Recolonisation du monde et logiques impérialistes
« Recolonisation du monde et logiques impérialistes : quelles perspectives pour les droits à l’autodétermination ? » était l’intitulé de l’un des débats organisés lors du Salon anticolonial et antiraciste 2025. Il était ainsi présenté : « Nous assistons désormais à des processus de recolonisation visant à faire disparaître la légitimité des revendications d’autodétermination. Motivée par l’impérialisme des grands blocs, la recolonisation actuelle est également un mouvement qui tend à détruire des États qui avaient réussi à maintenir une certaine souveraineté pour leur substituer des gouvernements sous domination, comme ce fut le cas de l’Irak ou de la Libye ou à les transformer en terrain de guerre et d’influence comme en Syrie ou en Ukraine. ».
Saïd Bouamama est sociologue, membre de la CGT et militant du Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP). Il a notamment écrit, aux éditions Syllepse : Des classes dangereuses à l’ennemi intérieur. Capitalisme, immigration, racisme (2021) ; « Planter du blanc ». Chroniques du (néo)colonialisme français (2019) ; La Tricontinentale. Les peuples du tiers-monde à l’assaut du ciel (2016) ; aux éditions Premiers matins de novembre, L’affaire Georges Ibrahim Abdallah (2021).
Bernard Dréano est membre du Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale (CEDETIM) et de l’Assemblée européenne des citoyens (Helsinki Citizens’ Assembly France), associations membre du Réseau Initiatives pour un autre monde (IPAM). Il milite aussi au sein du Collectif français du Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine.
![Affiche de la Semaine anticoloniale 2025. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/semaine-anticoloniale-2025-724x1024.webp)
Animé par Verveine Angeli (Union syndicale Solidaires), le débat rassemblait, outre Saïd Bouamama et Bernard Dréano, Aziza Edah (Amis de la République Arabe Sahraouie Démocratique), Luc Tournabien (Front de libération nationale Kanak et socialiste) et Rania (Urgence Palestine 93 et Boussole Palestine). Pour des raisons de place, nous rendons compte ici des interventions de Said Bouamama et Bernard Dréano. Il va de soi que les luttes des peuples palestinien, sahraoui et Kanak n’en sont pas moins importantes. Elles sont évoquées dans ce numéro, pour ce qui est de la Palestine, dans d’autres publications de l’Union syndicale Solidaires pour la Kanaky et le Sahara occidental.
Saïd Bouamama
Je vais d’abord fournir des éléments de rappel de la réalité et du contexte. Nous assistons, tout le monde le sait, au premier génocide télévisé, au premier génocide ouvert, explicite et qui n’est même plus caché, en Palestine. Nous assistons également à l’annonce du plus grand plan de réarmement depuis des décennies en France et en Europe. C’est important de saisir la séquence qui est la nôtre : à quel moment de l’histoire de l’impérialisme sommes-nous ? A quel moment de l’histoire des dominations ? Pour cela, je voudrais rappeler, très rapidement, trois choses. Inévitablement, ce sera un peu caricatural, mais on pourra nuancer ensuite, dans le débat.
Je commencerai par quelques fondamentaux qui me semblent incontournables pour ne pas être perdu·es dans la situation actuelle. Ensuite, il s’agit de bien nous interroger sur une nouvelle séquence historique. Enfin, posons-nous les questions « par où commencer ? » ou « que faire ? » Mais je pense que plus que « que faire ? », l’important est « où commencer ? » Concernant les fondamentaux, je voudrais juste rappeler que la colonisation ne peut pas se limiter à la seule conquête d’un territoire. La colonisation, c’est d’abord la mise en dépendance complète d’une économie, d’un pays, d’une nation, d’une culture pour que ça fonctionne au service d’une autre économie, d’une autre culture, d’une autre nation, d’un autre pays. La forme que prend la colonisation, ça n’est que des moyens pour répondre à ses exigences. L’occupation d’un territoire, c’est un moyen. La colonisation, c’est d’abord cette mise en dépendance. Et c’est ce qui explique que, en fonction des rapports de force, les colonisations vont prendre des formes différentes.
