Hommage à la résistance des femmes soudanaises

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Dans ce texte écrit à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes [et paru initialement sur le site www.sudfa-media.com], la militante soudanaise Alaa Busati célèbre les luttes des femmes dans le monde entier, et rend un hommage particulier aux femmes soudanaises. Elle met en lumière les multiples façons dont les femmes résistent à la violence et aux destructions de la guerre, ainsi qu’au régime militaire.


Alaa Busati est avocate et militante pour les droits humains. Originaire de Khartoum, elle a notamment travaillé avec l’organisation Jeunesse en Action dans les montagnes Nouba pour défendre les droits des populations locales. Elle réside aujourd’hui en France.


Doaa Tariq. [DR]
Doaa Tariq. [DR]

Longue vie aux luttes des femmes dans le monde entier !

Longue vie aux femmes du Congo, de Gaza, d’Ukraine, aux femmes et aux survivant·es de la guerre au Liban et en Syrie qui mènent une nouvelle bataille pour construire la démocratie. Il est difficile de célébrer cette journée sans penser à la situation critique que subissent des femmes du monde entier à cause de toutes ces guerres, des conflits écologiques, des crises économiques et de la situation fragile des droits civils dans certains pays. Nous avons besoin d’une plus grande solidarité féministe internationale, et de célébrer aussi ces femmes qui luttent dans le monde entier. En ce jour du 8 mars, je voudrais rendre hommage aux femmes soudanaises en particulier : aux centaines de femmes révolutionnaires qui travaillent dans les Takiya (cantines solidaires) et les « salles d’intervention d’urgence » dans les zones de guerre, aux féministes qui sont actives dans les collectifs locaux de la société civile, et aux membres des comités de résistance, qui depuis le début de la guerre font la plus grande partie du travail humanitaire dans les camps de réfugié·es et de personnes déplacées.
Je voudrais évoquer le cas des milliers de femmes soudanaises disparues depuis le début de la guerre, des mort·es, des déplacé·es et des réfugié·es qui ont survécu à ces deux dernières années de conflit sanglant. Au cours de ces deux ans, la guerre au Soudan est devenue la pire crise de déplacé·es au monde et la plus grande catastrophe humanitaire, avec plus de 30 millions de personnes ayant besoin d’une aide humanitaire urgente, soit près de 60 % du nombre total de civil·es au Soudan. Plus de 19 000 civil·es ont été tué·es au cours du mois dernier, et plus de 200 personnes ont été tuées en une semaine. Les femmes constituent la majorité des personnes tuées et visées par les crimes de guerre. Elles sont régulièrement arrêtées lorsqu’elles se déplacent entre les lignes de front, où elles sont soumises à des enlèvements, des disparitions forcées et même des condamnations à mort pour espionnage, ainsi qu’à des violences sexuelles, à des viols et à des mariages forcés.
En raison du manque de financements, les Nations unies ont été contraintes de réduire considérablement l’aide alimentaire délivrée au Soudan, ce qui a exacerbé l’insécurité alimentaire. Cette situation a mis en lumière le manque cruel de fonds internationaux dédiés à la crise au Soudan, et l’incapacité des organisations internationales à travailler au Soudan, parce qu’il n’y a pas de garanties de protection pour leur personnel et pas d’itinéraires sûrs pour les civil·es, ni la fourniture de nourriture et de médicaments. Dans ce contexte, les femmes soudanaises ont pris l’initiative d’organiser les « salles d’intervention d’urgence », des collectifs autogérés qui se sont créés dans toutes les villes du Soudan afin de fournir de la nourriture, de soigner les blessé·es et d’offrir un abri. Elles s’organisent presque sans moyens matériels ni soutien extérieur, mais avec une patience infinie et une grande capacité travail collectif.


Saadia Abkar. [DR]
Saadia Abkar. [DR]

