« Pour la paix », comme tout le monde ?
Une version réduite de ce texte a été publié dans le numéro 69 de Cerises la coopérative.
Cheminot retraité, coopérateur des éditons Syllepse, Christian Mahieux est membre de SUD-Rail et de l’Union interprofessionnelle Solidaires Val-de-Marne, il coanime le Réseau syndical international de solidarité et de luttes et participe à Cerises la coopérative et à La révolution prolétarienne.
![RAS. Journal antimilitariste, 1984. [Coll. CM]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/journal-antimilitariste-721x1024.webp)
L’intitulé qui invitait au débat pour le numéro de mai de Cerises la coopérative débute ainsi : « Sous la pression des Américains et de la menace russe les classes dirigeantes sonnent l’alarme et appellent à un réarmement généralisé ». Cela me parait partiellement erroné. Appel à un réarmement généralisé, il y a bien, mais de quelles pressions, menace et alarme parle-t-on ? Faut-il en rester au terme « pression » à propos des États-Unis quand ceux-ci ont déclenché une nouvelle phase de la guerre économique mondiale, sans parler de la guerre militaire menée, via l’état israélien, contre le peuple palestinien ? Pourquoi s’en tenir à une « menace » russe, alors que cela fait plus de trois ans que l’armée a envahi l’Ukraine et occupé une partie de son territoire, poursuivant « à grande échelle » l’occupation militaire et l’annexion de la Crimée en 2014 ? Il n’y a pas une menace, il y a une guerre menée par l’État russe.
![Marche antimilitariste, de Paris à Taverny, le 8 mai 1977. Au verso du tract, on lit notamment « Nous savons tous qu’il existe des classes sociales aux intérêts contraintes. La réalité, c’est la guerre entre ces classes. C’est à nous qu’il appartient de faire le choix : reconnaître où se situent les véritables agressions et prendre en mains notre propre défense […]. » [Coll. CM]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/marche-antimilitariste-797x1024.webp)
Quant aux dirigeants européens, en quoi peut-on dire qu’ils/elles « sonnent l’alarme » ? Ils et elles continuent à soutenir la guerre contre le peuple palestinien, en livrant des armes à l’état génocidaire israélien pour certains, en refusant à tout le moins de condamner celui-ci pour les autres, en n’envisageant pas la moindre sanction à son égard. Ils et elles ne prennent pas les moyens de faire cesser la guerre russe en Ukraine, en refusant, depuis maintenant plus de 1 000 jours, de donner les moyens nécessaires à la résistance ukrainienne et d’utiliser pour cela, par exemple, les plus de 235 milliards d’euros d’avoir russes qui sont dans les banques européennes.
Quelle paix ?
Les guerres, qui ne se limitent d’ailleurs à la Palestine et à l’Ukraine, se poursuivent. On ne compte plus les voix « pour la paix » ; tout le monde est « pour la paix » : à commencer par ceux qui déclenchent les guerres et les entretiennent. Sont aussi « pour la paix », ceux et celles qui proposent aux peuples agressés de se soumettre aux forces d’occupation : que les Ukrainiens et Ukrainiennes acceptent d’être expulser d’une partie de leur territoire et que leurs enfants soient « russifiés » et enfin nous aurons la paix ! Après tout, que la population palestinienne non encore exterminée renonce à vivre sur le sol colonisé par l’État israélien et là aussi, peut-être, y aura-t-il la paix ? Outre l’hypocrisie de ces positions, les expériences historiques et l’analyse matérialiste des faits montrent qu’aucune paix durable ne peut exister ainsi.
Combattre le militarisme
La guerre, les guerres demeurent. Mais ne faudrait-il pas se demander si se préoccuper de la paix seulement lorsqu’il y a la guerre n’est pas trop tard ? Le désarmement, les combats contre la militarisation, le contrôle de la production et de l’utilisation du matériel potentiellement militaire, le soutien aux luttes des soldats, des objecteurs de conscience, des insoumis, des déserteurs, les moyens de défense, … qui s’en soucie dans la durée parmi nos organisations à vocation émancipatrice, syndicats, partis, mouvements, associations, en France ou ailleurs [1] ? Répondre aux urgences de l’actualité est nécessaire ; mais ça ne doit pas dispenser de travailler sur le long terme, au risque sinon d’en rester, au mieux à des mesures défensives, et le plus souvent à des commentaires sans portée sur le réel. Au contraire, reprenons l’offensive aussi sur ces questions-là ! Enrichissons-nous des apports de mouvements, de collectifs, qui prennent en charge ces questions, nationalement et internationalement, depuis des années. Discutons de ces sujets dans nos sections syndicales, nos syndicats ; prenons position en tant qu’organisation syndicale. Organisons la solidarité avec celles et ceux qui désobéissent et refusent la militarisation ; faisons connaître les luttes de soldats, l’appui que leur apportent le mouvement syndical dans certains pays. Élaborons, avec les travailleurs et travailleuses les plus directement concerné·es, des plans de reconversion des industries inutiles et menons le débat à grande échelle sur les conditions de la sécurité collective…
Menaces de guerre ?
