« De la Guerre Froide à la Guerre Verte »
Plus de 1500 écologistes et défenseurs de la terre ont été assassiné·es en Amérique latine depuis 2012. Le film De la Guerre Froide à la Guerre Verte cherche les racines de cette violence en interrogeant le Plan Condor. Cette multinationale de la répression a procédé à l’élimination physique de dizaines de milliers de « subversifs » tout au long des années 1970 et une bonne partie des années 1980. Le film évoque notamment Martin Almada qui a découvert et fait connaître « les Archives de la terreur ». Le Plan Condor et ses suites, c’est aussi l’impunité de nombre d’assassins, de tortionnaires et de leurs soutiens, et l’accaparement des terres, jetant les bases de l’actuelle « république du soja », berceau de l’agrobusiness mondial. Plus de 1500 écologistes et défenseurs de la terre ont été assassiné·es en Amérique latine depuis 2012. Le film De la Guerre Froide à la Guerre Verte cherche les racines de cette violence en interrogeant le Plan Condor. Cette multinationale de la répression a procédé à l’élimination physique de dizaines de milliers de « subversifs » tout au long des années 1970 et une bonne partie des années 1980. Le film évoque notamment Martin Almada qui a découvert et fait connaître « les Archives de la terreur ». Le Plan Condor et ses suites, c’est aussi l’impunité de nombre d’assassins, de tortionnaires et de leurs soutiens, et l’accaparement des terres, jetant les bases de l’actuelle « république du soja », berceau de l’agrobusiness mondial. Tous nos remerciements à Anna Recalde Miranda et Hernan Mazzeo (Lardux Films) qui ont facilité la rédaction de cet article.
Anna Recalde Miranda est une réalisatrice italo-paraguayenne. Elle a produit et réalisé quatre long-métrages documentaires qui ont été diffusés sur des chaînes internationales et obtenu des prix lors de divers festivals. Professeure des écoles, syndiquée à SUD Éducation Val-de-Marne, Nara Cladera est membre de la Commission exécutive de la fédération des syndicats SUD Éducation ; elle coanime le Réseau syndical international de solidarité et de luttes.
![L’Union syndicale Solidaires, aux côtés de ACAT France, Association d'ex prisonniers politiques chiliens en France, les Amis de la Terre-France, ATTAC-France, Blast, CRID, ¿Dónde Están?, Emmaüs Roya, France-Amérique Latine, Fondation Danielle Mitterrand, Humanité et Nature, Politis, Reporterre et les Soulèvements de la Terre, soutient ce film et incite à contacter distribution@vraivrai-films.fr pour des projections-débats. distribution@vraivraifilms.fr. Lardux films : hernan@lardux.net. [Lardux films]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/guerre-froide-769x1024.webp)
Un autre monde est encore possible
Le film est un voyage intime dans les limbes, entre l’histoire et le présent : personnel et collectif, un parcours guidé par les personnages qui élabore une généalogie de notre désastre écologique, en présentant une contextualisation historique et politique inédite. Pour comprendre la situation actuelle de crise écologique et climatique, il est essentiel d’analyser le contexte historique, économique et politique qui nous y a conduit. Il est nécessaire d’élaborer une généalogie de la crise climatique afin de comprendre les mécanismes qui l’ont engendrée et peut-être de pouvoir les inverser. Le Brésil et le Paraguay constituent d’excellents cas d’étude. Il est impossible d’analyser le présent latino-américain sans tenir compte du passé récent. Les dictatures fascistes, qui ont pris le pouvoir dans presque tous les pays de la région à partir des années 1950, ont laissé une marque indélébile sur les sociétés et les institutions. Mais leur héritage se reflète également dans la catastrophe écologique que connaît aujourd’hui cette région, et dans la violence quotidienne subie par les écologistes et les défenseurs de la terre. Après la chute des dictatures, très peu de responsables ont été jugés et beaucoup ont continué à occuper des postes proches du pouvoir. Cette absence de justice a favorisé la continuité de la violence politique et la culture de l’impunité.