Il y a des colonisations d’exploitation, pour lesquelles la préoccupation première est l’exploitation de la main-d’œuvre et du sous-sol, sans forcément de présence massive de colons sur le territoire. Un second type de colonisation, plus actuelle et encore d’actualité, est la colonisation de peuplement qui, inévitablement, a une tendance génocidaire : ce qui se passe en Palestine. La vraie question, ce n’est pas « jusqu’où iront-ils ? » C’est comment ? À partir du moment où il y a une notion de peuplement, il y a une tendance génocidaire. Que cette tendance aille jusqu’au bout ou non, dépend du rapport de force.
Et puis il y a une troisième forme de colonisation, qui est trop peu souvent abordée et qui, selon moi, est d’une grande actualité ; celle que j’ai appelé dans mes travaux la colonisation collective : c’est lorsqu’un Etat colonise, ou impose un pouvoir, au service de l’ensemble des puissances impérialistes. Ça a été le cas de la colonisation portugaise. Ça a été le cas aussi au Congo, où les richesses étaient tellement importantes que les différents pays impérialistes ont donc décidé de les confier au roi des Belges pour qu’il les exploite à leur profit à tous. Je pense que ce type de colonisation est en train de devenir le modèle par lequel les puissances impérialistes tentent d’imposer leur présence. En Palestine, le soutien à l’État d’Israël c’est le soutien à un gérant local chargé de maîtriser l’ensemble de la région. C’est la même chose avec le soutien au Rwanda par rapport à ce qui se passe au Congo. La place que prend le Maroc dans la gestion de l’Afrique du Nord et de l’Afrique de l’Ouest est également une dimension importante. Le Mali, le Niger et le Burkina ont quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Au moment où d’autres pays comme le Togo et l’Ethiopie décident de la quitter également, le Maroc adhère à cette organisation régionale. Donc on voit bien qu’il y a des pôles, des espèces de sous-impérialismes qui se mettent en place pour gérer la situation.
![Affiche de la Semaine anticoloniale 2024. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/semaine-anticoloniale-2024-723x1024.webp)
Le second point qui me semble vraiment important, c’est de bien saisir à quelle séquence nous en sommes. Sinon, nous aurons une coupure dans nos réflexions militantes entre les militant·es qui habitent le sud de la planète et les militant·es qui habitent l’Europe. Nous sommes dans une séquence historique dans laquelle l’hégémonisme occidental, présent depuis plus de cinq siècles, est remis en cause. Parfois sur des bases peut être incertaines, contradictoires, pas claires, etc. Tout est remis en cause et ça explique la forme agressive. C’est la première fois qu’on a une remise en cause aussi globale de cette hégémonie. D’autre part, il y a aussi la remise en cause de l’hégémonie exercée par les États-Unis depuis 1945. Enfin, il y a remise en cause de la période qui s’est ouverte dans les années 1990. A ce moment-là, pour la première fois, nous avions un hégémonisme unique. Nous avions une dimension unipolaire dans le monde, puisqu’avec la chute des pays de l’Est et de l’URSS, les Etats-Unis se sont retrouvés quasiment seule puissance mondiale. Ils en ont tiré comme conclusion la nécessité pour eux, s’ils voulaient rester la puissance hégémonique, de redessiner les cartes du monde et en particulier de faire éclater tous les États qui, par leur surface, leur richesse, leur dynamique politique, pouvaient s’opposer à leur hégémonie. Ça a donné les guerres du Soudan, de Somalie, d’Irak, de Syrie, de Libye, etc. La balkanisation est une des nouvelles formes que prend aujourd’hui l’impérialisme.
