De la grève étudiante au mouvement interpro (CPE, 2006)
En France, « Le CPE » demeure un marqueur dans les victoires sociales de ce siècle. C’est la preuve que, même si une loi est votée, on peut continuer de la combattre et gagner ; partiellement dans ce cas de figure. Vingt ans après, cela est parfois présenté comme exemple de « grève générale gagnante ». Mais il n’y a pas eu de grève générale en 2006…
Aurélien Boudon est enseignant en Seine-Saint-Denis, Julie Le Maziet enseignante en Seine-Maritime. Militant‧es SUD Education, tous deux sont membres du Secrétariat national de l’Union syndicale Solidaires depuis 2024. Pendant la mobilisation contre la LEC et le CPE, en 2006, Aurélien Boudon était militant de SUD-Lycéen (Paris), Julie Le Mazier était militante de SUD-Étudiant (Paris 1).
![Rennes, mars 2006. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/05/Rennes-mars-2006.webp)
Le 27 octobre 2005, Zyed Benna et Bouna Traoré trouvent la mort dans un poste électrique à Clichy-sous-Bois alors qu’ils tentent d’échapper à la police. C’est le point de départ d’émeutes qui embrasent les quartiers populaires. La réponse du gouvernement ne se fait pas attendre : dans un premier temps sécuritaire avec la mise en place de couvre-feux et le déploiement massif de la police, puis très rapidement vient l’offensive politique. Propageant l’image fausse d’une jeunesse populaire majoritairement hors de l’emploi, il s’agit d’y remédier avec une thérapie de choc. Annoncée en janvier 2006 par Dominique de Villepin, la très mal nommée loi pour l’Égalité des chances (LEC) prévoit l’apprentissage à partir de 14 ans, le travail de nuit à partir de 15 ans et la suspension des allocations familiales dans les cas d’absentéisme scolaire. Y est également inclus un Contrat première embauche (CPE), contrat de travail réservé aux moins de 26 ans qui étend à deux ans la période d’essai durant laquelle le ou la salarié∙e peut être licencié∙e sans motif. Il vise à étendre à tou∙tes les jeunes travailleurs et travailleuses le Contrat nouvelles embauches (CNE), qui concerne les salarié∙es des entreprises qui en comptent moins de vingt, et qui a été adopté en août 2005 sans rencontrer de résistances fermes dans le monde du travail.
![Assemblée générale à l’université de Paris Tolbiac, en mars 2006. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/05/assemble-generale-universite-Paris-Tolbiac.webp)
Les premières universités, Rennes 2 et Poitiers, votent la grève le 7 février et initient un mouvement massif et déterminé de trois mois de la jeunesse scolarisée. Le 7 février, les manifestations interprofessionnelles réunissent 400 000 salarié∙es. Elles en compteront 3 millions lors des journées de grève des 28 mars et des 4 avril. Cependant, c’est davantage une mobilisation de soutien à la jeunesse qui se construit, comme en témoigne le succès des manifestations organisées le samedi. Les taux de grévistes ne sont pas très élevés et surtout aucun mouvement durable ne se construit du côté des salarié∙es. Ce qui aurait pu, dans les espoirs de certains syndicalistes, déboucher sur une lutte d’ampleur contre l’institutionnalisation de la précarité à tous niveaux, est resté un combat localisé, néanmoins victorieux, puisque le 10 avril Dominique de Villepin est contraint d’annoncer le retrait du CPE, alors même que la loi dite pour l’Égalité des chances a déjà été promulguée. Le CNE, largement contesté lui aussi lors du mouvement de 2006, fera l’objet de recours devant le Conseil d’État puis l’Organisation internationale du travail et sera abrogé en 2008. Qu’a installé ce mouvement face aux osbtacles à la grève dans les établissements scolaires et universitaires d’une part, dans les entreprises et les administrations d’autre part ? Quels enseignements en tire-t-on vingt ans après ?
La grève étudiante, la grève lycéenne
Si le gouvernement fait le diagnostic d’une jeunesse éloignée du monde du travail, il n’en est rien. Près d’un∙e étudiant∙e sur deux exerce une activité rémunérée à côté de ses études pendant l’année, et la proportion monte à trois sur quatre si on inclut la période d’été [1]. « Les humiliations, les petits asservissements quotidiens devant les patrons, les clients, la triste réalité de la paie, les cadences, etc. » [2], sont connus des étudiant∙es, qui voient dans le CPE une radicalisation de leurs mauvaises conditions d’emploi.
