Georges Ibrahim Abdallah, vers la perpétuité réelle en France

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Les lignes qui suivent sont construites autour de la mise en forme d’un entretien que nous avons eu au parloir de la prison de Lannemezan, fin août 2021 avec Georges Ibrahim Abdallah, détenu depuis 37 ans en France. Les notes prises lors de ces 3 heures d’échanges, parlent de ce que l’on peut dire, ce que l’on doit dire plutôt lorsque l’on est un militant révolutionnaire, car la prison n’est pas aménageable, elle est à l’image du capitalisme et doit être abolie. Les propos de Georges Ibrahim Abdallah sont précédés d’une courte présentation et suivis d’informations sur l’actualité de sa lutte, ainsi que d’un rappel d’une motion adoptée lors du -ème congrès national de l’Union syndicale Solidaires.

Philippe Arnaud, postier et militant Sud PTT, est un des animateurs de Solidaires Gironde. Il milite au sein du Collectif pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah[1].

[1] liberonsgeorges.samizdat.net



Autocollants du Collectif pour la libération de Georges Ibrahim Abdallah. [CLGIA]

Qui est Georges Ibrahim Abdallah ?

G.I. Abdallah est un prisonnier politique libanais détenu en France depuis 1984. Il est né le 2 avril 1951 à Kobayat, dans le nord du Liban. Il avait été condamné en 1987 à la réclusion criminelle à perpétuité, avec une peine de sûreté, pour complicité d’assassinats de l’attaché militaire de l’ambassade américaine Charles Ray et du diplomate israélien Yacov Barsimentov, exécutés à Paris en 1982. Ces assassinats ont été revendiqués par les Fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL) et commis dans le cadre de la lutte contre l’occupation du Liban par Israël.

Il est libérable depuis 1999. A chacun des jugements favorables à sa libération, les Etats-Unis sont intervenus pour l’empêcher. Le 24 octobre 2021, Georges Ibrahim Abdallah est entré dans sa 38ème année de détention. Aujourd’hui, les manifestations ne suffisent pas à rendre possible sa libération. Et Georges Ibrahim Abdallah ne veut plus déposer de nouvelle demande de libération, car elle n’a aucune chance d’aboutir tant que le pouvoir politique ne décidera pas à mettre en œuvre la mesure d’expulsion qui conditionne sa libération. Ce prisonnier politique, à l’instar de Mumia Abu Jamal, Léonard Peltier ou Nelson Mandela, bat les records de longévité en détention du fait de l’acharnement continu des États français et étatsunien. Son maintien en détention à perpétuité, contredit la théorie selon laquelle, en France, la perpétuité réelle n’existe pas ; pourtant, en mars 2016, le Garde des Sceaux français Jean-Jacques Urvoas la revendiquait devant les parlementaires, en citant le cas de Georges Ibrahim Abdallah.

Historique rapide de ses condamnations

Arrêté pour détention de faux papiers le 24 octobre 1984 à Lyon, il est condamné, le 10 juillet 1986, pour détention d’armes et de faux papiers à 4 ans de prison. Son avocat est Me Jean-Paul Mazurier. Le 28 février 1987, la Cour d’assises de Paris, le condamne à la réclusion criminelle à perpétuité, pour complicité d’assassinat. Ses avocats sont Me Jean-Paul Mazurier puis Me Jacques Vergès. La fin de la peine de sûreté est fixée au 27 octobre 1999. Me Jean-Paul Mazurier reconnaîtra peu après le jugement, dans la presse et dans un livre, qu’il était employé par les services secrets français.