Alors, si on a en tête tout cela, et bien il faut vraiment se poser la question « que faire ? » Il est clair qu’avec un monde qui est dans ce type de contradiction, les dangers de guerre, et de guerre généralisée, vont aller en augmentant. Et donc, se pose la question « comment faire ? » Je pense qu’il faut d’abord avoir en tête la question du possible. Sur quoi sommes-nous efficaces ? Faut-il qu’on soit d’accord pour tout pour pouvoir agir ? Ou faut-il se poser la question de partir de nos points communs, et par exemple du fait qu’on habite en France et que la France est une des actrices, même si elle est en recul ? Autrement dit, je propose de revenir à ce vieux réflexe militant qui était, plutôt que de débattre de tous les impérialismes et de la situation mondiale, de dire « débattons de notre impérialisme, celui sur lequel, si nous construisons un important mouvement anti-impérialiste, nous pouvons agir ». Centrons-nous sur « notre » propre impérialisme, sur l’impérialisme français.
Dans les situations qui vont être exposées lors de cette table-ronde, la France est particulièrement concernée. La reconnaissance d’une marocanité du Sahara est un élément. Le soutien au sionisme en est un autre. On a bien vu les propos d’Emmanuel Macron après le 7 octobre 2023 et l’arrestation de militant·es soutenant la Palestine. Quant à la Kanaky, nous sommes directement le pays colonisateur, avec toutes les magouilles qu’on a vu au moment du référendum. Mais je veux aussi souligner l’importance de prendre en compte la dimension de notre responsabilité. Le mouvement anti-impérialiste dans ce pays n’est pas à la hauteur du rôle que joue la France dans l’oppression d’un certain nombre de peuples ; des peuples qui sont, du fait de leur dimension démographique, historique, etc., en situation de ne pas pouvoir être dans un rapport de force militaire. Il est clair que le peuple sahraoui n’arrêtera pas de résister ; le peuple palestinien non plus. Mais quelle que soit cette résistance, la disproportion des forces fait que ces peuples seront vaincus, s’il n’y a pas, à côté de cela, une mobilisation massive. De qui ? Eh bien des peuples des pays qui oppriment. En Palestine ou au Sahara, les progressistes français ont un rôle particulier à jouer. En Kanaky, il y a un rôle direct. C’est dire qu’il ne s’agit pas de débats abstraits. Il ne s’agit pas de soutenir des peuples de l’extérieur, mais de soutenir des peuples qui sont aujourd’hui opprimés, soit avec la complicité de notre propre impérialisme, soit directement par notre propre impérialisme.
Bernard Dréano
Avant de parler de l’Ukraine, je veux d’abord partager un sentiment. Quand je me réveille le matin, j’ai, à chaque fois, un, une ou deux camarades ou partenaires de plus qui subissent la répression quelque part, Je ne vais en citer que quatre ; je pourrai en citer vingt. Je pense par exemple à Moussa Sangaré, une des personnalités les plus importantes de la société civile nigériane qui est prisonnier sous le régime du soi-disant Maréchal Tshiani. Je pense à Baru Ahmadov, un militant pour la paix et contre l’impérialisme, marxiste, qui est prisonnier du régime « pétro-dictatorial » d’Azerbaïdjan, allié d’Israël et partenaire de l’Union européenne. Je pense à Azaz Minakov, mathématicien, libertaire, que les Russes condamnent régulièrement : « libéré » après quatre années d’emprisonnement, dans la seconde suivante il a été condamné à cinq autres années ; et ça dure ainsi depuis des années ! Je pense à mes camarades et partenaires du Théâtre de la liberté de Jénine, dont toutes les infrastructures ont été détruites par Israël et qui, aujourd’hui, sont menacées d’anéantissement physique. Bien entendu, je pourrais en citer beaucoup plus, mais ça nous donne une toile de fond : le monde va mal, on le sait et il faut essayer de comprendre comment ça se fait, comment ça se passe.
