Ukraine : syndicalisme en temps de guerre

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Depuis le début de la guerre à grande échelle en Ukraine, ce sont des centaines de milliers de travailleur·euses qui se sont engagé·es dans les forces armées ukrainiennes pour défendre leur pays, leurs acquis sociaux et démocratiques que Poutine entend réduire en cendres. Face à l’agression impérialiste russe, le mouvement syndical s’est trouvé confronté à de nouveaux défis et de nouvelles tâches auxquelles il n’était pas préparé.


Membre de l’Union départementale interprofessionnelle des retraité∙es Solidaires de Paris, Patrick Le Tréhondat participe à la commission internationale de l’Union syndicale Solidaires. Coopérateur des éditions Syllepse, il est aussi actif au sein de l’Association pour l’autogestion et du collectif de rédaction de Cerises la coopérative.


Livraison syndicale de générateurs aux combattants - janvier 2025. [KVPU]
Livraison syndicale de générateurs aux combattants – janvier 2025. [KVPU]

En ce mois de mars 2025, plus elle se rapproche du front, plus la camionnette chemine avec difficulté. À son bord, des militant·es du syndicat des mineur·es de la confédération syndicale KVPU et une cargaison pour leurs camarades au front. La livraison faite, le lendemain, le syndicat annonce « nous essayons de répondre rapidement aux demandes spécifiques des unités militaires où servent d’anciens travailleurs de l’entreprise Nous achetons à la fois des articles ménagers (vêtements, sacs de couchage, articles d’hygiène, etc.) et des équipements tactiques tels que des drones, des filets de camouflage, des fusils anti-drones, et des outils pour aménager des abris. Nous ajoutons toujours de la nourriture et des friandises afin que les soldats au front se sentent pris en charge et que leurs équipes de travail se souviennent d’eux ».

Une armée ouvrière ?

Comme l’ensemble du mouvement syndical, ce syndicat est, depuis trois ans, constamment sur la brèche pour soutenir les « soldats-mineurs ». Un appui qui s’étend également à l’ensemble de la population. Dès les premiers jours de la guerre, la FPU, première confédération syndicale, a mis à la disposition des réfugié·es qui fuyaient les bombardements, notamment à l’est de l’Ukraine, ses infrastructures (sanatorium, colonies de vacances [1]…). Des milliers de personnes y ont été accueillies. Actuellement, le syndicat des mineurs KVPU de Kryvyï Rih, dans le sud-est de l’Ukraine, ville inlassablement bombardée, tente de trouver une solution pour ouvrir un accès à l’eau potable pour les travailleurs, les travailleuses et la population, qui en raison des destructions, fait largement défaut ; une pénurie qui engraisse les « profiteurs de l’eau ». Grâce à une collecte du Réseau syndical international de solidarité et de luttes [2], des fonds ont été réunis qui devraient permettre bientôt au syndicat d’organiser, sous son contrôle, une alimentation en eau d’une partie de la population ouvrière. Face à un État défaillant, la guerre a conduit le mouvement syndical à prendre en charge des activités bien plus larges que le domaine strictement revendicatif.


Soutien syndical aux « mineurs soldats » - janvier 2025. [KVPU]
Soutien syndical aux « mineurs soldats » – janvier 2025. [KVPU]

