Cinq bonnes raisons de défendre et de promouvoir la Charte d’Amiens

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Référence incontournable dans le milieu militant, la Charte d’Amiens reste l’un des textes auquel le mouvement syndical s’identifie massivement, même si elle donne parfois lieu à de grands écarts entre organisations syndicales, en théorie comme en pratique. Convaincus que la Charte d’Amiens pose les fondamentaux d’un syndicalisme que nous prônons, nous revenons sur l’importance de ce texte et sur l’horizon qu’il dessine pour transformer la société.

Florent Cariou, Julien Gonthier, Bernard Guillerey et Francky Poiriez sont membres du Collectif d’animation de l’Union fédérale SUD industrie.

Devant la fromagerie Bel, à Dôle (39), en février 2022. [DR]

La fameuse « double besogne »

C’est sûrement l’axe le plus connu de la Charte d’Amiens : « quotidienne et d’avenir », à savoir lier la question des revendications immédiates et celles à moyen et long terme. En marchant sur ses deux jambes, le syndicalisme assume ainsi une double fonction ; par l’action collective pour des « améliorations immédiates », le syndicat prépare « l’émancipation intégrale ». Ainsi, les revendications pour les salaires poseront clairement la question de la hiérarchie salariale, de l’organisation économique de l’entreprise, de la redistribution des richesses et de la propriété des moyens de production. En partant du réel, du quotidien, le syndicalisme peut et doit lier la réflexion et l’action aux fondements même du système économique. Nous n’avons pas vocation à juste défendre le personnel par exemple mais à abolir les rapports de domination économique ; à l’inverse, ne pas réaliser ce travail de terrain, fondement du syndicalisme, serait une grave erreur et renverrait le syndicalisme dans une bulle abstraite.

Autre apport majeur des débats de l’époque, c’est celui de l’indépendance. Cette notion, souvent confondue, volontairement ou non, avec celle de neutralité est pourtant radicalement différente. Le syndicalisme n’a pas à être neutre, en dehors de la cité, mais bien au contraire a une capacité à embrasser tous les sujets et à transformer la société de A à Z. En affichant une indépendance, le syndicat se doit d’avoir les moyens financiers et humains pour s’affranchir des collectivités territoriales, de l’État, du patronat. C’est un débat aujourd’hui parfois mis de côté, car pour lutter, il faut certes des moyens pour faire face aux différentes dépenses : un syndicalisme de masse est donc nécessaire. Cette notion d’indépendance est trop souvent mélangée avec celle de neutralité – que ce soit dans le syndicalisme ou sur d’autres sujets comme la laïcité, que certain∙es voudraient cantonner à une neutralité de l’État, qui impliquerait donc une reconnaissance des cultes qui n’existe pas.

Une perspective révolutionnaire, par et pour les travailleurs et les travailleuses

Et pas qu’un peu : la Charte d’Amiens parle clairement « d’expropriation capitaliste » ; en d’autres termes, la reprise les moyens de production aux plus puissants, pour redonner le pouvoir aux travailleurs et travailleuses, en collectivisant des moyens de production. Mais pour y arriver, le rôle du syndicalisme est explicité quant au moyen d’action : la grève générale. De même « le groupement de résistance sera, dans l’avenir, le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale ». Le syndicalisme assume encore deux fonctions qui, rassemblées, permettent une cohérence ; cette unicité pose clairement un mode d’action révolutionnaire, en bloquant l’économie pour agir contre l’exploitation capitaliste, afin d’arriver à la disparition du salariat et du patronat. Convaincu que la fin ne justifie pas les moyens dans l’absolu, le syndicalisme révolutionnaire ne s’en remettra pas à un pouvoir autre que celui des travailleurs et travailleuses pour décider, agir et transformer durablement les rapports de production dans une société future. Pas question ici de remplacer un pouvoir capitaliste par un autre pouvoir, qui reproduirait la même exploitation de masse ! Au-delà de refuser toute avant garde syndicale autoproclamée, la Charte d’Amiens donne la possibilité aux travailleurs et travailleuses de ne pas séparer entreprise et cité, mais au contraire, d’en faire un tout pour qu’en agissant dans l’entreprise, ce soit toute la société qui change. La question prioritaire sous-entendue est alors celle de l’organisation et de la lutte vis-à-vis du patronat. Si nous pensons qu’il est primordial que le syndicalisme se construise et se vive sur les lieux de travail, il ne peut s’y limiter : unions territoriales, comité d’action chômeurs, liaisons de retraité∙es (tout en étant adhérent∙es des syndicats de secteurs partout où c’est possible)… sont indispensables !

Combat laïque et combat social

Autre point éclairant, est celui du positionnement du syndicalisme de classe vis-à-vis des Églises, à savoir donc le clergé et les différents courants religieux politiques. Ainsi, il est clairement explicité au congrès d’octobre 1906 de la CGT, que l’action doit s’exercer directement contre le patronat. À partir de là, pour que le syndicalisme atteigne son maximum d’effet, les syndicats n’ont pas à se préoccuper des partis et des sectes. Libre à ces organisations d’accomplir leurs objets respectifs, et aux travailleurs et travailleuses, individuellement, d’y participer sans associer leur syndicat, mais l’unification de classe ouvrière passe par la volonté de rassembler ce qui est épars, d’unir autour d’une conscience de classe et de la construction du progrès social.

