Délinquants solidaires

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De nombreux habitants et habitantes de la vallée de la Roya, au nord-est de Nice, accueillent et soutiennent des personnes migrantes qui traversent leur région. L’acharnement est tel que les médias s’en sont faits l’écho. Mais il y a bien d’autres situations similaires, sur tout le territoire. Le collectif Délinquants Solidaires1dénonce les actes répétés d’intimidation et de répression à l’encontre des personnes migrantes et de celles et ceux qui agissent en solidarité. Ibtissam Bouchaara fait ici part de son expérience.

Résister, pour les mineurs isolés

J’avais à peine dix-sept ans sur les bancs de l’Institut régional du travail social. J’en ai trente-sept aujourd’hui et des kilomètres de vie se sont écoulés. Mon parcours professionnel s’est fait au rythme de ces écorchés vifs, des adolescents en mal de parents, souvent rejetés, mal aimés ou dénigrés. Il a fallu que j’apprenne ce métier de tisserand du lien social entre ces adolescents et l’autre : le professeur, ses pairs, ses parents, soi-même et celui qu’on veut être. J’ai sûrement commis des erreurs, parfois perdu patience mais ce métier me prend au corps. Il m’a apporté des qualités humaines inestimables.

J’ai débuté ma carrière dans un foyer départemental. Quelques semaines après mon arrivée, nous avons accueilli un mineur isolé. C’était un cas rare à l’époque. Malade et sous dialyse, il était originaire du Cameroun. On ne lui a pas laissé de répit pour autant. Un billet d’avion sans retour avait été pris et il était décidé qu’il retournerait au pays, au mépris des lois françaises et des conventions internationales. Je suis sortie de mon « devoir de réserve » que l’on nous oppose, même en tant que contractuelle. Discrètement, contre l’ordre qui m’avait été donné, je l’ai mis en lien avec le milieu associatif. Le département a été prié de respecter ses droits et il a continué sa vie paisible en France. J’ai quitté le département, ce devoir de réserve n’était pas compatible avec ma personnalité. Quelques années plus tard, je l’ai croisé, heureux et un peu plus adulte.

J’ai pris toute la mesure de la place des travailleurs sociaux auprès des personnes démunies. Selon nos choix, notre degré de conscience et notre éthique, la vie des autres peut prendre un tout autre virage. Alors oui, un soir du 23 décembre 2016, quand je mets les pieds, en tant que déléguée du personnel, dans un Service d’accompagnement de mineurs isolés étrangersde mon association, je ne m’attends pas à ce choc des frontières sur notre territoire. Les chiffres sont terribles : 4 éducateurs, 73 jeunes. Pas de veilleur de nuit pour leur sécurité, pas de psychologue pour soigner les traumatismes, pas de maîtresse de maison pour le côté maternel mais un mélange de mineurs avérés, d’autres en cours d’évaluations et des adultes en difficulté, qui vivent dans le même bâtiment. Je ne m’attends pas à un si grand écart d’accompagnement pour une même mission. Je ne m’attends pas à ce que l’Aide sociale à l’enfance alloue si peu de moyens à leur prise en charge, qu’on qualifie l’absence de veilleur de nuit comme de la semi autonomie et qu’une association pour qui nous avons tant milité me soit devenue à ce point méconnaissable. Le coup final a été porté par l’annonce du suicide d’un de leurs pensionnaires, quinze jours après mon passage.

La mort de Denko

Âgé de 16 ans et originaire du Mali, Denko Sissoko est arrivé seul en France en octobre 2016, après avoir traversé plusieurs pays d’Afrique et la Méditerranée dans des conditions dangereuses. A son arrivée, comme il était en possession de documents l’identifiant comme mineur, il a été confié par le Procureur de la République à l’Aide sociale à l’enfance de la Marne et hébergé au foyer Bellevue. Le 5 janvier 2017, en dehors de tout cadre officiel procédural, il s’est vu indiquer au commissariat qu’il serait mis fin à sa prise en charge car sa minorité n’était pas reconnue. Le 6 janvier 2017, Denko s’est jeté du 8è étage du foyer pour, d’après son entourage, échapper à la police.

« Le 6 janvier dernier2, Denko Sissoko, un jeune Malien de dix-sept ans s’est tué en sautant du huitième étage d’un centre d’hébergement dans lequel l’avaient placé les services de l’aide sociale à l’enfance du conseil départemental de la Marne. Comme tant d’autres mineurs isolés étrangers, Denko Sissoko avait dû affronter un long et éprouvant voyage avant d’arriver en France. Comme tant d’autres mineurs isolés étrangers, il n’avait bénéficié d’aucune prise en charge spécifique permettant de repérer les traumatismes liés à son parcours et son isolement. Comme tant d’autres mineurs isolés étrangers, il vivait dans l’angoisse de l’attente des conclusions de l’évaluation des services départementaux susceptibles de remettre en cause son âge et son isolement.