En 2022, l’armée ukrainienne comptait 250 000 soldat·es. Aujourd’hui selon les chiffres, ses effectifs varient entre 700 000 et 1 million. Depuis le 24 février, la population civile s’est massivement engagée, même si aujourd’hui notamment une partie de la jeunesse peut être réticente à prolonger cet effort, particulièrement en raison des méthodes d’enrôlement brutales dont fait usage l’État. À ces difficultés, s’ajoute le sentiment que ce sont les enfants de travailleurs et travailleuses qui paient le prix du sang et que la jeunesse dorée de l’oligarchie y échappe. Cependant, par sa physionomie sociale, l’armée ukrainienne est une armée populaire. Les aspirations démocratiques, l’attachement à la justice sociale, l’égalité des droits y résonnent particulièrement. La question d’un syndicalisme aux armées est publiquement discutée. Yana Bondareva, qui gère une hotline [3] pour aider les soldat·es, explique que « cette initiative vise à soutenir les militaires et leurs familles confrontés à des difficultés sociales et juridiques. La guerre met à rude épreuve non seulement les soldat·es, mais aussi leurs proches, qui peuvent avoir besoin d’aide pour les démarches administratives, les questions sociales… La création de syndicats pour le personnel militaire serait un pas important vers la protection de ses droits et de ses garanties sociales. Les militaires ont le droit d’être représenté·es en matière de salaires, de conditions de service et de soins médicaux. » La ligne a reçu plusieurs centaines d’appels depuis sa création. De son côté, Olga Reshetylova, commissaire chargée de la protection des droits des militaires et des membres de leurs familles, a officiellement reconnu avoir reçu 3876 appels au cours des 20 premiers jours de janvier 2025, depuis sa nomination. Selon Reshetylova, les militaires se plaignent de ne pas pouvoir être orientés vers des soins après des blessures. Le deuxième problème le plus courant, note la commissaire, concerne les transferts entre unités militaires. Selon elle, « très souvent » les commandants n’exécutent pas l’ordre de transfert ou transfèrent les militaires contre leur gré vers d’autres postes. En outre, Reshetylova évoque des récits de torture, de passages à tabac et de mauvais traitements infligés par le commandement. La torture a été signalée dans 6 appels. S’ajoutent des détournements de fonds aux dépens des soldat·es. Le syndicat KVPU des mineurs Kryvyï Rih a recouru à deux avocats pour défendre les droits des soldats-mineurs. En 2023, un rassemblement de familles de soldat·es a eu lieu dans cette ville. Yuriy Samoilov, dirigeant de ce syndicat, nous explique que ce ne sont pas les seuls problèmes que rencontrent les syndicalistes en uniforme. « Nous avons plusieurs centaines de nos membres depuis trois ans sur le front qui ont acquis des compétences militaires et seuls quatre d’entre eux ont été élevés… au grade de sergent ». Un autre souci est le refus de l’État de reconnaître les mandats syndicaux que ces ouvriers-soldats ont conservés, par suite de la décision de leur organisation syndicale. Une décision symbolique mais qui témoigne de la volonté du mouvement syndical de maintenir un lien avec ses membres sur le front. Pour faire face aux questions et demandes de ses membres en uniforme, la FPU (trois millions de membres) vient de publier un fascicule Droits et garanties des militaires mobilisés et démobilisés. « Les particularités des relations de travail pendant la période de service militaire par les travailleurs ont leurs propres spécificités et peuvent permettre dès le début la possibilité de refuser des garanties à la fois pendant l’exécution directe du service et pendant la période où les militaires sont en captivité, en convalescence après une maladie et dans d’autres cas » explique la confédération pour justifier l’édition de ce guide à destination de ses membres soldat·es. De son côté, la KVPU, la deuxième confédération syndicale, a fondé un syndicat de démineurs car « afin de défendre collectivement et non individuellement leurs droits et intérêts, de contrôler le respect par les administrations et la direction de la législation … les sapeurs ont créé et enregistré leur syndicat panukrainien. » L’engagement du mouvement syndical dans la résistance antifasciste entraînera également des conséquences à plus long terme. De trop nombreux militants sont morts ou ont été gravement blessés. Des pertes qui conduiront inévitablement à son affaiblissement.