Il aurait dû ou pu être libéré :

  • Dès 1984, comme la France s’y était engagée auprès du gouvernement algérien.
  • En 1985, lors de l’échange avec Gilles Sydney Peyroles, enlevé au Liban, auquel l’État français s’était aussi engagé.
  • En 1988, s’il n’avait pas été rejugé après son premier procès en juillet 1986.
  • En 1994, si la peine applicable aux droits communs pour ce type de délit, comme réclamée par le procureur conformément au code de procédure pénale, avait été retenue en mars 1987 lors du second procès.
  • A partir de 1999, année où Georges Abdallah peut déposer une demande de libération conditionnelle. Il est libérable … si le Juge des libertés en décide ainsi.
  • En 2003, quand le Juge des libertés de Pau a émis un avis favorable à sa libération conditionnelle, mais que l’exécutif a refusé de mettre en œuvre la mesure d’expulsion vers son pays d’origine, et a fait appel, pour obtenir le rejet de la demande de mise en liberté conditionnelle.
  • En 2013, quand le Tribunal d’application des peines a émis un avis favorable en attente d’un arrêté d’expulsion du ministère de l’Intérieur. Mais l’exécutif a refusé de le mettre en œuvre et a fait appel ; c’était Manuel Vals à l’époque. En 2014, 2015 et 2016, les demandes de libération sont jugées, par tous les niveaux judiciaires, irrecevables en l’absence de décision administrative d’expulsion, suite aux nouvelles lois sur la libération conditionnelle.

L’avocat des parties civiles qui représente l’État américain, s’est opposé à la libération à chacun des procès. A 70 ans, G.I. Abdallah a plus que doublé la peine incompressible applicable à l’époque, c’est au pouvoir politique de lui rendre enfin sa liberté.


Matériel de la campagne unitaire. [CLGIA]

Un parloir avec Georges Ibrahim Abdallah – Entretien sur la Prison.

D’emblée, Georges se réfère aux écrits de Pierre Kropotkine (Dans les prisons russes et françaises), ainsi qu’aux travaux des femmes abolitionnistes comme Gwenola Ricordeau. Kropotkine part de son expérience des prisons en Russie et en France (Clairvaux notamment) et décrit le système carcéral. Il constate : « Une fois qu’un homme a été en prison, il y reviendra […]» et en déduit que « si nous prenons en considération toutes les diverses influences de la prison sur le détenu, nous devons convenir que, chacune séparément, et toutes ensemble, elles agissent de manière à rendre l’homme qui a passé quelque temps en prison de moins en moins approprié à la vie en société […] » Georges cite aussi le communiqué de dissolution du GENEPI : « Notre perspective de lutte ne peut être que révolutionnaire, son but est l’abolition de la taule et de toutes les formes d’enfermement. En faisant le choix de dissoudre le GENEPI, il s’agit pour nous de refuser de faire des compromis sur nos convictions et de pouvoir penser par la suite d’autres moyens de luttes réellement féministes et anticarcéraux ».

Georges poursuit : « les trois piliers de la répression sont indissociables : police, justice, prison. En écho aux fermetures d’usine, le choix a été fait de construire plus de prisons pour accueillir toujours plus de prisonniers et prisonnières au lieu de construire des hôpitaux. En parallèle, on peut constater que nombre de prisonnier∙es devraient avoir plutôt un suivi psychiatrique que pénal mais il n’y a pas assez de places en centres psychiatriques. Il y a un forte hausse des peines prononcées mais la hausse est encore plus forte si on regarde les peines effectuées. Loïc Wacquant, sociologue et anthropologue français, mène une réflexion intéressante sur les processus de criminalisation de la misère, l’hyper-carcéralisation et la marginalité urbaine aux États-Unis en lien avec la question raciale. Il déclare que l’État pénitentiaire se substitue à l’État providence, victime de l’offensive néolibérale. Sarkozy a repris à son compte cette offensive, avec le slogan « tolérance zéro » inventé aux États-Unis ou le gêne de la délinquance.

Pierre par pierre, mur par mur, nous détruirons toutes les prisons[1].