Saïd a introduit un tableau général avec lequel je suis assez largement d’accord. Mais il y a des points qui mériteraient d’être développés. On a besoin d’approfondir la description de la situation mondiale. Et je ne vais le faire que très schématiquement ici et ce n’est pas contradictoire avec ce qui a été exposé précédemment. Tout d’abord, quand on utilise le mot impérialisme, il y a toujours deux sens au mot. Il y a d’une part un système d’emprise du capitalisme mondialisé, qui est la forme globale d’emprise du capitalisme sur le monde. Ça, c’est ce que Lénine appelait « l’impérialisme, stade suprême du capitalisme », et qui prend des formes évidemment un peu différentes selon les époques. Aujourd’hui, cela renvoie à la domination du capital financier mondialisé. D’autre part, il y a les impérialismes des États dans le vieux sens du mot, celui de la construction d’empires. Évidemment, l’un s’articule avec l’autre. C’est dans le contexte de cet impérialisme capitaliste général qu’on peut parler d’un impérialisme américain particulier qui s’appuie sur un État et sur une puissance économique et des entreprises plus ou moins nationales, plus ou moins structurées. Donc, il s’agit d’impérialisme des deux points de vue.
![Affiche de la Semaine anticoloniale 2018. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/semaine-anticoloniale-2018-725x1024.webp)
Cela dit, nous avons tendance à raisonner avec des catégories qui correspondent à la situation qui prévalait pendant la deuxième partie du XXᵉ siècle. Grosso modo, on avait trois mondes : l’Occident impérialiste, le bloc soviétique souvent présenté comme une alternative, et le tiers monde. Ce monde-là n’existe plus, depuis déjà longtemps. Mais quelquefois on utilise des vocabulaires qui correspondent à l’époque. Par exemple, quand on dit « il faut être non-alignés ». Non-alignés, à l’époque, c’était très clair quant à ce que ça voulait dire. Aujourd’hui, ce serait non-alignés sur qui ? De quoi parle-t-on réellement ? Depuis les années 1980, nous sommes entrés dans un autre monde, toujours aussi capitaliste, avec toujours autant de pression, mais qui était le monde néolibéral, C’était un monde de domination unipolaire, d’un point de vue politico-militaire, des Etats-Unis, et de généralisation d’un système économique qui se traduisait par des privatisations massives et des démolitions de services publics, des destructions dans un certain nombre de cas des États. Cela a provoqué des guerres de dislocation, dans les cas des puissances plus faibles ; c’est différent des guerres de conquêtes coloniales ou des guerres de libération nationale qui avaient prévalu dans la période précédente.
Aujourd’hui, depuis les années 2010, nous sommes entrés dans un monde légèrement différent, un monde que mon ami Armin Tincelle, militant turc, appelle le monde « Naca », pour « nouveau capitalisme autoritaire » : dans ce monde capitaliste, il y a toujours quelque part un impérialisme qui se constitue, se reconstitue ou se renforce, avec des logiques locales, proprement étatiques et toujours autoritaires, avec une montée très forte et généralisée d’idéologies d’extrême droite. L’extrême droite est aujourd’hui au pouvoir dans une bonne quinzaine de pays importants, dont la Russie, de manière absolument claire depuis 2011, dont l’Inde de Modi, dont les Etats-Unis de Trump et c’est aussi ce qui nous menace dans pas mal de pays d’Europe (sans parler de la Hongrie, de l’Italie, etc.) : cela crée des phénomènes où des affrontements violents, concurrentiels, risquent de se produire. Auparavant, il y avait l’idée qu’on peut continuer à exploiter massivement et que, à la longue, finalement, ce sera la prospérité pour tous et toutes, même si ça sera beaucoup plus prospère pour les dominants et les exploiteurs. Mais on pouvait faire la promesse que, demain, il y aurait un effet gagnant-gagnant. Aujourd’hui, ce n’est pas du tout ça. On sait qu’il y aura des gagnant·es et des perdant·es. D’où des tendances aux affrontements plus forts, y compris la résurgence des guerres de grande intensité. Dans ce contexte-là, est ce qu’on peut parler d’un impérialisme russe au sens d’une puissance impériale insérée dans le système impérialiste mondial depuis avant la chute de l’Union soviétique ?