Féministes en armes

67 000 femmes servent dans les forces armées ukrainiennes : 47 000 d’entre elles occupent des postes à l’arrière et quelque 5 000 soldates se trouvent sur la ligne de front. Elles représenteraient 10% de l’armée ukrainienne. Ivanka, militante du groupe féministe Bilkis, a rejoint l’armée il y a quelques mois. Elle explique son engagement ainsi : « Après 2022, j’ai perdu ma maison lorsque les Russes ont complètement occupé la région de Louhansk… J’ai tenté de rejoindre les forces armées au cours du premier mois de l’invasion, mais au centre d’entraînement militaire de Lviv, j’ai été rejetée et poussée vers la sortie… En surmontant de nombreux obstacles, j’ai enfin trouvé ma place dans les forces de défense ukrainiennes… La motivation des militantes féministes ukrainiennes pour combattre l’armée russe est évidente : il s’agit simplement d’un désir de vivre sur leur terre en tant que personnes libres avec leurs propres valeurs, et de ne pas devenir un quasi-sujet de la Russie.


Ivanka, combattante féministe, mars 2025. [Bilkis]
Ivanka, combattante féministe, mars 2025. [Bilkis]

C’est une guerre contre l’autoritarisme et l’impérialisme ! » Cependant les soldates subissent un sexisme ambiant. Mais elles rencontrent aussi des problèmes avec un équipement militaire non adapté, notamment les gilets pare-balles. Ivanka explique « dans ma brigade, il n’y a pas non plus d’uniforme adapté aux “paramètres” des femmes. On m’a donné un uniforme pour homme et j’ai dû faire appel aux services d’une couturière… Mon amie m’a offert un gilet pare-balles, car celui que l’on m’a remis était capable de me paralyser le dos. » Le Bataillon invisible, qui regroupe des combattantes et anciennes combattantes, est né en 2015. Il entend « promouvoir des changements législatifs qui garantissent aux femmes l’égalité des droits et des chances en Ukraine, en particulier dans le secteur de la sécurité et de la défense ; défendre l’égalité des sexes et les droits des femmes, effectuer des recherches et des analyses en faveur de l’égalité des femmes dans la société en général et dans les forces de l’ordre et les forces armées en particulier ». L’armée ukrainienne compte également dans ses rangs une autre association féministe Veteranka qui lutte contre le sexisme kaki.

Un syndicalisme militaire LGBTQIA+

« Après 15 ans de service, un capitaine est devenu transgenre. Il/elle revendiquait le droit de porter des vêtements de femmes en dehors de son service. Nous l’avons défendue. Rude bataille, pas terminée » nous explique Viktor Pylypenko, président du syndicat des militaires LGBTQIA+. L’association des militaires et vétérans LGBTQIA+ a été fondée en 2018 et compte 600 membres. Lorsque les Russes découvrent son existence, ils dénoncent les régiments de « sodomites » (sic) envoyés par Kyiv contre l’armée poutinienne et accusent nommément Viktor d’avoir violé son petit-frère et, pour faire bonne mesure, d’être malade du SIDA. Dans sa déclaration de fondation, le syndicat indiquait « Notre objectif est de faire en sorte que la communauté LGBTQIA+ ait les mêmes droits que tout·e citoyen·ne ukrainien·ne, entre autres le droit au mariage, le droit à fonder une famille et le droit à la non-discrimination. En plus de faire respecter nos droits, nous exigeons l’édification d’une société inclusive et égalitaire, incluant les minorités. C’est grâce à la lutte pour l’égalité que notre société deviendra plus humaine, inclusive, surmontera les préjugés ». Une militaire homosexuelle, victime de persécutions de son commandant, a obtenu récemment gain de cause avec l’aide du syndicat dont elle est membre. Le commandant a été sanctionné et rétrogradé. Il lui reprochait, outre son orientation sexuelle, de porter l’écusson de son syndicat sur son treillis. En juin 2024, le syndicat a été l’invité d’honneur de la Kyiv Pride. En tête du cortège, soldates et soldats marchaient coude à coude pour l’égalité des droits.