Les dirigeants européens parlent de « menace de guerre ». C’est un étrange rapport à la réalité. La guerre ne menace pas, elle est là. En Palestine, en Ukraine, mais aussi au Soudan, au Yémen, au Cachemire, en Birmanie, au Kurdistan, … Dans le contexte actuel, la menace est une notion eurocentrée, non internationaliste. Mais nous sommes en Europe et il est vrai que la situation sert de prétexte à une relance de discours guerriers, dont les objectifs premiers ne sont pas la défense collective des populations mais le profit pour la minorité qui s’enrichit à travers la production et les ventes d’armes. Production qui ne sera pas destinée à aider l’Ukraine contrairement à ce qui est parfois dit, puisque les conséquences du réarmement tel qu’annoncé ne se traduiraient pas avant de nombreuses années et que la majeure partie des demandes ukrainiennes pourrait être satisfaites avec ce qui existe aujourd’hui.
Quelle défense et que défendre ?
Cela nous exonère-t-il de réfléchir à cette autodéfense populaire justement ? Comment faire en sorte qu’elle soit efficace, sans être assujettie à des systèmes que seuls des états très puissants, et de fait impérialiste, peuvent contrôler ? Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes passe aussi par ces deux exigences. Il s’agit bien du droit des peuples : à cet égard, celles et ceux qui parlent d’indépendance nationale doivent clarifier le sujet ; s’agit-il de l’État colonial français, qui garde la mainmise sur la Kanaky, Mayotte, la Guadeloupe, la Martinique, etc. ? Dans une perspective contraire, émancipatrice, qui décide de quoi en matière de défense ? Comment les choix sont-ils faits ? Comment lier démocratie et défense ? Bien des questions qui méritent discussions et réponses au sein des collectifs et organisations se situant dans une perspective émancipatrice.
Réarmer pour soutenir la résistance ukrainienne ?
La question peut paraître saugrenue, tant la version officielle est que le « réarmement » vanté par nombre de dirigeants politiques européens est indispensable à cette aide. C’est faux. Tout comme nous disons « de l’argent il y en a dans les poches du patronat », nous pourrions clamer « des armes, il y en a pour les régimes totalitaires ». La France est devenue le deuxième plus grand fournisseur d’armement au monde, en livrant des armes à 65 États. Sur la période 2019-2023, les exportations d’armes de la France ont augmenté de 47%, par rapport aux cinq années antérieures.
![La volonté de réfléchir aux questions de défense n’est pas nouvelle : extrait du n°10, d’octobre 1983, de La lettre d’information et de documentation de la commission armements-stratégies-défense du CEDETIM. [Coll.CM]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/cedetim-831x1024.webp)
L’Inde a reçu de loin la plus grande part des exportations françaises d’armement (28 %), soit près du double de la part qui est allée à tous les destinataires européens réunis (15 %). Le deuxième plus grand destinataire d’armes majeures de la France est le Qatar (9,7 %). Après l’Inde et le Qatar, ce sont d’autres régimes autoritaires comme l’Égypte, l’Arabie Saoudite ou les Émirats arabes unis qui sont les principales destinations du matériel militaire français [2]. Imposons l’envoi vers la résistance ukrainienne, des armes dont les pays occidentaux disposent, au lieu de les fournir à Nétanyahou et autres « démocrates » du même acabit !
Deux ou trois choses sur la Russie de Poutine
La menace russe est plus politique que militaire. L’Etat totalitaire russe soutient activement les mouvements d’extrême droite européenne, qui reprennent sa propagande. Notre défense passe donc par une lutte contre l’extrême droite, ses idées, ses pratiques ; ce qui est loin d’être l’orientation des gouvernants prônant « le réarmement ». L’état russe se présente comme allié de ceux qui refusent – à juste raison – l’impérialisme occidental, dont la « françafrique » a représenté un modèle durant des dizaines d’années. Mais les troupes russes de l’Africa corps ne prennent pas la place pour assurer paix, liberté et bien être ! Les dépenses militaires de la Russie ont atteint environ 149 milliards de dollars en 2024, soit une augmentation de 38 % par rapport à 2023 et le double du niveau de 2015. Cela représente 7,1 % du Produit intérieur brut russe et 19 % de l’ensemble des dépenses publiques russes.
Cesser l’aide à la résistance ukrainienne, pour échapper à la rigueur budgétaire ?
Les gouvernements européens consacrent 0,1% de leur Produit intérieur brut à l’aide à l’Ukraine. En 2024, les dépenses militaires de la France ont augmenté de 6,1 % pour atteindre 64,7 milliards de dollars, c’est le neuvième pays le plus dépensier au monde … et le soutien à l’Ukraine n’y est pas pour grand-chose ; les profits des actionnaires d’entreprises d’armement pèsent plus dans ces choix. Mais ce n’est pas le réarmement, dont nous disons précédemment l’inutilité, qui est à l’origine des mesures antisociales annoncées par nombre de gouvernement. Celles-ci ne sont que le prolongement de politiques délibérément au service des plus riches, mises en œuvre par l’exploitation toujours plus forte de la classe ouvrière et se traduisant par l’abandon des services publics de santé, éducation, protection sociale, retraite, transport, etc. Cela fait plus d’un demi-siècle que ce rouleau compresseur capitaliste est en action en Europe. Aujourd’hui, c’est la guerre économique relancée par les Etats-Unis qui fait des dégâts sociaux, à travers les fermetures d’entreprise et les licenciements.
