Un livret militaire pour l’industrie de l’armement ?

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Le renforcement des systèmes de défense européens est plutôt bien perçu par les institutions financières du système monétaire actuel. Elles accumulent en effet d’énormes profits lorsque les États-nations s’engagent dans la guerre et le militarisme. Cela a été vrai tout au long de l’histoire et c’est en train de se vérifier avec la dégradation, si elle était encore possible, de la situation géo stratégique de l’Europe.


Fonctionnaire aux services financiers de la poste, administrateur de la poste pour SUD PTT de 2000 à 2010, secrétaire général de la fédération SUD PTT de 2010 à 2021, Nicolas Galepides est aujourd’hui membre du bureau fédéral de SUD PTT et participe à divers collectifs de défense des services publics.


[Solidaires]
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La combine repose sur quelques éléments : la dette, le coût de la reconstruction, l’alibi de la défense

La dette. Les états ne financent pas les guerres sur leurs réserves, ils empruntent sous diverses formes : bons du trésor, obligations à terme, etc. Les instruments financiers ne manquent pas, avec une formule magique pour les financeurs : tout cela est garanti par les états, donc par les contribuables. Ces dépenses, dans la plupart des cas imprévues, viennent impacter la marche budgétaire des états impliqués, avec « des choix douloureux » comme les promeut le gouvernement français en ce moment. Par effet domino, les collectivités, qui ne peuvent pas toujours décliner ces mesures d’austérité venues d’en haut, faute des subventions attendues, prendront, elles aussi, rendez-vous avec leurs banquiers.
Le coût de la reconstruction après les destructions auxquelles les armes que nous avons financées ont servi. Là aussi le système bancaire est aux fourneaux, avec des prêts aux états les plus solvables et des subventions des systèmes internationaux tels que la Banque mondiale ou le Fond monétaire international. En fait, ce sont des prêts subordonnés à des « programmes d’ajustements structurels », principalement le désengagement des dépenses publiques et leur fléchage vers des programmes de privatisation, un classique du genre. La collectivité est doublement perdante : on lui a détruit le monde d’avant et on lui pourrit celui d’après.
L’alibi de la défense. La défense, avec sa déclinaison actuelle à l’échelle européenne, est un argument récurrent : défense des personnes, d’autres nations, de la démocratie, de notre mode de vie. Il est rabâché sous tous les tons, largement repris par les médias, préparant les esprits à une nouvelle phase d’austérité, avec une injonction au calme social. Ce n’est pas le moment de la ramener sur les retraites, les salaires ou les services publics… : le rêve du libéralisme ! Le discours dominant n’est pas celui de la guerre ou de l’attaque, mais celui de la défense. En novembre 2023, Éric Lombard, alors Directeur général du groupe Caisse des dépôts considérait « … que la défense contribue précisément à la défense de notre démocratie et de nos valeurs. », en la classant comme un élément de la Responsabilité sociale des entreprises (RSE) [1].

Une énième attaque sur l’épargne règlementée

Même si le secteur bancaire affute ses couteaux, le secteur de l’épargne règlementée (le livret A notamment) est aussi dans le collimateur. Éric Lombard, aujourd’hui ministre français de l’économie promeut avec constance l’effort de défense, il déclarait en mars 2025 : « Je demande aux grands réseaux bancaires, d’assurance, de conseillers financiers, de proposer aux Français des produits permettant de financer l’effort de défense. »Un vrai leitmotiv puisque déjà en novembre 2023, un amendement à la loi de finances 2024 autorisait à puiser dans les ressources du livret A et du livret d’épargne populaire pour « financer l’industrie de la défense ». Il s’agit plus précisément des 40,5 % encours du Livret A qui sont dans le bilan des banques, les 59,5% centralisés à la Caisse des Dépôts n’étant pas (encore) concernés. La Caisse des Dépôts est déjà engagée à hauteur d’une quarantaine de milliards d’euros, en actions ou soutiens financiers à l’export. La mesure proposée a finalement été rejetée par le Conseil constitutionnel en décembre 2023, reprochant la forme de l’adoption de la mesure mais ne remettant pas en question le fond. La partie n’est pas jouée.