La liberté de conscience et la laïcité sont ainsi réaffirmées dans ce texte fondateur, afin que les églises et partis restent en dehors de l’action syndicale, tout en laissant la possibilité à chacun et chacune de militer ou de croire, de pas croire et de pas pratiquer, mais avec l’objectif de considérer le syndicalisme comme majeur. À l’époque, pas de faux débats sur la laïcité : le mouvement syndical n’a pas à être complaisant avec les clergés et intégrismes religieux ; si les opinions philosophiques individuelles peuvent être source de richesses et de spiritualité, elles doivent rester personnelles et n’ont rien à faire dans le mouvement syndical qui en pâtirait. Idem concernant les engagements politiques des camarades, qui ne pourront pas se servir du syndicat pour les mettre en avant ou se réclamer du syndicat, imposant un contrôle collectif des mandats de porte-parolat… et permettant dans le même temps à chacun de pouvoir s’impliquer en respectant les équilibres internes et de faire passer l’outil syndical avant.

Fuir les illusions et autres marchands de rêves

Certains promettent le paradis après la mort, d’autres dès demain en leur accordant nos votes, délégations de pouvoir, d’action, etc. Typiquement, nous avons tous déjà rencontré, sans remettre en cause la sincérité de certain∙es militant∙es, la solution miracle de s’en remettre au parti pour mener la révolution à notre place. Outre le fait que, pour n’importe quel militant syndicaliste révolutionnaire il est toujours suspect de vouloir détruire un pouvoir capitaliste pour le remplacer par une dictature dite du prolétariat (qui au final est donc bien une dictature !), il est encore plus étrange de voir des militant∙es professionnel∙les de partis politiques refuser de s’engager sur leurs lieux de travail ou vouloir parler au nom du mouvement ouvrier sans en faire partie.

Rassemblement devant CEMOI chocolatier, à Perpignan (66), en janvier 2022. [DR]

Mais la social-démocratie excelle aussi : « faite-nous confiance » pour réformer le capitalisme, et la lutte des classes devient la lutte des places. L’histoire française est pourtant intimement liée aux périodes révolutionnaires, faites de révoltes populaires. Cette tendance à vouloir déposséder le mouvement ouvrier de sa capacité d’action et de transformation de la société est sûrement l’un des dangers qui guette aujourd’hui notre syndicalisme. Un collectif, une association, même utile et avec laquelle nous pouvons travailler, n’a pas à remplacer notre outil syndical. Pour nous, le syndicat n’est pas une ONG ni un terrain de jeux pour des militant∙es professionnel∙les aux cursus universitaires d’excellence qui, dans une volonté messianique, voudraient sauver le peuple. Ne comptons que sur nous-mêmes : l’émancipation des travailleurs et des travailleuses sera l’œuvre des travailleurs et travailleuses eux- mêmes et elles-mêmes, sans dieu, ni maître, ni tribun.

Manifestation du 27 janvier 2022, à Paris. [DR]

Faire du syndicalisme… Et partout !

En lisant ces quatre derniers points, nous nous rendons compte que les autres syndicats (même si des courants existent dans toutes les organisations syndicales), bien que se réclamant de la Charte d’Amiens, n’ont pas tous la même appréciation. Certains vont effectivement s’arranger avec la réalité, en retenant seulement ce qui les intéresse dans ce texte. Notre syndicalisme est clairement anticapitaliste et antifasciste. A contrario, confondant l’indépendance avec la neutralité, une certaine organisation confédérale interprofessionnelle se refuse à faire de la politique –confondant volontairement le fait de rétrécir le syndicalisme aux entreprises et administrations . Une bonne excuse pour refuser d’aller sur plusieurs sujets, comme celui de condamner clairement les valeurs et positionnements d’extrême droite par exemple ; à l’inverse, une autre organisation qui donnera des consignes de vote, ou en a donné pendant longtemps pour faire avancer des valeurs, a réussi tout l’inverse, en dégoûtant nombre de travailleurs et travailleuses d’un syndicat qui est une courroie de transmission.

Militer à SUD-Solidaires, construire une section syndicale, l’animer, porter haut et fort des valeurs démocratiques et de syndicalisme de transformation sociale, ce n’est pas la même chose que d’adhérer à un autre syndicat, et c’est ce qui en fait l’une des spécificités de notre organisation. Pour nous, le syndicalisme a vocation à s’exprimer sur tous les sujets, sans exclusives, à une condition : que ce soit réalisé sous l’angle syndical révolutionnaire. Dans le cas contraire, ce serait détourner le syndicat de sa fonction, et prendre le risque de détourner les travailleurs et travailleuses du même outil à leur disposition et dont la priorité doit être de le renforcer pour œuvrer à la construction du rapport de force.

Florent Cariou, Julien Gonthier, Bernard Guillerey et Francky Poiriez


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