La flamme de la révolution brûle toujours au Soudan. Elle prend une forme différente en adaptant les moyens de lutte à l’ampleur du conflit actuel. Au cours des cinq dernières années, les femmes soudanaises ont organisé différentes formes de résistance, locale et fédérale, syndicale et politique. Aujourd’hui, elles résistent à la violence de la guerre de manière innovante, en s’inspirant du chemin long et sinueux de la révolution. Cette résistance a commencé par les manifestations et le sit-in d’Al-Qyada devant le quartier général de l’armée avant le renversement du régime [en 2019]. Puis s’en est suivie une phase d’engagement et de construction du mouvement pendant de la période de transition après la chute du régime. La résistance s’est ravivée à nouveau face au coup d’État militaire [d’octobre 2021] et se poursuit aujourd’hui dans le contexte de la guerre qui dure depuis deux ans. Je voudrais mentionner des exemples de luttes féministes locales au cours des deux dernières années, à travers trois portraits de femmes soudanaises qui sont en première ligne pour apporter de l’aide humanitaire dans les villes les plus assiégée et bombardées du Soudan.
Le premier portrait est celui d’une jeune femme soudanaise nommée Saadia Abkar. Pendant la révolution, elle faisait partie des comités de résistance dans la ville d’Al-Daein, dans l’État du Darfour oriental, dans l’ouest du Soudan. Avec ses camarades, ils et elles se sont battu·es en 2019 contre le régime politique d’El-Béshir et ont travaillé tout au long de la période de transition pour restaurer les droits civils et les libertés, et pour reconstruire les villes et fournir des services dans cette région qui avait souffert de la guerre génocidaire au Darfour depuis 2003. Lorsque la nouvelle guerre a éclaté en avril 2023, les déplacé·es ont afflué en grand nombre vers la ville d’Al-Daein. Au cours des trois premiers mois de la guerre, les habitant·es de la ville et des camps de déplacé·es ont souffert des bombardements aériens et des tirs d’artillerie, ainsi que de la famine et de la destruction du système de santé. Alors que les organisations humanitaires internationales étaient incapables de fournir de l’aide au Soudan, les membres des comités de résistance de la ville ont mis en place des « salles d’intervention d’urgence » dans différents quartiers pour répondre aux besoins des personnes déplacées en matière de nourriture, de médicaments et d’éducation des enfants pendant la guerre. Saadia était l’une des actrices les plus importantes de la « salle d’intervention d’urgence » du camp de Neem. Avec ses camarades, elle cuisinait des repas et les distribuait aux familles déplacées, fournissait des médicaments et soignait des dizaines de blessé·es par jour, et équipait les écoles afin de continuer à éduquer les enfants. Saadia Abaker est décédée le mois dernier – paix à son âme – à la suite de tirs d’artillerie alors qu’elle apportait de l’aide dans le camp. En ce jour, son sacrifice inspire toutes les féministes soudanaises et les comités de résistance, pour sa capacité d’initiative, de dévouement et de résistance, jusque dans le feu de la guerre.


Femmes membres des mouvements armés de la ville d'El Fasher. [DR]
Femmes membres des mouvements armés de la ville d’El Fasher. [DR]

Le deuxième portrait est celui de la camarade Doaa Tariq, qui se bat depuis près de deux ans pour fournir de la nourriture et des soins aux citoyen·es piégé·es dans la capitale Khartoum, dans une zone contrôlée par les Forces de Soutien Rapide, classée comme zone d’opérations de guerre. Plus de 1200 familles vivent dans ce quartier. Depuis le début de la guerre, Doaa et un groupe de jeunes révolutionnaires ont créé la « salle d’intervention d’urgence » de Khartoum-Est afin de fournir des soins et des repas chauds aux citoyen·es piégé·es dans les combats et exposé·es aux bombardements quotidiens, en créant une petite cuisine et d’une unité mobile de soin pour les blessé·es. Elle continue à travailler dans ces conditions très dangereuses pendant le mois de Ramadan pour fournir des repas chauds à la population.
Le troisième portrait est le modèle collectif majestueux des femmes de la ville d’El Fasher qui ont pris les armes pour se défendre, et défendre leur ville, contre l’agression des Forces de Soutien Rapide. Depuis le début de la guerre, la ville d’El Fasher est restée la seule ville à résister au siège de la milice, malgré les bombardements quotidiens pendant deux ans. A cause du siège, l’approvisionnement en médicaments, en denrées alimentaires, en eau, en électricité et en services de communication a été interrompu. Des combats horribles ont lieu autour et à l’intérieur de la ville, causant la mort de milliers de jeunes. Les mouvements de lutte armée locaux se sont alliés avec l’armée soudanaise (formant une alliance nommée Moushtaraka) pour empêcher la chute de la ville aux mains des Forces de Soutien Rapide. Comme aucune organisation internationale ne parvient à ouvrir de voies sûres pour acheminer de l’aide humanitaire ou évacuer les citoyen·nes, les femmes répartissent leur travail entre l’enterrement des mort·es et le soin des blessé·es. Au cours des six derniers mois, les femmes de la ville, mères de famille, simples travailleuses, médecins et employées, ont pris sur elles le devoir de prendre les armes aux côtés des forces conjointes des Moushtaraka pour combattre et défendre leurs terres, leurs familles et leurs enfants. Dans cette région qui est l’un des fronts de bataille les plus dangereux de la guerre du Soudan, elles ont choisi de participer activement à déterminer leur destin, refusant de se contenter d’être des victimes passives de la guerre.
Ces trois exemples sont des modèles et une inspiration pour le monde entier. Il existe encore de nombreuses femmes, combattantes inconnues, qui luttent pour le peuple soudanais, à la fois dans les zones de guerre et à l’extérieur du Soudan, inlassablement et sans craindre le danger. Elles luttent pour défendre les principes de la révolution : « Liberté, paix et justice », et les valeurs de l’humanité.