Au lieu d’être pris en charge dans une structure adaptée à sa qualité de mineur en danger, Denko Sissoko a été placé dans un centre pour adultes en grande précarité, sans accompagnement éducatif, médical et psychologique digne de ce nom. Il y a été maintenu pendant trois mois dans une situation d’isolement et d’incertitude qui n’a pu qu’aggraver sa détresse. Son décès est, pour nous, la conséquence directe d’un défaut de suivi et d’un ensemble de négligences et d’imprudences dont il convient de rechercher les responsables. C’est pourquoi nos organisations viennent d’écrire au procureur de la République du tribunal de grande instance de Châlons-en-Champagne pour appuyer la plainte déposée par ses parents3. »

Le licenciement

J’ai participé à la marche blanche en hommage à ce jeune ; j’ai exprimé mon désaccord sur la politique d’accueil des mineurs isolés et j’ai invité des instances à se saisir de cette question. Dans le tourment, on voudrait me faire croire que je suis une salariée déloyale, nuisible ou encore mal intentionnée. C’est à en perdre ses repères, voire sa raison.

Des questions se bousculent. Mais comment « le social » a-t-il pu basculer vers la gestion et le management au détriment de nos missions premières ? Si les éducateurs, qui sont l’interface entre la société et les oubliés, sont bâillonnés, qui va se faire le porte-parole des sans voix, des sans famille, des sans papier et sans repère ? Mes propos publics ne sont que le reflet d’une liberté de parole, que nous avons tous en tant que citoyen. Je l’exerce de façon d’autant plus libre en tant qu’élue du personnel. La menace de licenciement, cette pression à travers des sous-entendus de diffamation, ne m’a nullement fait reculer. Je l’affirme : l’accueil des mineurs isolés de ce service n’a pas été assez pensé en amont, en termes de moyens. À l’heure où il faut marcher au pas et faire du bénéfice, je décide de résister. Résister à ce « social » qui se veut gestionnaire. Résister afin que le social reste imperméable aux dérives politiques. Résister contre les atteintes aux droits fondamentaux. En somme, que l’accueil des mineurs isolés, ici ou ailleurs, se fasse avec bienveillance et dans toute sa pluralité.

« Début janvier 20164, la direction avait décidé de mettre à pied l’élue du personnel SUD, puis de la licencier. L’inspection du travail avait refusé son licenciement mais la direction a fait appel de cette décision devant le ministre du travail. Durant toute cette période, les militants de SUD Solidaires, de la CGT et de la FSU, ainsi que de nombreuses associations ont apporté leur soutien à Ibtissam, notamment lors de deux rassemblements réussis devant la direction de « La Sauvegarde ». Licencier une militante syndicale parce qu’elle remplit son mandat, c’est s’attaquer à tous les militants syndicaux et par conséquent à tous les travailleurs. Il est particulièrement choquant, qu’une association travaillant dans le domaine social ait un tel comportement. La réponse collective que nous avons tous ensemble donnée est la garantie principale de faire respecter nos droits à défendre les conditions de travail de tous. Un enseignement aussi, à l’heure où les ordonnances Macron ont pour but de limiter l’action syndicale et de donner au patronat la possibilité de licencier encore plus facilement. Le ministère vient de rendre sa décision, en refusant le licenciement de cette militante. Un succès qui doit beaucoup à la mobilisation de ces derniers mois contre l’acharnement patronal ! »

Licenciement annulé, mais…

La décision est tombée le 19 septembre 2017, signée par le directeur adjoint de la Direction générale du travail et pour la ministre : « Le licenciement de Madame Bouchaara est refusé ». Une phrase aussi simple qu’inattendue, après une procédure de neuf mois, engagée par deux fois par l’employeur, qui estimait avoir été dénigré5. Pour ma part, je campe sur mes positons : la parole syndicale doit pouvoir être libre et critique, particulièrement après un drame tel que la mort de Denko. Libre de critiquer les conditions de travail des travailleurs sociaux. Libre de s’interroger sur l’accueil des mineurs non accompagnés sur nos territoires et Libre d’avoir une pensée qui va à contre-courant d’une politique générale austère et gestionnaire.