Si les parloirs séparés ont été le fruit des luttes des prisonniers, les UVF[2] d’abord proposés dans les prisons de femmes sont une volonté de l’Administration pénitentiaire, idem pour les “salons[3]” et pour les téléphones dans les cellules. L’administration devance les besoins des prisonnier∙es pour désamorcer les luttes qui sont un facteur de cohésion des prisonniers, contre elle. Pour la presse et les courriers, il y a moins de censure que dans les années 1970. L’État anticipe qu’il va y avoir de plus en plus de prisonniers et pendant plus longtemps, donc il adapte les conditions pour durer. L’amélioration de la prison améliore l’image du capital et son acceptation. Le rôle du révolutionnaire n’est pas d’améliorer l’institution prison, de la rendre plus acceptable. Une revendication révolutionnaire ne peut que porter l’abolition de la prison, …

La prison ne peut être un lieu de résistance qu’en écho aux résistances en dehors. Ce n’est plus aujourd’hui un lieu de combats. Il y a eu des grèves de la faim dans les prisons françaises en 1970 ; à cette époque, 200 prisonniers maoïstes étaient incarcérés, dont Alain Geismar et La Cause du peuple fut interdite. Emprisonnés, les maoïstes réclamèrent un régime de détention politique mais ils dénoncèrent également le sort des détenus de droit commun, le régime des prisons dans sa globalité. Une telle démarche mérite d’être notée, car elle tranchait avec les postures souvent adoptées par les prisonniers politiques du passé, soucieux de se démarquer de ceux qui avaient commis des actes “vils”. Proclamations et témoignages attestent de cette préoccupation et aident à comprendre l’engagement des militants et des intellectuels démocrates aux côtés des prisonniers mutinés dès 1972.

Il faudrait faire un historique rapide de la prison depuis Rome où la prison n’existait pas mais l’esclavage oui, l’Inquisition où on a les bûchers, etc. Jusqu’à 1788, la prison est un lieu de torture ; après 1789 et l’abolition de la torture, les prisons évoluent, puis très vite il y a le bagne et la condamnation aux travaux forcés. L’amélioration des conditions de vie des pénitenciers continue jusqu’à aujourd’hui. 1981, c’est le toilettage socialiste, avec la circulaire Badinter du 26 février 1982 qui abolit les Quartier haute-sécurité (QHS). La prison reste une sophistication de la barbarie, on est passé de la pique à la prison. Il faut condamner le discours qui dit que la prison est le problème des prisonnier∙es. Ils et elles ne sont pas une classe sociale mais une strate de la classe ouvrière. La hausse du chômage s’accompagne de la hausse du nombre de prisonnier∙es. Il y a une socialisation particulière qui se fait en prison et qui s’est peu réalisée avant l’arrivée en  prison.

Il faut rappeler le rôle criminogène de la prison. Toutes ses prétendues justifications échouent :

  • réinsertion des prisonnier∙es : il n’y en a pas, la plupart reviennent (pour des crimes plus graves souvent) ;
  • réparation des victimes : il ne peut y en avoir pour les crimes et quasiment pas pour les autres peines ;
  • protéger la société : la hausse du nombre de prisonniers montrent que ça ne protège pas,

Seule reste la vengeance ou la pénitence comme justification à la prison, mais n’oublions pas que c’est la société qui paye la prison. La production capitaliste investit. Il y a une privatisation partielle de la prison. La privatisation des prisons est un gouffre financier pour l’État. Près de la moitié des détenu∙es est incarcérée dans les 58 prisons dont la gestion a été déléguée à une entreprise privée. En 2017, 32 740 personnes, pour un total de 69 714 détenu∙es. La privatisation de l’univers carcéral français concerne aussi la construction des prisons, à travers les partenariats public-privé (PPP). A l’heure où Emmanuel Macron a annoncé la création de 15 000 places de prison d’ici 2025, le recours à ces partenariats est dénoncé par la Cour des comptes : le coût est exorbitant pour les caisses de l’État. Le coût quotidien d’un prisonnier est estimé à : 100 euros par jour et par détenu, ce qui n’empêche pas qu’il y ait un coût de la vie en prison qui s’élève au minimum à 200 euros par mois pour les détenu∙es.