D’un point de vue économique, la Russie, ou l’URSS à l’époque, est déjà largement embarquée dans le système-monde économique. Du point de vue de la puissance économique, c’est un capitalisme secondaire dirigé par des oligarques et avec un pouvoir politique centralisé, dictatorial et s’appuyant sur une idéologie réactionnaire et nationaliste que j’appelle stalino tsariste. Un des objectifs de ce régime, est de reconstruire une puissance impériale perdue. Je rappelle, pour donner juste un exemple, qu’au début du XXᵉ siècle, Lénine expliquait que l’Ukraine était à la Russie ce que l’Irlande est à la Grande-Bretagne et au Royaume-Uni, c’est à dire la plus proche colonie. C’est une colonie un peu particulière dans les deux cas. Il disait d’ailleurs dans la même phrase et au même moment, en 1912, que l’Asie centrale est à la Russie ce que l’Algérie est à la France. Donc évidemment, l’impérialisme russe était un des impérialismes capitalistes de l’époque. Il y a eu ensuite l’Union soviétique avec des promesses d’émancipation qui ne se sont malheureusement pas vraiment concrétisées dans le long terme. Et on en arrive à la Russie actuelle, avec ses projets de reconquête, ou de conquête, et ses interventions militaires. La force de la Russie, ce sont des matières premières, essentiellement des hydrocarbures, et une capacité militaire très supérieure à la moyenne des pays. Par ailleurs, le produit intérieur brut de la Russie est inférieur à celui de l’Espagne. Donc ce n’est pas une grande puissance capitaliste. Les banques russes, ce n’est rien par rapport à, par exemple, HSBC. Donc la puissance est limitée, mais ça lui permet d’avoir des interventions dans l’étranger proche et aussi ailleurs. En Lybie par exemple, la Russie a soutenu, comme l’Arabie Saoudite par exemple, le peu recommandable maréchal Haftar ; plus généralement, on pourrait détailler les interventions de l’Africa Corps [1] dans les pays du Sahel. Les populations du Mali, du Niger ou encore de Centrafrique avaient les Français sur le dos ; maintenant, ils ont les mercenaires russes.
![Affiche de la Semaine anticoloniale 2017. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/semaine-anticoloniale-2017-683x1024.webp)
La situation que j’appelais tout à l’heure Naca, nouveau capitalisme autoritaire, s’est traduite par une alliance très concrète qui s’est manifestée le 22 février dernier, quand, à l’ONU, ont voté contre une résolution dénonçant l’agression russe en Ukraine, les États-Unis, la Russie, la Corée du Nord et Israël. On a une alliance réactionnaire. Elle se traduit par des accords conjoncturels, pour détruire ce qui reste de garanties de droits au niveau international. Mais elle peut très bien aboutir ensuite à des conflits entre eux. Ce processus est à l’œuvre aujourd’hui, pour détruire tout ce qui peut exister comme structure de résistance, par exemple syndicale, démocratique, juridique, etc., en interne et en externe. Cela passe aussi par détruire le système des Nations Unies. Ainsi, la Russie et les États-Unis tentent de démolir l’Organisation mondiale de la santé (OMS). La guerre en Ukraine fait partie de cette logique russe. Et la proposition de Trump aujourd’hui, c’est se partager l’Ukraine : je prends tout ce que je peux dans ce qui restera de l’Ukraine et je donne à la Russie tout ce qu’elle veut.