« L’État a choisi de réduire les garanties sociales »

En Ukraine, l’un des secteurs les plus en difficulté est celui des hôpitaux. Depuis le début de l’agression russe, ce sont, selon le Centre de santé ukrainien, plus de 1 900 attaques russes contre des infrastructures de santé qui ont été enregistrées. Le système de santé ukrainien (établissements médicaux et autres infrastructures de santé) a subi environ deux attaques par jour. 400 travailleur·euses de la santé sont mort·es sous les bombardements. De plus, le personnel soignant a dû faire face à un important surcroît de travail à l’arrière comme sur le front pour soigner les victimes de la guerre, civiles et militaires. Malheureusement, à cette situation dramatique s’est ajoutée la contre-réforme néo-libérale du système de santé qui a conduit notamment à la fermeture d’hôpitaux, à des licenciements brutaux et à la réduction ou au non-paiement des salaires de personnels soignants, parfois pendant plusieurs mois. Pour Ruslana Mazurenok, membre du syndicat du personnel soignant Soyez comme nous (nouveau nom de Sois comme Nina) « Les personnels soignants doivent faire face à des exigences extrêmement élevées, tant physiques que morales, elles et ils sacrifient souvent leur propre vie pour sauver leurs patient·es. Malgré la guerre et la confrontation quotidienne avec l’ennemi, les médicaux ukrainiens continuent à travailler et à renforcer la ligne de front médicale de l’Ukraine… Mais notre État a choisi une autre voie et a réduit les garanties sociales du personnel de santé. Privé de sécurité au travail, il est victime d’arbitraire et de traitements injustes de la part des employeurs, de harcèlement moral, et les garanties sociales ont été réduites sous prétexte de la guerre. » Oksana Slobodiana, présidente de Soyez comme nous, quant à elle, explique que « le moyen le plus efficace [face à ces difficultés] est de créer des syndicats indépendants qui peuvent et pourront comprendre clairement la situation et contrôler tout de l’intérieur. En effet, qui connaît mieux la situation de son hôpital, ses capacités, son administration que les employé·es eux-mêmes. Ainsi, gérer et contrôler les hôpitaux est possible si nous commençons par faire élire le directeur par le personnel lui-même. » Cette volonté « autogestionnaire » s’est récemment illustrée à Lviv. Les infirmières d’un hôpital de la région avaient vu brutalement réduits leurs salaires, au prétexte que la masse salariale avait atteint 85% du budget de l’hôpital. Une perte de salaire conforme aux dispositions contenues dans la contre-réforme qui a touché le système de santé. Elles ont demandé l’ouverture des livres de compte de l’hôpital pour exercer un « contrôle infirmier » sur le bien-fondé de cette réduction de salaires. Demande refusée, ce à quoi elles ont répondu par la création d’un syndicat avec l’aide Soyez comme nous.


Des militant·es du syndicat étudiant Priama Diia. [Priama Diia]
Des militant·es du syndicat étudiant Priama Diia. [Priama Diia]

La politique néo-libérale menée avant la guerre n’a pas connu de pause depuis le 24 février 2022. Les contre-réformes du code du travail se succèdent. Elles permettent la suspension de conventions collectives et touchent même le droit aux congés. En pleine guerre, la question, par exemple, d’instaurer un système de retraites par capitalisation est discutée au parlement. Le projet de loi n° 9212 a été déposé en ce sens. Pour autant, les travailleurs et travailleuses soumis·es à la terreur russe opposent une résistance sociale, bien que la loi martiale interdise tout rassemblement sur la voie publique et toute grève. Au cours de la période janvier-février 2025, le très officiel Service national de médiation et de conciliation a reconnu 56 conflits collectifs du travail : 3 au niveau national, 3 au niveau de la branche de l’industrie et 50 au niveau d’entreprises. Plus de 1,2 million d’employé·es de 6 903 entreprises ont participé à ces conflits. Des conflits qui s’incarnent dans des protestations collectives initiées par des syndicats mais sans arrêts de travail. 47 % concernent le respect d’une convention collective. Des chiffres officiels sous-estimés.
Cette politique anti-sociale, qui touche l’ensemble de la société ukrainienne, entrave sérieusement les capacités de défense du pays. Ce que pointe clairement le syndicat KVPU des mineurs de Lviv où 6 000 travailleur·euses n’ont pas vu leurs salaires payés pendant des mois : « Les salaires impayés, non seulement aggravent les difficultés financières des familles minières… mais les privent également de la possibilité d’aider plus de 800 employés de l’entreprise qui sont dans les forces armées ukrainiennes et auxquels ils fournissent tout le nécessaire (munitions, drones, voitures, etc.) » Concernant le nouveau projet de contre-réforme du Code du travail actuellement en discussion au parlement, Svitlana Kuzminykh, vice-présidente du syndicat KVPU de la métallurgie, déclarait 13 janvier 2025 devant une assemblée de syndicalistes « ce document honteux, visant à opprimer les droits des travailleurs et contenant de nombreuses violations de la Constitution ukrainienne, des conventions de l’OIT et des directives de l’UE, s’est encore aggravé après sa révision et a accru la menace de conflits sociaux ».