Cela a un prix bien évidemment : ce combat me vaut des bleues à l’âme, mais il m’était préférable que l’écho de mes mots engendre ces ecchymoses ; mon silence eu été une vrai nécrose. Cette victoire n’en n’est pourtant pas une ; je ne sors ni les cotillons ni les bulles. Je fus et reste sidérée : en fond, tout est champ de ruine. Il n’y a toujours pas d’explication sur le geste de Denko, le procureur de la République a estimé que les conditions de prise en charges sont suffisantes et n’a su déterminer s’il s’agissait d’un geste suicidaire ou accidentel…

Denko a fait son retour au pays froid, dans une soute, depuis presque neuf mois. Ses parents pleurent leur chair et ils n’ont pas de réponses à leurs questions, si tant est qu’ils en auront un jour. L’accueil des mineurs non accompagnés n’est pas re-questionner en profondeur : il y a des refus au faciès dans certains départements ; les refusés errent dans les rues, comme des ombres, au gré de gestes citoyens et solidaires ; l’accès à la scolarisation est difficile ; il n’y a pas de prise en charge psychologique adaptée, et aucun accompagnement à la majorité; on voit dernièrement défiler sur le fil d’actualité de Facebookdes articles qui alertent sur la marchandisation sexuelle de ces enfants dans nos grandes villes.

Protection de l’enfance mais que t’est-il arrivée ? Il y a avait cette période où les travailleurs sociaux étaient si engagés que des assistantes sociales accueillaient en leur maison, pour Noël, des enfants qui se trouvaient dans des situations de détresse ; l’éducde rue était une référence incontournable sur le quartier, l’éducde foyer était une vraie béquille de survie. On s’est « professionnalisé » certes ; on s’est formé à exercer un savoir-faire avec de la distance, un peu trop même… Tout est devenu en quelque sorte distendu. La discrétion professionnelle et le devoir de réserve sont les leitmotivs des centres de formation. Nous avons ainsi fini par intégrer qu’un bon travailleur social est celui qui se tait et se fait discret. Nous sommes devenus des apolitiques forcés. Un travailleur social qui se soumet, n’est-il pas le mieux à même de faire accepter à l’accompagné son sort en silence ? Sommes-nous au service d’une mission, ou simple exécutant d’un contrat de travail ? Voulons-nous être gérés comme une entreprise, et supporter ce nouveau vocable qui parle de flux et de stock ?

Je ne prétends pas avoir de réponse claire sur l’état de notre corps de métier ou son devenir, mais je suis intiment convaincue d’une chose : les travailleurs sociaux sont tous les jours témoins de droits bafoués des mineurs non accompagnés. Leurs silences me glacent. Romain Gary écrivait « Ne jamais renoncer à défendre ces racines infiniment variées que le ciel avait planté dans la terre et aussi dans la profondeur de l’âme humaine qu’elles agrippaient comme un pressentiment ,une aspiration, un besoin de justice, de dignité, de liberté et d’amour infinis. » Cette phrase prends aujourd’hui tout son sens, reprenons donc la parole !

Ibtissam Bouchaara

2Ce communiqué a été publié le 10 mai 2017. Il est commun à six associations :Défense des enfants International (DEI-France) ; Groupe d’information et de soutien des immigré.e.s (GISTI) ; La Voix De l’Enfant ; Ligue des droits de l’Homme (LDH) ; Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP) ; Réseau éducation sans frontières (RESF).

3La plainte a été classée, sans suite…

4Communiqué commun de l’Union locale CGT et du syndicat Sud santé sociaux de Reims, le 27 septembre 2017

5Aussitôt la décision connue, l’employeur faisait état de sa volonté de la contester, devant le Tribunal administratif. Belle utilisation des fonds publics qui lui sont confiés !

Ibtissam Bouchaara

Ibtissam Bouchaara

Ibtissam Bouchaara est éducatrice, et déléguée du personnel Sud santé sociaux, à La Sauvegarde. Cette association gère entre autres le foyer Bellevue de Châlons-en-Champagne, où le jeune Denko Sissoko a trouvé la mort le 6 janvier 2017. Pour avoir publiquement témoigné des piteuses conditions d’accueil des jeunes, elle a été licenciée. Elle fait part ici de son expérience.
Ibtissam Bouchaara

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Ibtissam Bouchaara

Ibtissam Bouchaara est éducatrice, et déléguée du personnel Sud santé sociaux, à La Sauvegarde. Cette association gère entre autres le foyer Bellevue de Châlons-en-Champagne, où le jeune Denko Sissoko a trouvé la mort le 6 janvier 2017. Pour avoir publiquement témoigné des piteuses conditions d’accueil des jeunes, elle a été licenciée. Elle fait part ici de son expérience.