Une autre conséquence fondamentale des dictatures est qu’au cours de ces années ont été jetées les bases du vaste modèle agro-industriel écocide, qui domine aujourd’hui cette partie du monde. La base de tout ce système est l’accaparement des terres, par lequel certaines personnes, liées au pouvoir dictatorial, se sont appropriés des terres appartenant à l’État grâce à un système basé sur la falsification de documents et la corruption. Ce phénomène est connu sous le nom de terres « malhabidas [1] » au Paraguay et de « grillagem [2] » au Brésil. Les terres malhabidas du Paraguay, cédées par le dictateur Stroessner à ses amis, représentent plus de 8 millions d’hectares (une superficie équivalente à celle de l’État de Panama). Au Brésil, les terres grillagem représentent 14 millions d’hectares. Ces terres appartenaient souvent aux peuples indigènes. D’autres de ces terres auraient dû être distribuées aux paysans sans terre par le biais d’une réforme agraire, prévue dans les constitutions de ces pays. La propriété illégitime de ces terres n’a jamais été remise en question après la chute des dictatures. Encore aujourd’hui, elles sont le théâtre d’innombrables conflits et scènes de violence, dans lesquels les forces de l’État défendent la propriété privée des propriétaires illégitimes, contre les peuples indigènes et les paysan·nes sans terre qui les revendiquent.
![Francesca Lessa, Le plan Condor en procès. Répression sans frontières et crimes contre l’humanité en Amérique du Sud, éditions Syllepse, 2024. [Syllepse]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/plan-condor-732x1024.webp)
Un autre aspect important à considérer, comme cause de la catastrophe écologique en Amérique du Sud, est la pression importante exercée par les lobbies internationaux et les think tanks sur les fragiles démocraties locales. Bon nombre des anciens financiers de l’Opération Condor et de la lutte dite anticommuniste financent aujourd’hui des campagnes négationnistes sur le changement climatique et exercent une pression énorme en faveur de l’agro-industrie, mettant en grande difficulté les gouvernements qui tentent de réduire l’impact de ces pratiques productivistes. Parmi ces groupes, on peut citer par exemple la Heritage Foundation ou le Heartland Institute avec son slogan « Green is the New Red [3] », qui identifie toute personne s’opposant au modèle de production d’exportation écocide comme un ennemi à combattre. L’activité de ces groupes a une influence énorme sur le débat public dans les pays concernés, où ils financent et forment des structures locales qui défendent les mêmes intérêts agroindustriels exportateurs. Quand, en pleine guerre froide des années 1960-70, des coups d’État militaires soutenus par les USA mettent fin brutalement aux gouvernements démocratiques dans nombre de pays d’Amérique Latine, la dictature du Paraguay est déjà en place depuis 1954, avec Alfredo Stroessner au pouvoir. Nourrie d’une idéologie farouchement anticommuniste, ce pays sera la base opérationnelle pour les stratégies américaines de l’époque. En 1964, le Brésil vire à son tour à la dictature. Suivront la Bolivie, l’Uruguay, le Chili, l’Argentine. La traque des opposant·es s’abat sur la population, dans tous ces pays : la plus grande multinationale de la répression jamais connue est née, c’est « l’Opération Condor ».
Le commandement, la logistique, la surveillance, le partage d’information, la torture généralisée, l’emprisonnement, la mise à mort était imaginés, élaborés, financés, exécutés, consignés à l’échelle de plusieurs pays. De Pinochet au Chili à Videla en Argentine, en passant par Banzer en Bolivie, Branco au Brésil, Bordaberry en Uruguay et Stroessner au Paraguay, 400 000 personnes ont été emprisonnées et torturées, 30 000 ont disparu et 50 000 ont été tuées. Ces chiffres peuvent varier selon les sources, mais le scénario reste le même. Alors que pendant des années après la chute des dictatures, l’hypothèse d’un plan de répression transnational et concerté était considérée comme relevant de la fantaisie complotiste, c’est grâce à la découverte en 1992, des cinq tonnes d’archives de la dictature de Stroessner au Paraguay, à Asunción par Martin Almada [4], victime de l’Opération Condor et avocat, et Pierre Abramovici, journaliste français, que ces faits sont aujourd’hui avérés. Il s’agit d’une découverte capitale, grâce à laquelle l’histoire récente de ce continent a pu être éclaircie, ainsi que le sort de beaucoup de disparu·es. Nombre de tortionnaires ont pu être jugés dans les années suivantes, en Argentine, au Chili, en Uruguay, mais pas au Paraguay.