Syndicalisme étudiant offensif

Re-fondé en février 2023 par une nouvelle génération étudiante née dans la guerre, le syndicat étudiant Priama Diia (« Action directe ») est une des organisations syndicales les plus combatives. Au cœur de sa pratique syndicale : l’auto-organisation et le contrôle étudiant. Sans égard aux restrictions imposées par la loi martiale, il organise des rassemblements revendicatifs qui peuvent réunir entre 30, 50, voire 500 ou 1 000 étudiant·es. Dès décembre 2022, soit 10 mois après le début de la guerre, des militant·es du futur syndicat tenaient un rassemblement sur la voie publique contre la fermeture de l’Académie d’imprimerie de Lviv. Le syndicat vient de sortir son journal (16 pages), « Action directe, voix indépendante étudiante », qui revient sur les luttes en cours mais aussi sur celle des étudiant·es en Pologne et l’expérience, en cours, d’auto-organisation des étudiant·es serbes. À Kyiv, en ce début d’année, la principale activité du syndicat est d’obtenir la réfection des dortoirs endommagés par des bombardements russes et la suppression des frais abusifs que subissent les étudiant·es. L’administration tergiversant, Priama Diia appelle les étudiant·es à exercer un contrôle sur le déroulement des travaux qui traînent et a obtenu de pouvoir intervenir auprès de l’entreprise privée chargée des réparations. De la même manière, il avait organisé, quelques mois plus tôt, un « audit étudiant » sur la situation des abris où l’on peut se réfugier en cas de bombardement russe : « Nous lançons une campagne d’inspection des abris dans les bâtiments scolaires et les dortoirs afin d’attirer l’attention sur la situation réelle des mesures de sécurité et de créer un espace pour la lutte en faveur d’abris sûrs et confortables.  Pour ce faire, nous avons créé un canal où nous publierons des informations sur les résultats de l’audit, alors rejoignez-nous ».


Rassemblement étudiant, Lviv, février 2025. [Priama Diia]
Rassemblement étudiant, Lviv, février 2025. [Priama Diia]