Alaa Busati


Être du côté de la Révolution et non pas avec les seigneurs de guerre

Cela fait maintenant plus de deux ans que la guerre a commencé, le 15 avril 2023, entre les deux milices au pouvoir au Soudan : les Forces armées soudanaises (FAS), dirigées par Abdel Fattah Abdelrahman Al-Bourhane, qui s’est emparé du pouvoir en 2021, lors d’un putsch, et les Forces de soutien rapide (FSR), dirigées par Mohamed Hamdan Dagalo, alias Hemetti, ancien adjoint du premier cité.
Ainsi que l’écrit le réseau MENA Solidarity [1], « c’est une guerre pour le pouvoir et le profit, une attaque directe contre les revendications de la révolution de 2018, lorsque des millions de personnes se sont soulevées pour réclamer la liberté, la paix et la justice. Les deux milices, autrefois partenaires dans la répression, déchirent aujourd’hui le pays. Des centaines de milliers de personnes ont été assassinées. Plus de 13 millions de personnes ont été chassées de chez elles. Les systèmes de santé et d’éducation du Soudan se sont effondrés. Les usines et les infrastructures ont été détruites. Le viol est utilisé comme arme de guerre]. La nourriture et les médicaments ne parviennent pas à ceux et celles qui en ont besoin. La moitié de la population soudanaise, soit 25 millions de personnes, souffre de la faim. La famine a déjà été confirmée dans 10 régions. »
Les généraux qui se disputent le pouvoir ont leur responsabilité dans ce désastre. Ils ne sont pas les seuls. Les états voisins ont fait le nécessaire pour mettre en échec la révolution soudanaise de 2018, et font perdurer la guerre, pour satisfaire leurs intérêts. L’Egypte, l’Arabie saoudite, la Turquie et l’Iran soutiennent les Forces armées soudanaises (FAS). Les Emirats arabes unis et le Kenya soutiennent les Forces de soutien rapide (FSR) et profitent de la contrebande d’or soudanais. La Russie, le Royaume-Uni et les Etats-Unis alimentent en armes les deux camps, directement ou indirectement.

Les gouvernements occidentaux mettent en scène des « pourparlers de paix »

Les gouvernements occidentaux, sous couvert de « pourparlers de paix », offrent des tribunes aux mêmes seigneurs de guerre qui détruisent le pays. Ces pourparlers n’apportent pas la paix, ils apportent une légitimité à la contre-révolution. Tous les acteurs étrangers impliqués aujourd’hui au Soudan sont complices de la prolongation de la guerre. A l’inverse, le Réseau MENA Solidarity déclare « Nous soutenons fermement le mouvement révolutionnaire soudanais, les comités de résistance, les syndicalistes, les militantes féministes et les réseaux locaux qui risquent tout pour construire un avenir différent depuis la base. Nous appelons les syndicalistes, les militants anti-guerre et les activistes du monde entier à s’opposer à toute vente d’armes aux milices soudanaises et aux Etats qui les soutiennent, à exiger des gouvernements qu’ils ouvrent des voies sûres et accordent l’asile aux réfugiés soudanais, et à construire une solidarité active avec les forces révolutionnaires soudanaises qui luttent pour une véritable démocratie, la justice et la fin du régime militaire. »

Une crise humanitaire d’ampleur

« C’est le seul endroit au monde où la famine est actuellement confirmée », a indiqué, mi-avril, Shaun Hughes, le coordinateur régional du Programme alimentaire mondial (PAM). « Officiellement, ce n’est que la troisième famine répertoriée depuis le début du siècle », a-t-il ajouté. L’immense majorité des personnes déplacées sont des femmes et des enfants. Depuis l’apparition de la famine, en août 2024, dans le camp pour personnes déplacées de Zamzam, dans l’État du Darfour du Nord, à l’ouest du Soudan, celle-ci s’est étendue à dix zones au Darfour, mais également au Kordofan, dans le sud du pays. Dix-sept autres zones sont aujourd’hui classées à risque. « À l’échelle du pays, près de 25 millions de personnes, soit la moitié de la population, sont confrontées à une faim extrême. Près de 5 millions d’enfants et de mères allaitantes souffrent de malnutrition aiguë », a précisé le représentant du PAM. La saison des pluies, au mois de juin, va rendre encore plus difficile l’activité des travailleurs humanitaires car de nombreuses routes seront alors impraticables. « Sans financement, nous devons réduire soit le nombre de bénéficiaires, soit le volume d’aide par personne. Et c’est déjà ce qui se passe », a confié M. Hughes. « Ce mois-ci, nous avons réduit les rations dans les zones de famine à 70% des besoins, et à 50% dans les zones à risque ». [2]

Christian Mahieux


[1] www.menasolidaritynetwork.com

[2] Informations issues de www.menasolidaritynetwork.com, www.alencontre.org  et www.sudfa-media.com 


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