La sophistication de la prison, c’est : éviter les évasions ; la surveillance miniaturisée ; la gestion distante, “plus propre”, de la surveillance. La prison est devenue “plus vivable”, les conditions de détention sont moins sources de révoltes. Si l’évasion était un sujet dans les années 70 pour presque tous les prisonniers, ça ne l’est plus aujourd’hui, car moins réaliste. Ainsi, les médiations comme le GENEPI se fracassent. Il faut rappeler les limites des organismes pour améliorer les prisons (Groupe d’information sur les prisons, Comité d’action des prisonniers, GENEPI) même l’institution n’a plus besoin d’eux.

Il faut abolir l’État capitaliste et la prison ! Le rôle des révolutionnaires n’est pas d’apporter des soupapes à l’enfermement ! L’abolition de la prison est une nécessité humaine et sociale. Dupont-Moretti a annoncé sa volonté de faire travailler les prisonnier∙es, avec un droit plus proche du droit du travail et de n’attribuer les grâces qu’à celles et ceux qui travaillent. L’Administration pénitentiaire n’y est pas favorable car les grâces permettent de pacifier les rapports dans les prisons ; pour elle, leur suppression doit rester une sanction en cas de problème, et, par ailleurs,, il y n’a pas assez de possibilité de travail.

Si les prisonnier∙es ont droit à deux parloirs par semaine, peu en bénéficie car leur milieu social est asséché ou s’assèche avec la durée de la détention. La prison punit aussi la famille et les proches des personnes détenues.

Pierre Kropotkine concluait sa conférence par cette interrogation toujours d’actualité : La prison n’améliore pas les détenus. Et d’autre part, nous l’avons vu, elle n’empêche pas les ci-nommés crimes de se commettre : témoins, les récidivistes. Elle ne répond donc à aucun des buts qu’elle se propose d’atteindre. Voilà pourquoi la question vient à se poser : que faire donc avec ceux qui méconnaissent la loi […] les principes mêmes de moralité gravés dans le cœur de chacun.

Dans ses travaux, Gwenola Ricordeau aborde des réponses qui ont été apportées à cette question comme la justice transformatrice, qui se place dans une  perspective abolitionniste. “ La justice transformatrice considère qu’il existe des responsabilités individuelles, mais aussi des conditions sociales rendant possible la commission de certains faits. Les pratiques de justice transformative qui se sont développées à partir de l’an 2000 en Amérique du Nord partent d’une critique de la justice telle qu’elle est rendue par le système pénal. Elles ont d’abord été essentiellement pensées et expérimentées dans des communautés, au sein de milieux radicaux états-uniens, qui, de fait, ne pouvaient pas espérer la justice du système pénal. C’est donc parmi les minorités ethniques et les communautés queer que se sont développées ces pratiques, en particulier pour répondre au besoin de justice quant aux violences faites aux femmes. […] Cela signifie aussi que la responsabilité communautaire est centrale et que les procédures visent à transformer la communauté. La justice pénale désigne et condamne un auteur, la justice transformative part des besoins de la victime – sécurité, vérité… – elle confronte un agresseur et travaille à son implication dans une démarche individuelle et collective de réparation et de transformation.[…]” »

La conversation s’est conclu sur un autre sujet : celui prisonniers palestiniens détenus dans les prisons israéliennes : « la direction la plus authentique de la résistance palestinienne est aujourd’hui en prison. Il y a 6 000 prisonniers et prisonnières palestinien∙nes de toutes les factions de la résistance. La dynamique de la résistance n’a pas permis qu’ils et elles soient corrompu∙es. Paradoxalement, la prison préserve la valeur morale des combattants et combattantes quand la société à l’extérieur faiblit. »


Manifestation annuelle pour la libération de G.I. Abdallah : 23 octobre 2021. [CLGIA]

