Femmes dans les conflits armés et lutte pour l’égalité en matière d’armement

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Cette intervention de Mathilde Larrère a eu lieu lors des Journées intersyndicales Femmes de 2023 où l’une des thématiques était « Les femmes et la guerre »


Membre du SNESUP/FSU, Mathilde Larrère est historienne et maîtresse de conférences en histoire contemporaine. Elle travaille sur les mouvements sociaux et les mobilisations féministes. Elle a notamment publié, aux éditions du Détour :  Il était une fois les révolutions, en 2019 ; Rage against the machisme, en 2020 ; Guns and Roses. Les objets des luttes féministes, en 2022 ; On s’est battus pour les gagner. Histoire de la conquête des droits en France, en 2024.


[Editions du Détour]
[Éditions du Détour]

Aujourd’hui, je vais vous parler du rôle des femmes dans les conflits armés et de leur lutte pour l’égalité en matière d’armement. Même si le titre de cette table ronde se concentre sur les femmes, la paix et le désarmement, je vais aborder un aspect différent, celui des femmes, des guerres et des armements. Cela s’explique par deux raisons principales. L’histoire des femmes et de leur mouvement pour obtenir le droit de porter des armes et de rejoindre les armées est tout aussi importante que celle du pacifisme féminin. Je vais donc me concentrer sur cet aspect, tout en restant ouverte aux questions sur le pacifisme féminin.
Historiquement, la question de l’armement des femmes remonte à la Révolution française. La France révolutionnaire est en guerre avec les cours étrangères et il s’agit à ce moment-là de défendre non seulement la patrie, mais surtout la Révolution, c’est-à-dire les droits de l’homme. Et donc, dans ce contexte d’une guerre qui est une guerre révolutionnaire, politique, des femmes ont réclamé de participer aux combats. À cette époque, certaines femmes ont demandé le droit de participer à la défense de la Révolution, souhaitant défendre à la fois les idéaux révolutionnaires et les droits des femmes nouvellement acquis. Des clubs d’amazones se sont formés, et des femmes comme Pauline Léon et Anne Joseph Théroigne ont réclamé le droit de porter des armes dès 1789. Le 6 mars 1792, la guerre n’est pas encore déclarée, mais elle menace. Pauline Léon, qui est une sans-culotte, une montagnarde, une chocolatière de son état, monte à la tribune de l’Assemblée et lit une pétition qui est recouverte de plus de 300 signatures dans laquelle elle demande « des piques, des pistolets et des sabres ». Quelques jours plus tard, Anne Joseph Théroigne déclare à son tour : « Armons-nous, nous en avons le droit par la nature et même par la loi ».


Paul Delforge, Citoyenne Anne-Josèphe Théroigne. Pionnière du féminisme (1789-1794), Institut Destrée, 2022. [DR]
Paul Delforge, Citoyenne Anne-Josèphe Théroigne. Pionnière du féminisme (1789-1794), Institut Destrée, 2022. [DR]

Ce sont des revendications de femmes qui demandent des armes, il y a certes des réflexes patriotiques mais aussi ce qui est en jeu pour les femmes, c’est d’être des citoyennes à part entière. Le fait de pouvoir porter des armes et de servir dans les corps armés, qu’ils soient civils ou militaires est ressenti comme une forme de la citoyenneté. Quelque part, le fusil, c’est plus être citoyen que l’urne. L’historienne Dominique Cousineau a travaillé sur les pétitions envoyées par les femmes aux différentes assemblées révolutionnaires. Elle constate qu’il y a beaucoup plus de pétitions de femmes qui réclamaient le port d’armes et l’entrée dans la garde nationale et l’armée, qu’il n’y a de pétitions qui demandaient le vote.
Olympe de Gouges est une des rares de l’époque qui ne demandait pas des armes. Et elle est en cela différente des autres féministes de la Révolution française. Autre exemple, celui de Marie Morel. Elle a 21 ans quand elle va pour s’inscrire sur le registre d’enrôlement et elle dit : « Je laisse ma quenouille et mes fuseaux à celui qui sera assez lâche pour rester dans ses foyers, et je me charge de prendre son fusil et son sabre pour remplir sa place ». Dès lors on commence à avoir dans les archives pas mal d’officiers qui envoient des lettres à l’Assemblée nationale qui se plaignent des cantonnements engorgés de femmes qui veulent combattre. Tout ça conduit la Convention à prendre, le 30 avril 1793, un décret dans lequel il est dit que toutes les femmes inutiles au service des armées doivent quitter les cantonnements. Qu’est-ce que ça veut dire pour les révolutionnaires ? Ça veut dire les combattantes ? Parce que les utiles, celles qui font la bouffe et qui nettoient le linge, elles sont restées. Donc en fait, ils voulaient, ils ont réussi à réduire les femmes à ces tâches.


