Une autre économie, pour une paix juste et durable
Littéralement l’économie de guerre correspond à la mobilisation des ressources d’un pays pour mener l’effort de guerre, en réorientant dans le cadre d’une planification autoritaire les matières premières, la production industrielle et la logistique vers les besoins des armées, mais aussi en rationnant la consommation tout en fixant les prix, les salaires et les taux d’intérêt. Une grande partie de la richesse du pays sert alors à financer l’effort de guerre. Avec des dépenses de défense représentant à peine 1,9 % de son Produit intérieur brut (PIB) en 2023, la France est loin de cette situation, même si les projets des gouvernements de l’Union européenne de financer et de mettre en place une défense européenne marquent un tournant dans ce domaine.
Issu de la fédération de la métallurgie et de l’Union départementale du Rhône, Boris Plazzi est secrétaire confédéral de la CGT depuis 2019, chargé des relations internationales
![Délégations internationales à la manifestation parisienne du 1er mai 205 [Martin Noda, Hans Lucas]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/manifestation-parisienne-du-1-mai-205.webp)
En attendant, nos dirigeants diffusent au sein de la population l’idée qu’un « effort de guerre » devra être engagé, auquel les citoyennes et les citoyens devront toutes et tous participer. Ils jouent ainsi avec les peurs pour justifier des diminutions de droits, au profit du patronat, l’enfant gâté des gouvernements successifs qui ont sévi ces dernières années, particulièrement sous la présidence d’Emmanuel Macron. La protection sociale est attaquée et les 200 milliards d’€ annuels d’aides publiques aux entreprises, attribuées sans ciblage, sans suivi et sans contrepartie pèsent sur le budget national, sans jamais être remise en cause. Il faut clairement stopper cette gabegie financière, dangereuse pour notre sécurité sociale et sa viabilité. Pour le capital il s’agit de maximiser les profits et le versement de dividendes aux actionnaires qui atteignent encore de records à l’instar de l’année 2024. A l’échelle du monde cette même année, 1 747 milliards de dollars ont été versés aux actionnaires : nouveau record historique aussi.
Budgets militaires versus budgets sociaux
Le patronat et les libéraux ont en ligne de mire notre protection sociale, en refusant par exemple d’abroger la réforme des retraites à 64 ans, en réduisant toutes les dépenses publiques sur le dos des salariés et des retraités et au détriment des services publics dont les conséquences conduisent à la précarité et à la paupérisation d’une part toujours plus grande de la population y compris laborieuse. Les libéraux et l’extrême droite rêvent de pourvoir jouer en bourse avec nos retraites. Nous y sommes particulièrement opposées, comme nous sommes opposés à la remise en cause des 35h pour passer à 36h afin de financer le futur régime de retraite par capitalisation et les besoins militaires et industriels liés à l’économie de guerre comme l’a dit une partie du patronat.
L’effort de guerre a donc bon dos, pour engager des politiques européennes et nationales régressives pour le monde du travail. La boussole de compétitivité d’Ursula Von der Leyen, vise l’affaiblissement des normes environnementales comme les droits des travailleurs. Depuis quelques années des évènements internationaux majeurs ont profondément bousculer la situation sociale, politique et économique. Avec la pandémie de la Covid 19, une prise de conscience des faiblesses du modèle de l’Union européenne (UE) a été démontré notamment pour faire face aux interdépendances globales. La pandémie, a révélé les impensés de la stratégie européenne « Verte », elle a néanmoins conduit à des bougés importants dans le paradigme dominant de l’Union, avec un doublement du budget de l’UE entre 2021 et 2023 avec le premier prêt commun d’ampleur significative émis à l’échelle du continent, l’achat commun de vaccins, une solidarité entre les états centraux et périphériques et un plan de relance de l’investissement. L’UE a montré, paradoxalement, qu’il était possible de rompre avec l’austérité budgétaire pour financer la transition climatique et énergétique du continent. Les mesures sont néanmoins bien en-deçà des besoins pour répondre à l’urgence environnementale.
L’invasion par Vladimir Poutine de l’Ukraine a considérablement impacté le système énergétique européen. La stratégie climatique de l’UE qui misait sur une transition progressive des énergies les plus carbonés vers celles les moins carbonés, est percutée de plein fouet par les évolutions géopolitiques.
Une nouvelle mondialisation
Les grandes transformations, dessinent non pas une démondialisation mais plutôt une reconfiguration de la mondialisation. Des ensembles régionaux qui restent fondamentalement interdépendants, mais avec des logiques de compétition de plus en plus affirmée et agressive, tant entre les différents ensembles régionaux qu’en leur sein. Cela se produit au détriment d’une partie de la planète, communément appelé le Sud Global, et qui restent les pays les plus vulnérables et les moins armés pour faire face à cette nouvelle donne.