![Universités sous tension. Retours sur la mobilisation contre la loi pour l’égalité des chances et le CPE, éditions Syllepse, 2011. [Syllepse]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/05/universites-sous-tension-683x1024.webp)
En 2006, lycéen∙es et étudiant∙es ne partent pas de rien, mais s’appuient sur des équipes de militant∙es, et parfois de syndicalistes étudiant∙es, qui ont déjà construit et gagné une grève contre une réforme du lycée voulue par François Fillon en 2005, et entre 2002 et 2004 contre la réforme Licence-Master-Doctorat dans les universités ce qui rappelle l’importance des organisations dans la construction des mouvements. Dès janvier, elles mènent un travail d’information pour mobiliser contre la LEC et le CPE. Pendant les congés de fin d’année, le gouvernement a également annoncé une réduction brutale des postes aux concours de l’enseignement, principale perspective d’emploi stable à l’issue de la licence pour beaucoup d’étudiant∙es de classes moyennes et populaires. Face au choc, des groupes se sont organisés pour protester.
En février, les universités déjà en grève, notamment dans les villes moyennes où étudient le plus d’enfants des classes populaires, dépêchent des délégué∙es qui tournent dans d’autres universités. Avec la rentrée du second semestre, des vacances scolaires dans les lycées, et l’occupation de la Sorbonne le 8 mars, lendemain de la deuxième journée de mobilisation interprofessionnelle, la mobilisation s’accélère et va s’étendre jusqu’à toucher environ 80 établissements universitaires. La Sorbonne est évacuée par la police dans la nuit du 10 au 11, puis enfermée derrière des barrières anti-émeutes, devant lesquelles se dérouleront chaque soir des affrontements avec les forces de l’ordre.
La grève sans en avoir le droit
La grève n’est pas étrangère à la jeunesse scolarisée, qui pratique la grève des cours. Ce n’est toutefois pas un droit, reconnu, encadré, comme d’autres catégories de travailleurs et de travailleuses faisaient grève alors que cela leur était interdit. Ce vide juridique conduit les lycéen∙nes et étudiant∙es à employer une série de techniques pour rendre légitime et effective leur grève. Parce qu’il n’existe pas de droit de grève, celle-ci n’existe que si elle est décidée en assemblée générale (AG), réunion de tout∙es les étudiant∙es qui le souhaitent, syndiqué∙es ou non, et même grévistes ou non. Alors qu’elle n’est pas systématique chez les
salarié∙es, elle est incontournable en milieu étudiant, avec deux dimensions marquantes en 2006. Ce qui retient l’attention sur le moment, c’est le degré d’appropriation assez large de considérations sur la démocratie dans les luttes, renforcées par l’expérience des Comité d’action lycéen (CAL) de 2005. Les AG ne sont pas des chambres d’enregistrement des propositions des organisations syndicales étudiantes, qui n’ont pas de toute façon l’implantation suffisante pour prétendre décider seules. Les AG envoient chaque semaine des délégations à des coordinations nationales qui permettent la multiplication des journées nationales de manifestation. Mais ce qui frappe avec le recul, c’est que les AG n’étaient pas seulement légitimes par le degré de sophistication de leurs modalités de fonctionnement, mais par leur caractère massif, allant jusqu’à plusieurs milliers de participant∙es dans certaines universités. Elles se déroulent alors à ciel ouvert, faute de salles de taille suffisante pour contenir le public.
![Paris, le 28 mars 2006. [S. Duteil]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/05/Paris-28-mars-2006.webp)
Une fois la grève votée, pour que les cours s’arrêtent effectivement et que les absences ne soient pas sanctionnées, sont organisés des blocages des établissements, sous la forme de piquets de grève et d’occupations diurnes. Il ne s’agit pas tant de construire une confrontation sur les lieux d’études que de dégager du temps et de l’espace pour organiser la vie de la grève. L’implication du maximum d’étudiant∙es est notamment permise par la mise en place de multiples commissions qui permettent aux novices de s’engager dans des groupes plus restreints et sur une diversité d’activités : ravitaillements, tours d’appel téléphonique, construction de banderoles, de pancartes, organisation des manifestations hebdomadaires, des actions et des relations avec les salarié∙es…
En effet, puisque la grève étudiante et la grève lycéenne, et même les blocages, ne bloquent pas la production, les grévistes ciblent des lieux économiques. Les gares d’abord, à partir du blocage de la gare de Rennes le 14 février et jusqu’au blocage simultané de gares, routes, ponts et entrepôts dans toute la France le 6 avril. Les actions coup de poing ciblent aussi les lieux emblématiques de la précarité : agences d’intérim, fast foods, rassemblement devant les sièges du MEDEF, ou encore d’entreprises touchées par des plans de licenciements, comme la filiale de PSA à Rennes (Gomma). Ces actions reposent sur, ou créeent, des liens avec des salarié∙es et des équipes syndicales. C’est un point de départ, qui n’aboutit pas pleinement en 2006.