![Les Archives de la terreur (extrait du film De la Guerre Froide à la Guerre Verte). [Lardux films]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/archive-terreur-826x1024.webp)
Au début des années 1990, avec l’avènement des démocraties, des mouvements indigènes ont commencé à apparaître en Amérique latine, revendiquant les droits des peuples autochtones et promouvant une réflexion sur l’environnement et l’écologie. Mais la terre demeure très largement aux mains de familles liées aux gouvernements dictatoriaux du passé et l’héritage anticommuniste de cette période imprègne encore fortement la culture politique et économique. Bien qu’aujourd’hui la Guerre froide soit considérée comme terminée. Le Paraguay et le Brésil, pays où le film documentaire De la Guerre Froide à la Guerre Verte se déroule, ont un territoire transfrontalier étendu : on ne parle plus là, ni du Paraguay ni du Brésil, on parle de la « république du soja ». C’est un territoire au statut quasi indépendant, une immense zone régie par la loi des grands propriétaires terriens et des grandes entreprises, qui disposent d’une police à leurs ordres. Ici tout est possible : planter des semences interdites, arroser les terres, et leurs habitant·es, avec des produits agrochimiques depuis les airs, à l’aide d’avions à moteurs jumelés. Toute personne qui entrave ces activités est un ennemi : que ce soit un gouvernement qui propose une réforme agraire, les paysan·nes sans terre qui luttent pour survivre ou les peuples autochtones qui réclament leurs terres ancestrales. Ces scénarios latinos, faits de continuité idéologique et de résurgence de la violence contre les peuples indigènes et le mouvement social, font écho aux événements dramatiques de l’Opération Condor. Phénomène en pleine expansion, ces meurtres restent souvent impunis, ils disparaissent dans le silence et l’impuissance. L’ensemble du mouvement environnemental est vu par l’extrême droite comme un cheval de Troie vert, dont le ventre est rempli de la doctrine socio-économique marxiste rouge.
⬛ Nara Cladera
Un film, une histoire
Au milieu des années 2000, je suis allée pour la première fois au Paraguay. Je souhaitais connaître le pays d’origine de mon père, petit-fils du fondateur du Parti socialiste paraguayen, qui avait fui, à 18 ans, la dictature de Stroessner, sans jamais se retourner pour s’installer en Italie, où je suis née. Depuis 2008, j’ai pu vivre et filmer un miracle politique au Paraguay : l’arrivée au pouvoir du premier gouvernement progressiste de l’histoire du pays, chargé de grandes attentes historiques et de responsabilités, telles que la mise en place d’une réforme agraire et l’application de droits sociaux dans un contexte extrêmement rétrograde qui, parfois, semblerait être une caricature des maux du Sud global. Changer les choses semblait possible — un rêve qui éveillait les consciences et unissait les gens !
Mais ce rêve s’est transformé en un cauchemar. Après de nombreuses tentatives de coup d’État, le gouvernement a été renversé en 2012. De cette expérience incroyable sont nés deux films, qui se suivent chronologiquement : La tierra sin mal (2008) et Poder e Impotencia (2014). Le dernier film, De la Guerre Froide à la Guerre Verte, vient compléter la trilogie. Je suis retourné au Paraguay en 2018, six ans après le coup d’État. Les effets de la captation des terres, à la suite du coup d’État, sont dévastateurs. Les sojas génétiquement modifiés occupent désormais 96 % des terres cultivables ; ils ont englouti tout le pays. Les températures dépassent les 45 degrés, les incendies rendent l’air irrespirable, et le fleuve Paraguay, l’un des plus importants d’Amérique latine, est en train de s’assécher. Ce qui restait des communautés paysannes en difficulté et des terres indigènes, porteuses de modèles alternatifs, est en train d’être englouti par ce processus mortel. Il n’est pas étonnant que tout cela se produise ici, au Paraguay, berceau de l’Opération Condor. Ces communautés paysannes sont issues des Ligas Agrarias, ancrées dans la Théologie de la libération, qui, en 1976, organisèrent une guérilla.