Pour la paix et le désarmement, il faut abattre le régime de Poutine
Comme l’affirme le collectif français du Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine, « Le traité de “paix” Trump-Poutine donnerait l’avantage au pays agresseur, qui a rompu avec le droit international, contre l’agressé. […] Ce traité constituerait une menace permanente envers le reste de l’Ukraine et envers les nations frontalières de la Russie. Poutine ne cache pas ses intentions. C’est la guerre de Poutine qui a conduit à une politique de réarmement des pays d’Europe, et particulièrement des Pays baltes, de la Roumanie, la Pologne, l’Ukraine, les pays scandinaves…. C’est la guerre de Poutine qui a conduit à l’adhésion à l’OTAN de la Suède et de la Finlande ainsi qu’à la demande de la Géorgie et de l’Ukraine d’y adhérer […]. N’inversons pas les logiques des réarmements. C’est l’impuissance de l’ONU et de la communauté internationale à faire respecter le droit international en Ukraine qui provoque et accélère ce réarmement. Impuissance qu’on retrouve tragiquement en Palestine. »
Quelques pistes syndicales pour le réarmement social
Contre le réarmement et la militarisation, pour les résistances populaires, mettons à disposition des peuples qui luttent contre les régimes dictatoriaux et/ou colonialistes les stocks d’armes aujourd’hui livrés aux régimes liberticides.
Pour le financement de nos besoins collectifs :
➔ Utilisons les centaines de milliards d’avoir russes qui sont gelés,
➔ Faisons payer les riches ; rappel : les 1% des Français·es les plus riches possédaient en 2022 plus de 21% de la richesse totale de la France.
➔ Imposons des mesures contre la fuite des capitaux.
Il s’agit là de mesures a la fois concrètes et de rupture avec le système capitaliste.
N’opposons pas justice sociale et défense collective. La question de la sécurité est souvent vécue comme épineuse dans le mouvement syndical ; à tort, car la laisser aux réactionnaires est la pire des choses. Sans mettre les choses au même niveau, on peut prendre exemple des problèmes d’insécurité dans les transports ; il y a maintenant de nombreuses années, SUD-Rail a pris en mains cette problématique car expliquer aux cheminot·es et aux usager·es victimes de violence que c’était « un problème de société » ne servait à rien ; ni pour combattre la violence ni comme alternative à construire.
![1er mai 2025, à Marseille. [DR]](https://www.lesutopiques.org/wp-content/uploads/2026/01/1er-mai-2025-a-Marseille.webp)
Au contraire, il fallait prendre en charge ces questions, proposer des réponses pour combattre les agressions (en l’occurrence, les effectifs, la formation, l’accompagnement des trains, etc.). Sur un plan bien plus global, et en répétant qu’il ne s’agit pas de tirer un trait d’égalité entre les deux situations, nous ne devons pas occulter les problèmes de sécurité collective. Mais il faut leur donner toute leur dimension, du point de vue de notre classe sociale : non pas seulement la sécurité militaire comme le veulent les tenants du système capitaliste, mais aussi la sécurité sociale [3], la sécurité écologique [4], la sécurité énergétique, …
⬛ Christian Mahieux
[1] Voir à ce sujet : Christian Mahieux « 1979, la caravane du désarmement Bruxelles-Varsovie. Ni OTAN ni Pacte de Varsovie », Les utopiques n°21, éditions Syllepse, hiver 2022 ; Christian Mahieux, « Contester l’armée », Les utopiques n°6, septembre 2017 ; Théo Roumier, « Contester dans l’armée », Les utopiques n°5, juin 2017.
[2] Données publiées par l’Observatoire des armements : www.obsarm.info
[3] Entre 2020 et 2024, les cinq hommes les plus riches du monde ont doublé leur fortune tandis que, dans le même temps, la richesse cumulée de 5 milliards de personnes a baissé. En France, depuis 2019, la fortune des milliardaires français a augmenté de plus de 24 milliards d’euros au total, soit 13 millions d’euros par jour. Une personne parmi les 1% les plus riches gagne en 6 jours ce qu’une personne parmi les 50% les plus pauvres gagne en 1 an. [Rapport OXFAM]
[4] En France, les 0,1% les plus riches ont épuisé leur budget carbone annuel depuis … le 7 janvier. Le budget carbone est la quantité de CO2e qui peut encore être ajoutée à l’atmosphère sans que les températures mondiales n’augmentent de plus de 1,5 °C. [Rapport OXFAM]
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