainsi déposé un recours en Conseil d’Etat, contre la Déclaration d’utilité publique. Comme pour le Larzac, la détermination de la population locale, la solidarité organisée sur le plan national, le mouvement social et populaire créé autour d’une lutte et par la lutte, permettront de gagner. François Mitterrand élu président le 10 mai 1981, son ministre de la Mer annonçait l’abandon du projet à la sortie du Conseil des ministres du 27. Un mois plus tard, le 28 juin 1981, une grande fête de la victoire était organisée sur place.


[1] Gaz rare, entourant le sodium liquide.

[2] www.bretagne-vivante.org

[3] www.archives.memoires.cfdt.fr

[4] Editions du Seuil, 1975. Ouvrage rédigé par une dizaine de salariés du syndicat national des personnels de l’énergie atomique (Commissariat à l’énergie atomique et Electricité de France).

[5] Le 9 février 1980, un habitant de Plogoff, marin de profession, est condamné à 45 jours de prison parce qu’il avait été arrêté porteur d’un lance-pierres. En signe de protestation contre la répression exercée envers les opposantes et opposants à la centrale, le port du lance-pierres se généralise : les femmes en particulier l’arborent ostensiblement face aux policiers, le maire de Plogoff le porte par-dessus son écharpe tricolore … Des répliques en miniature sont vendues en solidarité et portées par des militantes et militants partout en France, y compris par des syndicalistes sur le lieu de travail…

[6] Si les pressions quotidiennes sur les gendarmes mobiles furent avant tout verbales, il y eu aussi quelques pluies de cailloux sur les brigades chargées de détruire les barricades.

Christian Mahieux
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Christian Mahieux

cheminot à la Gare de Lyon de 1976 à 2003, a été notamment secrétaire de la fédération SUD-Rail de 1999 à 2009, secrétaire national de l’Union syndicale Solidaires de 2008 à 2014. Il est aujourd’hui membre de SUD-Rail et de l’Union interprofessionnelle Solidaires Val-de-Marne.