Les freins à la grève interpro, les jalons pour la suite
Le CPE est le symbole d’une offensive patronale et gouvernementale pour normaliser la précarité, mais celle-ci gangrène déjà les entreprises et les administrations. C’est d’abord là que prend racine la difficulté à se mettre en grève contre une loi de destruction du Code du travail, qui cible une fraction particulière et vulnérable, les moins de 26 ans. Cette stratégie de la division est classique comme avec la suppression du statut cheminot « pour les nouveaux entrants ». La grande majorité du salariat, notamment dans les bastions syndicaux, n’est ainsi pas directement concernée, si ce n’est en tant que parents. Solidaires, les salarié∙es manifestent cependant souvent sur leurs congés, et partant de là, ne bloquent pas la production. Chômage, précarité et restructurations sont autant de facteurs qui font qu’on peut craindre de perdre une journée de salaire, et plus encore, son emploi.
Le mouvement syndical se remet par ailleurs difficilement de la défaite face à la réforme des retraites de 2003, résultat d’une division des organisations syndicales, et d’une délégation de la grève aux personnels de l’Éducation nationale. C’est aussi pourquoi il est important de faire vivre le retrait du CPE, comme une victoire, si partielle soit-elle : toute la loi n’est pas retirée, le CNE subsiste aussi. Les précédents, de gouvernement qui cède, de grève qui gagne, laissent longtemps des traces dans la confiance que travailleurs et travailleuses mettent dans la lutte.
![Rennes, place du Parlement de Bretagne, mars 2006. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/05/Rennes-place-du-parlement-de-Bretagne-mars-2006.webp)
Reste qu’en 2006 la détermination de la jeunesse scolarisée, et aussi de jeunes ouvrier∙es, intérimaires, apprenti∙es, chômeurs et chômeuses qui se joignent aux cortèges, sert de point d’appui à un renforcement des capacités d’action des organisations syndicales. Un exemple pour nous significatif : la constitution, pour la première fois, d’une intersyndicale à huit, avec Solidaires, qui n’y avait jamais été acceptée, la FSU et l’UNSA. Comme ce sont les étudiant∙es qui sont aux avant-postes, leurs organisations syndicales ont toute légitimité à participer à l’intersyndicale interprofessionnelle. La CFDT veut imposer son organisation étudiante, la défunte Confédération étudiante. La CGT obtient en contrepartie l’intégration de la FSU et de Solidaires, qui embarque dans les délégations sa propre fédération étudiante, SUD Étudiant (qui fusionnera avec la FSE en 2012, donnant naissance à Solidaires étudiant·es). C’est cette unité aussi qui donne sa force au mouvement, qui empêche certaines confédérations d’envisager de négocier un aménagement du CPE, mais qui limite aussi les mots d’ordre au seul retrait de ce dernier, qui de toute évidence n’est pas suffisant pour emmener sur la durée de larges pans du salariat.
Même si on était loin, c’est aussi un moment de poser dans les discussions la question et l’importance de la grève reconductible, de la grève générale. Pas pour y appeler sans la construire, pas pour condamner de supposées « directions » syndicales qui de toute évidence, cette fois-ci comme d’autres, n’étaient pas débordées par leurs « bases ». Mais comme d’un chemin pour espérer des victoires plus importantes. En ce sens, le mouvement de 2006 est une étape dans une construction de plusieurs années. Sans ces premières interactions entre jeunesse scolarisée et syndicats de salarié∙es, la grève de 2007, conjointement des universités (contre la loi d’autonomie des universités) et du rail (contre la casse du régime de retraite cheminot), ne se serait sans doute pas déroulée avec autant de liens. Dans le privé, c’est en effet en 2007, 2008 et 2009 qu’ont lieu des grèves importantes dans le privé, par exemple contre la fermeture du site Continental de Clairoix. A chaque fois se pose la question des convergences possibles entre étudiant∙es et lycéen∙nes dont les mobilisations gênent des gouvernements qui peinent à les contrôler, et salarié∙es des secteurs productifs qui peuvent toucher au porte-monnaie des patrons. Et c’est en 2010, contre la réforme des retraites, que la construction de grèves reconductibles dans le cadre d’un mouvement interprofessionnel, qui touche aussi les lycées et les universités, trouve finalement son expression, et redevient une stratégie et un objectif pour une partie non-négligeable du mouvement syndical.
⬛ Aurélien Boudon et Julie Le Mazier
[1] Vanessa Pinto, A l’école du salariat. Les étudiants et leurs “petits boulots”, Presses universitaires de France, 2014.
[2] Tristan Renard, « Quelles pratiques locales pour dépasser l’intersyndicale », dans Renaud Bécot, Aurélien Boudon, Blaise Dufal, Julie Le Mazier et Kamel Tafer, coord., Universités sous tension. Retours sur la mobilisation contre la loi pour l’égalité des chances et le CPE, éditions Syllepse, 2011.
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