70 ans de vie et 37 années de détention

Le 2 avril 2021, Georges Ibrahim Abdallah a fêté ses 70 ans à la prison de Lannemezan (65). Après ces 37 années de détention, l’actualité de Georges Abdallah se remplit. En effet, le début 2021, a vu la sortie d’un film Fedayin, le combat de Georges Abdallah[4], par le collectif Vacarmes Films. Ce film tourné pour l’essentiel au Liban retrace les combats de Georges Abdallah avec de nombreux témoignages et entretiens. Il retrace le parcours d’un infatigable communiste arabe et combattant pour la Palestine. Des camps de réfugié∙es palestinien∙nes qui ont forgé sa conscience à la mobilisation internationale pour sa libération, nous allons à la découverte de celui qui est devenu l’un des plus anciens prisonniers politiques d’Europe. C’est aussi la publication du livre de Saïd Bouamama, L’affaire Georges Ibrahim Abdallah[5].

Nous attendons aussi le film de Pierre Carles Who want Georges Abdallah in jail ?, qui reprend l’affaire Georges Abdallah avec beaucoup de documents d’époque, d’archives de l’Institut national de l’audiovisuel et d’entretiens avec des témoins, ici en France mais aussi au Liban. Vendredi 19 mars 2021, il a reçu, pour la seconde fois, la visite de M. Rami Adwan, ambassadeur du Liban en France, qui ce jour-là, était accompagné de Mme Marie-Claude Najm, ministre de la Justice du gouvernement libanais démissionnaire. L’autorisation de cette visite a été donnée par la France, sous la condition de ne faire aucune déclaration sur la teneur de cette visite. Cet engagement, amplifié par la mobilisation des organisations progressistes libanaises, nous laissent espérer un dénouement proche en faveur de la libération de Georges Ibrahim Abdallah.

Si, aujourd’hui encore, sa libération est suspendue à la volonté du pouvoir français, Georges Ibrahim Abdallah est le symbole de la perpétuité réelle en France. En séance du Sénat, le 30 mars 2016, alors qu’il est question, vis-à-vis des terroristes, de durcir les conditions de la perpétuité réelle avec une procédure d’exception, une période de sûreté de trente ans et une limitation des possibilités d’aménagement de peine et donc de contourner la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, Jean-Jacques Urvoas, Garde des sceaux de l’époque, répond au sénateur Philippe Bas : « […] la perpétuité existe déjà aujourd’hui dans les établissements carcéraux, monsieur le sénateur. Ainsi, Georges Ibrahim Abdallah a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour terrorisme au mois de février 1987. Depuis cette date, il a demandé sa libération conditionnelle à neuf reprises. Or, chaque fois – et à bon droit, de mon point de vue –, elle lui a été interdite. Depuis février 1987, il est en prison, ce qui prouve bien que la perpétuité réelle existe déjà. Monsieur le sénateur, la question posée par votre collègue député Guillaume Larrivé était de savoir si l’on devait étendre la période de sûreté – chacun sait maintenant qu’il s’agit d’une période pendant laquelle aucun aménagement de peine ne peut être accordé – de vingt-deux ans à trente ans. Le gouvernement a donné un avis favorable à cette période de trente ans. […] Qu’entend la Cour européenne des droits de l’homme par relèvement de la période de sûreté ? En fait, tout condamné doit pouvoir demander, et non obtenir automatiquement, une mesure d’aménagement de peine. La CEDH estime qu’au bout de cinquante ans, un condamné est à un moment de sa vie où il n’a plus la capacité physique de demander un aménagement de peine et qu’en conséquence, une peine de cinquante ans n’est pas une peine compressible. […] Je veux surtout insister sur un point : ne confondons pas la période de sûreté avec la libération. Ce n’est pas parce que le condamné est à la fin de la période de la sûreté qu’il bénéficie d’une libération anticipée. À ce sujet, je vous rappelle l’exemple de M. Abdallah. »

M. Philippe Bas, président de la commission des lois : « Il est une réalité qui doit quand même être rappelée : c’est qu’aucun terroriste islamiste condamné à perpétuité n’a jamais été libéré en France. (M. le rapporteur opine.) Nous avons cité tout à l’heure le cas de Georges Ibrahim Abdallah condamné à perpétuité, non pas pour des actes criminels directs, mais pour complicité de terrorisme, à une époque où il n’existait pas de période de sûreté, pas même de dix-huit ou vingt-deux ans – M. le Garde des sceaux l’a rappelé tout à l’heure. Pour autant, avec constance, les juges de l’application des peines, saisis neuf fois, ont, neuf fois, refusé sa libération, pour une raison très simple, à savoir que la peine n’était pas purgée […] »