![Délégation CGT au congrès de la Confédération européenne des syndicats (CES), en 2023. [CGT]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/confederation-europeenne-des-syndicats.webp)
Il convient de détacher deux acteurs dans ce contexte, les USA, d’une part, et la Chine, de l’autre. Les USA sont le premier partenaire commercial de 60 pays, les 140 autres ayant la Chine pour premier partenaire. Leur poids dans leur système d’alliances respectives (et de moins en moins stables) est démesuré : la Chine représente 70% du PIB réunis des cinq pays fondateurs des BRICS, les USA ont un PIB de 60% supérieur à celui cumulé de l’ensemble des pays de l’UE. La matrice de leur échange avec les pays du Sud Global est similaire : les matières premières venant du « Sud Global » sont échangées contre des biens et services. Le centre de gravité géopolitique et économique des décennies à venir se situe dans le Pacifique et non plus dans la relation transatlantique.
Le relèvement des droits de douane décidé par Donald Trump a déclenché une réaction en chaîne sur les grandes places boursières internationales. Ce n’est pas un simple incident commercial : c’est le signal d’une nouvelle phase de crise systémique du capitalisme mondialisé, après celles de 2008 et du Covid-19. La Confédération syndicale internationale (CSI) souligne depuis longtemps que le libre-échange non réglementé et la recherche effrénée de profits par les entreprises ont conduit à une course vers le bas en matière de salaires, de conditions de travail et d’impacts négatifs sur l’environnement et l’épuisement des ressources naturelles. Aujourd’hui, les États-Unis suspendent partiellement ces surtaxes pendant 90 jours, sauf pour la Chine, visée par une taxe douanière massive de 125 %. Ce retournement tactique confirme que nous sommes face à une instrumentalisation assumée du commerce mondial au service d’intérêts géopolitiques et financiers.
Mais derrière cette guerre tarifaire, ce qui se joue, c’est une tentative brutale de reconfigurer l’ordre économique mondial au profit des Etats-Unis. En érigeant des barrières douanières et en menaçant les concurrents économiques, les États-Unis cherchent à attirer les capitaux, relocaliser les profits, et conserver leur hégémonie, au prix d’un chaos organisé. Le risque est immense pour l’Europe de se retrouver avec une économie écrasée entre l’impossibilité de vendre aux Etats-Unis et le déferlement des produits fabriqués dans des pays à bas coût. La Chine en particulier va se retrouver avec un immense excédent de marchandises à écouler. Cette redirection forcée des flux chinois pourrait provoquer un dumping massif sur le marché européen, aggravant les difficultés de secteurs déjà fragilisés comme l’électronique, les équipements industriels, l’automobile ou la chimie.
Selon les estimations du gouvernement, une hausse de 20% des tarifs douaniers pourrait coûter à la France plus de 0,5 point de PIB dès 2025, soit près de 15 milliards d’euros d’activité perdue. Alors que l’OFCE estime que celle-ci provoquerait en France une perte directe de 0,25 point de PIB en 2026, sans prendre en compte les effets en chaîne, 0,13 point avec une hausse de 10% des droits de douane. Le gouvernement compte tenu des incertitudes a d’ores et déjà annoncé une révision de sa prévision de croissance à 0,7%. Cette situation est d’autant plus périlleuse qu’elle s’inscrit dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes, de militarisation des relations internationales, et de montée des conflits armés. L’économie de guerre redevient une boussole pour les puissants, quand les logiques pacifiques et multilatérales sont volontairement affaiblies.