On a beaucoup parlé, avec raison, de nos tâches à nous, en France ? La France n’est pas directement impliquée en Ukraine, comme elle l’est en Kanaky ou, sous d’autres formes, en Palestine. Mais nous c’est sur notre continent, et surtout, en tant que militant progressiste, nous avons le devoir de travailler et d’écouter les militants et militantes des mouvements progressistes de ce pays. Juste un exemple : en novembre 2023, 500 universitaires, militant·es syndicaux et politiques ukrainien·nes ont signé une lettre ouverte pour la solidarité entre l’Ukraine et la Palestine sur le mot d’ordre général « en Palestine comme en Ukraine, l’occupation est un crime ». Cette lettre est une prise de position contre les positions officielles du gouvernement ukrainien de l’époque. Je signale que Netanyahou a fourni des moyens militaires à Poutine, pas aux Ukrainiens et Ukrainiennes. Cette lettre ouverte, et bien d’autres initiatives depuis, va aussi à l’encontre de la position générale de la droite occidentale et d’une bonne partie de la gauche occidentale. Ces camarades d’Ukraine, syndicalistes, féministes, écologistes, LGBTQI, anti-autoritaires, etc., demandent et espèrent être soutenu·es, y compris quelquefois dans leur combat contre un gouvernement de droite en Ukraine. Parmi les 500 dont je parle, il y en a 300 qui sont dans la rue, dans l’armée, en train de se battre pour défendre leur pays. Est-ce qu’on les laisse tomber ? Il est important de connaître les forces progressistes ukrainiennes et de les soutenir !
Après quelques interventions de la salle, les intervenantes et intervenants ont brièvement repris la parole.
Saïd Bouamama
Nous devons trouver les moyens, malgré les divergences d’analyse, de nous croiser pour débattre au fond et non pas simplement nous regarder en chiens de faïence sur la question « c’est quoi l’impérialisme ? » Bien sûr, nous ne serons pas d’accord, mais c’est une question tellement importante au regard des luttes des peuples aujourd’hui qu’on ne peut pas la balayer de manière sectaire et qu’il faut qu’on ait ces espaces de débat contradictoires. Mais il faut, en plus de cela, en tout cas pour ceux et celles qui ont une conviction anti-impérialiste profonde, se poser la question des actions, au moins sur un certain nombre d’axes, au moins ceux sur lesquels on est d’accord. Intervenir contre notre propre impérialisme entre dans ce qui devrait être possible !
Concernant la colonisation de peuplement, je suis d’accord avec le terme de colonisation de remplacement. En ce qui concerne la colonisation sioniste, c’est évident ; mais c’est le cas de toutes les colonisations de peuplement ; en Algérie, entre 1830 et 1870, un quart de la population disparaît et si ça s’est arrêté, c’est une question de rapport de force. En Kanaky, en un siècle les trois quarts de la population Kanak ont disparu. Toutes les colonisations de peuplement ont vocation au remplacement. Pourquoi les sionistes aujourd’hui s’attachent tant à faire disparaître le nom de toutes les rues et à hébraïser les rues ? Il s’agit d’effacer un peuple ! Le génocide est une opération qui prend toute une série de formes, mais qui a pour vocation de faire disparaître un peuple.
Sur la question de quel est le mot d’ordre en matière militaire aujourd’hui pour la France, moi qui viens d’une ancienne colonie française, l’Algérie, comment pourrais-je penser que le moindre euro investi dans l’armement en France puisse être positif pour le monde de demain ? Nous devrions mener une campagne massive contre le budget d’armement que prépare l’Union européenne. On trouve brusquement tant de milliards pour surarmer l’Europe !
Le droit international, comme tous les droits, c’est toujours l’expression d’un rapport de force. Quand le droit international va en direction des intérêts des peuples, c’est parce qu’il y a eu des luttes qui les ont imposés. A partir de quand les résolutions de l’ONU sur la question du sionisme commencent-elles à évoluer de manière positive ? A partir du moment où tous les anciens pays colonisés ont commencé à entrer à l’ONU et à peser sur les votes de l’ONU. C’était quoi l’ONU ? En 1945, tous ces pays étaient colonisés. C’était évident que les décisions allaient aller dans le sens de conforter le projet sioniste. A propos de la Palestine, le droit international commence par une violation de la notion même de droit des peuples puisqu’on introduit la déclaration Balfour. Dès le début, à la naissance même, on a là un droit international qui est synonyme de réaction. Ça ne veut pas dire qu’il faut balayer le droit international. Depuis, par nos luttes, par les luttes des peuples, ont été inscrits dans le droit international des éléments sur lesquels on peut s’appuyer.