De fait, le 3 juin 2016, le Journal officiel de la République française a introduit dans la législation une loi sans précédent, ou presque. Faisant suite aux attentats qui ont frappés la France le 13 novembre 2015 au Bataclan et au Stade de France, le projet de loi « visant à renforcer la lutte contre le crime organisé, le terrorisme et leur financement, et à améliorer l’efficacité et les garanties de la procédure pénale » a été définitivement adopté, en urgence, par le Sénat le 25 mai 2016. La peine de réclusion criminelle à perpétuité réelle pour les auteurs de crimes de terrorisme est introduite avec l’article 421-7 nouveau du Code pénal créé par la loi n°2016-731 du 3 juin 2016. Cette perpétuité réelle existait depuis 1994 pour les auteurs de meurtre aggravé et d’assassinat commis sur un mineur de quinze ans. En 2011, elle a été étendue aux assassins d’une personne dépositaire de l’autorité publique. La Cour d’assises pouvait décider, dans ces situations-là, la perpétuité réelle, c’est-à-dire sans libération conditionnelle, en excluant les mesures comme la suspension ou le fractionnement de la peine, le placement à l’extérieur, les permissions de sortir, la semi-liberté et la libération conditionnelle. Conçue à l’époque comme une loi d’exception contre les auteurs de crimes sordides commis à l’encontre de jeunes enfants, elle a, à ce jour, été prononcée à seulement quatre reprises, dont une s’étant soldée par une diminution de la peine en appel. Ainsi, la loi d’exception pour « crimes odieux » a été étendue aux crimes de terrorisme, dans le contexte de vive émotion qu’a connue la France avec les attentats successifs commis par l’Etat islamique.


Manifestation à Paris, le 19 juin 2021. [CLGIA]

Deux débats s’ouvrent à nous : un, sur la perpétuité réelle, son extension aux crimes de terrorismes ; l’autre, sur la situation de Georges Abdallah qui serait utilisé par le gouvernement pour prouver qu’il n’était pas besoin de modifier la loi, puisqu’avant son adoption, la perpétuité réelle pouvait exister. Georges Abdallah est alors chargé d’être le symbole vivant de ce fait. Comme le précise le sénateur républicain, Georges est condamné, pour simple complicité dans des crimes bien différents, puisqu’ils ont visé des personnes précises et, à ce titre, ne relève pas du qualificatif de terroriste, suivant la définition que l’on en retient. De plus, contrairement à ce qui est dit à plusieurs reprises, des magistrats ont bien jugé que sa peine était purgée et qu’il était libérable. Ce qui fait débat, ce sont bien les conditions juridiques de sa libération, sachant qu’il n’a aucun titre de séjour en France. C’est la condition d’un titre d’expulsion hors du territoire français qui a été cassée lors de la dernière décision de libération conditionnelle de Georges Ibrahim Abdallah. La Cour de cassation se réfère à l’article 729-2  du Code de procédure pénale, qui institue un régime de libération conditionnelle dérogatoire au droit commun pour la libération conditionnelle d’un étranger condamné, faisant l’objet d’une mesure d’éloignement du territoire. Nous nous heurtons apparemment à la procédure pénale qui ne semble pas donner de réelle solution dans la situation de Georges Abdallah. Nous devons refuser que Georges Ibrahim Abdallah soit utilisé comme symbole que l’on peut finir sa vie en prison. Il a déjà passé bien plus que les trente années prévues par la nouvelle loi pour les crimes de terrorisme de masse, comme ceux que l’on a connu en 2015. Le Conseil constitutionnel comme la Cour européenne des droits de l’homme, prônent le fait que tout homme doit pouvoir espérer une sortie de détention. Georges doit, lui aussi, y avoir droit. Les magistrats, comme les politiques, doivent dire comment cela est possible pour Georges, car aujourd’hui cette option semble impossible et ce n’est pas la dangerosité de Georges qui est en cause.