Internationalisme de classe
Au niveau international, l’avenir passe par une régulation renforcée, l’aide au développement, le multilatéralisme et la construction de la paix. La CGT refuse que la crise en cours serve de nouveau prétexte à un abaissement des garanties et droits collectifs, et des objectifs environnementaux. De ce point de vue, le feu vert donné par le Parlement européen à la négociation de la directive Omnibus pour soi-disant « simplifier » la vie économique est catastrophique et constitue un premier point offert à l’offensive trumpiste de régression accélérée des normes sociales et environnementales dans le monde. La Confédération européenne des syndicats (CES) qui a appelé à faire barrage à ce projet régressif, posait la question en ces termes : « L’Union européenne ne doit pas devenir un terrain de jeu pour les intérêts des entreprises au détriment des droits fondamentaux et de l’État de droit. C’est un moment décisif pour le Parlement européen : les députés européens se tiendront-ils aux côtés des travailleurs, des syndicats et de la société civile ? Ou céderont-ils à la pression des entreprises et approuveront-ils sans discussion un recul des progrès ? »
La stratégie climatique de l’UE qui misait sur une transition progressive des énergies les plus carbonées vers celles les moins carbonées est percutée de plein fouet par les évolutions géopolitiques. Si cela a accéléré une stratégie de limitation de ces dépendances, le gaz reste indispensable pour l’économie européenne. Maintenir des industries compétitives tout en les décarbonant demeure insoluble avec le logiciel néolibéral qui prédomine parmi les forces politiques majoritaires en UE. Dans ce panorama déjà particulièrement instable, la mise en place de l’Inflation Reduction Act aux USA et l’accélération de la stratégie de développement des technologies bas-carbone en Chine vont encore accentuer les difficultés de l’UE. Cela est particulièrement visible pour les emplois manufacturiers européens qui sont en baisse constante depuis 2008. Entre 2008 et 2023, 2,3 millions d’emplois manufacturiers ont été perdus dans l’UE. 811 000 de ces pertes ont eu lieu entre la mi-2019 et la mi-2024.
Alternatives et perspectives pour les travailleurs
La nécessité de la Paix est dans l’ADN de la CGT, parce que les travailleuses et les travailleurs sont les premières victimes des guerres et qu’il n’y a pas de progrès social sans paix. Les scientifiques du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) eux-mêmes ont fait la démonstration que les enjeux sociaux sont liés aux enjeux environnementaux, et la guerre, pour l’environnement, est une véritable catastrophe. Il faut mettre fin des multiples conflits armés qui sévissent dans le monde, plus de multilatéralisme sous l’égide de l’ONU, plus de coopération entre les états, plus de diplomatie, le respect du droit international et une paix juste et durable pour les peuples. La CGT revendique un pôle public de défense placé sous le control démocratique et la nationalisation des industries stratégiques. Il s’agit aussi de pousser les Etats à sortir des attitudes et à des postures belliqueuses pour construire une stratégie commune sur le plan européen au service d’une diplomatie et d’une défense basées sur le multilatéralisme et indépendantes de l’OTAN dont on demande sa dissolution.
Nous avons besoins d’un état stratège ambitieux pour notre pays, planificateur, à l’écoute de la société civile organisée et garant d’un dialogue social équilibré, prenant en compte la parole du monde du travail et des représentants des salariés. Non pas dans la perspective d’une économie de guerre ou d’une société encore plus inégalitaire génératrice de tensions et de conflits, où les riches sont de plus en riches et où le grand patronat fait la loi, mais dans l’anticipation vers une industrie et des emplois d’avenir, répondant à l’urgence climatique, sociale et démocratique, au bénéfice des travailleurs et des populations.
L’arrêt du financement par les Etats Unis des aides humanitaires va entraîner des conséquences dévastatrices. L’UNICEF par exemple a annoncé qu’elle va devoir renoncer à s’occuper de 14 millions d’enfants. Après le feu vert donné par Trump à Netanyahou, la reprise des frappes aériennes sur Gaza donne lieu à des scènes effroyables relayées sur les réseaux sociaux. Près de 90 % des unités de logements ont été détruites, 95 % des infrastructures hospitalières ont été également endommagées. A Gaza c’est l’horreur absolue au quotidien qui confirme encore qu’aucun peuple n’a vécu une telle catastrophe humanitaire dans l’histoire récente. Oui, dans les ruines de Gaza, dans les décombres de Beyrouth, git le droit international. Il aura fallu les plus de 50 000 morts à Gaza pour que les revendications pour la reconnaissance d’un Etat Palestinien par la France avancent : comme pris de remords de son soutien inconditionnel au gouvernement de Netanyahou, Macron annonce timidement avancer sur cette proposition.
![Affiche CGT pour le 1er mai 2025. [CGT]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/affiche-cgt-1-mai-2025-726x1024.webp)
Selon le rapport annuel de l’ONU publié fin mars des centaines de milliers de personnes ont été forcées de fuir cyclones, sécheresses, incendies et autres catastrophes climatiques l’année dernière. Un nombre record depuis 2008. Les pays pauvres sont fortement touchés. Au Mozambique ce sont par exemple 100 000 personnes qui ont été déplacées lors du passage du cyclone chido après avoir dévasté Mayotte. La question de l’eau est un des enjeux majeurs de ce siècle. Phénomènes climatiques extrêmes, montée des eaux, atteintes à la biodiversité, pénurie de la ressource, conflits d’usage, les impacts des activités humaines et du réchauffement climatique sur le cycle de l’eau sont importants et la dégradation de la situation s’accélère.
⬛ Boris Plazzi
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