![Affiche de la Semaine anticoloniale 2016. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/semaine-anticoloniale-2016-683x1024.webp)
J’en viens, et ça sera ma conclusion à la question des trois luttes qui ont été évoquées. Nous sommes devant des luttes dans lesquelles le rapport de force est disproportionné. Il y a beaucoup de points communs, par exemple entre la lutte du peuple palestinien et la lutte du peuple algérien. C’est évident. Mais il y a une divergence : le rapport de force n’est pas du tout équivalent. Ce qui va poser un problème dans cette lutte-là, ça n’est pas la résistance de ces trois peuples. Ces peuples n’ont pas d’autre choix que de continuer de résister. Le problème est notre capacité, au niveau international, à avoir un mouvement de solidarité capable de peser sur les États qui soutiennent Israël. En 1966, à La Havane, se réunissait la conférence Tricontinentale dans laquelle des gens qui avaient des divergences mais qui étaient unis sur le combat anti-impérialiste se réunissaient, des gens qui venaient du monde entier, des gens qui sortaient des maquis pour venir débattre avec d’autres, etc. Et ils avaient conclu leur débat sur la nécessité de soutenir la lutte de tous les peuples, mais que dans ces luttes, trois d’entre elles à l’époque, et j’en rajouterai une quatrième, trois d’entre elles avaient une dimension particulière compte tenu de l’état des forces disproportionnées. C’était le Vietnam, et on a eu un mouvement massif pour l’indépendance du Vietnam. C’était l’Afrique du Sud et l’apartheid, et on a eu un mouvement massif là aussi. C’était la Palestine, et on n’a pas encore vu, même si cette année beaucoup de choses ont changé, un mouvement aussi fortement massif. Moi, je rajouterai aujourd’hui le Sahara occidental. Tous ces endroits dans lesquels les peuples luttent et avec quel courage ! J’en ai les larmes aux yeux. C’est un courage extraordinaire. Mais il ne suffira pas, parce que les Etats oppresseurs sont en réalité des gérants d’un conglomérat de puissances impérialistes pour contrôler toute une région.
Bernard Dréano
On l’a dit à plusieurs reprises, le droit international, c’est comme le droit national d’ailleurs, ça sert si on s’en sert. C’est à dire qu’il y a dans les principes de droit des choses positives. Et s’il n’y a pas des luttes, juridiques ou dans la rue, pour faire valoir ses droits, eh bien ils ne servent pas. A propos de la question militaire, aujourd’hui, l’effort principal des entreprises militaires françaises consiste à armer l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. 80 % de plus d’armes sont livrées à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, par rapport à l’Ukraine. Aujourd’hui, l’Europe, pas tellement la France mais en particulier l’Allemagne et la Grande-Bretagne, fournit 30 % de l’armement israélien. Tout cela est totalement contradictoire avec la loi française, avec le règlement européen et avec le traité signé et ratifié par la France. N’y a-t-il pas matière à interpeller et dénoncer les élu·es ? Parce qu’il s’agit là de décisions prises chez nous, de manière répétée et illégale. Autre exemple : 90 % de l’uranium utilisé dans nos centrales nucléaires vient du Kazakhstan et transite par la Russie. Qui paye ? Qui se fait payer pour le passage par la Russie en violation complète de ce qu’on a dit avoir décidé ?
⬛ Saïd Bouamama et Bernard Dréano – transciption du débat : Christian Mahieux
[1] Africa Corps est le nouveau nom de l’ex-groupe Wagner. Afrika Korps était le nom des bataillons de l’Allemagne nazi combattant dans le nord de l’Afrique durant la seconde guerre mondiale.
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