Georges Abdallah a passé plus d’années de sa vie en détention qu’en liberté. Sa 37ème année de détention est bien entamée. Quelle issue est envisageable ? La détention à mort, par défaut de volonté de l’oublier dans sa geôle ? La peine de mort a été abolie en France, mais la peine de perpétuité est en réalité une peine de mort lente. Georges Abdallah doit pouvoir retourner auprès des siens, au Liban. Beaucoup de ses proches sont décédés sans qu’il ne puisse les accompagner. C’est à nous, mouvements sociaux et de défense des droits de des personnes humaines, de faire qu’il ne soit pas oublié et de pousser à prendre la décision de libération, en faisant en sorte que son maintien en détention coûte plus à l’État français que sa libération. Ne laissons pas Georges Ibrahim Abdallah devenir ce triste symbole de la perpétuité réelle, la perpétuité à vie en France.

Philippe Arnaud

Motion adoptée par le congrès de l’Union syndicale Solidaires, 5 juin 2014

Appel pour sa libération de Georges Ibrahim Abdallah

Que cesse un invraisemblable déni de droit ! Georges Ibrahim Abdallah est l’objet d’un invraisemblable déni de droit de la part du gouvernement français, qu’il importe de faire cesser au plus vite.

Militant pro palestinien d’origine libanaise, Georges Ibrahim Abdallah est emprisonné depuis 30 ans en France. Incarcéré depuis 1984, il a battu le record détenu jusque-là par Nelson Mandela (27 ans), le chef du combat nationaliste sud-africain, et revendique désormais le titre de « doyen des prisonniers politiques en Europe », au même titre que Mumia Abou Jamal aux Etats-Unis. L’homme, il est vrai, est atypique en ce que son parcours transcende les traditionnels clivages ethnico-religieux. Militant communiste issue d’une famille du Nord-Liban, Georges Ibrahim Abdallah a été condamné à la peine maximale prévue par la loi, pour complicité d’assassinats d’un responsable du Mossad israélien et d’un attaché militaire américain à Paris en 1982.

Au-delà du bien-fondé de sa condamnation sur la base de preuves sujettes à caution, l’homme a purgé, plus que largement, sa peine. Libérable depuis 15 ans, il a été maintenu en détention sur souhait direct des Etats-Unis. Pour l’exemple, au prétexte qu’un « crime de sang » a été commis à l’encontre de personnes représentants des autorités publiques. Au-delà du débat sur la matérialité de ce crime, il aurait du être libéré, selon les règles, depuis 1999. De plus la justice, en 2012, a tranché par deux fois, en première instance et en appel, en décidant sa libération, avec à la clé, un arrêté d’expulsion signé par le ministre de l’intérieur. Le refus de signer cette expulsion a permis de porter le jugement en cassation. Cette dernière a estimé « qu’un prisonnier de longue durée doit faire une année de libération conditionnelle ». Ce qui est vrai pour un prisonnier français est « faux » pour un étranger qui doit être immédiatement expulsé. Aujourd’hui, Georges Ibrahim Abdallah est en détention administrative. Cette exception comme toutes les mesures exceptionnelles ont été appliquées à ce prisonnier détenu par la volonté des Etats Unis et de la France qui porte cette responsabilité.

Nous exigeons sa libération sans conditions.


[1] Slogan de chacune des manifestations en soutien à Georges Abdallah, devant la prison de Lannemezan.

[2] Unités de vie familiale, espaces séparés dans la prison où le prisonnier peut se retrouver jusqu’à 3 jours avec des proches, jour et nuit, avec possibilité de cuisiner sur place

[3] Parloirs attribués pour la journée entière sans présence de matons

[4] fedayin-lefilm.com

[5] Editions Premiers matins de novembre.


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