![Martin Almada et son épouse (extrait du film De la Guerre Froide à la Guerre Verte). [Lardux films]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/Francesca-Lessa.webp)
J’ai décidé de retourner filmer Martin, Miguel Angel et d’autres compagnons qui ont participé dans les films précédents, des militants et des amis, pour rechercher les origines de ce désastre. Le courage et le charisme de ces personnes m’inspirent profondément. Les luttes de ma génération, qui vit le point de non-retour de la crise écologique, sont un héritage direct de leurs combats. Pour moi, « le rêve » s’est arrêté en 2001, après la manifestation de Gênes en Italie, contre la politique du G8. Celle-ci a laissé ma génération seule, désorientée et impuissante. Ce fut un mouvement international qui dénonçait la folie des politiques économiques et de la dette envers les pays du « tiers monde ». Alertant déjà à propos de la crise climatique et migratoire que l’on voyait venir. Le slogan de l’époque était « un autre monde est possible ». Eh oui ! Un autre monde était encore possible à cette époque. Ils ne nous ont pas seulement battus à mort, mais dans les procès qui ont suivi, ils nous ont accusé de terrorisme. Je vais apaiser la colère et la douleur que je ressens en voyant le monde partir en ruine. Mais ce n’est que le début : au cours de ces mêmes années, les premiers grands incendies ont éclaté en Amazonie, puis est venu le Covid.
![Extraits des Archivos de la Terror. Ici des militants et militantes uruguayen·nes. [Lardux films]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/sediciosos-requeridos-598x1024.webp)
Martin Almada est un avocat paraguayen, écrivain et militant des droits humains. Il fut le premier doctorant en pédagogie de l’histoire du Paraguay. En 1974, il a été arrêté et torturé pour avoir participé à la création d’une coopérative de professeurs, il restera presque 3 ans en prison. Libéré en 1977, grâce à la médiation d’Amnesty International, il s’exile en France, où il travaille à l’UNESCO. Revenu au Paraguay au début des années 1990, après la chute de la dictature Stroessner, Martin découvre en 1992, les « Archives de la terreur », à Asunción, au terme d’années d’enquêtes solitaires et obstinées pour démasquer ses tortionnaires. Il a poursuivi les investigations sur les liens entre les vieux pouvoirs de la dictature et ceux en place maintenant, notamment l’agrobusiness. Il est décédé en mars 2024. Les éditions Syllepse rééditent fin 2025, le livre que le journaliste français Pablo Daniel Magee lui a consacré après huit années d’enquête : Opération Condor, un homme face à la terreur en Amérique latine, préfacé par le cinéaste Costa Gavras.
Le voyage du film durera plusieurs années, et il me permettra de rencontrer de nouveaux alliés, de nouveaux compagnons de route, de m’abreuver de leur courage et de leur force morale, et de regarder les choses en face, bien que souvent avec peur et douleur. L’ampleur du sujet, la nature de l’enquête, plongée dans une atmosphère teintée d’une obscurité viscérale, font de cette quête une descente dans les cercles de L’enfer de Dante. Mais l’affection et le courage imposent la nécessité et bannissent la peur, au point que nous, tous les personnages de cette histoire, sommes convaincus que cette entreprise, si vitale pour la justice et la réparation, doit être menée à bien.
⬛ Anna Recalde Miranda
[1] « Mal acquises ».
[2] « Grillades », parce que les terres visées sont intentionnellement brûlées.
[3] « Le vert est le nouveau rouge ».
[4] A propos de Martin Almada, voir Pablo Daniel Magee, Opération Condor. Un homme face à la terreur en Amérique Latine, éditions Syllepse, 2025.
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