Paris, le 21 janvier 2017, à l'occasion de l'investiture de Donald Trump, cortège de la Marche mondiale des femmes. [MMF]
Paris, le 21 janvier 2017, à l’occasion de l’investiture de Donald Trump, cortège de la Marche mondiale des femmes. [MMF]

Elles vont continuer à lutter, elles vont protester. Pauline Léon ne désarme pas, c’est le cas de le dire. Elle porte haut et fort cette revendication d’égalité femmes hommes, notamment dans l’armée. C’est le moment où les femmes aussi se mettent à porter la cocarde. À la base, c’est un symbole d’origine militaire. Donc porter la cocarde, ça a un sens aussi militaire. Ça montre la place des femmes dans cette revendication. Et face à ça, en fait, il va y avoir un backlash. Malgré leurs revendications, les femmes ont été exclues de la participation militaire par les révolutionnaires de la Convention, qui ont même adopté des décrets pour les empêcher de rejoindre les armées. Cette exclusion a conduit à une lutte continue des femmes pour obtenir l’égalité dans les domaines militaires et politiques.
Après la Commune, la question continue à se poser et celle qui va prendre le relais, c’est Madeleine Pelletier. C’est une femme qui vient d’un milieu très populaire qui s’en est tiré grâce à l’école, première femme psychiatre qui s’est battue sur tous les fronts. Elle a pratiqué des avortements. Elle revendique le service militaire féminin. Et pourtant c’est une pacifiste chevronnée. Elle est pour la paix, mais s’il doit y avoir de la guerre, elle refuse l’inégalité qui met les femmes à l’écart et qui d’ailleurs souvent justifie l’inégalité. Parce que souvent, ce qui justifie l’interdiction du droit de vote aux femmes, c’est qu’elles ne vont pas combattre. C’est un cercle vicieux contre lequel elle se bat. Elle sera d’ailleurs soutenue par dans les années 1920 par Hélène Brion. C’est une institutrice très féministe et qui pendant la Première Guerre mondiale a aussi été pacifiste.
Maria Véron disait plus tard que ne mobiliser que les hommes en cas de conflit relève d’une injustice indigne de la démocratie. Il faudra passer les deux conflits mondiaux pour que la République française accepte de confier les fusils aux femmes. Des femmes, des féministes ont demandé que les femmes appartiennent à l’armée et soient armées. Tout au plus, on a créé des corps auxiliaires féminins avec des heures et des heures de discussion à l’état-major pour savoir quel uniforme on allait leur mettre. Parce que leur grande angoisse, c’est qu’elle soit sexy dans l’uniforme. Mais on va créer ce corps, mais sans jamais lui permettre de combattre avec des arguments aussi extrêmement spécieux. On disait que si les femmes combattaient, ça ferait chuter la natalité.


Collectif, Nous vous écrivons depuis la révolution. Récits de femmes internationalistes au Rojava, éditions Syllepse, 2021. [Syllepse]
Collectif, Nous vous écrivons depuis la révolution. Récits de femmes internationalistes au Rojava, éditions Syllepse, 2021. [Syllepse]

Lors du second conflit mondial, les Forces françaises libres ont accepté de constituer un corps des volontaires françaises. Elles sont très nombreuses. Elles ont été tenues à l’écart des combats et interdites de port d’armes. C’est dans les maquis et la résistance qu’on leur fit une plus grande place, même si on retrouve une répartition sexuée des genres dans la résistance en leur confiant surtout des tâches de renseignement, de logistique dans lequel, au demeurant, elles excellaient. Ces femmes combattantes de la Résistance subiront pendant toute l’après-guerre une très longue invisibilisation de leur participation au combat, doublée de préjugés très négatifs. Il y a toute une série de textes législatifs après-guerre qui vont se succéder pour essayer de traiter la question. Cette succession en elle-même montre l’incapacité de l’armée à intégrer les femmes parce qu’à chaque fois, elles sont un peu assimilées puis rejetées. Par exemple, il y a un journal de Cherbourg qui pose à son lectorat la question de savoir s’il faut que les femmes rentrent dans l’armée. Et voilà la réponse qu’on peut lire d’un lecteur : « La femme soldat est un être hybride et asexué, bien loin de l’ange au foyer. Le plus beau rôle de la femme n’est-il pas celui d’être épouse et mère ? Restez à votre place et laissez le métier des armes à vos fils et à mon mari. »
Les femmes ont fini par rentrer dans l’armée. Elles représentent aujourd’hui 12 % de l’effectif. Reste qu’elles sont moins souvent envoyées au front que les hommes. Pour autant, les combattantes armées kurdes du Rojava, organisées en brigades féminines, répondent 100 ans après à Madeleine Pelletier, 200 ans après Théroigne ou Léon, lorsqu’elles écrivent « Menons notre force armée, notre force politique. Nous-mêmes, nous ne menons pas notre révolution à l’ombre des hommes ». Et cette question de l’armement des femmes est donc une question d’égalité, d’égalité citoyenne, mais aussi une question d’émancipation.

Mathilde Larrère


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