Riposter

Des organisations du mouvement social se sont mobilisées dès les premiers bruits de bottes aux guichets de l’épargne populaire, notamment avec une tribune publiée en mars 2024 [2], signée par plus d’une centaine de responsables syndicaux, associatifs et politiques et de nombreux parlementaires pour s’opposer à l’usage de l’épargne des Français⸳es, pour financer l’industrie d’armement. Les arguments qui ont rassemblé les signataires :
➔ Privilégier une économie qui ne soit pas une « économie de guerre » susceptible d’alimenter une« course aux armements », notamment nucléaires, qui ne profiterait qu’au secteur de l’industrie de l’armement ;
➔ Privilégier une économie et une gestion des finances publiques aptes à susciter la cohésion nationale la plus large, en veillant à sauvegarder notre modèle de société (valeurs démocratiques, services publics, systèmes de protection sociale, y compris les retraites…).Emmanuel Macron appelle désormais la France à « revisiter ses choix budgétaires »en déclarant sans débat public préalable « On doit augmenter notre effort de guerre ». Et cela au moment même où l’extrême-droite se nourrit de tous les errements politiques.
Sont signataires de cet appel : Abolition des armes nucléaires-Maison de vigilance – Action des citoyens pour le désarmement nucléaire (ACDN) – Alternative mutualiste – ATTAC France – CGT Banque de France – CGT Caisse d’épargne Île-de-France – CNAFAL – Collectif de défense et de développement des services publics du Douaisis – Comité de la Creuse du Mouvement de la paix – Comité de vigilance service public du 70 – Confédération nationale du logement (CNL) – Convergence nationale de défense et de développement des services publics – Convergence nationale rail (CNR) – Droit à l’énergie SOS Futur – Ensemble ! – Fondation Copernic – Fédération syndicale unitaire (FSU) – Gauche démocratique et sociale (GDS)- ICAN France ; Campagne internationale pour abolir les armes nucléaire – INDECOSA CGT national – INDECOSA CGT Aveyron, Deux-Sèvres, Hautes-Pyrénées, Ille-et-Vilaine, Indre-et-Loire, Loire, Val-de-Marne, Var, Vaucluse) – Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN) – Mouvement international de la Réconciliation (MIR-France) – Observatoire des armements – Réseau Sortir du nucléaire – Résistance sociale – SNUP HABITAT – Stop Fuelling War – Stop Précarité – SUD PTT – Union des familles laïques (UFAL) – Union pacifiste de France – Union des syndicats CGT du groupe Caisse des dépôts (USCD CGT) – Université européenne de la paix.


[BDS]
[BDS]

Fin mars 2025, l’INDECOSA CGT publiait une lettre ouverte signée par les mêmes organisations qui reprenait les mêmes éléments, insistant sur les besoins sociaux, notamment en matière de logement et de transition écologique. Une autre initiative est en discussion, elle viserait à faire reconnaître par le législateur le droit de tout épargnant à faire valoir son « objection de conscience » à ce que tout ou partie de son épargne soit utilisée pour financer le secteur de l’armement ainsi que les énergies fossiles.

Des ressources encore inaccessibles

Les questions du financement de l’armement sont aujourd’hui débattues dans les mêmes conditions que celles qui concernent les budgets nationaux. Les sources alternatives de financement sont éludées, à l’échelle nationale comme à l’échelle européenne. Taxer les plus riches et les multinationales n’est toujours pas à l’ordre du jour, alors que d’après un rapport conjoint ATTC/CADTM/Observatoire des multinationales publié en mars 2025, depuis 2017, les baisses d’impôts et de prélèvements ont coûté plus de 300 milliards d’euros. Dans le cas du confit en Ukraine, l’usage des avoirs des oligarques russes gelés (210 milliards d’€ au niveau de l’Union européenne) reste un tabou pour les gouvernements européens qui ont besoin d’une unanimité pour légiférer sur leur usage. Entre pro-russes comme la Hongrie et membres des « amis du monde capitaliste » comme tous les autres États européens, les milliardaires peuvent dormir tranquilles.

Nicolas Galepides


[1] Rapport au Parlement de la Commission de Surveillance de la Caisse des Dépôts et consignations.

[2] www.humanite.fr/en-debat/epargne-populaire/monsieur-bruno-le-maire-le-livret-a-ce-nest-pas-pour-larmement-mais-pour-le-logement-social


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