Après inspection, « les résultats des contrôles ont été publiés » annonçait le syndicat. Un exemple parmi d’autres ! Conclusion publiée après une visite du syndicat de l’abri de l’Université nationale de médecine vétérinaire de Lviv : « L’entrée est étroite, les portes sont petites, il sera difficile pour plusieurs personnes d’entrer à l’intérieur en même temps. Il y a des chaises pour s’asseoir, mais il n’y a pas de réservoirs à déchets, de conteneurs à nourriture, d’équipement médical ou de moyens de communication. Conclusion : l’abri de cette université ressemble plus à une catacombe qu’à un havre de paix lors des attaques de roquettes. » Internationaliste, le syndicat publie régulièrement des déclarations de soutien aux luttes étudiantes à l’étranger (Chili, Grèce, Serbie…). Signalons enfin qu’en septembre 2024, lorsque Priama Diia apprend l’agression à Paris de fascistes contre des membres de Solidaires étudiants, il adresse immédiatement une déclaration de solidarité où il explique qu’« aujourd’hui, il faut prendre conscience que la lutte contre le capitalisme et le néolibéralisme passe nécessairement par la lutte contre le fascisme grandissant en Europe et dans le monde. Qu’il s’agisse du Rassemblement national et d’Alternative für Deutschland, ou de Poutine et des néonazis d’Ukraine. Nous devons nous soutenir mutuellement, être solidaires, nous unir et coordonner conjointement des actions afin d’empêcher que de telles situations terribles ne se reproduisent à l’avenir, dont l’une d’entre elles nous a été révélée aujourd’hui. » Quelques mois plus tôt, le 26 mars 2023, le syndicat avait tenu devant le consulat de France à Lviv un petit rassemblement en soutien au mouvement social en France contre la contre-réforme des retraites.

Protestations populaires

 En dépit de la loi martiale, régulièrement reconduite, le Parlement, qui interdit tout regroupement sur la voie publique, de nombreux rassemblements se tiennent toutes les semaines. Certains réclament le retour des prisonniers de guerre et exigent une plus grande attention du gouvernement à leur situation. D’autres réclament des conditions de mobilisation socialement justes pour permettre une rotation des troupes, avec le sentiment sourd que les classes privilégiées bénéficient d’exemptions de service. Ces rassemblements peuvent finir en manifestation de rue.  Des soldats en tenue militaire y participent librement. D’autres rassemblements contestent directement la politique gouvernementale. En janvier 2025, les habitants de la région de Tchernobyl recueillent des signatures demandant le limogeage de la ministre de la Politique sociale, Oksana Zholnovych, et de son adjointe, Daryna Marchak, après avoir organisé en vain plusieurs rassemblements et que six d’entre eux-elles aient mené une grève de la faim (une retraitée a été hospitalisée pendant la grève). Leur principale demande est l’annulation de la réduction des indemnités sociales qui leur ont été reconnues après la catastrophe nucléaire. Ces contestations sociales peuvent porter sur des sujets aussi différents que les coupures d’électricité que l’on soupçonne ne pas être équitablement réparties ou la fermeture de classes d’école ou bien encore la disparition de la factrice du village.
Depuis le début de la guerre, la société ukrainienne a connu un niveau d’auto-organisation exceptionnel. Face à un État déficient, la population a pris, sans attendre, les choses en main, en créant ses propres organes d’action et d’auto-défense. Les chaînes de solidarité se sont organisées spontanément. La guerre exigeait des réponses immédiates et d’assumer des tâches que beaucoup nous ont dit n’être en rien préparés à conduire mais que l’intelligence collective leur a permis de réaliser. Pour les féministes du groupe Bilkis de Lviv, « la société ukrainienne d’aujourd’hui est un exemple de la façon dont les gens peuvent s’organiser dans un but précis. Nous pensons que oui, la société civile peut faire (ou même fait) plus que l’État à certains égards. Nous aimerions que cette expérience montre aux gens de notre pays que c’est eux et elles, cette société civile, qui sont l’État, c’est-à-dire qu’ils et elles sont la force politique qui peut et doit changer tout ce qui les entoure. En fait, il est difficile de dire si et comment ce niveau d’auto-organisation peut être maintenu après la guerre. Cependant, il nous semble que cette expérience elle-même ne disparaîtra pas sans laisser de traces, que d’une manière ou d’une autre, elle changera les valeurs et les pratiques des gens ».

Patrick Le Tréhondat


[1] La FPU, héritière du syndicat soviétique, possède de nombreux biens immobiliers dont le gouvernement tente sans relâche de déposséder le syndicat au nom d’une « décommunisation » du mouvement syndical.

[2] www.laboursolidarity.org 

[3] Créée par l’organisation socialiste Sotsialnyi Rukh.


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